--Qui je suis? A quoi bon le dire, s'en informer? Mon nom n'a rien à

faire ici, pas plus que le vôtre. Vous trouveriez commode, monsieur, de

connaître par moi cette femme; moi je me trouverais lâche de me dévoiler

lorsque cette femme s'est tue.

--Elle cache son visage, vous votre nom; vous êtes donc tous deux de

moitié dans l'offense? Distinguez vos parts dans la réparation que je me

suis donnée.

--Monsieur, vous êtes un insolent!

--Monsieur, vous êtes masqué, et mon visage est découvert.

--Je vous insulte.

--Vous ne m'insultez pas: je vous apprends mon nom que tout le monde

connaît ici. Vous ne m'insultez pas: vous êtes masqué et vous taisez le

vôtre.

--Mais sortons! Venez!... ou bien!...

--Monsieur, vous êtes masqué: je ne sortirai pas. Pourquoi ne

seriez-vous pas un assassin?

Vous êtes bien heureux, vous, monsieur, répliqua Édouard en contractant

le masque fondu, décoloré, qui pantelait à son visage, vous êtes heureux

de n'être pas masqué!...

--Pas si heureux que vous de l'être.

--Ah! vous prenez pour une lâche prudence l'immobilité de ce masque qui

m'oppresse et me fait mourir! mais la supposition est atroce, monsieur;

croyez qu'il y a un homme sous ce simulacre étouffant; c'est parce que

je ne suis ici ni le frère, ni le mari, ni le père de cette dame, que

j'ai toléré jusqu'à présent votre souffle injurieux aussi près de mon

visage. Reculez-vous!

--Est-ce donc parce que vous êtes l'amant de cette femme que vous ne

vous démasquez pas? L'excuse est assez bonne, si le mari est dans la

salle.

--Il y est, dit Édouard.

Qu'on juge de la rumeur que l'affirmation d'Édouard produisit. Ainsi que

des cartes égarées qu'on accouple dans leurs couleurs pour compléter un

jeu, les femmes se hâtèrent de rejoindre leurs maris, tandis que les

maris de leur côté exécutaient le même mouvement pour se rallier à

elles.

Jusque-là, la présence d'esprit d'Édouard avait parfaitement réussi et

paraissait devoir le tirer de ce pas périlleux; mais, par un accident

qui aurait trouvé en défaut le plus subtil, six maris, qui n'avaient pas

amené leurs femmes au bal, furent obligés, afin de prévenir les

interprétations du lendemain, de sommer Édouard de se démasquer

sur-le-champ ou de montrer le visage de la femme évanouie.

--Ni l'un ni l'autre, répliqua Édouard furieux. Vous êtes, par ma foi,

bien peu confiants dans vos femmes pour risquer leur réputation à cette

enquête? Je ne suis pas aussi présomptueux que vous êtes défiants. Ai-je

dit que j'étais l'amant de quelque dame présente ou absente? Je ne suis

celui d'aucune d'elles, sachez-le. J'ai révélé que le mari de la femme

frappée par monsieur se trouvait dans la salle: c'est tout. Ne vaut-il

pas mieux, consultez-vous, que l'offense et la réparation restent

plongées dans le doute que de les en tirer pour ne punir personne, car

que ferez-vous à la femme quand elle sera debout, et de quel reproche

m'accablerez-vous, moi qui l'aurai défendue? Que gagneriez-vous enfin à

découvrir que je suis son amant, si je l'étais?

--Convaincus tous les six, fut-il répondu à Édouard, que ce n'est point

là la femme de l'un de nous, vos subterfuges et vos menaces sont de

méprisables prétextes. Vous nous avez mis en cause, monsieur, nous y

restons. Demain, cette femme serait à coup sûr celle de l'un de nous du

plein droit de la calomnie. Que personne donc ne sorte du bal! que nul

n'emporte l'idée d'un soupçon infâme que vingt ans n'effaceraient pas.

