Édouard ne sera plus ici.
--Vous désirez donc résolûment qu'il parte?
--Oui, et aujourd'hui même, avant la nuit.
Maurice réfléchit pendant quelques minutes, résuma avec promptitude la
conversation qu'il venait d'avoir avec sa femme, et il répondit:
--Édouard sera à trois heures sur la route de Paris.
--Vous me le promettez, Maurice, vous me le jurez?
--Je vous le promets. Il ajouta intérieurement: Mes présomptions sont
fondées; j'ai mis le doigt sur la vérité: Léonide n'a que le tort
involontaire d'aimer Édouard. Quoiqu'il m'en coûte, ma prudence de mari
sera sourde, dans cette occasion, à mes scrupules d'ami. Édouard
partira; mais il quittera Chantilly non accompagné de mon ingratitude,
mais de mes regrets. Je lui ménagerai à Paris une retraite; je l'y
conduirai. Là, toujours entouré de mes soins, il attendra que ses amis
et moi lui facilitions les moyens de passer en Angleterre ou en
Allemagne.
Un poids horrible se détacha de la poitrine de Maurice. Il ressentit
plus vivement les pertes d'argent qu'il avait éprouvées.
--J'attends votre frère, Léonide: je suis dans l'impatience de son
retour. Dès qu'il sera rentré, faites-le passer aussitôt dans mon
cabinet, je vous en prie. Allez dans votre appartement; moi je me rends
de ce pas au pavillon d'Édouard, pour lui communiquer notre commune
résolution.
--Commanderai-je des chevaux pour trois heures?
--Chargez-vous de ce soin, Léonide.
Léonide se retira.
Dès qu'elle fut partie, Maurice se dirigea vers le tambour des deux
portes. Il se baissait pour soulever la trappe, lorsqu'il la vit
s'élever et paraître Édouard, qui le suivit dans le cabinet.
--C'est chez le notaire que je viens, dit Édouard en s'asseyant: me
promet-il d'être aussi bon pour moi que l'ami?
--S'il le peut, pourquoi non?
--Il le peut. Tu me dispenses des précautions oratoires usitées dans les
romans: arrivons au fait tout de suite. Je suis fils unique, tu le sais;
ma fortune est à moi, avec le droit d'en disposer à mon gré sans en
référer à personne. Ceux qui auraient quelque prétention sur mes biens
sont des parents éloignés et la plupart si riches, que sans injustice ma
générosité peut les ignorer. Une condamnation à mort ne fut jamais un
brevet de longévité. Qu'on m'arrête demain: dans trois jours je n'existe
plus; et ce que je possédais ira grossir les fortunes déjà immenses de
ces parents dont je te parlais. Il est prudent de se mettre en règle. Tu
me vois chez toi pour toutes ces raisons. Décidé à partir demain pour
Paris, c'est encore une raison, n'est-ce pas, pour hâter mes
dispositions? Dresse donc un écrit simple et clair dans lequel tu
stipuleras que je laisse mes biens à partager après ma mort en trois
parties égales: la première partie reviendra à... le nom en blanc; la
seconde aux paysans pauvres de ma commune en Vendée; la troisième à
Louis-François Maurice, notaire à Chantilly.
--Tu es fou?
--Très-raisonnable, au contraire. Ajoute que si, dans six mois, à dater
d'aujourd'hui, je n'ai pas rempli par le nom du premier légataire le
blanc qui en occupe la place, son tiers sera reversible en proportions
égales sur mes deux autres héritiers. Tourne cela en termes de notaire.
Mes biens s'élèvent à quinze cent mille francs net, sur lesquels en
voilà trois cent mille en billets de banque, que je te remets. Prends
cela d'abord.
--Sauvé! pensa Maurice; sauvé! Ma grande affaire aura lieu, ou plutôt
qu'ai-je besoin de m'embarrasser d'affaires? Me voilà riche. Oh! Léonide
ne me persécutera plus. Se levant avec une joie indicible, il sauta au
cou d'Édouard.
