--Vous me trompiez donc, moi? reprit Léonide en abandonnant le bras de

M. Clavier pour se jeter entre Caroline et Édouard. Je ne croyais pas

dire si vrai en assurant tantôt à mademoiselle, pour vous sauver, que

vous ne m'aimiez pas. Ah! c'était la vérité. Dites aussi,--car c'est

aussi la vérité,--que vous veniez prendre sur mes lèvres tous les

baisers qu'il vous était défendu de prendre sur les lèvres de Caroline.

Caroline, c'est un infâme, il vous mentait dans vos promenades au bois,

la nuit, dans ses lettres, toujours et partout. Nous sommes soeurs,

allez, dans ses trahisons; une fois, il s'est trompé, il m'a appelée de

votre nom.

Édouard ne répondait plus: il était devant ses juges, face à face avec

deux femmes qu'il avait trompées, et entre lesquelles un pistolet

s'avançait menaçant.

Tout à coup le cheval de Léonide se mit à hennir et à ruer avec tant de

violence, qu'il cassa la bride qui le retenait à l'une des barrières.

Les oreilles droites, les naseaux ouverts, il s'élança dans un massif

poursuivi par une terreur soudaine. Léonide court après lui, l'arrête et

le ramène. Mais pendant ce temps une place était restée découverte sur

la poitrine d'Édouard. M. Clavier ajuste.

Une détonation se fait entendre; tous les échos de la forêt la répètent;

deux cris de femme y répondent.

Les deux hommes sont encore debout.

M. Clavier n'a pas déchargé son arme.

--La gendarmerie!

--C'est la gendarmerie qui a tiré, se répètent avec épouvante les quatre

personnes.

--Elle nous a découverts! elle va nous arrêter, Édouard!

--Elle va vous tuer, monsieur, ajoute, d'un ton où la pitié avait

remplacé une seconde fois la colère, le vieux conventionnel. Voilà à

quoi ont servi vos retards. Qu'allons-nous faire? Fuir? on vient de

tous côtés. Rester? c'est pour vous la mort, pour nous la complicité.

--Partez! répond Édouard en suppliant ces deux femmes qui, une minute

auparavant, désiraient presque sa mort, et qui maintenant n'avaient plus

que des voeux pour lui sur les lèvres, que des larmes pour lui dans

les yeux; qui étaient devenues deux mères pour le défendre, au lieu de

deux rivales pour le déchirer; partez tous trois, gagnez cette allée! La

forêt est libre pour tout le monde; vous vous promeniez, vous avez été

surpris par la nuit. Mais partez! partez! vous dis-je. Encore une

minute, et il ne sera plus temps. Vous ne pouvez ni me sauver ni me

défendre en restant.

Les supplications, les réponses, les prières, les refus, les adieux

couraient, entrecoupés, du jeune homme aux deux femmes, des deux femmes

à M. Clavier, qui froissait sa poitrine et frappait la terre du pied. On

ne décidait rien, on se mourait d'indécision.

Les douze routes de la forêt étaient de plus en plus envahies par le

bruit.