Fermez les portes!

Les portes furent fermées.

--Ne touchez pas au visage de cette femme, par la vie de tous les six,

de tout le monde, que je tiens au bout de cette arme! n'y touchez pas!

La terreur et le désespoir sont dans la salle. Les femmes poussent des

hurlements d'effroi à la vue de deux pistolets qui les menacent; il

appuie ensuite son pied dans toute sa largeur sur le masque de Léonide.

Le mouvement est prompt, pas assez pourtant pour empêcher deux bras qui,

saisissant Édouard par derrière, neutralisent l'articulation de ses

poignets. Aussitôt quatre personnes s'attachent à sa jambe, posée sur le

visage masqué de Léonide; elles vont lui faire perdre la résistance et

l'équilibre, lorsque Édouard s'écrie avec désespoir: Sur votre honneur!

vous avez juré, messieurs, de vous contenter du visage de l'un de nous,

de celui de cette femme ou du mien: Regardez!

Le masque d'Édouard tombe à terre.

--Édouard de Calvaincourt! s'écrie Caroline de Meilhan. Et elle cache

son visage dans ses mains.

--Tu l'as tué, infâme! s'écrie Léonide en se relevant d'un bond.

Le colonel de gendarmerie semble se souvenir de ce nom.

Le greffier regarde le colonel; et l'un par l'autre ils acquièrent une

certitude dans cette fatale interrogation rapide et muette.

Le colonel ajoute aussitôt: Édouard de Calvaincourt, condamné à mort par

le tribunal de Poitiers. Gendarmes, emparez-vous de cet homme! faites

votre devoir.

Quatre gendarmes tirent leur sabre et s'avancent sur Édouard: il est

perdu:

Édouard lâche au-dessus de leurs têtes ses deux coups de pistolet dans

la glace; des milliers d'étincelles jaillissent. Hommes et femmes

tombent sur le parquet. Eux-mêmes, épouvantés, blessés par les éclats du

talc et du verre, qui ont frappé leurs yeux, les gendarmes opèrent un

mouvement de recul. Édouard en profite pour se lancer sur le perron du

jardin, le franchit, grimpe au mur de clôture, se trouve en pleine rue,

en rase campagne, à la lisière du bois: il est sauvé.

Son coeur bat, ses jambes tremblent, son front est en sueur, ses dents

se choquent; mais Léonide?

Il revient sur ses pas avec la même vitesse; il entend passer à ses

côtés des chevaux de gendarmerie haletants; il voit courir dans tous les

sens les voitures en désordre qui abandonnent la ville troublée: le

voilà de nouveau dans Senlis, à la porte de la sous-préfecture. Mais, au

lieu de s'introduire dans la salle par le mur du jardin du côté du

perron, il entre tout simplement par la porte. La salle est vide: la

peur a chassé le plus grand nombre, et ceux qui cherchent à rattraper

Édouard ne sont pas restés là à l'attendre. Naturellement, l'endroit le

plus sûr pour lui dans ce moment est celui même où, il y a quelques

minutes, il avait couru le danger de laisser la vie.

Trois personnes étaient restées dans la salle: Léonide toujours masquée,

M. Clavier et Caroline.

--Venez, dit Édouard à Léonide, venez!

--Vous! ici?

--Pas un mot, madame, venez!

--Un seul mot, monsieur, reprit solennellement M. Clavier. Demain, à

quatre heures du soir, à la Table-du-Roi, dans la forêt de Chantilly.

--J'y serai, mort ou vif.

XVIII

A son retour de Paris, Maurice ne fit pas même savoir qu'il était

arrivé.

En passant, il donna quelques ordres au maître clerc, et monta dans son

cabinet. Il était fort pâle.

Il s'écria d'une voix étouffée, en tombant dans son fauteuil: «Trois

cent mille francs! Où trouver en quelques heures trois cent mille

francs? Affreuse spéculation!»

