--Il mourra, ajouta M. Clavier, et lui avec les autres, avec ses frères.

La fatalité me jette encore sous les pieds cette poignée de serpents mal

écrasés par nous autrefois, dans leurs marais. Je croirais en Dieu,

Maurice, rien qu'à de tels signes de prédestination. Qu'allons-nous

faire maintenant?

--Je cours chercher ces papiers.--Je vous les remets.

--Oui!

--Vous partirez demain pour Paris.

--Oui!

--Arrivé à Paris, vous irez, sans délai, les porter au ministre de la

guerre, qui fera le reste.

--Allez! Maurice, et que je parte sur-le-champ!

--Ils ne sont plus ici ces papiers, monsieur, dit Léonide, qui, sans

bruit, était venue se placer derrière son mari pour entendre sa

conversation avec M. Clavier.

Les deux hommes furent épouvantés.

--Qui les a donc volés, madame?

--Moi!

--Et qu'en avez-vous fait, madame? Parlez!

--Je les ai remis à celui dont ils pouvaient causer la ruine et la mort.

--A cet infâme Calvaincourt! madame, vous avez commis là une action

odieuse. C'est une trahison domestique, c'est plus: vous avez lâchement

prostitué à une satisfaction personnelle des papiers, et vous le saviez,

qui auraient sauvé l'État. Vous avez, pour un caprice, avili, mis plus

bas que la boue, la confiance dont la société me croit digne. Dès ce

moment, je me considère comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui

vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. Le

criminel n'est pas vous, ce sera moi! le notaire de Chantilly!

D'un accent glacé et avec l'assurance d'une femme qui ne craint plus de

se dévoiler, même devant un témoin,--car M. Clavier avait apporté peu de

ménagements à faire comprendre qu'il savait tout,--Léonide, par un

miracle de mémoire dont la colère n'eût pas été capable, répéta mot pour

mot les paroles de son mari, qui, ainsi que M. Clavier, fut terrassé par

cette foudroyante répétition.

--Monsieur, vous alliez commettre là une action odieuse. C'est une

trahison domestique; c'est plus, vous projetiez lâchement de prostituer

à une satisfaction personnelle, des papiers, et vous le saviez, qui

auraient sauvé l'État. Vous vouliez, pour un caprice, avilir, mettre

plus bas que la boue, la confiance dont la société vous croit digne. Dès

ce moment, je vous considérais déjà comme cloué au poteau où l'on

attache ceux qui vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits

défendus. La criminelle n'est pas moi, vous l'avez dit; le criminel

c'est vous, le notaire de Chantilly!

Léonide se retira à pas lents.

Jamais hommes ne furent plus profondément percés de leurs propres armes

que M. Clavier et Maurice.

--Adieu! dit M. Clavier en partant, adieu! Vous avez là une femme!...

--Et un état!... répéta Maurice une fois seul; un état!...

