d'Édouard; il frémissait encore à l'idée de voir tomber le masque de
Léonide, et chacun reconnaître dans cette femme, qui en avait déjà
immolé tant d'autres en public, l'épouse de Maurice, le dépositaire du
secret de tous, celle qu'il a conduite, lui, à cet épouvantable
spectacle. Sa fermeté commençait à l'abandonner. Un instant il fut tenté
de l'emporter par violence hors du bal; mais il réfléchit aussitôt que
la malignité de Léonide ayant créé à celle-ci de nombreux amis, il se la
verrait disputer au passage. Cette résolution avait mille autres chances
contre elle. Peu après il faillit compromettre bien plus gravement celle
qu'il cherchait à sauver de ses propres excès. Dans un moment où Léonide
portait, par une préoccupation d'habitude, ses doigts à ses boucles de
cheveux, geste qui allait la trahir, il poussa, dans un cri, la première
syllabe de son nom. Il n'acheva pas: ses lèvres furent déchirées; le
cri, sorti à moitié, rentra dans sa poitrine. Léonide avait chancelé;
elle se remit aussitôt. Édouard froissa son masque et son visage.
C'était merveille que le courage de toutes les femmes qui, loin de
reculer maintenant devant le feu du trépied de la pythonisse, se
faisaient un point d'honneur de l'affronter. La raison en était facile;
le secret qu'elles tenaient le plus à garder n'était connu, selon elles,
que de deux ou trois personnes dont, après Dieu, l'impénétrabilité était
la moins suspecte. Elles abandonnaient le reste aux feuillets de la
magicienne: il en résulterait du rire, point de scandale; on se
risquait. Le raisonnement était faux autant que périlleux: on sait
pourquoi.
Un intérêt si universel s'attachait à ces étranges révélations, que le
sous-préfet, le maire, tous les maires de l'arrondissement, le juge de
paix, le colonel de la gendarmerie et le greffier, avaient déserté les
alentours de la cheminée pour venir rire et s'amuser, comme de simples
mortels, au sein de la population du bal. Eux aussi faisaient galerie à
Léonide.
Les musiciens jouaient dans le vide; ils proclamaient les figures pour
l'acquit de leur archet.
La salle ne fut bientôt plus qu'un point: ce point était Léonide. Tout
aboutissait à elle: regards irrités, curiosités hostiles, vanités
blessées, joies haineuses, gaietés ironiques. Elle tenait tête à tout.
Depuis longtemps les perspicacités les plus subtiles avaient renoncé à
deviner quelle était la femme ou plutôt le démon caché sous ce gracieux
costume de Bohémienne. Heureux de la satisfaction de ses administrés, le
sous-préfet encourageait de ses suffrages cet intermède du bal. Le
colonel de la gendarmerie départementale ne trouvait rien à reprendre.
En carnaval, tout est permis, pensait-il, même quatre brigadiers placés
à la porte d'entrée.
Conduite par un Pluton dont la lenteur du pas indiquait l'âge, une jeune
personne, déguisée en laitière suisse, tendit la main à la Bohémienne.
--Prends garde à toi! cria-t-on de toutes parts à la Bohémienne: ne va
pas te compromettre cette fois-ci. Point de scandale. Cet honorable
Pluton est un père, et cette laitière sa fille.
Je serai réservée, semblait promettre Léonide avec des airs de tête et
des gestes respectueux.
--Voyons ta main, ma laitière?
Après quelques minutes d'inspection, elle s'écria:--Il me faut deux
témoins, sans quoi ma magie serait sans effet... Ces deux témoins sont
ici, rassurez-vous.
Léonide s'ouvrit un passage, courut au fond de la salle et entraîna avec
elle, au milieu du cercle où elle s'installa de nouveau, deux jeunes
gens, en costume de ville, tous deux fort étonnés du rôle qu'on les
forçait de jouer.
--Comédie complète, messieurs.
--Voici le vieillard,--Léonide désigna le Pluton,--voici le tuteur, le
barbon, l'homme dont on attend la mort et l'héritage...
Pluton eut une faiblesse.
--Il a soixante ans, la goutte ou toute autre affection et une nièce.
--Sa nièce, la voilà.
--Vous dites que c'est sa fille, moi je soutiens que c'est sa nièce;
dans trois mois le monde dira: C'est sa femme.
Les quatre personnes se regardaient avec un ébahissement stupide. Le
vieux Pluton s'affaissait de honte sur ses jambes.
