nous sommes mépris d'intention ni l'un ni l'autre. Notre rencontre
d'hier a impérieusement déterminé pour tous deux celle d'aujourd'hui:
elle était donc nécessaire, monsieur.
--J'en conclurai simplement avec vous, répondit Édouard du ton le plus
respectueux, que les événements, encore plus que notre volonté, ont fait
que nous nous joignons ici dans les dispositions où nous sommes. Cette
pensée nous rassure d'avance sur des résultats que nous n'aurons pas
absolument provoqués: il y entre de la fatalité.
--A votre âge, moins positif que le mien, et je vous en félicite, je
raisonnais ainsi; je n'avais tort que lorsque je le voulais bien.
Souffrez qu'à soixante-dix ans, je ne sois pas de votre avis. Si un
événement nous amène ici, c'est vous qui l'avez fait naître, c'est moi
qui l'ai subi. Vous représentez l'outrage, moi la réparation. Vous voyez
que la question est très-personnelle. C'est un compte à régler d'homme à
homme.
--Puisque vous le désirez, monsieur, j'accepterai le sens le moins
favorable aux intentions que j'avais en venant ici. Je demanderai
seulement à essayer une explication que votre raison calme écoutera et
comprendra, je l'espère.
--Parlez, monsieur; que me direz-vous pour effacer ce que j'ai appris?
--La vérité.
--Elle arrive tard.
--Je suis proscrit.
--Je le fus; après?
--Ma tête est mise à prix.
--La mienne l'a été trois fois: après?
--Obligé de me cacher chez un ami...
--Histoire de toutes les victimes politiques. Un ennemi eut pour moi la
même générosité: c'est plus beau; c'est aussi banal. Arrivons, monsieur.
La nuit vient.
--Cet ami, poursuivit Édouard, a une femme.
--L'ennemi qui m'offrit un asile en avait une aussi. J'étais jeune, elle
était belle: vous allez m'en raconter autant. Je l'aimai et ne la
déshonorai pas. N'est-ce pas là tout votre roman?
Édouard fut interdit.
--Presque tout, monsieur.
Il baissa le front.
--J'attends que vous me parliez de Caroline. Dispensez-moi de ces
précédents d'intrigue. Le lieu est mal choisi, et je suis peu propre à
écouter de telles confidences. Laissons toutes les femmes; occupons-nous
d'une seule, je vous prie.
--Comment parlerai-je de l'une, monsieur, sans commencer par l'autre?
--Sais-je,--par qui l'aurais-je appris?--que mademoiselle de Meilhan
était dans la mêlée de vos bonnes fortunes? Caroline n'était qu'une
rivale; votre embarras l'annonce assez. Parlez-moi maintenant de votre
ami.
--De l'ironie, monsieur! Que mon ami reste en dehors de nos débats; je
l'exige et vous en conjure. Votre pénétration va trop loin, et ce
n'était pas la peine de m'interrompre pour me provoquer à dire ce qui
n'est point.
--Soit, monsieur; trêve à votre ami, à sa femme, à tout le monde.
N'éclaircissons rien; décidons, cela vaut mieux.
Le conventionnel saisit le coin du manteau jeté sur les armes, exprimant
par ce geste qu'il renonçait à toute explication qu'il lui faudrait
entourer de tant de ménagements.
Édouard replaça le manteau tel qu'il était d'abord.
--Je n'ai donné, dit-il, reprenant la conversation de plus haut, aucune
rivale à mademoiselle Caroline de Meilhan. La scène du bal fut de ma
part la conséquence d'une faiblesse et non d'une complicité. Au péril de
la réputation de la femme que j'accompagnais, j'ai dû la défendre, s'il
ne m'a pas été permis de la venger.
--Dites plutôt au péril de votre vie. Monsieur, votre conduite fut
courageuse, noble; j'en fus témoin. J'aime mieux, au moment où je vous
parle, que la loi, très-juste en vous frappant, ait été frustrée, que
d'avoir vu un homme de coeur trahi dans son dévouement. Enfant des
révolutions et des armées, je ne tolère le sang qu'au milieu de la
bataille ou dans la rue, quand la bataille s'y livre. Après, c'est
l'affaire du bourreau... Bien! très-bien, monsieur; vous étiez serré de
près: seul contre six, seul contre tous. Vous n'avez pas pâli; je vous
regardais. Vos deux coups de pistolet dans la glace m'ont ravi l'âme;
j'ai battu des mains et me suis dit: Sauvé! c'était mon voeu... et si
vous eussiez crié:--A moi! un ancien proscrit se fût levé, et vous
eussiez vu...