XXII

Maurice n'était plus cet homme flottant entre mille opinions sur la

moralité de sa femme, et se rattachant toujours, par pureté de

caractère, à la plus consolante, au risque de s'arrêter à la plus

faible. M. Clavier lui avait soufflé une irrévocable conviction,

quoiqu'il n'eût pas ouvertement parlé. Depuis ces insinuations

involontaires entre sa femme et Édouard, en récapitulant au fond de sa

mémoire les raisons qu'il avait seul à seul débattues auparavant pour

douter de tout ce qui s'était passé, il éprouvait que ces mêmes raisons

lui suffisaient à l'heure présente pour croire résolûment à la faute de

Léonide. Sa certitude ne l'enorgueillissait pas. On a remarqué par quels

efforts sur lui-même, emporté hors de sa clémence, il avait enfin obéi à

la dignité de sa position outragée, en s'associant pour moitié à la

vengeance de M. Clavier. Mais l'effort avait été accompli; il en avait

fini avec les atermoiements de sa faiblesse. De sa part le simple

soupçon n'eût été désormais qu'une lâcheté. Il lui fallait recourir à

une détermination qui, sans appeler le scandale du dehors, le protégeât

contre la honte assez répandue dont se couvrent beaucoup de gens qui,

après être parvenus à la connaissance d'une vérité déshonorante, se

résignent, s'habituent à vivre avec elle. Malheureusement Maurice

n'atteignait point à la fermeté dont sa délicatesse le rendait capable,

sans se ressouvenir qu'il avait disposé des trois cent mille francs

déposés chez lui par Édouard. En vain se persuadait-il qu'il n'avait

fait usage de cette somme que dans un moment où tout soupçon sur M. de

Calvaincourt s'était évanoui; sa conscience blessée regrettait amèrement

la nécessité pour lui d'être reconnaissant envers l'homme qui aurait

introduit l'adultère dans son ménage. Cet homme était toujours en droit

de considérer l'emploi illicite de son argent comme une compensation à

la souillure qu'il avait commise. A défaut de sa part d'un aussi odieux

raisonnement, le monde s'il était jamais instruit de leurs rapports,--et

ne finit-il pas par tout savoir?--s'obstinerait à voir un marché en

règle dans le trafic de ce dépôt. Alors Maurice frémissait jusqu'à la

moelle des os; il se livrait aux blasphèmes les plus durs contre la

Providence qui ne lui avait découvert l'abîme que lorsqu'il n'était

plus temps de l'éviter; car Victor avait assurément déjà ménagé une

destination aux cent mille écus d'Édouard; ils étaient déjà lancés sur

la haute mer où voguent à pleines voiles les vaisseaux de la fortune.

Oh! si Maurice eût pu les retirer, ces trois cent mille francs, fût-ce

du fond d'un volcan, fût-ce au prix de dix ans de sa vie; s'il eût pu

les sentir sous sa main pour courir les enfermer à triple clef, il eût

été soulagé de la plus douloureuse partie de ses maux présents. Il eût

alors dominé l'injure domestique qui l'atteignait; il se fût soumis avec

fierté à la puissance aveugle de la fatalité. Mais le mal était sans

doute accompli. Chaque minute rapprochait Victor de Chantilly; il devait

être rendu à minuit, et il était deux heures.

Sous le long joug de ses pensées qui se livraient bataille dans sa tête,

Maurice brûlait sur son siége. Il allait à la croisée pour écouter, dans

les intervalles de l'orage, s'il n'entendait pas venir le cabriolet de

son beau-frère. Le feu de la cheminée était presque éteint; de loin en

loin le vent passait sur les lampes et en couchait les clartés

mourantes. Il s'accouda sur le marbre de la cheminée, et sa figure pâle,

et ses yeux caves, et son front dont les pensées décourageantes

semblaient aussi se réfléchir, se reproduisaient dans la glace placée

devant lui.

--Que dira-t-on? que j'étais ruiné, que j'avais joué à la Bourse, et que

mon inconduite m'avait mené là, à recevoir de l'argent de l'amant de ma

femme? On dira tout cela.

Maurice avait posé le doigt sur son front avec une effrayante énergie.

--Non! cela ne se peut, cela ne se doit pas. Qu'on meure quand on est

seul, c'est permis; on ne laisse derrière soi que des moralistes bavards

dont le métier est d'arranger, d'après quelques philosophes qui se sont

empoisonnés, deux ou trois phrases ronflantes contre le suicide; mais se

tuer pour ne pas faire banqueroute, c'est un vol de grand chemin; c'est

un choix avantageux entre le procureur du roi et un pistolet; c'est la

détermination d'un bandit: il n'y a là ni philosophie ni athéisme. Et je

suis, moi, dans une alternative encore plus poignante que le débiteur

fripon qui trompe le garde du commerce, et la contrainte par corps, au

moyen de deux gros d'arsenic. Ma mémoire et mon coeur sont le

sanctuaire de cent familles qui n'ont vécu, qui n'existent que par moi;

leurs confidences de toutes les heures m'ont uni comme par le sang, aux

pères, aux enfants, aux petits-enfants, aux maîtres, aux serviteurs, à

tous. Moi mort, où vont-ils? La Justice arrive, fouille, déchire,

éparpille, lit, confond mes notes, mes dépôts, mes papiers; des

révélations sacrées deviennent des propos de journaux. Que de larmes

délayées dans le sang!

C'est pourtant,--je n'y avais jamais sérieusement songé,--une mission de

martyr que celle de répondre corps pour corps, faibles comme nous le

sommes, de tant de gens qui ont peur eux-mêmes de leur fragilité.

Économes, ils nous supposent plus économes qu'eux; honnêtes, ils s'en

remettent aveuglément à notre honnêteté; intelligents, ils ne se

dirigent que d'après nos lumières. Nous sommes donc meilleures que tout

ce monde-là? qui l'a dit? qui le prouve? qui le veut ainsi? Oh! c'est

une tyrannie d'une nouvelle espèce, celle de nous croire si

infaillibles, que nous ne pouvons presque manquer de succomber.