Et, pendant cette rumeur, folles de désespoir, les deux femmes rôdaient,

à perdre haleine, autour du carrefour, à l'extrémité des douze routes,

comme deux biches cernées par des chiens, pour distinguer, tantôt

l'oreille à terre, tantôt au vent, de quel côté ne venaient pas les

hommes à cheval afin de ménager une fuite à Édouard. Ils venaient de

partout, le bruit était partout: sur la route de Senlis et sur ses deux

moitiés, sur la route des Étangs et sur celle de Paris. Quand Léonide et

Caroline revenaient à la Table rendre compte de ce qu'elles avaient

entendu, leurs rapports se contredisaient; et, tandis qu'elles

retournaient ensemble pour rectifier leurs indications, les chevaux et

les hommes avaient gagné un quart de lieue. Ces pauvres femmes

déliraient. Léonide avait un aspect d'autant plus singulier d'épouvante,

qu'elle traînait avec elle par la bride son cheval qui caracolait et

tournait aveuglément comme un cheval de meule. Aux derniers moments

d'effroi, lorsque les gendarmes n'étaient plus qu'à la portée du

pistolet, lorsqu'on entendait le reniflement des chevaux, lorsqu'on

voyait luire, dans l'atmosphère de vapeur qu'ils soulèvent l'hiver

autour d'eux, les plaques de cuivre et les poignées de sabre, Léonide se

trouva brisée, sa tête tomba et flotta sur sa poitrine, ses jambes

fléchirent; sa main, déchirée et enflée par la pression de la bride, ne

la tint plus que machinalement. Elle était traînée par son cheval bien

plus qu'elle ne le guidait.

Caroline était debout sur la Table-du-Roi, immobile comme un naufragé

sur l'écueil que va couvrir la marée.

--Ce cheval, madame, ce cheval! donnez-le donc; et vous, monsieur,

montez-le! cria M. Clavier. Prenez ces armes, cette épée, ces pistolets

au poing, mon manteau, ma bourse; et précipitez-vous dans cette allée:

c'est la route du Connétable; on la répare, personne n'y peut passer à

cheval, passez-y! Sauvez-vous!

--Adieu, Édouard! crièrent les deux femmes. Dieu vous sauve!

--Adieu, monsieur! ayez pitié des proscrits! lui cria M. Clavier en

piquant du tronçon de l'épée d'Édouard le ventre du cheval.

Le cheval partit, s'abattit, se releva, s'élança enfin dans l'allée du

Connétable.

Quatre coups de fusil partirent dans la direction de cette allée; les

balles passèrent en sifflant sur la tête des trois personnes restées

dans le carrefour.

Le cheval d'Édouard s'abat encore.

--Mort peut-être!

On ne voit rien, mais on entend de nouveau le galop du cheval et une

voix qui crie: _Vive le roi!_

Trente gendarmes à cheval pénètrent dans le carrefour.

--Où est-il?

--Qui? s'informe froidement M. Clavier.

--Le condamné? le Vendéen?

--Nous ne savons ce que vous voulez dire.

--N'avez-vous pas vu un homme à cheval?

--Pardon, messieurs.

--Il a pris cette allée, n'est-ce pas, celle du Connétable.

--Non, messieurs, il a gagné celle-ci.

--Sur votre honneur.

--Sur mon honneur.

M. Clavier mentait;--il sauvait une vie.

XXI

Le mariage est un sanctuaire antique; la faute en ferme les portes; le

simple soupçon, précurseur de la faute, voile le soleil du tabernacle.

Mots sonores et vides, le pardon et l'oubli sont des dieux domestiques

qui n'existent pas dans le coeur: la faiblesse les a élevés sur un

socle d'argile; mais elle seule les a invoqués, parce qu'elle seule

avait besoin d'y croire. En ménage, celui qui, après une irrégularité

commise, a eu recours à l'oubli, a emprunté usurairement à la conscience

de l'autre. Vient le jour, le moment où tous ces faux répits

s'escomptent, où il faut payer. Les raccommodements, les pardons mutuels

sont dans le mariage autant de semences de discorde répandues. La paix

conclue aujourd'hui est la preuve de la guerre d'hier, la messagère du

combat du lendemain. Il n'est de bien soudés que les corps qui ne

sentent pas leur union; ceux-là résistent. Malheur au toit sous lequel

la vie n'a pas sa monotonie sans fin, où elle ne se mire pas dans une

eau unie; où la douleur et la joie, tissues avec une égale patience,

n'offrent pas une trame simple à la résignation qui la supporte avec

légèreté. Dignité, bonheur facile, au contraire, à ces familles saintes,

inconnues, cachées, dont Dieu seul sait la demeure pour y veiller; dont

les hommes n'ont pas aperçu le seuil pour le salir de leur boue. Quelle

religion intelligente de la condition de l'homme et de ses espérances,

que celle dont le doigt jaloux a séparé une femme entre toutes les

femmes, un homme du milieu de tous les hommes, un champ de la vaste

étendue du monde, un point du ciel du centre de ces univers, pour

consacrer ensuite le pacte de l'amour et de la reproduction, pour

l'enchaîner à la propriété, pour le ratifier plus tard dans le ciel où

tout est éternité et possession. Admirables partages, sublimes

exclusions, qui constituent les races, la patrie et l'avenir.