D'un commun élan, Édouard et le conventionnel se tendirent la main,
séparés par la distance de la Table-du-Roi, leurs bras retombèrent sur
leurs épées.
--Voilà qui nous rappelle à notre devoir, ajouta M. Clavier.
--Encore un instant, monsieur. Ce cri, échappé à mademoiselle de
Meilhan, vous a sans doute instruit de l'attachement qui s'est formé
entre elle et moi. Cet attachement, que les malheurs de ma situation ont
fait mystérieux, il est dans votre droit de le blâmer, de le trancher
d'un coup d'épée, si le sort vous favorise; mais je me laisserai plutôt
tuer sur place que de chercher à justifier en moi l'homme qui a menti
dans sa fidélité à Caroline.
--Je ne suis point ici pour vous adresser des reproches de femme; je
leur abandonne le privilége de vous décerner ou de vous refuser à leur
tribunal le prix de constance. Je vous accuse, moi, et je viens essayer
de vous punir pour avoir troublé l'existence de mademoiselle de Meilhan;
pour l'avoir séduite: oui! car vous vous êtes fait aimer,--triomphe
facile sur le coeur d'une enfant,--et pour l'avoir lâchement trompée
en la nourrissant d'illusions sans but. Quel était le vôtre?
--De l'épouser, monsieur.
--Mensonge! Votre tête est proscrite, votre nom rayé de la société. A
tort ou à raison, vous n'êtes plus qu'un criminel. Devant quel
magistrat, au pied de quel prêtre porteriez-vous votre demande en
mariage? Celui-là vous lirait votre sentence, celui-ci, la prière des
morts! Jeune homme, il vous est permis d'avoir du courage pour
vous-même, de jouer votre vie au milieu des folies d'un bal, de vous
rendre au fond d'une forêt où, sur un coup de sifflet, un ennemi moins
généreux que moi rassemblerait autour de vous tous les gens de la
justice; mais il vous est défendu de faire partager vos funestes
témérités à une femme, à une épouse. Risqueriez-vous votre mère, votre
soeur, à cette chance? Est-ce aimer une femme, dites, que de lui
réserver pour toit l'exil, pour protection la hache du bourreau, et le
titre de veuve aussitôt que celui d'épouse?
--Je m'étais dit tout cela, monsieur; mais j'espérais en des temps
meilleurs où, les haines politiques assouvies, je reprenais mon rang
dans le monde. La sainteté des serments traverse, chez une âme sincère,
les circonstances difficiles de la vie. Nos ennemis ne régneront pas
toujours; peut-être se lasseront-ils de proscrire. Enfin on compte un
peu sur la justice de Dieu, quand même on n'espérerait plus dans celle
des hommes.
--C'est-à-dire, monsieur, que pour épouser mademoiselle Caroline, vous
comptez sur une révolution, pas à moins; sur un changement de dynastie.
Savez-vous que c'est plus long à attendre que la mort d'un oncle?
--J'avais des espérances moins difficiles à réaliser, et que j'étais
disposé à répandre dans vos mains, continua Édouard, si vous m'eussiez
écouté avec plus de sang-froid.
--Vous comptez sur votre grâce, je vous entends; espérance des dupes du
parti. Une grâce! La mort commuée en lâcheté, vous appelez cela une
grâce; triste équivalent de ceci: «Moi, homme de parti, je me repens;
moi, souverain, je vous pardonne.» Notre grâce, à nous qui combattions
la trahison sous la république, et le despotisme sous l'empire, c'était
un couteau qui tombât d'aplomb, avec ses trois cents livres, entre la
tête et les épaules; c'était une balle qui allât droit au coeur.
--Non, je n'attends pas de grâce! se récria Édouard. Par pitié,
monsieur, soyez plus généreux dans vos paroles! J'aime la vie: je n'ai
pas vingt-huit ans; mon coeur, comme le fut le vôtre, est plein de
pensées d'avenir; mais, de même que j'ai déjà sacrifié à la sainte cause
qui m'anime la moitié de ma fortune, ma liberté et ma vie, je
sacrifierais encore l'espoir, cette seconde vie, cette dernière
ressource des proscrits, s'il me fallait ravoir tous ces biens au profit
de ma grâce. Cathelineau n'en demanda pas: c'était un paysan; il a
montré l'exemple à de plus nobles. Point de grâce! celle de Dieu
exceptée.