Il dénoua sa cravate tout empreinte de la poussière du voyage, la jeta

au loin, car il étouffait, et accoudé sur la cheminée, la tête dans ses

mains, il répéta devant la glace: «Affreuse spéculation! Trois cent

mille francs, ou l'affaire est perdue.»

Son portefeuille était ouvert devant lui, et, pour la vingtième fois

depuis deux minutes, il dépliait des effets de commerce qu'il comptait

et recomptait, murmurant vite et tout bas: «A payer trois cent mille

francs! sinon mon avenir, mon bonheur m'échappent; et moi qui le

concevais si modeste, si facile! Ah! pourquoi ai-je eu un instant

d'ambition? Aussi pourquoi Reynier m'a-t-il tant persécuté? pourquoi ma

femme...»

L'indignation de Maurice contre lui-même avait pour cause l'incident

malheureux d'un jeu de Bourse survenu au milieu de ses achats de maisons

de la Chapelle. Quoique le secret du futur entrepôt à Saint-Denis n'eût

pas été trahi, Maurice ou plutôt Reynier avait mis tant de précipitation

à se constituer acquéreur des bâtiments à démolir, que quelques

propriétaires de la Chapelle, plus clairvoyants, sans deviner

précisément le but de leur spéculation, sur le simple soupçon d'une

vaste entreprise, avaient élevé le prix de leurs terrains. Ils

pouvaient, en outre, par leur exemple, enfler les prétentions des autres

propriétaires et rendre par là l'opération ruineuse. Il s'était donc

agi, à quelque prix que ce fût, de se débarrasser de ces propriétaires

incommodes en achetant leurs maisons au plus vite et au prix,--il le

fallait bien,--ridiculement exagéré qu'ils en demandaient. C'étaient

trois cent mille francs à noyer dans le gouffre. Tout le génie de

Reynier avait abouti, selon sa coutume, à conseiller de jouer à la

Bourse dans l'espoir de gagner la somme nécessaire aux achats. Mais on

ne joue pas sans argent; Maurice avait risqué et perdu cent cinquante

mille francs à lui, de ses propres épargnes, pour avoir les trois cent

mille. Sa douleur était moins encore cependant dans cette perte, grave

au fond, que dans l'impossibilité de poursuivre désormais cette grande

affaire du chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle, qui comblerait

tous les déficits. Tandis que Reynier court dans Paris pour rallier ces

trois cent mille francs, Maurice se désole dans son cabinet d'avoir tant

sacrifié à une entreprise qu'il faut abandonner à moins d'y sacrifier

dix fois davantage.

--Au moins, si chez moi, ici, j'avais la consolation du repos domestique

pour oublier les douleurs présentes, pour songer avec calme aux moyens

de réparer cette brèche faite à ma fortune! Mais non: mon existence a

été empoisonnée; ce que j'ai vu, ce que j'ai appris est là, sur mon

coeur, comme du feu; et je ne sais trop ce que je viens chercher ici:

quel rôle jouer? Je n'ai ni liberté d'âme ni énergie à partager entre

mes deux malheurs.--Que dire à Léonide? «Sortez! vous m'avez déshonoré!»

et à Édouard: «Tu m'as trahi; je ne te dois plus rien, je te livre au

premier passant, qui à son tour, te livrera à tes juges. Sors aussi!»

Pourquoi, non? Et fermer ensuite la porte sur eux, et seul alors, jeune

homme comme autrefois, libre, recommencer ma vie active; n'ambitionner

que ce que je pourrai posséder par mon travail... C'est un rêve, je n'ai

plus vingt-cinq ans. Le monde, que penserait-il? Quand on me demanderait

ce qu'est devenue ma femme, si je répondais qu'elle est absente, on le

croirait pendant deux mois; ensuite on rirait, on murmurerait, on

supposerait, on dirait qu'elle était ma maîtresse; ajoutant que j'ai été

un infâme de l'avoir produite et nommée partout comme ma femme: et si,

par hasard, de plus indulgents ou de mieux informés consentaient à

croire que c'était bien ma femme légitime, celle dont je me serais

séparé, alors on aurait découvert la vérité, la vérité qui tue dans les

petites villes. Et moi qui ai besoin d'entourer ma maison de tant de

silence et de tant de chasteté! une rumeur de blâme à travers ma vie, un

souffle de ridicule sur mon toit, me tueraient comme un faux dans mes

actes.