--Tu acceptes, n'est-ce pas, Maurice!
--Non.
--Allons donc! préfères-tu que mes biens passent à des indifférens? Où
mets-tu la délicatesse? Que je me survive au moins dans le souvenir de
ceux que j'ai aimés; ils m'oublieront moins vite en ayant sous les yeux
ce qui m'aura appartenu. Et quelle raison as-tu pour me refuser?
--Ai-je fait assez, Édouard, pour que tu me donnes non ta fortune,--car
j'espère que tu en jouiras seul et longtemps, et que tes enfants en
jouiront après toi,--mais pour mériter cette preuve d'une reconnaissance
qui me rend presque de ton sang?
--Faut-il que je te rappelle, Maurice, notre amitié d'enfance, tes
services, ton hospitalité à coeur ouvert, ma vie jusqu'à ce jour
sauvée par toi? Ce n'est pas de l'or que je te donne: c'est ce que je
laisse sur la terre. Est-ce ma faute si le souvenir est gâté par son
trop de valeur? j'aurais voulu être pauvre. Mais, parce que je suis
riche, repousseras-tu mon héritage?
--Non, Édouard, et c'est parce que je t'ai rendu quelques services
devenus peut-être plus importants par l'enchaînement des circonstances,
que je n'accepterai point tes offres. Je me reprocherais de m'être fait
payer en argent le saint droit d'asile. D'ailleurs, notre amitié est
presque une parenté, et à ce titre la loi me défend de participer à de
tels bénéfices testamentaires.
--Singulière objection! Parce que tu es mon ami et mon notaire, je dois
être ingrat; et toujours attendu que tu es notaire, tu veux te regarder
comme étranger à ce qui me touche.
A qui laissera-t-on ses biens? à ceux que l'on n'aime pas? La loi
aurait-elle arrêté que les notaires n'auraient pas d'amis? Tes scrupules
sont d'ailleurs faciles à lever.
Édouard prit une plume, une feuille de papier, et, en quelques minutes,
il eut dressé un testament écrit de sa main, signé par lui, qu'il
cacheta et remit à Maurice.
--Mais pourquoi cette précipitation, Édouard? vas-tu donc mourir dans la
soirée? Tu ferais venir de sinistres pensées.
Maurice s'empara de la main d'Édouard.
--Quel projet roules-tu donc dans ta tête?
--Je te l'ai dit, Maurice; je pars pour Paris.
--Quelle obstination à nous quitter! pensa Maurice. Voilà qui est
singulier: au moment où je vais chez lui, il se rend chez moi; et c'est
lorsque je me prépare à lui dire la nécessité où nous sommes de nous
séparer qu'il me signifie son départ. N'y a-t-il que du hasard
là-dedans?
--Ainsi tu comprends, poursuivit Édouard, l'urgence de mes précautions.
Oui, je vais à Paris, je vais une dernière fois me mêler à la politique
active. Des espérances nouvelles m'ont fait rougir de mon inutilité au
parti qui a mes affections; il a une dernière chance à courir, je
prétends la partager. Pardonne-moi si je ne t'en confie pas davantage.
Ta conviction répugnerait à croire à ces espérances; la mienne
souffrirait à les entendre nier. Ma vie n'est déjà plus une question: je
joue rien contre tout. Mort, mes mesures sont justifiées par
l'événement, n'est-ce pas? Vivant et vainqueur,--pardonne-moi, Maurice,
cette supposition,--je déchire ce testament, et reprends ma fortune; y
consens-tu?
