as-tu pu croire que j'expliquais ton refus de m'accompagner à Senlis par
la crainte des dangers que tu ne saurais manquer de courir? Mais je
n'aurais aucune estime de toi si cela était, Édouard. Je n'ignorais pas
qu'en t'accablant de ce prétexte si indignement imaginé, tu n'hésiterais
plus, et que l'homme qui me refusait son bras de peur que le scandale
n'atteignît ma maison consentirait à m'obéir du moment où il serait
accusé de trembler pour sa vie. C'est bien ta vie que nous jouerions à
ce jeu; et tu vaux mieux qu'un caprice de femme, qu'une soirée consacrée
à un combat d'épingles et de coups d'éventails. La perfidie des femmes
est infinie. Qui nous assure, Édouard, que madame Lefort ne te sait pas
caché chez moi? De là à l'idée que tu es mon amant, il n'y a pas même le
trajet de la réflexion pour une femme, et de cette idée à celle de le
dénoncer en plein bal, il n'y a que le gant à retirer et à te désigner
du doigt. Et alors, qui serait la mieux vengée de nous deux? d'elle ou
de moi, qui laisserais dans ses mains ta tête proscrite et condamnée.
Quelles effrayantes paroles pour moi, Édouard, que celles qui
tonneraient ainsi à nos oreilles: «_Je te connais, Édouard de
Calvaincourt!_ Ce ne serait autre chose que le bourreau masqué. Non,
restons; non, il n'y a pas de femme assez froide, assez corrompue de
coeur et vide de tendresse, pour traîner au bal un homme, son amant,
lorsqu'on se trompant de chemin, elle peut le mener à l'échafaud. Je
voulais t'éprouver, je suis satisfaite. Tu m'aimes encore.
Assise sur Édouard, Léonide l'avait enlacé de ses bras ondoyants. Elle
aimait à lui faire sentir les palpitations de son coeur à travers le
juste corsage de satin étoile de paillettes d'argent qui complétait si
avantageusement son costume de Bohémienne.
--Il faut pourtant que nous allions à ce bal, Léonide. Sera-ce à mon
tour de te prier maintenant? Les dévouements chevaleresques ne sont
plus de notre siècle, je le sais, et je ne dirai pas que ma vie n'est
rien. Ne fût-ce que pour ne pas me séparer de toi, elle aurait déjà un
assez grand prix à mes yeux, sans parler du désir aussi beau que
j'aurais de la perdre dans une bataille pour la cause à laquelle je l'ai
vouée. Ne me parle pas de la laisser souiller et ravir par les mains
ignobles de la justice et du bourreau. Nous éviterons ces périls; ma
parole sera muette; et personne au monde, que je sache, ne sera assez
hardi pour toucher insolemment à mon masque silencieux. Ma vie sera dans
ta prudence, Léonide. Je crois pouvoir répondre de toi à ce prix.
--Non, mon ami, je ne compromettrai point ta vie à cet essai; le silence
même ne serait pas une sauvegarde, songes-y; il éveillerait les
soupçons, on nous épierait. Plus le mystère serait épais et plus on
chercherait à le percer. Dans les bals de province, les masques sont
transparents; on ne se cache derrière un faux visage que pour avoir la
vanité de se faire nommer sous un costume qui flatte, et l'on ne déguise
sa voix que pour se faire reconnaître à travers les saillies d'une
spirituelle moquerie, dont on suppose les autres dupes, parce que c'est
une politesse reçue. Ces feintes ne nous vont guère. Il faudrait que
nous restassions inconnus; la curiosité n'y consentirait pas. Nous
serions assaillis, harcelés, inquiétés par la foule, percés à jour par
des regards qui parlent et des paroles qui voient. Répondrions-nous de
notre silence, quand nous serions au milieu de cette atmosphère de
chaleur et de liberté dont tu parlais tantôt, où l'on s'exhale avec
l'abandon qu'inspire un costume qui donne le change à celui même qui le
porte, où nous ne croirions être, toi qu'un simple trompette hongrois,
moi qu'une Bohémienne? Penses-tu,--moi j'en frémis,--que le pierrot qui
te froisserait d'un coup de sa manche serait le procureur du roi, que le
polichinelle qui te raillerait du bout de sa latte serait l'inspecteur
des prisons, et que le paillasse enfin serait le greffier qui enregistre
les jugements condamnant à la peine de mort pour crime de guerre civile?