C'est cet ensemble si simple et si fort qui parle haut à l'oreille de

ceux qui, dans les douleurs du moment, maudissent la captivité du

mariage, pour n'en sortir que comme d'un combat, morts ou meurtriers.

L'infraction à ces lois immuables, quelque petite qu'elle soit, ne se

produit jamais sans atteindre aux grands cercles régulateurs. Jetez une

pierre dans l'Océan; chaque goutte d'eau aura sa vibration: jetez une

erreur dans le monde moral, une faute dans le mariage, l'agitation ira

loin; elle ira en frémissant gagner les bords de la circonférence. Reste

à maudire Dieu et la société: impuissance! Voyez comme le ciel est haut!

Maurice et sa femme éprouvaient, mêlée à des peines considérables, une

tristesse sourde. Quelque complet qu'ils s'efforçassent de se peindre

l'éclaircissement de l'après-midi, celui-là avait gardé la pointe du

doute dans le coeur; celle-ci sentait sa chute et son abaissement sous

sa victoire même. Au milieu de la lutte, sans qu'ils s'en fussent

aperçus, l'anneau conjugal était tombé à terre et s'était faussé: c'est

qu'il n'appartient pas au raisonnement, ce juge partial, de remplacer la

paix et la conscience, cette raison du coeur.

D'ailleurs, un incident, dont diverses particularités se nouaient mal

pour Maurice, le ramenait malgré lui, par des voies souterraines où il

s'enfonçait de plus en plus avec terreur, à ses premières défiances sur

la liaison de Léonide avec Édouard. Pourquoi Édouard, après les

explications qu'il avait eues avec lui, n'avait-il voulu partir que le

lendemain, et n'avait-il pas accepté d'être accompagné de son meilleur,

de son seul ami?

Il eût bien désiré dissiper ces épaisses ténèbres en interrogeant

Léonide; mais il craignit de trouver encore, dans l'embarras de

nouvelles réponses, la confirmation de ses terreurs. Il avait peur de

recommencer une scène où, plus puni que dans la précédente, il resterait

sans excuse en remportant l'affront d'une victoire.

Léonide n'avait plus que ce courage hébété qui s'empare des femmes aux

moments désespérés; moments où elles sont enfin décidées à dépenser de

l'énergie comme pour une bonne cause. Peut-être l'instinct de leur

soumission naturelle les pousse-t-il à tendre la joue, sachant, si elles

sont lâches, qu'un soufflet déshonore sans tuer; ou à livrer leur

poitrine, si elles sont braves, sachant aussi qu'un coup de poignard tue

et ne déshonore pas. Placées entre ces deux alternatives extrêmes de

lâcheté et de courage, au delà desquelles il n'y a plus rien, leur parti

est pris; leur choix est arrêté.

Léonide et Maurice étaient assis auprès du feu qui sifflait et moirait

de ses ondulations leurs pieds alors séparés de toute la longueur du

foyer. Au dehors, les giboulées de mars remuaient et roulaient la forêt

comme un fagot de bois. Tantôt des bouffées de neige blanchissaient la

pelouse, et tantôt des irrigations abondantes effaçaient ce tapis et le

dissipaient en une fumée dont l'odeur froide allait à travers les fentes

des portes glisser le frisson. Triste soirée d'hiver.

On sonna.

--Qui donc ce peut-il être? réfléchit Maurice.

--Mon frère, probablement.

--Il n'est que dix heures; et Victor m'a dit qu'il ne serait pas ici

avant minuit.