Maurice n'était plus du tout à ce que disait Édouard; il tenait
machinalement le papier qu'il lui avait remis, et il rapprochait la
prière de sa femme, de faire partir Édouard pour Paris, et la présence
de celui-ci demandant avec instance à quitter Chantilly. Non,
réfléchissait-il, il est impossible qu'ils ne soient pas d'accord pour
s'être ainsi rencontrés. Que s'est-il donc passé entre elle et lui? Elle
a été pourtant bien ferme; et Édouard est si noble... Joueraient-ils un
rôle longtemps médité? Vingt fois, depuis qu'il est avec nous, les
circonstances ont été aussi impérieuses sans qu'il ait demandé à partir.
Je ne crois donc pas au prétexte politique d'Édouard; il est vague.
Comment savoir la vérité?... Mais Léonide n'a-t-elle pas insisté?--se
demanda Maurice illuminé tout à coup,--pour qu'Édouard partît avant la
nuit? N'a-t-elle pas là-dessus exigé ma parole, mon serment?...
N'a-t-elle pas couru commander des chevaux pour trois heures? Si cette
précision cachait ce que je cherche à savoir!
--Eh bien, Édouard, mon ami, va où le ciel t'appelle; tu partiras pour
Paris, où je t'accompagnerai, cet après-midi, à trois heures.
--Non, pas aujourd'hui, Maurice; mais demain...
--Je découvre tout; j'ai touché le fait personnel à Léonide et à
Édouard. Ce départ est concerté; mais il y a désaccord entre eux sur le
jour et sur l'heure. N'importe: il y a une détermination convenue,
arrêtée à deux: qu'est-ce qui l'a précédée? qu'est-ce qui la nécessite?
--Pourquoi donc pas à trois heures, Édouard? nous ferions route pendant
la nuit, ce qui nous convient parfaitement. Allons! cela nous arrange
mieux; tu n'y avais pas songé. Je vais sonner pour qu'à trois heures les
chevaux soient prêts.
Maurice alla vers la sonnette.
Édouard l'arrêta.
--Je t'en prie, consens à ce délai: pas aujourd'hui, demain. Au fond,
que t'importe?
--Il me supplie de lui accorder ce délai: tout est là. Mais qu'est-ce
qui est là? J'ai évoqué ce doute: il est venu. Quelle lumière en
tirerai-je maintenant? il m'effraye.
--Non, Édouard, il faut que tu quittes Chantilly à trois heures. Je
veille sur toi: je ne réponds de toi qu'à ce prix.
--Mais enfin, pourquoi exiges-tu que je parte aujourd'hui? me
l'apprendras-tu, Maurice?
--Et enfin pourquoi ne partirais-tu pas aujourd'hui? me l'apprendras-tu,
Édouard?
Ils marchèrent l'un sur l'autre, s'arrêtèrent à un pas de distance, et
se regardèrent sans parler, maîtres tous deux de leur espèce de
sang-froid. Ce n'étaient pas deux hommes cherchant à s'emparer de leur
secret, mais plutôt se demandant: «Avons-nous un secret?» Quoi qu'il dût
s'en suivre de ce choc, il n'en était pas moins résulté une première
atteinte de défiance entre les deux amis: leur amitié avait sa
souillure.
--Au moins une raison de ce refus, Édouard; une seule?
--Je ne le puis.
--Je t'en supplie.
--Non, Maurice.
--Mais si je l'exigeais?
--Je te refuserais encore, Maurice. Ma vie a été à toi pendant quatre
mois; elle est encore entre tes mains; ma fortune t'appartient; mais
ceci n'est pas à moi, je ne le confierai à personne.
--Chez moi un secret! un secret qu'on me tait!
--De quoi t'étonnes-tu, toi qui en reçois tant et qui n'en as jamais
violé?
--J'ai peut-être tort, répondit Maurice avec une grande apparence de
sincérité; j'aurais dû comprendre que ce que tu me caches, n'ayant aucun
rapport à ta fortune et à tes opinions, était tout simplement une
affaire de coeur où personne n'avait le droit de pénétrer...