--Ah! bah, ah! bah, Bohémienne, tu veux rire, tu es folle.
--La folle ce n'est pas moi, c'est la soeur de monsieur, de ce
respectable Dieu des enfers. Elle n'est pas ici malheureusement. Si elle
s'y trouvait, ces deux beaux cavaliers, ses cousins, lui apprendraient,
ou je lui apprendrais pour eux, qu'ils ont le projet de présenter une
requête au tribunal pour la faire interdire afin qu'elle ne laisse pas
ses biens à sa vénérable servante.
--Tu as donc parlé, mon frère?
--Non, c'est toi!
--Je n'ai rien dit.
--Tu as tout dit!
Les deux frères étaient prêts à se déchirer.
--Ainsi, poursuivit Léonide, monsieur Pluton épousera mademoiselle la
laitière, sa nièce; ses biens passeront sous le nez de sa soeur, et sa
soeur sera mise en interdiction par ces deux messieurs qui sont
interdits.
--Quoi! notre cousin, vous épouseriez votre nièce? Est-ce vrai?
--Cela ne vous regarde pas, répond le vieux Pluton.
Et la laitière pleure, et la Bohémienne rit.
Et les cousins montrent les poings à la nièce spoliatrice des héritages.
Et la foule se baigne dans le scandale, se tient les côtes, embrasse
Léonide et la promène en triomphe autour du bal.
Édouard se ronge le coeur.
--Ne croyez-vous pas comme moi, demanda un domino vert à Édouard, qui
avait de grandes raisons pour ne lier conversation avec personne, que
cette dame mériterait une correction? C'est sans doute quelque délurée
de Paris qui d'avance aura fait espionner le canton pour venir ensuite
le dénoncer ici.
Édouard ne crut devoir aucune réponse au domino vert.
--Ce serait chose due que de connaître quelques sanglantes
particularités de la vie de cette femme et de lui en barbouiller le
visage. La surprise éteindrait peut-être ce beau feu d'invectives.
Un rire faux, un oui inarticulé, faillirent étrangler Édouard.
--Où serait le mal, continua le domino vert, d'inventer quelque bon
mensonge qui remplirait le même but? Il serait trop rigoureux, vous
comprenez, de s'en tenir à la vérité sur le compte de cette femme pour
la punir. Le propos qui la bâillonnera sera le meilleur. Elle est
tellement abandonnée ici, que je lui cherche depuis une heure l'ombre
d'un défenseur; si son insolence finissait par en nécessiter un, je ne
vois pas qui se lèverait.
--Monsieur, répondit Édouard à la fin, compterait-il sur son isolement
pour la maltraiter? A des outrages de femme, ce serait répondre par une
vengeance de femme. J'aime mieux croire, continua Édouard d'une voix
sourde, que monsieur serait le premier son défenseur si une colère assez
basse blessait d'un geste ou d'une parole cette dame que vous supposez
abandonnée de tous. A défaut, je ne serais pas le dernier à ramasser son
masque. Qui touche à un masque touche à tous; au vôtre, monsieur, au
mien. Nous ne sommes, je pense, d'un caractère, ni vous ni moi, à
permettre ces libertés.
--Sans doute, sans doute, reprit beaucoup plus radouci le vengeur des
blessés de Léonide, le causeur domino vert. Le bal a ses libertés que je
respecte; ma proposition n'était qu'une plaisanterie; au bal, elles sont
permises aussi.
Le domino vert alla à la découverte d'un meilleur complice.
Édouard n'écoutait plus. Il promenait son attention de Léonide à
Caroline, qu'un mouvement ondulatoire avait portée, ainsi que M.
Clavier, au milieu du joyeux rassemblement. Le vieillard et la jeune
fille se partageaient la surprise que leur causait l'intarissable
fécondité de paroles aiguës, de mots à double tranchant, de sourires
contraints, de silences sarcastiques, dont ils étaient sillonnés,
éblouis et étourdis. C'était un monde tout aussi nouveau pour
l'innocence septuagénaire de M. Clavier que pour l'ingénuité de
Caroline; ils auraient rougi l'un et l'autre s'ils avaient tout compris.
Ils s'amusaient tout simplement.
Trois jeunes filles s'avancèrent et offrirent toutes trois leurs mains à
Léonide; mille applaudissements récompensèrent ce triple courage. On se
monta sur les épaules, on s'étagea, on se disputa un angle de tabouret
pour recueillir des fragments de la nouvelle méchanceté qui allait
probablement éclater.