On avait ouvert à M. Clavier; il entra dans le salon, laissant après lui

une longue trace d'eau; son chapeau et son manteau bleu étaient

affaissés sous la neige. Il était plus défait que de coutume.

--Vous, chez moi, à cette heure! monsieur Clavier.

--Moi-même, monsieur Maurice.

--Mais vous êtes inondé; approchez-vous du feu, approchez-vous. Si vous

aviez à me parler, que ne me faisiez-vous appeler, monsieur Clavier?

--Je n'ai pas songé à toutes ces précautions.

--Mais comme vous êtes ému!

--Un peu, je l'avoue.

Léonide se leva et sortit; Maurice ne la retint pas.

--Monsieur Édouard de Calvaincourt est en route pour Paris; je ne vous

apprends rien, n'est-ce pas, Maurice?

Maurice faillit être renversé de surprise à ces premières paroles de M.

Clavier.

--Vous connaissez! vous connaissez monsieur Édouard de Calvaincourt?

Il recula sa chaise.

--Depuis hier.

--Et où l'avez-vous connu?

--Au bal de Senlis, et j'ai achevé la connaissance ce soir même dans la

forêt, à la Table-du-Roi.

Si M. Clavier n'eût parlé avec tout son sang-froid ordinaire, Maurice

l'aurait cru fou. Édouard au bal! Un rendez-vous dans la forêt!

--Dans ce moment, continua M. Clavier, il traverse les bois qui sont

entre Chantilly et Paris. S'il est à Paris avant le jour, ainsi que je

l'espère, il aura évité d'être pris par la gendarmerie.

--Mais où donc l'avez-vous quitté, et pourquoi étiez-vous avec lui?

--La circonstance qui nous a mis face à face, lui et moi, dans la forêt,

ne vaudrait guère la peine d'être divulguée si elle n'expliquait ma

présence chez vous à cette heure. Monsieur Édouard et moi avions une

affaire d'honneur à vider. Nous avons été dérangés au milieu de la

partie par des gendarmes qui le poursuivaient.

Un rocher se détacha de la poitrine de Maurice. La dernière obscurité de

la conduite d'Édouard s'évanouissait; Édouard ne s'était obstiné à

retarder son voyage de Paris qu'afin de ne pas manquer à ce duel: cela

devenait évident. Il osa interroger M. Clavier.

--Et pourquoi ce duel?

--Je répondrai à votre question par un reproche, Maurice. Quoi! vous

cachiez ce jeune homme chez vous, vous mesuriez ses pas; il n'avait pas

une pensée qu'il dût naturellement vous taire, et vous ne m'avez pas

averti.

--Le pouvais-je? Ce matin seulement son amour pour mademoiselle de

Meilhan m'a été révélé.

--De qui le tenez-vous, Maurice, cet aveu?

--De lui-même, forcé qu'il était d'éclaircir devant moi le motif qui

s'opposait à ce qu'il partît sur-le-champ de Chantilly, lorsque je

l'exigeais.

--Voilà qui se déroule à merveille, pensa de son côté M. Clavier. La

scène du bal aura été rapportée à Maurice; une explication foudroyante

s'en sera suivie entre lui et sa femme; la conclusion aura été le départ

immédiat de M. de Calvaincourt. Maurice sait tout; mes restrictions

seront comprises.

--Ce jeune homme, poursuivit-il, résume en lui la bravoure et

l'ignominie de sa caste.

--N'êtes-vous pas trop dur pour lui?

L'adoucissement parut étrange à M. Clavier dans la bouche de Maurice.

--Trop dur! quand il a détruit pour jamais le repos de mademoiselle de

Meilhan, le mien. Que va-t-elle devenir, dites?

--Nous étoufferons avec prudence, rassurez-vous, l'éclat de cette

faiblesse; cela n'est ni impossible ni difficile. Personne ne

connaissait ici monsieur Édouard. Par quelle conjecture s'élèverait-on à

la supposition de leur intimité?