Ces dernières paroles furent dites d'un ton si vrai, quoiqu'elles
cachassent leur hypocrisie; elles furent accompagnées d'une étreinte si
involontaire, quoique peu désintéressée, qu'Édouard y fut pris comme
Maurice lui-même.
Il est des piéges d'instinct que l'on dresse par l'irrésistible logique
de la situation, et que l'on arrange comme l'araignée tend ses fils; on
ne songe pas à prendre: c'est la vie qui fait sa toile.
Au reste, si Maurice employait sans calcul dans ce moment la franchise
comme adresse, Édouard, de son côté, allait se montrer enfin à coeur
ouvert. Il supposa que son ami, craignant de l'effrayer en lui annonçant
quelque nouveau péril dont il était menacé, hâtait ainsi le moment de
leur séparation. Les suites du bal de Senlis pouvaient avoir déjà fait
découvrir sa retraite; des émissaires rôdaient depuis plusieurs jours
autour de Chantilly: Maurice en avait sans doute aperçu, et il n'y avait
pas d'autre cause à son obstination mystérieuse. Voilà ce qu'Édouard
imagina.
--Je te remercie de ta générosité, Maurice; tu me comprends enfin! Sois
meilleur que je n'ai été sincère.
--Il est donc vrai qu'il l'aime! Je ne me suis pas trompé. Il me
remercie encore de ma générosité! Mais qu'est-ce donc que le monde?
--Oui! Maurice, j'avais ici un attachement de coeur que j'emporte: un
attachement si vif et si brûlant, que je n'ai jamais eu le sang-froid
de le fixer ni de m'en rendre compte. Au moment de le vaincre peut-être
par l'éloignement, je m'en accuse comme d'une faute.
--Mais, Édouard, Édouard! interrompit Maurice en marchant à grands pas
dans le cabinet, tu te méprends sans doute sur le choix du confident; tu
oublies à qui tu parles, chez qui tu es. Tu parles d'amour dans ma
maison, et dans ma maison il n'y a qu'une femme, et cette femme est la
mienne! Cet or, que tu enveloppes pour moi dans un testament, est-il
pour payer l'hospitalité ou ma femme? Par quelle étrange erreur
confies-tu au mari, que tu as trahi le mari; à l'hôte, que tu as souillé
l'hôte? que veux-tu de plus?
--Est-ce une erreur, est-ce la connaissance entière de ma conduite qui
le fait ainsi parler? eut à peine le temps de penser Édouard. Me
croit-il l'amant de sa femme et de mademoiselle de Meilhan, ou de sa
femme seulement?...
--Apprends tout, Maurice!
--Que me reste-t-il à savoir, malheureux?
--Mademoiselle de Meilhan sera bientôt mère!
Maurice tomba dans un fauteuil.
--Silence pour toi et pour moi, mon ami!
--Qu'ai-je dit, Édouard? qu'ai-je supposé? La révélation est si belle
pour moi, que je n'ai plus le courage de te blâmer. Tu me rends ma
femme, que tu n'as pas désirée, n'est-ce pas? Ce qu'elle a tant fait
d'efforts pour me dire, c'est donc cela! Que ne l'ai-je comprise! Son
énigme s'explique: vous en aviez chacun la moitié. Elle veut que tu
partes, parce qu'elle craint pour cette enfant dont elle est l'amie,
presque la mère. Elle a ses projets là-dessus: les tiens sont
d'éclaircir nettement ton sort afin de pouvoir t'unir à Caroline. Oui!
ce blanc laissé sur cet écrit tracé de ta main sera rempli par son nom.
Mon Dieu! que la vérité est simple! quelle puissance infernale se plaît
donc à la cacher? Un ami perdu, une réputation avilie, un ménage
détruit, sur un mot! Ce mot prononcé, la paix descend du ciel. Viens,
viens sur moi, Édouard; mais, avant tout, écris ce nom sur ce papier;
que je le lise! Réparation pour tous, honneur rendu au mari, richesse à
l'orpheline! reconnaissance à Dieu! Écris, écris!