--Toutes trois fort jolies, soeurs toutes trois, que voulez-vous
savoir? leur demanda Léonide; votre sort? il est dans le ciel;
suivez-moi.--Le bal entier la suivit; la foule se précipita comme une
avalanche de l'autre côté de la salle. Léonide ouvrit une croisée; on
vit le ciel.--Regardez ces étoiles.--Son doigt était levé.
Édouard remarqua indifféremment que la croisée s'ouvrait sur le perron
du jardin de la sous-préfecture, au delà duquel rayonnait, au niveau du
mur de clôture, la ligne des équipages avec leur cordon de lanternes
allumées.
--Regardez ces étoiles. Celle-là, c'est le _Cocher_, elle a présidé à la
naissance de votre père; celle-là, c'est la _Bacchante_, votre mère est
sous sa protection immédiate; vos maris sont dans _la voie Lactée_, et
le bon sens de ceux qui me consultent est dans la lune.
Tempérant ainsi par de folles moqueries, souvent même par de gracieux
compliments, les dures vérités qu'elle cognait dans la tête de chacun,
Léonide se ménageait de nouvelles victimes ainsi que l'appui des rieurs,
appui plus précaire de quart d'heure en quart d'heure, car il était aisé
de voir que le bal était déjà divisé en deux opinions bien tranchées sur
l'opportunité de plus longues révélations.
--Sommes-nous ici pour danser, murmurait une partie de la salle, pour
nous amuser, ou bien pour écouter les extravagances de ce masque?
--Si ces extravagances nous amusent! d'autres répondaient.
--Oui! oui! elles nous amusent.
--Place à la valse! assez de méchants propos!
--Silence! aux musiciens et aux maris! Va ton train, Bohémienne:
déchire; il y a encore plus d'un habit à mordre, plus d'une peau à
entamer.
--Nous danserons!
--Elle parlera!
--C'est ce que nous allons voir.
--C'est ce que nous allons entendre.
Peine perdue pour les malheureux danseurs. Les appels de: _A vos places,
mesdames! En avant deux!_ ne ralliaient personne.
Pour trancher la question, un homme costumé en cyclope, élargit les
groupes, et d'un mouvement résolu, offre son épaisse main à Léonide:
--Voyons, dit-il, à notre tour les hommes maintenant.
--Si les hommes s'en mêlent, riposta Léonide, vous me défendrez,
mesdames, n'est-ce pas? Promettez-moi aide et soutien.
--Bohémienne, ma bonne aventure! La main est un peu noire, mais c'est
fait pour toi; exerce ta sagacité.
--Tu es maître de forges.
--Va, Bohémienne, tu n'es guère fine. Que n'apprends-tu aussi à ce
colonel qu'il est militaire, et à ce sous-préfet qu'il est magistrat?
Cette fois les rieurs ne furent pas du côté de Léonide.
--Tu es maître de forges, répéta, piquée au vif, la Bohémienne; et, tout
bas à l'oreille du cyclope: Ne vaut-il pas mieux pour toi que je
divulgue ce que tout le monde sait que de dire ce qu'il ne connaît pas?
Tu es maître de forges et non mari jaloux, soupçonneux, plein de
projets, de vengeance, peut-être. Tu ne vis que sur l'idée de tuer ta
femme et de te tuer; et tu n'as pas mis d'avance ta fortune à l'abri de
la justice; tu es maître de forges!
--Oui! oui! elle a raison, avoua le cyclope se tournant vers la galerie.
Réparation à sa vue perçante. Je la remercie de ses bonnes prophéties.
Il aurait voulu la tenir entre l'enclume et le marteau. Il riait;
c'était plaisir à le voir.
--Quel démon m'a trahi? murmura-t-il. Mon secret n'est qu'à mon
confesseur et à mon notaire. Je me vengerai.
--Parlez-vous quelquefois en rêvant? lui dit quelqu'un en lui frappant
sur l'épaule.
Ce fut un éclair dans l'esprit du maître de forges.
--J'aurai tout dit dans mon sommeil. Cette femme est une amie de la
mienne.
Le maître de forges chercha derrière lui, à ses côtés, l'homme qui lui
avait lancé cette idée; l'homme avait disparu.
Édouard venait de sauver la vie à Maurice.
L'imagination de l'assemblée commençait à tourner au sérieux, et Édouard
s'apercevant qu'une coalition de mécontents menaçait de près l'incognito
de Léonide, il jugea que le moment était arrivé de la sauver à
elle-même, à quelque prix que ce fût. Il s'avança pour l'entraîner hors
de la salle; un obstacle l'arrêta: Caroline de Meilhan avait la main
dans celle de la Bohémienne.