Tristement, et en secouant les pans de son manteau, où la neige

commençait à fondre, M. Clavier répondait après une pause:

--Le mal est plus grand que nous ne pensons. Mademoiselle de Meilhan

aime ce jeune homme; elle l'aime beaucoup et de tout l'attachement dont

elle n'a pu se défendre pour un proscrit, beau, d'un rang surtout qui le

rehausse à ses yeux. Il y a un caractère de tristesse incurable dans

l'abattement de son visage, depuis la scène du duel de ce soir...

--On lui a donc imprudemment appris ce duel? coupa d'un mouvement

brusque Maurice.

--Elle s'y trouvait.

Ici la voix de M. Clavier s'éteignit, et, par degré, étouffée par la

douleur, elle ne fut presque plus distincte. La secousse de cette si

fatale journée avait vieilli de dix ans le conventionnel; ses derniers

éclats d'énergie s'étaient consumés dans son entrevue avec Édouard.

Verdi par le froid, fatigué de sa course dans la forêt, anéanti par le

découragement, le corps et l'âme brisés, à peine eut-il la force de

prendre la main de Maurice et de lui exprimer, par une étreinte muette,

le coup dont il était frappé. Des larmes glacées coulaient de ses joues

sur ses vêtements souillés.

--Ceci me tuera, Maurice.

Après bien des minutes écoulées, lorsque le feu pâlissait, lorsque les

lumières ne répandaient presque plus de jour dans l'appartement, Maurice

osa faiblement lui dire:

--Pourquoi ne les marieriez-vous pas?

--Jamais! avec cet homme; jamais!

--Et pourquoi ce refus de fer? Posséderiez-vous sur ce jeune homme la

connaissance de quelques particularités qui justifieraient votre

réprobation? Je dois vous détromper, ou, en toute sincérité, il faut que

vous me communiquiez vos répugnances. Il a un caractère élevé, de la

fortune...

--Il est noble, interrompit sèchement M. Clavier; vous n'avez donc pas

lu mon testament?

--Non! aucun motif ne m'y obligeait.

--Vous y auriez vu, Maurice, que mon dernier soupir est la dernière

expression de ma colère contre la race maudite d'où sort monsieur de

Calvaincourt. Dans ce testament, je me suis dépouillé de tous mes biens

en faveur de mademoiselle de Meilhan; mais, sous peine de se voir

déshéritée par le même acte, je lui ai interdit le mariage avec tout

homme de naissance.

--Revenez, il en est encore temps, revenez, monsieur Clavier, sur cette

détermination de haine. Vous en avez le droit; ayez-en la courageuse

volonté. N'altérez point le cours d'une belle vie par une tache de

fanatisme politique.

--Je ne mentirai point, Maurice, à la plus fidèle énergie dont j'aie

soutenu ma carrière. Ceci n'est point une vengeance, c'est de la

fermeté; ce n'est point une erreur, c'est la conclusion d'une inflexible

direction de pensées. Puisque les hommes n'ont pas osé nous condamner ou

nous absoudre, c'est à nous de nous juger. Revenir sur le passé pour le

détruire, c'est nous annuler; et nos principes ne sont pas de ceux dont

on fait deux parts; l'une consacrée à l'action, l'autre au repentir. Le

régicide qui donne sa fille au noble contracte avec la royauté.

--Oui, mais Caroline n'est pas votre fille, monsieur! et vos maximes ne

l'atteignent pas.

--Elle n'est pas ma fille!--jamais elle ne m'a dit cela. Vous êtes

cruel, Maurice. Elle n'est pas ma fille! et tout ce que Dieu a déposé

d'amour dans mon coeur a été pour elle; et tout ce que j'ai eu

d'espérance sur la terre a été pour elle. Enfant je l'ai bercée; jeune

fille, je lui ai mis des trésors de vertu dans l'âme; femme, je lui

lègue ma fortune, et la pose si haut, qu'elle pourra voir de sa couche

nuptiale plus de châteaux et de terres que ses parents ne lui en ont

laissé. Que fait-on pour ses enfants, que je n'aie fait pour elle? Elle

est ma fille?--Que suis-je donc pour elle?