Il est donc vrai alors, pensa Maurice avec une lucidité que les

circonstances ne lui avaient jamais donné lieu d'exercer, que nous

sommes épiés dans nos moindres actions par ceux dont nous sommes chargés

de mener la vie et la fortune. Oui, on calcule nos dépenses, on pèse nos

paroles, on suit nos traces. Malheur au sou prodigué en public, c'est un

vol; c'est une trahison; malheur à la démarche faite dans l'ombre, c'est

une subornation!

Qu'avons-nous pour nous payer de tout cela? quelle récompense?

--Holà! hé! Personne ne viendra donc m'ouvrir? voilà six fois que je

sonne. Il est bien agréable d'attendre ainsi au vent et à la neige!

Maurice appela pour qu'on allât recevoir Victor.

--Percé jusqu'aux os! mon cher; la route est un vrai torrent. Je croyais

ne jamais arriver au Mesnil-Aubry; les chevaux ont refusé: j'ai été

obligé de prendre un supplément à la poste; mais enfin me voici! Il

paraît que tu dormais comme le reste de la maison. Ni feu ni lumières

ici, mais je gèle moi!--Voyons! du bois! Joseph, mettez de l'huile dans

ces lampes.

--Je dormais, en effet, répondit Maurice; le froid m'a gagné, le sommeil

m'a surpris. Veux-tu prendre un bouillon?

--Rien, assieds-toi là; l'affaire est terminée.

--Tu as donc disposé des trois cent mille francs?

--Et quoi donc? les aurais-je joués à la roulette? Tu as l'air tout

étonné!

--Moi! non, je trouve seulement que tu es allé très-vite...

--Trop vite?

--Je dis très-vite.

--Comment l'entends-tu? N'étions-nous pas d'accord que je me hâterais

d'acheter les dix maisons de La Chapelle, afin d'être possesseur du côté

entier de la rue par où doit passer le chemin de fer de Saint-Denis?

--J'en conviens, Victor; mais j'étais loin de croire que tu terminerais

avec tant de promptitude.

--J'avoue, Maurice, que j'ai déployé quelque activité à traiter avec les

propriétaires, gens tenus de plus en plus sur leurs gardes par nos

achats précipités; ladres tentés, à mesure que nous devenions plus forts

acquéreurs, d'élever leurs chenils à des prix fous. Ils s'imaginent tous

qu'il y a des trésors enfouis dans leurs caves, dès qu'on entre en

marché avec eux. La joie de vendre leurs maisons trois fois leur valeur

les pousse, en même temps que le regret de ne pas en tirer un meilleur

parti les retient; ils se font courtiser, les misérables, autant que

s'ils nous les cédaient pour rien.--Combien de millions espérez-vous

gagner avec nos maisons? disent-ils en vous regardant jusqu'au fond des

yeux.--Eh! eh! vous ruminez sans doute quelque projet d'or, monsieur?

associez-nous: nous n'en dirons rien.--C'est un si beau quartier que le

nôtre; c'est un véritable Paris.--Le roi aurait-il l'intention d'y venir

demeurer? s'informent-ils sérieusement. C'est que nos maisons

décupleraient de valeur; dame! vous vendre nos maisons, ce serait pour

nous un marché de dupe. Si l'on rit en soi de leur extravagance, on les

rend encore plus défiants, ils résistent. Si l'on garde le sérieux, ils

se confirment pareillement dans la supposition qu'on les trompe. Quelque

visage enfin que l'on emprunte, ils découvrent toujours dans vos

discours des raisons pour estimer qu'on veut les voler. Ma foi! tu as

raison, au fond, Maurice, d'être surpris de mon habileté de m'être rendu

favorables ces corsaires-là.

--Ainsi, Victor, toutes les maisons de La Chapelle nous appartiennent?

--Toutes, comme au roi de France.

--Il ne reste donc maintenant que la réalisation du projet?

--Rien que cela. J'ai vu à ce sujet notre protecteur; il m'a assuré que

le chemin de fer nous serait adjugé dans moins d'un mois. Terre!

Maurice, nous touchons au port.

--Il n'y a plus d'obstacle, pense-t-il?

--Aucun, Maurice.

--Est-ce un homme solide? S'il traitait sous main avec quelque autre qui

l'avantagerait plus que nous? J'ai parfois des ombrages.