Elle avait enfin cédé au désir de ceux qui l'entouraient; son bras
tremblant était soutenu par une foule de personnes amies. Édouard sentit
fondre son coeur dans sa poitrine. Dans ce moment, à la haine profonde
que lui inspira Léonide, il comprit qu'il était faux qu'on pût aimer
deux femmes à la fois. Il regretta de n'avoir pas laissé faire justice
au canif, lorsque la baronne de Haut-Lieu avait été outragée. Maintenant
il aurait le courage de rester immobile et muet à ce masque tombant sous
les pieds d'un vengeur de tout le monde. Léonide se recueillit.
--Charmante enfant, dit-elle, ta place n'est pas ici; cette ligne de la
main le dit clairement. Cette ligne, c'est l'allée du bois, bien sombre,
bien silencieuse, bien longue, que tu aimes à parcourir à minuit, quand
la lune argente les clairs étangs de la reine Blanche. Ce milieu, entre
ces autres lignes qui y aboutissent, c'est le carrefour de _Diane_, où
tu t'assieds avec l'être imaginaire, trésor de tes rêves; et voici le
rond-point des _Lions_, où vous vous dites adieu!
--Cruauté! cruauté! Léonide sait tout. Où me cacher maintenant? Oh!
vivre entre une femme jalouse et un ami déshonoré pour elle, c'est
étouffer entre deux mensonges; c'est à porter plutôt sa vie, ma vie sur
l'échafaud qui la réclame. Tombe, éclate ce que voudra le ciel sur ta
tête, Léonide, je ne tirerai pas ce gant pour te défendre. Parle! parle!
n'y a-t-il pas ton père aux cheveux blancs ici,--parle!--pour lui
reprocher son existence, celle qu'il t'a donnée? Livre ta race au dard
de ces vipères, si tu n'as plus rien à leur jeter.
--Je te disais, poursuivit Léonide en regardant Caroline, plus pâle que
son voile, que ta place n'était pas ici. Ces lampes te fatiguent, ce
bruit t'accable. Nous autres femmes, nous aimons ces tristes réalités;
nous n'accourons ici que pour nous voler un amant; mais toi, tu ne
connais cela que par les romans; toi, tu es pure, innocente, bonne; tu
es à la femme ce que l'idéal est à la grossière vérité, ce qu'est à
l'homme hypocrite, ingrat et sans coeur, ce portrait,--Léonide, mit un
médaillon dans la main ouverte de Caroline,--ce portrait céleste,
angélique et malheureusement sans modèle.
Caroline ne vit pas ce portrait! Édouard l'avait saisi, arraché,
répétant:--Ce portrait! ce portrait!
Oh! elle joue ma vie à sa vengeance; mon portrait ici! mon portrait!
Le procureur du roi pria Édouard de lui faire passer le portrait; la
galerie était impatiente de le voir.
Édouard remit le portrait; il arma silencieusement ses pistolets engagés
à sa ceinture, derrière les pans de son habit.
Le portrait fut trouvé charmant; le colonel de la gendarmerie remarqua
qu'il ressemblait à un de ses cousins; il passa de main en main,
accompagné d'éloges et de réflexions sur le fortuné séminariste qui
avait servi de modèle.
--Nous direz-vous son nom, madame? demanda le juge de paix.
--C'est saint Édouard, répondit Léonide en laissant glisser le médaillon
dans le corsage de sa robe; oui, saint Édouard: c'est un cadeau de notre
excellent archevêque.
La bouffonnerie fit fortune; l'exclamation grotesque qu'elle produisit
amena une diversion à la faveur de laquelle Caroline retourna à sa place
sans être trop étudiée. M. Clavier n'avait pas saisi le moindre sens aux
paroles de Léonide. Au bout de ces mots: Forêts, Diane, rêves, idéal, il
ajouta mentalement: Enfantillage! Édouard ne vivait plus, ne pensait
plus; il était pétrifié. Rendu un instant à lui-même par les sons de la
musique qui, pour secouer l'apathie des danseurs, était passée à la
gamme la plus criante, il songea par quel moyen naturel il apprendrait à
Maurice l'impossibilité de rentrer jamais chez lui. Après bien des
projets, rejetés aussitôt que conçus, il s'arrêta au plus dangereux pour
sa propre vie, décidé à ne plus reparaître à Chantilly. Il écrirait un
billet dans lequel il apprendrait à son ami que la police ayant
découvert sa retraite, il était de sa délicatesse de changer de lieu de
refuge. Édouard se disposa ensuite à quitter le bal, après avoir donné à
ces deux femmes un regard tout plein d'amour et de haine.