--Tout, excepté son père. Et le fussiez-vous, la loi brise votre

testament. La loi ne s'associe point à ces restrictions dont vous

accompagnez le legs de mademoiselle de Meilhan. La justice ne ratifie

point les mille bizarreries de la haine. Homme, je vous ai blâmé;

magistrat, je vous condamne. Votre testament est nul.

--Et à qui passeront mes biens, à défaut de l'exécution de mon

testament?

--Qui peut le prévoir? Après d'éternels procès, à l'État peut-être.

--A l'État! répéta sourdement M. Clavier; à l'État!

Le coup l'avait étourdi. L'or, péniblement amassé, de cinquante ans de

vengeance se tournait en feuilles sèches. Peu appris des choses de ce

monde, il n'était que l'homme des révolutions. Son idée fixe avait été

une erreur. Il n'eût pas été plus triste de la mort de Caroline; il eût

été moins triste; n'était-ce pas la perdre doublement que de la voir

devenir le gage fécond d'une race abhorrée?--Le vieux lion baissa la

tête et se tut.

Positif comme un chiffre, et, par caractère comme par état, ne laissant

jamais une conséquence en suspens, Maurice ajouta:

--Vous avez eu peut-être tort, monsieur, de considérer l'exhérédation

qui frapperait mademoiselle de Meilhan, comme l'infaillible moyen de la

ramener à votre volonté. Elle aurait renoncé, soyez-en sûr, à

l'héritage, pour se marier à son gré.

--Vous n'imaginez donc, s'écria M. Clavier, aucun moyen de me tirer de

là?

--Aucun.

--Quoi! céder! mentir, se rétracter, lorsqu'on touche au terme!

Apostasier au tombeau! Avoir vaincu les préjugés et l'opinion, et

s'arrêter et se heurter, et se meurtrir et périr à rencontre d'un fétu

de loi! La révolution ne l'a donc pas vue, cette loi qui réduit la

puissance paternelle à rien?

--C'est une loi de la révolution.

--Stupide! murmura le conventionnel; n'importe, ces propriétés ne seront

pas à lui, non! ni à elle. J'en brûlerai les titres: personne ne les

aura. Au premier passant je lègue tout. Ne me parlez plus de cela.

--Soit, répondit Maurice, je me tais; j'allais cependant tenter de vous

persuader combien monsieur de Calvaincourt eût rendu heureuse

mademoiselle de Meilhan par la loyauté de son caractère et la générosité

de son coeur.

M. Clavier eut peine à réprimer l'expression ironique de son sourire à

cette opinion si bienveillante de Maurice; il ne fut pourtant pas assez

maître de lui-même pour ne pas répliquer:

--Lui! la rendre heureuse! vous croyez... En avez-vous la certitude? la

ferme certitude?

--Mais!... oui... On supposerait que vous avez des raisons meilleures

que les miennes pour ne pas me croire; le connaîtriez-vous mieux que

moi!

Sous le regard fixe de M. Clavier, Maurice était passé, sans le sentir

lui-même, du ton de la conviction à celui de la défiance. De toutes les

clartés sinistres dont il avait été blessé pendant la journée, celle-là

l'offensa le plus. La parole de M. Clavier était aiguë. Maurice avait

rougi de honte.

--Et moi je vous assure du contraire, Maurice; monsieur de Calvaincourt

a des passions plus partagées que ses principes, croyez-le; mais nous

n'avons pas à nous occuper de lui autrement; passons.

Maurice s'arrêta à cette insinuation de M. Clavier; il fut

pétrifié.--Il imagina qu'il était déjà de notoriété que sa femme

l'avait perdu dans l'opinion. La voix publique se trahissait par la

bouche de M. Clavier; et aussitôt la scène du caveau, le départ

d'Édouard, l'entrevue du cabinet, revinrent à son esprit pour

s'expliquer dans le sens de ses premières impressions.