--Enfant, vous méritez de mourir, car une longue vie glacerait cette
résolution sublime. Oui: vous êtes du sang qui plaît aux révolutions,
qu'importe la cause; de celui que versent leurs martyrs. Vergniaud,
Danton, Charette, trois grands morts: Vergniaud, la tête d'une
révolution; Danton le bras, Charette le coeur: ce sont les pasteurs de
l'humanité, de tels caractères. Ils vont au devant du troupeau; ils
tombent les premiers, dans la nuit où ils marchent, si un précipice
s'ouvre sur leurs pas; mais les premiers ils ont vu l'étoile, si l'on
arrive. Les hommes ne valent que par ces temps de lutte qui les
retrempent. Il y a des races, et j'ai la fierté d'en descendre,
condamnées à combattre pour les droits de l'égalité sur la terre,
jusqu'à ce qu'elle soit établie; il en est, au contraire, et vous en
descendez aussi, faites pour troubler ce niveau par des couronnes. Mais
le monde a commencé par deux frères: il faut qu'il finisse par là.
Cette intimité d'enthousiasme rapprochait, par l'attrait de la
conviction, ces deux représentants d'opinions si opposées. Une seconde
fois le conventionnel s'était vu prêt à presser dans sa main la main du
jeune royaliste; mais une seconde fois sa colère lui était revenue en
rencontrant les armes déposées sous le manteau.
La nuit venait; la teinte pâle d'une soirée d'automne bordait l'horizon.
A l'orient sombre, abandonné depuis longtemps par le soleil, nageaient
des vapeurs, îles de nuages, entre lesquelles sortaient, comme du fond
d'un lac, des baguettes rouges, expirante végétation de la forêt. A
travers cette claire-voie, et dans la zone vive où la transparence de
l'air n'avait pas perdu sa pureté, luisait déjà la ciselure indécise de
quelques étoiles froides et polies comme le diamant. Par la condensation
progressive du brouillard, les distances diminuaient dans le
prolongement des allées. A vingt pas de chacune des douze routes,
l'espace était cerné autour du rond-point de la Table, en ceinture
nuageuse. La coupole du ciel semblait assise sur cette rotonde, et
l'éclat en était plus vif du fond de cet entonnoir vaporeux.
--Utilisons les faibles clartés que nous laisse la fuite du jour,
reprit, après la diversion qui s'était faite, le vieux conventionnel;
celui de nous qui ne doit pas rester ici aura assez de peine, si nous ne
nous hâtons, à retrouver la sortie du bois.
Il s'empara ensuite des deux épées et les présenta à Édouard, afin qu'il
choisît celle qui serait le plus à sa main.
Je suis fort indifférent, ajouta M. Clavier, sur le choix des armes que
vous et moi avons apportées. Je vous dois cependant cet aveu, que si je
n'ai jamais été assez adroit ni assez exercé pour être sûr de tuer mon
adversaire, je n'ai jamais été assez mal avisé non plus pour m'exposer à
ses coups, dépourvu de toute expérience dans les armes. A une époque de
ma jeunesse où je pouvais sans orgueil émettre mon opinion sur la
moralité du duel, je pensais que l'extrême adresse mettait la victoire
au niveau de l'assassinat, qu'il fallait laisser une place au doute,
afin que la conscience y trouvât un refuge après la mort d'un ennemi.
--Monsieur, répondit Édouard, qui répugnait à se servir d'une épée
contre un vieillard, et qui cherchait à éterniser les prétextes pour que
la nuit arrivât et rendît impossible cette lutte disproportionnée,
monsieur, sur le champ où nous sommes, les révélations de la nature de
celle que vous venez de faire ne sont, entre gens décidés, ni de la
fatuité ni de la peur. J'userai de la même franchise, avec moins de
droit que vous à être cru. Vous m'y autorisez: prenez d'avance mon avis
pour ce qu'il vaut. Ma force à l'épée est supérieure; mon adresse à
cette arme est même malheureuse. Je suis presque toujours revenu seul
d'une rencontre. Contre vous je manque donc de ce doute qui fait que la
conscience ne s'impute jamais le succès d'un duel à crime: vous voudrez
m'en épargner un.