A son début, Léonide n'avait eu besoin de faire aucune avance pour
débiter sa science augurale: les mains avaient plu par deux et par
quatre; mais depuis que, des propos insignifiants, Léonide avait passé à
des allusions qui ne laissaient rien à faire à l'interprétation, son
rôle avait été pris au sérieux: on eut peur. Nul n'osait effleurer le
cercle divinatoire; les plus hardis se tenaient sur la défensive. Le
rire était morne; les mains se cachaient comme les consciences.
--Enfin!
Tel fut le cri de hyène que poussa Léonide.
D'un bond elle s'élança à l'extrémité de la salle pour entraîner avec
elle une jeune femme toute épouvantée, qui se défendit de son mieux pour
ne pas servir de plastron aux dernières agaceries de la Bohémienne.
La jeune femme fut la plus faible. Morte de frayeur, couverte de larmes
qu'elle cherchait à éteindre sous un sourire impossible, elle fut
placée, par violence, au milieu du cercle agrandi prodigieusement par la
lutte qui s'était établie entre elle et Léonide.
Pressés contre le mur, les derniers rangs de spectateurs montèrent sur
les chaises.
Les autorités reprirent leurs places le long de la cheminée.
De nouveau les gendarmes se postèrent à l'entrée.
On eût dit que le bal allait s'ouvrir.
Au milieu de la salle, les deux femmes étaient seules, tremblantes
toutes deux, l'une d'effroi, l'autre d'ironie et de colère.
La victime de Léonide était démasquée, et sa pâleur était grande sous le
domino blanc qu'elle avait revêtu; délicieux costume dont elle s'était
parée moins pour se déguiser que pour faire ressortir avec avantage la
pureté de son teint. Mariée depuis peu, elle avait encore la fraîcheur
du pensionnat sur le visage. Son mari l'adorait; leur ménage était
parfaitement heureux, à la joie près d'avoir des enfants. On connaissait
sa famille, celle de son mari; le plus vif intérêt l'entourait;
plusieurs personnes insistèrent pour qu'on interdît d'avance toute
raillerie à la Bohémienne. Un jeune homme, dont personne ne jugea à
propos de repousser l'avis, s'opposa à cette mesure, objectant avec
raison que la délicatesse de cette jeune dame souffrirait plus de cette
demande en grâce que de quelques plaisanteries qu'il aimait à croire de
peu de portée.
--Oh! mon Dieu! ne vous alarmez pas tant, mesdames; je n'ai encore tué
personne, dit Léonide d'un ton amer, mais dont la voix tremblait. Que
sais-je sur madame, que vous ne connaissiez pas?
Édouard fut encore forcé de subir cette scène avant de quitter le bal.
Il eut bientôt la fatale conviction que la femme exposée au poteau des
railleries de Léonide était la femme d'un négociant en laines de
Beauvais, Hortense Lefort, celle contre laquelle Léonide lui avait juré
de se venger dédaigneusement, après tant de pressantes protestations.
Édouard s'était flatté jusqu'ici que la collision des deux cousines
n'aurait pas lieu, comptant sur l'impossibilité d'une rencontre au
milieu de tant de visages divers, si bien déguisés, et surtout sur la
pudeur de Léonide, femme comme toutes les autres, plus méchante en
théorie qu'en pratique.
Il était écrit que cette soirée favoriserait toutes les détestables
machinations de Léonide et détruirait les plus sages espérance
d'Édouard.
Il était appuyé sur le tranchant de l'une des deux portes d'entrée,
mâchant des réponses aussi décousues qu'étaient stupides les questions
que lui adressaient les quatre gendarmes de service, en manière de
passe-temps.
Léonide voulut parler.
On écouta.
Et quel silence! un silence d'échafaud.
--Je n'ai aucun sort à lire pour toi dans l'avenir ténébreux. Bel
arbuste, tu as porté avant la saison, et, la saison venue, personne n'a
vu tes fruits.
--Obscur! obscur!
--Aussi bien que moi, blanche Hortense, tu savais que tu serais mère
avant le mariage; tu savais cela autant que tu prévoyais peu que tu
cesserais d'être mère après t'être mariée.
--L'oracle n'est pas clair! cria-t-on de toutes les parties de la salle,
nous savons tous que madame Lefort n'a pas d'enfant.