--Pense, Léonide, qu'il est onze heures et demie; que nous ne serons
plus maintenant à Senlis qu'à une heure, et que ce sont dix contredanses
perdues. D'ailleurs, nous voilà habillés, et il ne sera pas dit que nous
l'aurons été pour rien.
Ce fut dans ce moment qu'Édouard ouvrit la porte du pavillon et jeta
dans le caveau, comme signe d'une résolution irrévocable, l'habit qu'il
quittait, et que Maurice ramassa au plus haut degré de colère et de
désespoir.
--Oui, j'avoue, Léonide, que ce que tu m'as dit, tout en me faisant
réfléchir, m'a paru très-original, et je suis jaloux d'avoir eu une
occasion dans ma vie,--ne fût-ce que pour en rire dans ma
vieillesse,--où j'aurai dansé avec la justice qui me cherchait, avec le
greffier qui avait ma sentence de mort dans la poche, et des officiers
de gendarmerie, porteurs de mon signalement.
Édouard, qui affectait d'être fort gai depuis quelques minutes,
étreignit sous la taille la gracieuse Léonide, et tous deux, oublieux
déjà des graves choses qu'ils avaient débitées, se mirent à danser le
galop dans le pavillon et avec tant d'abandon qu'ils tombèrent
essoufflés sur la causeuse.
C'est sans doute alors que Maurice, au comble de la frénésie, dut voir
tourbillonner derrière les rideaux ces masses d'ombre qui l'avaient
exaspéré.
Vaincue par l'abattement, triomphante de la détermination qu'elle
emportait d'Édouard, elle lui remit, avec une discrétion dont celui-ci
ne saisit pas d'abord la portée, un papier soigneusement plié. Offert
avec le sourire qui accompagne une faveur, il fut reçu avec la même
grâce et le même mystère. En interrogeant le regard de Léonide, Édouard
crut y lire qu'il s'agissait d'un de ces cadeaux, trésors de
L'affection, qui ont une modestie inviolable, et il se montra au niveau
de la réserve qu'on attendait de sa reconnaissance. Il renvoya à plus
tard pour connaître quel était ce gage de souvenir qu'il n'avait pas
sollicité. Il le cacha sous son habit.
--Et maintenant, partons, Léonide, partons!
--N'oublions-nous rien, Édouard?
--Parbleu si, mon amie: mes pistolets.
--Tes pistolets!
--Pour me débarrasser des gendarmes, si je suis arrêté. Et cette petite
boîte encore.
--Que veux-tu en faire, Édouard?
--Ceci dans le cas où je ne parviendrais pas à me débarrasser des
gendarmes.
--Du poison! Édouard?
--Allons au bal, ma bonne amie. Déjà minuit; ton bras.
XVII
Senlis.--Dans la rue de Paris, on entend un bruit à faire vaciller le
clocher de la cathédrale; des voitures roulent d'une porte de la ville à
l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, mais dominé pourtant
par le grincement du char-à-banc non suspendu. Pour la solennité du
jour, on a sorti de la remise tout ce qui a forme humaine de voiture:
diligences détournées de leur ligne de direction; tapissières qui
rapportent le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de
Compiègne; landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui
sentent leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas
d'originalité; mais les fêtes de province ont le malheur de ressembler à
la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en sont l'ornement ont
l'air d'autant de nouvelles mariées. La province en est encore au
bouquet de fleurs d'oranger.
La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendissante de
lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit tout de suite que les
frais de luminaire sont à la charge des contribuables, si la disposition
des flambeaux est abandonnée au bon goût des receveurs. C'est à la fois
prodigue et détestable. Par une alliance profane, les candélabres des
loges maçonniques et des paroisses de la ville ont été recrutés et
accouplés pour embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la
bobèche au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation qui
les décompose sans altérer leur maintien, les autorités constituées
commencent à déboutonner leur habit à la française: la tenue plie devant
la cuisson; le col de la chemise s'abat de langueur sur le passepoil du
collet; les épées d'acier fondent dans le fourreau.
Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les
rafraîchissements après la cire: on dirait que l'administré se venge
d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre l'impôt
foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied glisse dans la
crème.
Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de magnificence,
a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle le sourire au lieu
d'étonner. Quelque art que le tapissier ait déployé, conjointement avec
le valet de ville, pour déguiser les emprunts faits à tous les
établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de
décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à
métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes
parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la
mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la
sous-préfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil
municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent la
dureté des bancs du tribunal de première instance. Au plafond pèsent, à
donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole
de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils
du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie
aux deux bouts de la salle de jeu.
En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à
raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une
égale justice. Aux rideaux rouges succèdent les rideaux pâles; aux murs
ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches
portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser
le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui
limite cette enfilade de salles est couverte de la liste nominale des
électeurs de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus de
joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil
de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un
instant ses obligations envers l'État, et qu'il se rappelle, au
contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt.
On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les
toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals
de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de
modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des
plus belles personnes qui, autant hardies que belles, se sont délivrées
de la contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager
plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui,
reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des
prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités
impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et
d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de
satin qui l'effleure. Ce sont plus que de beaux visages, ce sont des
visages inconnus. Les jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à
ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les
négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra
cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le
masque a inspirées!
Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux
éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son
costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit
de la fête avec toute la naïveté de son âge et l'étonnement de la
retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de
Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et
rapprochées; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie
avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu
tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte,
qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches
miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues
paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre
mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de
soleil, comme ces fruits haut-venus à la cime des arbres, qui ont les
premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les
vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée,
à chaque instant reprise de son corps; le regard tourne comme un
collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se
divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de
ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin,
jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la
même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses,
jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit,
mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre
compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à
ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent
d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore
en sourire: car tout est bien dans ce qui est beau.
M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il
passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure de
jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales têtes à la Danton,
aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous
sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles
soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution
du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques
signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la
mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de
conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue
d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore
à la dignité des tête impériales, c'est le caractère d'une noble
origine: elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de halle où la
révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à
côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence.
Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement
leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs
de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont
parle Tacite, mais jamais au Spartacus.
Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; tout s'y
trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez
ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous
foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont
longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et
dans l'autre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent
grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats
lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux
druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la
primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine
est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe
comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers
âges du monde. Ce sont les _hommes conventionnels_.
L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de
lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le
plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait
l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible
que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées
contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de
ne compromettre par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier
trait nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le
président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie,
assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie
générale par un travestissement coupable.
Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Édouard
qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; chacun de son
côté, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement.
Un coup de surprise arrête Édouard dans sa tournée; son regard s'est
croisé avec celui de Caroline. Caroline est ici. Il est à deux pas
d'elle; il va l'effleurer en passant. Si elle savait!... si le masque
tombait du visage qui se cache!... Quel coup de poignard la jalousie
n'enfoncerait-elle pas dans le coeur de cette enfant, si étrangère à
la violence des passions, venue au bal avec le même calme dont elle
jouit lorsqu'elle se promène sous les vertes allées du bois de
Chantilly! Cette pensée importune comme un remords la raison d'Édouard.
De quel droit, après tout, exigera-t-il désormais de la confiance d'une
jeune fille bonne, aimante, dévouée, lorsqu'il la trahit, lorsqu'il se
joue d'elle sous ses yeux même, lorsqu'il va la coudoyer d'un bras
encore tiède du poids d'une autre femme? Il voudrait être puni, afin de
se rappeler éternellement sa faute par la douleur du châtiment. Il
désirerait presque qu'un rival d'un instant l'effaçât pendant cette
soirée de l'esprit de Caroline; ses torts auraient du moins quelques
torts à se reprocher: ils seraient quittes. Mais avoir tout le fardeau
d'une infidélité à supporter en face d'un visage sincère qui n'aura pas
même demain au réveil la tristesse du doute! Quel supplice! s'il
n'existait, pense Édouard, aucun danger pour Caroline à s'approcher
d'elle, à lui dire tout bas: Je suis ici, Caroline, je suis venu à ce
bal pour vous y voir, pour vous y surveiller; car je suis défiant:
pardonnez-moi, je n'ai pu résister aux conseils de la jalousie; mais
cela serait un odieux mensonge! N'avoir le courage d'avouer sa présence
que pour mieux tromper, ne serait-ce pas d'une faute faire un crime?