--Soit, dit en frémissant M. Clavier, indigné en lui-même d'avoir
employé contre son adversaire un argument à deux fins. Je vous remercie
de la franchise,--son poignet froissait la garde de son épée,--bien que
je m'en fusse passé, je vous l'avoue. Ah! vous êtes fort à l'épée; c'est
quelque chose, le complément d'une bonne éducation.--Ses paupières
blanches suivaient le coup d'oeil aigu qu'il lançait à Édouard.--Mais
que n'attendiez-vous, pour m'apprendre votre adresse à cette arme,
jusque après notre duel? Vous prétendez n'être presque jamais sorti du
champ du combat accompagné de votre adversaire: c'est possible, oui!
très-possible... l'avertissement est humain; mais beaucoup en ont usé
comme moyen d'épouvante sur leur ennemi. Tenez,--le vieillard ne se
contenait plus,--je ne vous crois pas; je ne vous croirai qu'après
quelques passes... Êtes-vous prêt?
La pointe de l'épée du conventionnel s'abaissa devant la poitrine
d'Édouard.
--A ne pas me battre avec vous, voilà à quoi je suis irrévocablement
prêt, répondit Édouard en brisant son épée sur la Table-du-Roi.
--Je ne m'attendais pas à cette action héroïque, s'écria M. Clavier,
dont la colère, sans s'éteindre, descendit à la raillerie. Vous êtes,
cela se voit, homme de cour et plein de procédés chevaleresques. Mais
apprenez-le de moi, monsieur: pour répandre de si haut la générosité
d'âme, il faut avoir la supériorité dans l'offense et l'avantage sur le
terrain. A défaut, cette magnanimité n'est qu'une parade de théâtre:
nous n'avons personne ici pour applaudir. Vous vous êtes trop hâté,
jeune homme, de m'épargner: vous pourriez vous en repentir dans un
instant. Choisissez de ces deux pistolets. A cette arme, une générosité
pareille à celle dont vous venez de faire usage ne sauverait rien; car
si la balle du jeune homme s'égare, la balle du vieillard tue.
--On n'y voit plus qu'à dix pas, répondit Édouard.
--A dix pas donc. Chargeons nos armes l'un devant l'autre: donnez-moi ma
balle; choisissez la vôtre. Comptons les pas.
--Un dernier mot, dit Édouard.
--J'écoute, monsieur.--Le vieillard arma son pistolet.
--Dites-moi clairement, comme le juge au condamné, entre tous les torts
que j'ai envers vous, celui pour lequel vous exigez que je meure, si je
ne vous donne la mort. Avant de sortir de ce monde, ou en m'en allant
tout seul de cette forêt, que je sache l'énormité de ma faute et que je
m'en repente mentalement.
--Votre faute,--M. Clavier se rapprocha d'Édouard,--n'est pas d'avoir
sans mon consentement aimé Caroline,--tort de jeune homme que
cela.--Votre faute n'est pas dans la rivalité que vous lui avez
infligée,--je vous crois assez puni, si vous l'aimez, par l'état où vous
l'avez plongée hier; votre faute n'est pas dans l'impossibilité où vous
paraissez être de ne l'épouser jamais. Vous ne sauriez que trop démentir
mes prévisions et mes menaces en m'écrivant, de l'Angleterre ou de la
Hollande, que mademoiselle de Meilhan est à vous.
--Où donc est-elle, ma faute, monsieur, vous qui allez, avec des paroles
de pardon, au devant de tout ce dont je m'étais accusé avant de me
soumettre à votre autorité pour la fléchir?
--Votre faute, répondit le vieillard, est dans la pureté même de vos
intentions. Vous aimez mademoiselle de Meilhan, et vous espérez
l'épouser. Eh bien, j'aurais préféré que vous fussiez un libertin
follement aimé d'elle, que le jeune homme religieux dans sa parole;
j'aurais préféré, oui,--que vous l'eussiez abusée par vos promesses, que
de vous savoir prêt à partager avec elle votre nom et vos titres.
--Je ne vous comprends pas, s'écria Édouard exaspéré.
--Vendéen, vous ne comprenez pas un républicain; le chouan ne devine pas
le bleu? Caroline n'est pas ma fille: elle est mieux que cela; elle est
ma conquête; la seule palme que j'aie arrachée dans mes sanglantes
luttes avec les vôtres. C'est la dernière branche d'une race noble que
j'ai coupée à un tronc qui n'en poussera plus, grâce à moi! Et tu viens,
quand j'ai tué tous les aïeux de cette enfant, quand j'ai volé sa mère,
à qui je l'ai volée, tu viens, toi, avec tes châteaux, tes titres, ton
nom, tes préjugés, mêler ta séve abondante et impure à cette séve pour
la perpétuer; tu viens planter des nobles là où j'ai préparé le terrain
pour la moisson plébéienne; tu viens greffer des comtes où j'attendais
le rameau roturier qui, de ses larges feuilles, aurait ombragé ma
vieillesse. Et qui donc me payera? les enfants que tu auras de Caroline?
mais ils me maudiraient pour avoir tué leurs aïeux. Je veux pour ma
mort, monsieur, le repos que je n'ai pas eu pour ma vie. Il a été assez
chèrement acheté pour que j'en sois jaloux. Ah! vous ignorez les nuits
maudites que passe un homme de parti qui a travaillé à une révolution.