Édouard, attendri jusqu'aux larmes, prit la plume et à la suite de ces
mots: _Je laisse mes biens à partager en trois parties égales: la
première partie reviendra_, il écrivit ceux-ci: _à mademoiselle Caroline
de Meilhan._
--Et, maintenant pars. Va, choisis le jour, l'heure; que m'importe
l'heure? arrête ton sort. Reviens ensuite! reviens, Édouard! car ta
femme t'attendra, mon ami, ta femme! Triomphe ta cause! si je ne dois te
revoir qu'à ce prix.
Maurice avait presque oublié, dans son délire, qu'il était à demi ruiné
s'il ne trouvait pas les trois cent mille francs pour acheter les dix
maisons de la Chapelle.
XIX
Maurice éprouvait l'étourdissement d'un homme qui, tombé d'un second
étage, se retrouve sur ses pieds, sans fractures, secoué seulement dans
tous ses membres. Ces sortes de félicité sont bien vives; il est sage
cependant de ne pas abuser des moyens qui les procurent. Au souffle de
sa tranquillité d'âme revenue, les nuages orageux pressés couche sur
couche autour de son front s'évaporaient; il goûtait avec plénitude la
joie de la paix domestique, chose sainte, pure et bénie, qui fait
paraître le pain noir si bon, la chaise brisée aussi molle que le
fauteuil en velours, et les nombreux enfants que Dieu vous a envoyés,
fussent-ils pâles et nécessiteux comme le besoin, beaux comme des anges,
beaux comme leur mère.
Victor entra; son aspect ramena de nouveau Maurice sur les pertes qu'il
avait essuyées.
--Ne nous endormons pas, Maurice! Nous jouons avec la fortune; elle est
fine joueuse; soyons plus adroits qu'elle, si c'est possible. L'adresse
est tout entière dans la promptitude à combler les vides qu'elle creuse;
on passe dessus; on glisse là où d'autres ne songent qu'à s'abîmer. Tu
as perdu; nous avons perdu; c'est vrai; il n'y a là de la faute de
personne.
--Excepté, Victor, de la faute de ceux qui jouent.
--Te voilà encore; toujours le même! Eh! qui ne joue pas? Regarde autour
de toi, près de toi, sous toi: ce ne sont pas les exemples qui te
manquent. Qu'est-ce que tes fermiers qui serrent leur blé trois ans en
grenier pour attendre qu'il hausse sur les marchés, au risque de le voir
pourrir et germer? Qu'est-ce que tes honnêtes bourgeois qui amassent des
louis, dans l'espoir sordide de revendre la pièce de vingt francs avec
un bénéfice de quatre sous? Le change, l'accaparement, le monopole,
n'est-ce pas là aussi du jeu?
--Je ne prétends pas le contraire, Victor, mais quel panégyrique
entreprends-tu si chaudement?
--Le nôtre, Maurice. Et distingue, en outre: nous ne jouons pas
uniquement pour jouer, pour avoir de l'or pour de l'or. Une opération
colossale est conçue par nous; pour la réaliser il nous faut de
l'argent, beaucoup d'argent; nous en manquons, qui nous l'avancera? Le
gouvernement? cercle vicieux: il emprunte; comment prêterait-il? Les
banquiers? l'intérêt dévorerait le capital: c'est chasser avec le lion.
Aie recours aux hommes d'argent, et l'usure rongera le gain de
l'opération; nous serons ruinés le jour même où nous aurons réussi.