Et pourtant, je rougis à penser que je me tairai devant ma femme,

devant Édouard; qu'elle va venir; qu'elle s'assiéra à ma table, ce soir;

qu'ils y seront tous deux; qu'elle me parlera; qu'il me demandera, lui,

des nouvelles de la Vendée. Et je ne dirai pas à celle-ci:--Cet homme

est votre amant, madame! à celui-là: Oui, vous êtes son amant, et de

plus vous êtes condamné à mort; sortez!

--Sortez, lui crierai-je: oui! et pourquoi pas? Sortez! et que tu ne

sois plaint de personne en montant à l'échafaud. De personne! ni des

inconnus, ni des tiens; les uns sans pitié pour tes opinions; les autres

sans courage pour te délivrer. Nous avons la simplicité de croire à la

noblesse d'opinion de ces gens-là. Qu'il eût séduit Léonide au bal, où

les femmes sont au plus entraînant, au plus fou, au plus frivole, que

sais-je, moi, homme de retraite? Qu'il se fût fait aimer d'elle dans les

mille occasions que notre lâche société offre à tous les corrupteurs,

ailleurs que chez moi: bien! mais l'abriter et l'avoir pour ennemi; mais

lui faire manger mon pain et mon honneur! Je n'ai été qu'un pauvre sot,

dupe de mon bon coeur; et j'éprouve que le plus sage est de ne compter

sur aucune reconnaissance dans la vie; que l'égoïsme est la cuirasse

d'acier dont il faut s'envelopper, pour traverser sans meurtrissure, une

société armée de pointes empoisonnées.

Eut-on jamais plus de tourments? Cela pour elle. Qu'ai-je besoin d'être

si riche, moi? Mais elle jalouse les plus difficiles jouissances, et ma

tâche est de les lui procurer, n'importe à quel prix. Ma jeunesse, mes

nuits, ma réputation sont sacrifiées à échafauder son ambition. Et quand

je rentre chez moi, chercher le recueillement en récompense de mes

luttes au dehors, un autre est dans mon lit. Ainsi la bataille au

dehors; au dedans la honte. Qui le croirait? c'est lorsque les soucis

d'une fortune acquise pour elle, blessure à blessure, me vieillissent,

c'est lorsque l'effroi de toutes les responsabilités assumées sur ma

tête m'égare, c'est quand je suis sur le point de surprendre l'adultère

auprès de mon foyer, qu'une femme, imbue de je ne sais quelles stupides

maximes, se dresse devant moi et réclame sa liberté. Et que

feraient-elles les femmes si elles étaient plus libres? Comment le

seraient-elles davantage et nous aviliraient-elles mieux?

Léonide parut à la porte du cabinet.

L'altération de ses traits était moins la marque du repentir et de la

peur que celle d'une colère longtemps concentrée; ses lèvres

tremblaient.

Elle essaya de parler debout, mais ses jambes fléchirent.

Maurice lui avança un fauteuil.

--Savez-vous, dit-elle, en affectant de sourire, que M. Édouard?... Mais

je ne vous ai jamais vu si pâle, s'interrompit-elle en apercevant la

figure de Maurice au-dessus de la sienne.

--Ce n'est rien; ma pâleur est causée par la vôtre; poursuivez.

--Eh bien, dis-je, M. Édouard est l'amant de... devinez.