Parfois je doute sur mon oreiller; parfois j'ai peur: si je m'étais
trompé! Alors je me lève sur mon séant, j'appelle, je crie, mes cheveux
blancs se dressent sur ma tête, et je ne m'apaise que lorsque Caroline,
cet ange de mes nuits, paraît à mon chevet, ses blonds cheveux répandus
sur ses épaules nues, une lampe à la main: «Dormez bien, me dit-elle,
car vous avez sauvé ma mère.» Et je dors. Et vous m'enlèveriez mon
sommeil? Mais cette enfant, c'est mon pardon peut-être: qui sait? Elle
ne sera qu'à l'homme dont mes convictions et mes serments n'auront pas à
rougir. Devenue votre femme, elle ne serait plus ma fille, mais mon
ennemie; elle se retremperait dans votre fanatisme. Démentez-moi, si
vous l'osez. Et vous me laisseriez seul avec le doute! plutôt la mort.
Il faut donc que je vous la donne ou que je la reçoive de vous.
Maintenant vous m'avez compris: préparez-vous, monsieur, tirez!
Le conventionnel s'était placé à cinq pas en face d'Édouard, la nuit ne
permettant plus de se battre à une distance plus éloignée.
--Monsieur, cria Édouard, nous sommes seuls, sans témoins. Les lois
considéreraient votre mort comme un assassinat que j'aurais commis.
--N'êtes-vous pas déjà condamné à mourir? Serez-vous tué deux fois?
--Mais vous, monsieur, si vous survivez, de quelle excuse vous
servirez-vous devant le juge qui vous demandera compte de ma mort?
--Cette forêt est sombre, monsieur: trois lieues de silence nous
enveloppent. Vous mort, je me retirerai à pas lents, sans soupçon, sans
poursuite. Demain, quand on vous relèvera, la justice n'attribuera votre
mort qu'au résultat de la lutte où vous vous serez engagé pour échapper
à ses gens. Votre sentence sera exécutée.
--Assassinez-moi, monsieur; je ne me battrai pas sans témoins.
Le vieillard déposa son chapeau sur la Table, se mit en ligne et ajusta:
le coup allait partir. Un bruit se fait entendre dans l'une des allées;
il est suivi d'un autre bruit; ils semblent concertés pour envahir le
rond-point. M. Clavier abaisse son arme, il écoute: ces bruits se
rapprochent toujours sous un double écho. On dirait un cheval ou
plusieurs chevaux qui se hâtent d'arriver.
--C'est la gendarmerie! se confient avec terreur les deux adversaires.
--Je suis poursuivi!
--On vous cherche!
--Ils vont m'arrêter!
--Vous êtes perdu! Tenez, monsieur, faites feu avec ces deux pistolets,
si l'on vous découvre sous la Table où je vous ordonne de vous cacher.
Cachez-vous!
Un seul cheval pénétra, fumant de sueur, dans le carrefour, et si
violemment, que ses deux jambes portèrent sur la Table d'où jaillirent
des étincelles. Le cavalier fut renversé sur le sable. Une femme se
releva pâle et la joue ensanglantée.
--Seul! monsieur. Vous l'avez donc tué?
--Madame Maurice! vous! c'était donc vous! le bal de Senlis... M.
Clavier ne put en dire davantage.
--C'était elle! dit une autre voix plus étonnée encore.
--Caroline! que venez-vous faire ici? Sortez donc, monsieur; ce ne sont
que des femmes, et elles vous connaissent assez toutes deux, j'imagine,
pour ne pas être effrayées à votre aspect. Paraissez! venez les
rassurer.
Édouard se montra à Léonide et à Caroline.
Il s'écoula un temps assez long avant qu'aucune des quatre personnes
présentes à cette scène osât ouvrir une explication.
Assise sur le bord de la Table, Léonide laissait pendre ses bras le long
de son corps, étouffée par son émotion, toute chargée de peur, d'amour
et de mépris.