Tout dire à Caroline, lui confesser l'infidélité, lui en détailler
l'histoire, lui dénoncer sa rivale, ne serait-ce pas s'exposer à
n'obtenir jamais de pardon? car il en est d'impossibles.
Je me tairai, se dit Édouard, mais la leçon ne sera pas perdue.
Son espoir, si peu réfléchi, de se voir disputer en forme de punition
le coeur de Caroline, ne sera pas même exaucé. Caroline préfère la
conversation de quelques personnes qui l'entourent au plaisir de la
danse; d'ailleurs Caroline ne sait pas danser. Elle ne s'éloigne pas de
M. Clavier.
Un flux tumultueux, ondulant sans cesse vers le même point, de manière à
laisser dégarni un côté de la salle, tandis que l'autre s'encombrait,
éveilla l'attention d'Édouard.
Caché parmi des groupes grossis à chaque instant par de nouveaux
groupes, il aperçut, au milieu d'un isolement que faisait respecter avec
sa latte un officieux arlequin, sa hardie Bohémienne qui débitait avec
effronterie la bonne aventure à tous ceux qui tendaient la main.
Selon toute probabilité, la divination était commencée depuis quelques
minutes, car déjà plusieurs dames, à qui la Bohémienne avait méchamment
raconté le passé au lieu de l'avenir, étaient retournées un peu
décontenancées à leur place, meurtries au coeur de quelque bonne
vérité: «A votre tour! mesdames,» disaient-elles aux autres avec malice.
Et les autres dames, pour ne pas avoir l'air de craindre les oracles,
offraient la main, mais non sans hésiter.
Toujours invisible derrière la foule, Édouard assura les cordons de son
masque, et, les bras croisés sur la poitrine, il observa.
Vêtue en danseuse basque, une jeune femme s'élança dans l'ovale magique,
et, retroussant ses manchettes brodées, elle abandonna sa petite main de
dix-huit ans à la devineresse.
Les cous furent tendus; les épaules s'étaient écartées pour laisser un
passage aux têtes les plus impatientes de voir.
--Ne tremble pas ainsi, mon enfant, dit la Bohémienne. A ton âge, de
quel mauvais sort serais-tu menacée? Tu prodigues des serments de
fidélité à deux hommes: eh bien, où est le si grand mal, si tu les aimes
tous les deux?
--C'est faux, Bohémienne! Je te couperai la langue.
--Charmante! Ce n'est pas ma langue qui a menti, c'est ta main; elle est
trop jolie pour qu'on la coupe.
Et en la lui baisant, la Bohémienne ajouta:--Calme-toi. J'ai dit: Deux
hommes; il y a erreur. Soit, tu n'en aimes qu'un, tu trompes l'autre.
L'oracle est-il si menteur pour cela!
--C'est encore faux?
--Veux-tu n'aimer ni l'un ni l'autre? très-bien: passe!
Des applaudissements ricaneurs accompagnèrent la danseuse basque
jusqu'à sa place; elle était très-peu satisfaite de l'oracle.
Édouard eut sous son masque un sourire d'amère pitié pour cette
malignité des femmes qui ne pardonne à rien. Il était loin de partager
l'enthousiasme qu'éprouvait la majorité de la salle à écouter Léonide. A
l'empressement qu'on apportait à encourager l'ivresse de ses propos, il
jugea que la médisance mourrait si personne n'y prêtait complaisamment
l'oreille. Édouard n'est pas profond moraliste: il oublie que l'éloge
n'est possible qu'aux conditions d'existence de la calomnie.
--Serai-je plus heureuse, moi? balbutia une toute petite charmante femme
déguisée en mère Gigogne, que son cavalier, grotesque pierrot, déposa
dans le champ de l'oracle, ainsi qu'on le ferait du gracieux fardeau
d'un enfant.--Lis dans ma main, Bohémienne!