--La hardiesse est nouvelle, Léonide. Il est l'amant... que m'importe de

qui? Le confident est bien choisi!

La physionomie de Léonide passa comme un éclair de la colère à

l'étonnement. Comprimée entre une dénonciation préparée et une équivoque

inattendue, elle fut saisie; la respiration lui manqua.

--Dites toujours, j'écoute. Il m'est curieux, vous l'avez jugé ainsi

vous-même, d'apprendre de qui M. Édouard est l'amant. Je ne lui

supposais pas, à ce digne jeune homme, beaucoup de facilités, dans la

position où il se trouve, de se prodiguer en bonnes fortunes. Il est

présumable qu'il n'aura pas poussé au delà des limites de la prudence le

cours de ses équipées, et qu'il aura concilié les élans de la passion

avec les restrictions de la retraite. Mais j'oublie que c'est à vous de

m'instruire.

Ce ton ironique, cette parole moqueuse que n'avait jamais eus Maurice ne

laissaient aucune faculté libre à Léonide. Elle s'épuisait, dans la

rapidité de ses observations, à distinguer le véritable sens des pensées

de son mari. Allait-il au-devant des délations qu'elle apportait, ou les

tournait-il contre elle, irréprochable qu'elle n'était pas?

Léonide devait sur-le-champ parler ou mourir.

Elle se mit à rire à gorge déployée.

Maurice la jugea folle ou se crut fou.

--Eh! mon Dieu! ne dirait-on pas, à votre air décontenancé que vous êtes

son rival? Vous êtes ironie de la tête aux pieds. Attendez au moins de

connaître la femme aimée d'Édouard. Votre figure bouleversée

m'alarmerait pour votre fidélité.

Léonide rit plus fort.

La colère est imitative, comme toutes les excitations nerveuses. Attaqué

avec l'arme du rire, Maurice rit aussi, mais faux, et sans que lui ou

sa femme perdissent dans ce double mensonge l'ambiguïté de leur

situation.

--Édouard, vous disais-je, aime une jeune personne que vous connaissez

beaucoup.

--Je le présume.

--Fort jeune et fort jolie.

--Puisque vous l'assurez.

--Qu'il voit assidûment.

--Raillez-vous? interrompit Maurice, qui, le premier, consuma ce rire

phosphorique et revint à son ton naturel; raillez-vous?

--Vous auriez quelque raison de croire qu'on se joue de votre crédulité,

vous qui savez qu'on n'entre dans le pavillon d'Édouard ni qu'on n'en

sort sans difficulté.

--C'est donc chez lui, vous daignez me l'apprendre, qu'ont lieu les

rendez-vous? Heureux proscrit! Le malheur, il est vrai, a tant

d'ascendant sur les femmes, la pitié est chez elles si voisine d'un

sentiment plus tendre, que je comprends la félicité de notre ami.

Seulement il me semble qu'il nous compromet beaucoup; ne trouvez-vous

pas?

--Vous en dites d'abord plus que je n'en sais, Maurice, répliqua

Léonide, qui, entrée pour accuser, était tout étonnée de subir presque

une accusation, toute gauche de façonner la menace en plaisanterie et

d'amincir sa colère en ironie. Je n'ai pas avancé, comprenez-moi, que la

maîtresse de monsieur Édouard fût allée à son pavillon. Voilà des

détails qui vous appartiennent. Je n'ai pas dit...

--Moi j'assure, affirma sèchement Maurice, qu'elle y va; je l'assure.

--C'est que vous en avez appris plus que moi, répliqua Léonide.

Changeant la voie de ses inductions, elle supposa réellement Maurice au

courant de l'intrigue d'Édouard avec mademoiselle de Meilhan, et se crut

sauvée de tout soupçon.

--Vraiment, vous savez qu'elle se rend au pavillon d'Édouard?

--Oui, et la nuit.

--La nuit, Maurice?

--A dix heures, tous les soirs, par le caveau.