D'ailleurs, entre la consomption de l'usure et la foudroyante décision
du jeu, je préfère le jeu qui enrichit plus vite, et qui, s'il ruine, ne
prend pas du moins de commission. Renoncera-t-on à une entreprise utile
au pays, de ce que l'unique moyen d'avoir les fonds nécessaires à son
exécution est de recourir au jeu de la Bourse? Quelle oeuvre, quand
elle se présente aussi vaste que la nôtre, n'absout pas d'avance la
série de causes dont elle est résultée? Je lisais hier dans ton journal,
Maurice, que Paris ne serait la métropole du monde que lorsque de toutes
ses portes des chemins de fer partiraient pour rayonner sur la surface
de la France. Très-judicieusement, selon moi, il ajoutait qu'il ne
fallait pas espérer ce progrès de la part du gouvernement, toujours
retenu par la crainte, peut-être raisonnable au fond, d'établir trop de
communications entre les peuples, entre Paris et les départements, déjà
assez moralement unis. Aux fortunes particulières, aux dévouements des
citoyens, il appartient, affirmait ton excellent journal, de prendre
l'initiative dans l'exploitation des chemins de fer. Je te montrerai ce
passage. Maintenant revenons au plus pressé. Dix maisons nous restent à
acheter à la Chapelle; une fois achetées, le côté entier de la rue est à
nous. Ou le chemin de fer nous sera concédé, ce qui est plus probable
que le lever du soleil demain matin, ou nous obtiendrons, en notre
qualité de détenteurs des propriétés, ce qu'il nous plaira, pour que le
chemin s'effectue sans nous. Tu as entendu: dix maisons seulement à
acquérir, et l'affaire est au sac.
--Mais où prendre, Victor, ces trois cent mille francs qu'on demande
pour ces dix maisons?
--Où les prendre? mais partout. Où n'y a-t-il pas trois cent mille
francs? Sans cet infernal revirement des rentes, nous ne penserions plus
à ces maisons. Puisqu'il ne nous a pas été favorable, voyons, as-tu là
cent mille écus disponibles?
--Disponibles?... non.
--Le motif?
--C'est qu'ils ne m'appartiennent pas; je les garde en dépôt.
--Tu as donc cent mille écus? Nous sommes sauvés; donne!
--Y songes-tu? Avec quelle légèreté! Une pareille somme! et si...
--Et si quoi? Nous n'allons pas les jouer à la roulette, j'espère; nous
les plaçons sur hypothèques; et quelles hypothèques! D'abord sur des
maisons qui représentent quelque valeur, et ensuite sur une opération...
la plus belle opération de l'époque.
--Cependant...
--Ne sers-tu pas l'intérêt à tes clients? Cet intérêt, où le prends-tu?
--Je m'arrange, je dissémine mes dépôts avec précaution, je fais des
placements sûrs.
--Quoi de plus sûr que ce que je te propose? D'ailleurs, Maurice, le
moment est pressant; il s'agit de pousser à fin ou de laisser là
l'affaire. As-tu ce dernier courage extravagant? Pas d'autre
alternative. Abandonner, revendre à perte, nous ruiner dans l'opinion,
ou se hâter de mener l'entreprise à pleines voiles dans le port.
N'hésitons pas, car chacun de nos retards aplanit le chemin aux
concurrents qui nous épient, ouvre les yeux aux propriétaires des dix
dernières maisons, plus difficiles d'heure en heure. Je devrais être
déjà sur les lieux pour en finir avec eux. Qu'est-ce donc que ces
billets de banque?
--Un dépôt qui vient d'être fait.
Victor avait aperçu les trois cent mille francs d'Édouard.
--Celui-là comme un autre, y consens-tu?
--Je ne puis: c'est d'un ami...
--De quel dépôt disposera-t-on si ce n'est de celui d'un ami? C'est un
merveilleux placement que cet ami te devra, Maurice. S'il y avait
quelque danger à celui que je te propose, assurément c'est le dernier
argent auquel il faudrait songer; mais puisque le profit est
clair,--clair comme le jour,--que la préférence soit pour ton ami. Ne
sois pas ingrat.