--Oui, répondit-il machinalement, ne nous occupons plus de cet homme.

Enveloppons de silence le malheur qu'il a attiré sur votre maison. Le

bruit ne répare rien. Nous consolerons mademoiselle de Meilhan; son

enfant sera élevé avec mystère, loin d'ici. On en a caché dans des

positions plus difficiles.

M. Clavier se leva tout d'un trait.

--L'un de nous se trompe. De quel enfant parlez-vous?

--De celui que porte mademoiselle de Meilhan, et duquel vous auriez pu

compromettre la vie, par l'effroi causé par votre duel.

--Un enfant! un enfant! Avez-vous toute votre raison, Maurice?

--Et pourquoi donc ce duel, si vous ignoriez l'événement que j'ai l'air

de vous apprendre?

--Oh! je ne l'ai pas tué!--Qui me vengera maintenant? qui me vengera?

M. Clavier et Maurice, par un mouvement spontané, quittèrent leurs

places, laissant dans son coin Léonide qui, rentrée depuis quelques

minutes, semblait écrasée sous les éclats d'une double malédiction. Son

regard jaillissait de dessous ses longues paupières, et plongeait dans

le feu.

Se prenant sous le bras, les deux offensés se promenèrent en silence.

Maurice conduisit M. Clavier près de la fenêtre.

Il se fit longtemps violence, il se combattit avant de s'abandonner à la

complicité qui allait lier sa haine à la haine de M. Clavier, avant de

s'ouvrir au vieillard. La colère, l'indignation, un reste de respect

pour l'opinion publique, fantôme toujours debout devant lui au moment

d'agir; plus impérieux que ce respect, le besoin de se montrer homme

devant un homme, celui de se grandir à la noblesse de mari outragé,

quand un vieillard s'exaltait comme un père pour l'honneur d'une femme

qui n'était pas sa fille, précipitaient, enchaînaient les mots prêts à

sortir de la bouche de Maurice. M. Clavier prêtait une oreille avide.

Quelque violente que fût la résolution de Maurice, il était disposé à la

partager, cela était écrit sur son visage, pourvu qu'elle fût une

vengeance. Il semblait craindre de mourir pendant l'indécision dont il

attendait la fin. Parlez! criaient ses nerfs agités, ses muscles en

contraction, ses genoux tremblants.

--Parlez! mais parlez donc!

--J'ai, à côté, dit enfin Maurice, en désignant son Étude...

--Quoi? à côté?

--Des papiers...

--Eh bien, ces papiers?

--Il m'y a forcé, mon Dieu!

--Oui! il vous a insulté comme moi, dit amèrement le vieillard; c'est

connu. Mais ces papiers? ces papiers?...

--C'est connu, dites-vous!

--Je ne prétends pas cela; mais achevez, ces papiers contiennent... Que

contiennent-ils?

--Un plan complet pour attaquer, ruiner, exterminer la Vendée et tous

ses habitants en un mois.

--Et M. de Calvaincourt ira en Vendée, Maurice?

--Oui! oui! et tout ce qu'il possède est là.

--Ah! s'écria le vieillard, pourpre d'une affreuse joie, continuez.

--Je sais qu'il est à la tête de cette conspiration, qui éclatera tel

jour, tel endroit, telle heure. L'heure, le jour, l'endroit, tout est

dans ce plan de campagne. C'est un plan de campagne. Comment l'ai-je eu?

qu'importe? Je l'ai. Voulez-vous le voir? Tous seront traqués, tous

seront tués; on les prendra au piége qu'ils tendent. Il faut qu'ils s'y

prennent, qu'ils meurent baignés dans leur sang, étouffés sous leurs

chaumières et leurs châteaux en feu.

Le notaire de Chantilly · 第 18 / 27 段