--Par le caveau! répéta Léonide, écho précipité de chaque phrase de

Maurice. Sa pensée fut: «Nous aurions pu, Maurice et moi, nous heurter

dans l'obscurité.»

--Alors, poursuivit Maurice, les rideaux rouges sont tirés; la lumière

de la lampe adoucie; il n'y a de vivant dans le pavillon que deux corps

qui ne font qu'une ombre.

Léonide eut froid; elle ne fut maîtresse du frisson qui la saisit qu'en

serrant les poings et en pesant de toute son énergie morale sur son

corps. Elle noua ses nerfs autour de sa peur.

--L'infâme, pensa-t-elle, il renouvelait donc avec elle la comédie qu'il

avait jouée avec moi, si je n'étais moi-même pour lui l'occasion de

répéter son rôle.

--Et qui vous a révélé cela? demanda-t-elle d'un ton impératif, et qui

aurait dû mettre à nu, devant Maurice, l'amour qu'elle portait à

Édouard; qui l'a vu pour le dire?

--Moi! Que trouvez-vous d'étonnant à ce que j'aie été témoin des preuves

d'un amour dont vous étiez si bien convaincue vous-même, que vous

accouriez tout exprès m'en apprendre l'existence? Les effets paraissent

vous scandaliser beaucoup plus que la cause. Peut-être, et c'est tout ce

que j'explique de votre surprise, ne comptiez-vous me révéler qu'un

amour platonique, d'enfant, de chérubin, jouet d'ivoire des coquettes,

avoué un beau jour, de peur que l'Almaviva du logis n'aille au-devant

d'une enquête plus sérieuse. On risque une confession tronquée pour

éviter le réquisitoire, n'est-ce pas? Tel n'est pas l'amour de cette

femme pour Édouard, je vous l'assure; c'est une passion, honteuse comme

tout ce qui est caché, qui n'a plus même le piquant du mystère, car

celui à l'honneur duquel elle touche est instruit et n'a qu'à choisir

entre les moyens de vengeance.

Les deux soupçons qui se disputaient l'esprit de Léonide l'emportaient

l'un sur l'autre à chaque instant: tantôt elle croyait sincère

l'indignation de son mari: alors elle rentrait dans sa première

résolution de lui faire partager sa haine jalouse pour Édouard; elle

s'oubliait même, dépassait le sang-froid du simple témoignage; et

tantôt, croyant sentir des allusions directes sous chaque phrase de

Maurice, elle se tenait sur la défensive, elle se retranchait derrière

les dénégations comme une accusée. Sa dernière présomption fut que

Maurice parlait d'elle. C'était l'outrage fait au mari et non la colère

de l'hôte qui avait percé dans ses expressions.

--Mais pour être sûr, ainsi que vous l'affirmez, reprit-elle, que

monsieur Édouard reçoit une femme dans le pavillon, avez-vous donc une

conviction certaine, inébranlable, fondée et non puisée dans le doute

que j'ai fait naître peut-être la première dans votre esprit?

Croyez-vous, si une conviction telle vous manque, qu'une femme soit

assez imprudente pour se hasarder la nuit dans les détours d'une maison

étrangère, et pour y voir un jeune homme caché dans cette maison, sans

craindre d'être aperçue en entrant ou en sortant? Le croyez-vous?

--Et vous, Léonide?

--Non, je ne le crois pas!

Quelque habile que soit la parole dans les moments où la colère se

retire pour laisser sa chaleur à l'esprit, elle fut insuffisante ici à

Maurice et à sa femme pour exprimer leur situation. Ils s'interrogeaient

et se répondaient bien plus avec leurs gestes et leurs visages qu'avec

la bouche.