Les bras jetés autour du cou de M. Clavier, Caroline cachait sa tête
blonde sur la poitrine du vieillard qui, la serrant de sa main gauche,
fit signe à Édouard, de la droite, de reprendre la place qu'il occupait
d'abord.
--Qu'allez-vous faire? s'informa Léonide.
--Reprendre nos différends où nous les avions laissés quand vous êtes
venues. Vous ne prétendez pas vous y opposer?
--Mademoiselle de Meilhan! on va tuer M. Édouard: ne le souffrons pas!
défendons-le; est-ce que nous sommes ici pour le voir mourir? C'est vous
qu'il aime, vous le savez bien, ce n'est pas moi. C'est la vérité,
mademoiselle. Aidez-moi à le sauver; et vous, fuyez, Édouard! La forêt
est pleine d'hommes armés qui vous cherchent; la gendarmerie est depuis
hier à votre poursuite. Oh! mon Dieu! parlez-moi. Vous vous taisez tous.
Éloignez cette arme, vous, monsieur. Rien, ni l'un ni l'autre. Vous
voulez donc mourir, vous, Édouard? vous voulez donc qu'on le tue, vous,
mademoiselle? C'est pour vous que je parle; faites-moi écouter:
joignez-vous à moi. Priez aussi.
--Vous l'aimez donc, madame? dit en montrant un côté de sa figure
inondée de larmes, Caroline qui restait toujours attachée autour du cou
de M. Clavier.
--Je l'aime... non pas comme vous, mademoiselle, d'amour, mais comme sa
mère, sa soeur, comme tout le monde; cela n'est pas un crime. Il est
notre ami. Je vous l'ai conservé; conservez-le-nous à votre tour; vous
nous devez quelque reconnaissance. Vous ne l'aimez donc pas, vous à qui
il faut tant en dire? Si j'étais votre rivale, j'aurais votre froideur,
votre mépris, votre silence; si nous l'aimions également toutes deux,
nous le laisserions périr: ce serait bonne vengeance; mais puisque je ne
lui suis rien, que ce soit celle qui l'aime le plus qui le sauve!
aidez-moi, à l'arracher d'ici, ou vous ne l'aimez pas.
--Pardon, murmurait tout bas, en pleurant sur l'épaule de M. Clavier,
mademoiselle de Meilhan; pardon, monsieur, si je vous ai caché cette
passion à laquelle s'attache aujourd'hui tant de honte pour moi, tant de
colère pour vous. Je vous afflige bien. Venez, je vous dirai tout;
partons. Je ne veux pas regarder le visage de cette méchante femme, de
ce... je ne le nommerai plus, je ne le verrai plus, je vous le promets,
et ce sacrifice est grand, monsieur, car je l'ai aimé. Mais
éloignons-nous, je souffre.
M. Clavier se tournant vers Édouard:
--Partez, monsieur! Cette dame me fait pitié pour vous. Partez avec
elle. Elle vous aime tant qu'il y aurait de la cruauté de votre part à
ne pas la suivre. Enfin, monsieur, vous l'avez trouvé ce prétexte que
vous cherchiez depuis deux heures pour ne pas vous battre. Vous avez du
bonheur. Vous me trompiez donc lorsque vous m'assuriez que vous étiez
toujours revenu seul d'une rencontre? A la suite de la nôtre, vous ne
prévoyiez pas qu'une charmante femme vous accompagnerait jusque chez
vous. Voulez-vous accepter le manteau de mademoiselle de Meilhan pour
vous garantir du froid de la nuit?
--Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! car vous m'avez insulté jusqu'à la
joue: elle est brûlante de vos outrages. Débarrassez-vous de cette
enfant qui vous cache la poitrine. Montrez-moi votre poitrine et mourez!
--Feu! donc! dit le sauvage régicide en exhalant un cri de joie féroce,
et en rejetant Caroline sur le gazon.
--Que sommes-nous ici? demanda Léonide en arrêtant le bras du
conventionnel.
Sur le geste de mort qu'avait répété Édouard, Caroline, relevée
précipitamment de sa chute, s'était placée devant le pistolet de
celui-ci, les bras ouverts.
--Vous êtes nos témoins, répliqua avec ironie le conventionnel; M.
Édouard en voulait deux; vous êtes deux. Il est satisfait, que je le
sois!
--Adieu! Caroline, adieu! murmura Édouard avec tristesse, un mot de
pitié, un signe de pardon pour qui ne vous a jamais trahie: non, jamais!