--Crois-tu qu'on trouverait en cas de gêne de l'argent sur notre
opération? demanda Maurice en hésitant; car, je te l'avoue, la garantie
des maisons que nous achèterons, ainsi que celle des maisons que nous
avons déjà achetées, ne me paraît pas aussi solide qu'à toi, Victor.
--Veux-tu cinq cent mille francs dans vingt-quatre heures sur ces
maisons? mais, par exemple, à la condition de divulguer le projet auquel
ils seront appliqués;--veux-tu?--Réponds; mais dépêchons-nous! Tout
perdre, ou ces cent mille écus.
Victor s'était jeté, avec la précipitation d'un homme destiné à avoir du
courage pour deux, sur le tas de billets de banque, et les comptait.
--M'accompagneras-tu à Paris, Maurice?
--Non, je suis trop fatigué.
--A ton aise.--Dix--vingt--trente.--Où est Léonide? Je ne l'ai pas vue
en entrant.
--Elle est au jardin, sans doute.
--Quatre-vingts--cent--cent dix.--y a-t-il du nouveau en politique,
Maurice?
--Des troubles dans le midi; des assassinats en Vendée.
--Misérables!--Deux cent trente-neuf--deux cent soixante-trois.--On dit
que nous sommes infestés de réfractaires qui rôdent autour de nos
campagnes. Il m'a été assuré qu'hier au soir un d'eux,--celui-là est
hardi! a osé se montrer au bal de Senlis, où il y avait au grand complet
toutes les autorités du département, et qu'on l'a, comme de raison,
arrêté à la _pastourelle_.--Trois cents.--Voilà qui est fait.
Juste! trois cents billets de mille! on dirait qu'ils nous attendaient.
La Providence les avait comptés.
Midi sonne: il n'y a pas une minute à perdre, Maurice. Je pars. Adieu
donc! A trois heures je serai chez le notaire, où notre contrat de vente
avec les propriétaires des dix maisons de la Chapelle est dressé.
Victor enferma les billets dans son grand portefeuille, et il tendit la
main à son beau-frère, auquel il semblait dire:--Humilie-toi devant mon
imagination.
--Au revoir, Maurice. Bonne chance pour nous! Selon toute apparence, je
serai de retour ici vers minuit. Attends-moi; nous causerons de ce qui
se sera passé chez le notaire. La démarche est décisive.
--Sois prudent, je t'en conjure, Victor. Cet argent est sacré.
--Tout argent est sacré, Maurice. J'aurai soin de celui-ci comme du mien
propre.
Resté seul, Maurice essaya de continuer son rêve de béatitude
domestique, interrompu par l'arrivée de son beau-frère; l'effort fut
inutile.
XX
La Table-du-Roi est une large meule de pierre élevée à quatre pieds du
sol au milieu de la forêt de Chantilly. Elle est le centre de douze
routes qui, à des distances différentes, deviennent à leur tour des
ronds-points d'où partent d'autres rayons: ainsi à l'infini. Le grand
Condé, dans une halte de chasse royale, y donna un déjeuner à Louis XIV,
qui l'a immortalisée, comme tout ce qu'il a touché.
Par deux routes convergentes s'avancèrent lentement, sur le tapis de
feuilles roulées et rougies par l'hiver, Édouard, enveloppé dans son
manteau, M. Clavier, portant une de ces boîtes dont la forme révèle le
contenu.
Ils arrivèrent presque en même temps au bord de la Table-du-Roi. M.
Clavier y déposa ses pistolets, Édouard deux épées. Le manteau de
celui-ci fut jeté sur les armes; la prudence exigeait cette précaution;
la nuit n'était pas venue: quelques bûcherons attardés se montraient
encore entre les allées, à travers les massifs éclairés par l'automne:
et des rouliers allant à Senlis éveillaient par intervalle la solitude
du carrefour.
Édouard s'approcha de M. Clavier et le salua.
Le vieillard inclina légèrement la tête.
Ils étaient face à face.