--Folie! j'ai prévu tout, en lui promettant un prix inaccessible aux

séductions.

--S'il perdait son emploi?

--Supposition monstrueuse! Ces gens-là ne se compromettent jamais.

--Si...

--Si! si! si le gouvernement était renversé, n'est-ce pas? comptes-tu

beaucoup d'affaires manquées par la chute d'un trône? c'est placer un

peu haut son désespoir; mais je ne t'ai jamais vu si timoré, Maurice...

--C'est que, Victor, je n'ai jamais aventuré si témérairement la fortune

d'un de mes clients.

--Tu lui escompteras l'intérêt de son argent. Est-ce que cela n'est pas

établi de toute éternité? Les clients ignorent-ils que tu roules sur

leurs fonds? N'est-ce pas la vie de l'argent, la circulation? Qui

saurait mauvais gré d'imprimer à l'argent son mouvement naturel, sans

compromettre les droits de personne?

--Sans doute, mais sans compromettre personne.

--Qui dit le contraire? N'es-tu pas toujours prêt à restitution, à toute

heure? T'en vas-tu aux Indes avec leurs dépôts, leurs fonds?

dilapides-tu pour ton plaisir? Quelle compensation aurais-tu aux soucis

de la responsabilité, si tu n'avais aucun des bénéfices de ta charge?

Tes clients! Tranquilles par toi, sois riche par eux: c'est le moins.

Qui est-ce qui en souffrira? N'es-tu pas jaloux, d'ailleurs, puisque

cette solidarité te pèse, de la secouer au plus vite? Connais-tu, pour

te créer en peu de temps une fortune indépendante, un moyen meilleur que

celui que nous employons? On n'a pas deux fois dans sa vie, surtout avec

ton caractère, Maurice, l'occasion de s'enrichir. Profite! Crois-tu que

je te compromettrais jamais? Ma réputation m'est chère aussi; et, je

l'avoue, j'aspire, sans mauvaise renommée, à m'associer à toute la

prospérité dont tu es digne: je prends exemple sur toi; ta femme est ma

soeur. Maurice baissa la tête.

Je voudrais même, s'il était possible, me régler de plus près sur ta

conduite.

Bonne ou mauvaise, Maurice, il faut une fin à la jeunesse; le célibat

ne vaut rien pour s'établir. On se méfie des hommes qui n'ont aucune

racine dans le sol. Juges-en; sans toi je n'aurais pas un liard de

crédit; et si tu n'étais pas marié, tu serais exactement dans la même

position que moi. Le mariage est un excellent endosseur.

--Tu penses donc te marier? interrompit Maurice avec ironie.

--Oui; pourquoi non?

--Et tu me consultes?

--Mais oui... tu as l'air de trouver cela bien étrange?

--Au contraire!

Ce mot fut dit par Maurice si péniblement, que Victor y sonda l'aveu

d'une douleur conjugale, dont il ne pouvait décemment, frère de la femme

de Maurice, demander la cause.

Sans trop peser sur la remarque, Victor reprit:

--Je comprends avant d'entrer en ménage les chagrins domestiques comme

un autre; les ennuis de l'habitude, les caprices d'une femme; les fautes

même où elle tombe quelquefois...

--Victor! ma femme pourrait entendre..... Il n'y a pas longtemps qu'elle

est rentrée dans son appartement.

Les deux beaux-frères se turent.

Après une pause:

--Mais c'est de toi qu'il s'agit. En quoi crois-tu utile de me

consulter, Victor, sur une matière où je n'ai pas plus de lumières à

t'offrir que beaucoup d'autres?

--Je ne suis pas doué, Maurice, d'une organisation assez complète, pour

attendre le mariage comme la conclusion d'une passion impérieuse; et, à

mon sens, quand on ne se marie pas par amour, il est de raison de ne

s'engager qu'à la condition d'être heureux sous d'autres bénéfices.

--Tu rêves, reprit Maurice, un mariage d'argent?

--Un bon mariage.

--Ce sont deux choses.

--Passons sur les subtilités, Maurice, aide-moi.

--Comment t'aider?

--Tu es tout-puissant sur une famille de Chantilly. J'ai distingué, dans

cette famille, une jeune fille douce, simple, et j'oserai dire,

très-riche,--du moins c'est le bruit général. J'ajouterai, pour que mes

prétentions ne te surprennent pas si fort, que ta femme m'a

encouragé,--car c'est du ressort des femmes, le mariage,--à persister

dans mes espérances. Ma soeur a même, je crois, mis la jeune personne

dans la confidence. Ce qui me reste à obtenir, ce qu'il t'est facile de

m'assurer par ta bonne intervention, c'est le consentement de M.