Léonide s'était relevée par une dénégation audacieuse; c'était au tour

de Maurice à fléchir. Était-il bien convaincu que la femme enfermée avec

Édouard fût la sienne? Léonide, il est vrai, était absente de la chambre

à coucher lorsqu'il était descendu dans le caveau; mais avait-il eu

assez de sang-froid pour s'assurer que ce fût réellement elle et non une

autre femme qui était dans le pavillon? L'aveu volontaire de Léonide

était presque la preuve certaine d'une erreur. Pourquoi, bien que

l'événement fût peu ordinaire, n'aurait-elle pas été en soirée chez une

amie, quand il était rentré? On ne condamne pas sans retour une femme

uniquement d'après la délation grossière d'une ombre sur le mur. Ce

doute rafraîchit les sens de Maurice: un nuage sombre monta de son

visage et ne dévoila un moment que des traits paisibles et

bienveillants.

--Soyez persuadée comme de votre existence, reprit-il avec franchise,

que j'ai entendu rire et causer hier dans le pavillon d'Édouard. Vous

étiez probablement absente quand je rentrai pour chercher mes pistolets.

Ayant vu la porte du caveau ouverte, j'y descendis, et je fus témoin de

ce que je vous affirme maintenant.

Léonide, sentant que les forces lui manquaient pour faire face à la

sincérité de cet aveu, employa sa défaillance à jouer la surprise. Son

haleine brisée, sa parole courte, la décoloration de ses joues

exprimaient à la rigueur une terreur comme une autre. L'essentiel était

de mettre un corps sous ce masque.

--Ce que vous m'apprenez m'épouvante, m'anéantit. La porte du caveau

ouverte! une femme chez monsieur Édouard, la nuit! Il descend donc à la

rivière pour lui ouvrir, la nuit! Mais on sait donc qu'il se cache chez

nous? Je ne croyais pas le mal si grand. Décidément c'est une raison

pour que j'achève de vous communiquer le motif qui m'amène dans votre

cabinet.

Ce que je vous demande est hardi, mais il faut y consentir: éloignez

monsieur Édouard de Chantilly, de notre maison. Croyez-moi: à défaut de

notre intérêt personnel qui exige ce sacrifice, le sien le commande. Sa

passion est un péril permanent pour nous.--Répond-il du silence de cette

femme à laquelle il ne doit rien taire? Qu'un frère soupçonneux, qu'un

rival attentif, qu'un père ait épié ses pas, et tout le monde saura tôt

ou tard qui vous recélez; tort très-grave pour vous, malheur

incalculable pour monsieur Édouard. Les solitudes défendent mal: c'est

au centre de Paris même qu'il trouvera un asile impénétrable. Sans

blesser les lois de l'hospitalité, engagez-le à s'y rendre; une fois à

Paris, nous serons plus tranquilles sur son sort, et une terrible

responsabilité aura cessé de peser sur nous.

--Ma femme, pensa Maurice, sollicite le renvoi d'Édouard, elle qui, il y

a quelques jours, me priait presque à genoux de ne pas le laisser partir

pour Paris? Ce changement si brusque de résolution, d'où naît-il? Que

s'est-il passé? Dans tous les cas, pourquoi m'effrayerais-je? Ce serait

certes une singulière et nouvelle manière d'aimer que de renvoyer

l'homme qu'on aime. Léonide craint-elle de succomber à une passion dont

elle tient à écarter la cause? Appeler une explication là-dessus, c'est

blesser sa délicatesse; il suffit, je crois, de consentir à sa

proposition: c'est tout comprendre. Oui! mais n'est-ce pas me ramener à

mes premiers doutes, m'obliger à les rattacher de nouveau à la scène du

pavillon? Au fond, pourquoi? Il y a deux femmes compromises; c'est

visible. De cette double passion, pourquoi Léonide n'aurait-elle pas

éprouvé que la jalousie? Absurdes et lâches énigmes où j'embrouille ma

vie et l'étrangle.

--Vous n'auriez pas de plus impérieux motifs, Léonide, pour me demander

son renvoi?

Le notaire de Chantilly · 第 15 / 27 段