--Dans ta main? répondit Léonide en rejetant la tête en arrière et en
riant follement aux éclats; oh! dans ta main!
--Pourquoi pas dans ma main, Bohémienne?
--C'est que je ne l'oserais jamais.
--Ne serait-elle pas assez blanche?
--Vaniteuse! c'est la plus mignonne et la plus blanche que j'aie touchée
de la soirée. L'impossibilité n'est pas là.
On ne respirait plus de curiosité: les conjectures se croisaient dans
l'air, se heurtaient, s'enflammaient et éclataient en fine pluie
bruyante de rires et de petits propos empoisonnés; et l'on se criait
d'un bout de la salle à l'autre bout:
--C'est la femme d'un receveur de l'Oise, cette Bohémienne.
--Faux! c'est celle de l'ex-inspecteur forestier! c'est sa taille!
--Non, elle est plus grande.
--Je le nie. Qui est-ce qui a dans la société une taille de femme
d'inspecteur forestier? Comparons.
Un monte au-ciel de six pieds s'avançait.
--Ce n'est pas cela. La Bohémienne est la veuve d'un maître de poste
retiré à Vineuil, tout simplement.
--Bravo! c'est la vérité: même taille, même tournure.
--Ajoutez, poursuivait un autre, même voix.
--Elle parle vite comme elle.
--Elle rit comme elle.
--C'est elle! On te connaît, Bohémienne!
--Et, de plus, ajoutez encore que je ne boite pas comme elle. Et la
confrontation s'arrêta de honte, se perdit dans un hourra universel, sur
cette observation de la Bohémienne.
Les curieux battus dans leurs conjectures ne s'accordèrent que sur un
point incontestable: la Bohémienne était une éblouissante brune.
--Où donc est la raison de ton refus? reprit la mère Gigogne.
--Dans tes doigts, petite mère.
--Dans mes doigts?
--La mère Gigogne retira furtivement son bras: elle voulut s'éloigner.
Elle avait enfin compris.
Son cavalier, le pierrot qui l'avait introduite dans le cercle, s'avança
brusque et silencieux vers la Bohémienne; il était derrière elle.
Cet homme, qui était masqué, avait la main droite dans sa poche.
Édouard se plaça derrière cet homme.
--Tu as dit, crièrent tous les masques, que ses doigts t'empêchaient de
lire dans sa main... Explique-toi donc, Bohémienne!...
Comme la mère Gigogne cherchait toujours à se retirer, ceux-ci la
forcèrent à rester sur la sellette pour subir sa sentence, et à offrir
de nouveau la main à Léonide. Ils s'étaient constitués les exécuteurs de
ses burlesques réquisitoires.
--C'est vous qui m'y forcez; à vous la faute. Mère Gigogne, continua
solennellement Léonide, ta main m'annonce que tu es baronne de
Haut-Lieu.
--Très-bien! Après, Bohémienne?
--Oui, mais ses doigts m'apprennent qu'elle a été lingère. Perplexité de
la science: dans la paume je vois un blason, et au bout de ce doigt un
dé à coudre... Est-ce la lingère Louise Bougival ou la baronne de
Haut-Lieu que je dois prophétiser?
L'homme placé derrière la Bohémienne sortit un petit canif tout ouvert
de sa poche et le glissa du côté du tranchant sous le cordon du masque
de Léonide. Le masque allait tomber.
Un bras comprima aussitôt ce mouvement, tordit le poignet qui
l'exécutait, et cassa la lame du canif jusqu'au manche.
Nul ne s'aperçut de l'incident. Le pierrot, tout en colère, se retourne;
sa figure blafarde ne rencontre que l'énorme nez d'un monstrueux
polichinelle. La rage du baron de Haut-Lieu n'ayant point d'issue, elle
s'exhale par des gestes dont la foule ne saisit que le côté comique.
Furieux, il tire par les larges plis de sa robe en dehors de la mêlée
madame la baronne, lui jette un manteau sur les épaules, et, jurant,
menaçant, pleurant, ils descendent tous deux, enveloppés d'un nuage de
poudre, dans la cour de la sous-préfecture. On riait encore, qu'une
voiture à quatre chevaux brisait le pavé de Senlis.