Clavier, dont tu guides la volonté en toutes choses.

--Il s'agit donc de mademoiselle de Meilhan, Victor! de Caroline?

--D'elle-même, cela t'étonne encore?

--Beaucoup. Renonce à ce projet, tu n'as rien à espérer.

Et ma femme! ma femme, pensa-t-il, qui conduisait cette intrigue! marier

sa rivale à Victor, pour se débarrasser de sa rivale! Marier Caroline à

Victor, pour acheter la complicité de son silence! Le frère saurait-il

tout?

Maurice regarda son beau-frère, qui, s'apercevant du trouble que causait

sa demande, tenta de frapper à côté de la question pour l'éclaircir sans

l'irriter.

--Après tout, Maurice, je me suis trop flatté peut-être. Il n'est pas

impossible que la fortune de mademoiselle de Meilhan soit au-dessous des

exagérations accoutumées de l'opinion; peut-être aussi ne m'a-t-elle pas

attendu pour disposer de sa main; peut-être...

--Aucune de tes conjectures, Victor, n'est, je présume, réellement

fondée; il est mal de les multiplier sans nécessité.

--Soit, Maurice, permets-moi seulement de m'ouvrir en ton nom à M.

Clavier; quel danger y vois-tu?

--Un très-grand danger. Il attribuerait à mes conseils, à mes

indiscrétions sur sa fortune, ta démarche auprès de lui, pour solliciter

la main de mademoiselle de Meilhan.

--Il m'avoue donc malgré lui qu'elle est riche, pensa Victor; le reste

arrivera.

--Mais cependant, Maurice, s'il faut qu'elle se marie, il est de rigueur

que celui qui la désirera pour femme s'adresse à M. Clavier.

--J'en conviens, mais je n'y serai pour rien.

--Préférerais-tu que je m'autorisasse du nom de Léonide?...

Voici le piége, réfléchit tristement Maurice. Il va me battre avec les

armes de tantôt. Ma femme est encore évoquée. Il se sent sûr de me

vaincre par la menace de ma femme, l'âme de cette conjuration.

Décidément, je suis la victime d'une trahison domestique tramée dans

l'ombre depuis longtemps autour de moi. Édouard, ma femme et Victor

tenaient le filet où je suis pris.

--Léonide ne vaut rien pour une telle recommandation, Victor. M. Clavier

n'aime pas l'embarras des femmes en affaires. Soutenue par la mienne, ta

cause serait complètement perdue, comme elle l'est d'ailleurs dans tous

les cas; ainsi, renonce à te servir de Léonide. Si tu tentais de

l'employer, je m'y opposerais de toutes mes forces; je suis franc,

Victor.

--Je te remercie, Maurice, de ta sincérité, quoique bien dure pour moi,

pour un ami qui n'a réclamé que les moindres profits dans des relations

où tu n'as pas jusqu'ici, que je sache, mal engagé ni ton temps ni ta

fortune; sincérité bien dure pour un frère qui admet cependant, sans se

plaindre, ton refus de le servir dans l'acte le plus important de sa

vie; mais qui ne comprend pas, je l'avoue, ton obstination à lui taire

quelques paroles d'éclaircissements. En un mot, Maurice, si tu as assez

fait pour soutenir jusqu'au bout ta ferme résolution à ne point m'aider,

il te reste à m'expliquer, ne fût-ce que par convenance, les motifs de

ce déni d'amitié.