--Un flambeau!
--Voici qui éclaircira tout, répliqua insolemment Léonide en ramassant
pour fuir plus vite les plis de sa robe traînante, et en déposant sur
les bras de sa victime une poupée de carton, symbole accusateur de
maternité, que les moins intelligents comprirent.
D'un mouvement unanime, toutes les femmes se masquèrent d'horreur,
indignées de l'outrage qu'on faisait à leur sexe, indignées d'être aussi
impitoyablement fouettées en public devant leurs frères, devant leurs
maris, et dans la réputation d'une personne des plus honorées du pays.
Un long cri de pitié pour la femme qui, frappée comme par la
malédiction, était tombée sur le carreau, un long cri de souffrance
sortit de toutes les bouches. On frissonnait à voir là une femme
évanouie, à terre; là, des femmes se cachant le visage; là, une femme se
précipitant vers la porte que, dans son trouble, elle ne trouvait pas.
Et pas un vengeur pour terrasser cette apparition!
Un homme se présenta qui, saisissant Léonide par le bras, lui dit:
«Visage à visage, poitrine contre poitrine, souffle sur souffle, comme
le cauchemar sur le sommeil: A moi!»
--A mon tour! Ma prédiction, la voici: tu n'en as livré qu'une à chacun:
j'en tiens deux en réserve pour toi, belle Bohémienne, beau masque!
Ne les devines-tu pas?
La première, c'est que tu n'es pas une femme; non, tu n'es pas une
femme! Il est encore, à dix-huit ans, des figures roses et fraîches
parmi les hommes; de ces figures que le hasard a voulu peindre en femme
pour que la lâcheté s'y cachât mieux.
Vois! tu n'as pas eu de pudeur, c'est vrai; de pitié, j'en appelle à
tous; de bonté, que ces dames le disent; de prudence même: considère où
tu es. Tu n'es pas une femme!
Tu as ri des mortelles tristesses que tu as fait naître tout à coup
comme une maladie, au milieu de la joie; tu as ri des pâleurs répandues
par toi sur tous ces visages bons et heureux, de ces pâleurs dont les
étrangers même ont souffert; tu as ri de ces rougeurs qu'à peine la
sellette des tribunaux fait monter aux joues des prévenus: or, tu n'es
pas une femme!
T'es-tu seulement mêlée à nos danses que tu as brisées? Non, tu n'es pas
une femme! Voit-on ici pour te protéger le regard armé d'un mari, la
présence d'un père, le voisinage sacré d'un frère? rien, pas même le
bras obscur, le visage masqué d'un mercenaire, pas même la main
française d'un inconnu pour mendier ton pardon à ces dames, pour
échanger son nom avec nos noms. Or donc, une dernière fois, tu n'es pas
une femme!
A bas le masque, monsieur!
Voilà ma première prédiction, beau masque!
Ne devines-tu pas la seconde?
Alors, c'est que tu n'as pas prévu, femme sans esprit, que dans la salle
se trouverait le mari de la femme outragée, et que ce ne devait pas être
assez de tout ton sang pour payer le mal fait à l'épouse à terre, le mal
fait au mari debout. Monsieur, vous êtes un lâche! Si vous êtes une
femme à genoux! Si vous êtes un homme, à genoux encore! car vous avez
trop attendu pour me prouver que vous étiez un homme.
Vous croyez sans doute, faible comme je vous tiens, maître de vous comme
je le suis, sans qu'aucune puissance au monde vous enlève d'ici, que je
vais vous arracher le masque et une partie du visage, sans me soucier
plus de l'un que de l'autre, mais seulement afin que chacun découvre une
place vivante où cracher? Détrompe-toi, beau masque, je t'ai dit que ton
art serait en défaut avec moi: garde ton visage!
Mais voyons ta poitrine; là aussi on reconnaît les hommes.
Et, d'un mouvement calculé, Jules Lefort déchira le corsage de la robe
de Léonide, mit à nu sa poitrine, emportant dans la brutalité du geste,
les pattes, les rubans et les agrafes.
Le sein de Léonide resta découvert, tout enflammé, par places, des
ongles qui venaient de le déchirer.
Léonide tomba sur Hortense.
--Je le savais, s'écria Jules Lefort: je suis vengé!
--Et moi, monsieur?
--Qui donc êtes-vous, vous qui vous présentez si tard? demanda, l'écume
aux lèvres, l'insulteur de Léonide à Édouard.