--Toujours des gens qui me versent leurs secrets et toujours des gens

qui m'assiégent pour me les voler. Ceci me lasse, ruine ma vie où tout

le monde prend, excepté moi. Victor, tu me reproches d'être sourd à

l'amitié parce que je n'ai pas le droit de t'imposer comme mari à

mademoiselle de Meilhan; tu me rappelles ce que tu as sacrifié pour

m'élever à ma position actuelle; eh bien, crois-moi, s'il était en ton

pouvoir de me faire redescendre tout le chemin que j'ai gravi avec toi,

pour me reléguer de nouveau dans ce coin d'obscurité, d'oubli, de

médiocrité, où je végétais quand je te connus, sois-en sûr, je te

devrais encore plus de reconnaissance pour cela que pour tout ce que tu

as fait d'utile à ma fortune. Je me le répétais ce soir encore; je ne

suis pas assez fort pour le titre de notaire dont le poids m'écrase; je

péris sous lui. Que de terreurs autour de moi! veiller, garder, sceller,

être le prêtre, le coffre de fer, la langue du muet, l'esprit divin du

conciliateur, l'ami, le parent, la sentinelle du monde, et n'avoir

devant soi aucune puissance modératrice, si ce n'est, entre mille moyens

de l'éluder, une ombre de justice, qui ne nous effraye jamais. Royauté

dangereuse, meurtrière, que la mienne! Qui m'en débarrassera? Ceci est

une réponse à tes reproches de m'avoir fait ce que je suis. Sois

raisonnable, Victor, ne me parle plus de ce projet de mariage.

--Je t'aurai fait riche malgré toi, Maurice; c'est un crime dont

quelques-uns m'absoudront peut-être; je désire que tu trouves des

appréciateurs aussi indulgents de ta conduite à mon égard.

--Mais, malheureux, s'écria Maurice dont les accès de colère, plus

fréquents depuis qu'on avait aigri son caractère, compromettaient

toujours l'impénétrabilité, et Victor le savait bien, mais, malheureux,

es-tu un enfant pour me forcer à dire, pour que tu ne sentes pas qu'il y

a entre Caroline de Meilhan et toi, Victor, des obstacles

insurmontables, d'airain?

--Bah! le vieux M. Clavier, dans son puritanisme républicain, n'excepte

guère, entre tous ceux qui peuvent aspirer à mademoiselle Caroline, que

les gentilshommes; et je ne suis pas gentilhomme, Dieu merci!

--Qui t'a dit ça? interrompit Maurice avec épouvante. On a donc lu... ce

serait un crime abominable!

Maurice porta précipitamment la main à la poche où il cachait la clef de

son secrétaire.

--Je n'ai rien lu, Maurice, calme-toi; quelles idées as-tu? Mademoiselle

de Meilhan m'a appris..... car je la vois, je lui parle, je lui écris

depuis quelques mois. Le service que je te demandais n'était qu'une

démarche de convenance à faire auprès de M. Clavier..... je t'aurais mis

d'abord au courant de mes relations avec mademoiselle Caroline, si je

n'avais été intimidé par ton air fâché, quand, sur mes paroles mal

comprises, tu as imaginé, et rien n'est plus faux, que Léonide m'avait

ménagé des intimités.

--Et mademoiselle de Meilhan t'aime! toi! tu en es sûr, Victor, bien

sûr?

Maurice, en interrogeant son beau-frère, n'avait plus une figure de ce

monde.

--Être aimé est un avantage, Maurice, je te le répète, qu'on avait

quelquefois le tort de ne pas sentir. Si je l'ai obtenu, je n'en suis

fier que pour te convaincre de ce qu'il y avait de naturel dans mes

prétentions, si monstrueuses à t'entendre.

Indigné des paroles de Victor, Maurice, poussé à bout, s'écria:

--Mais sais-tu bien?... Qu'allais-je dire? Et si c'était lui?..... après

tout..... Mais Édouard pourtant qui m'a révélé l'état de Caroline?....

Les aurait-elle écoutés tous les deux? Il paraît que le monde est ainsi

fait, mon Dieu!

Sur l'exclamation délirante de Maurice, Victor avait pénétré comme par

une brèche dans un amas de ténèbres. Toutes les réticences de son

beau-frère, rapprochées avec une lucidité diabolique, commentées,

forcées, éclaircies l'une par l'autre, lui avaient donné le vrai sens de

la pensée que Maurice tenait à cacher le plus soigneusement.

--Écoute, Maurice, lui dit-il en se jetant sur sa pensée comme un tigre

sur un enfant endormi, écoute, nous sommes encore assez jeunes tous deux

pour nous comprendre et pour nous excuser. Mademoiselle de Meilhan ne

s'appartient plus.

--Je ne pensais pas que ce fût là ton secret, Victor, le tien propre.

Sans afficher la moindre émotion, Victor répondit avec un indéfinissable

son de voix:--C'est mon secret!

Qui sait quelle blessure intérieure se fit ce jeune homme en avançant ce

mensonge.

Il sourit ensuite avec fatuité.

Et que de choses passèrent à travers l'imagination de Maurice en un

instant!

Le notaire de Chantilly · 第 19 / 27 段