--Que lui direz-vous, pourtant?

--Je ne lui cacherai pas les ordres rigoureux arrachés enfin à la

faiblesse du ministère pour écraser son parti, qu'au mystère des

meneurs, je crois disposé à tenter une résolution désespérée, et dans

laquelle,--mon opinion s'en réjouit, mon amitié s'en alarme,--ce parti

périra.

--Effrayez-le; oui,--dites-lui tout cela: car il brûle de nous quitter

pour prendre sa part de périls dans les dernières luttes de son parti.

Parlez-lui moins pourtant des dangers personnels qu'il courrait que de

la déception de ses espérances, et surtout de la position plus

aggravante où il placerait sa mère, en aigrissant la justice. Je

crains,--des soupçons qui sont presque des certitudes me font concevoir

cette crainte,--qu'il n'ait pas renoncé, malgré vos prières et mes

sollicitations, à sortir la nuit pour se promener dans le bois.

--Quelle imprudence!--C'est qu'il nous compromet autant que lui;

Léonide; mes preuves en amitié, grâce au ciel, sont acquises; mais je

vous avoue que j'eusse désiré lui être utile dans d'autres circonstances

et pour d'autres motifs que ceux qui l'ont fait mon hôte. Son opinion me

contrarie, oui, elle me rend parfois suspect à la mienne. Dans l'état

actuel de la Vendée, en présence des troubles de cette contrée, si

sanglants et si difficiles qu'on se prend à douter parfois de la sûreté

de nos nouvelles institutions, j'entends ma conscience qui me conseille

de remettre au ministre le dépôt du colonel Debray, ce terrible plan de

campagne. Le moment de cette restitution me semble venu.

L'élan communicatif que la nuit, le lieu, certaines dispositions

expansives, imprimaient à la conversation, et peut-être ce besoin

impérieux chez l'homme, de partager tout ce dont il charge sa faiblesse,

amour, amitié, ambition, entraînaient Maurice à ouvrir son âme, à

solliciter un conseil de Léonide. Partout où il y a une place pour une

peine, il y en a une pour la femme: on peut être heureux sans elles;

sans elles on ne saurait souffrir. Elles sont là, à la première larme, à

la première douleur; dès que le coeur se plaint, elles répondent.

--Qui sait, continua Maurice, irrésistiblement amené à livrer le sien,

afin qu'un trait de lumière y pénétrât, s'il n'y a pas dans ces funestes

papiers un remède décisif aux agitations de l'Ouest, le secret des

forces de la rébellion, celui de leur anéantissement!--Vivre avec ce

secret au fond de la poitrine, c'est souffrir les remords d'une

trahison, c'est en commettre une peut-être, au profit d'une opinion que

je ne partage pas et à l'avantage d'une dynastie dont le retour serait

la ruine de mes croyances.

Avec vous, Léonide, il m'est permis de pleurer sans honte sur ma

générosité et de la maudire. Ces sortes de secrets sont à vous et à moi;

ils sont de ceux que la sainte communauté du mariage fait un devoir de

peser en famille. Ils touchent à l'honneur du foyer. Eclairez-moi, mon

amie. La conscience spontanée des femmes a des lumières plus vives que

la raison égoïste des hommes. Elles ont décidé, quand nous hésitons

encore. Dois-je, Léonide, restituer ces papiers, ce plan du colonel

Debray au ministre? A ma place que feriez-vous, la main sur le coeur?

Léonide porta sa main à l'endroit où elle avait caché le plan du colonel

Debray.

--A votre place je ne le rendrais pas, moi: Debray ne l'a pas osé,

pourquoi l'oseriez-vous? votre opinion est la sienne: eh bien! qu'elle

soit tout aussi scrupuleuse; celui qui lui confia ce plan était son ami,

mais était-il le vôtre? Debray craint de faillir à la mémoire de cet

ami, et n'avez-vous pas à redouter pour le même fait d'attenter à la vie

d'Édouard? Placé entre ses devoirs de dépositaire et ses principes

politiques, Debray suppose donc que vous n'avez pas vos devoirs, vos

principes aussi? Sans doute il n'a pas pensé cela. Qu'importe? S'il a

cru que dans votre position vous étiez plus libre que lui dans la

sienne, il s'est trompé: le contraire étant, vous n'accepterez point une

solidarité devant laquelle il a reculé lui-même, êtes-vous allé

au-devant de cette confidence? le service qu'il vous a demandé,--n'exagérez

pas votre délicatesse,--Maurice, est un de ceux qu'on ne rend qu'avec

réflexion. Parce qu'il vous a dit: Voilà mon secret, êtes-vous obligé de

lui répondre: Voilà le mien?--Mais si vous aviez beaucoup de missions

semblables, votre vie, votre bonheur, votre repos, dépendraient et

seraient à la merci de tous les embarras dont la commodité des autres se

dépouillerait sur vous. Il vous faudrait avoir de la délicatesse, de la

fidélité, de la justice pour tous ceux qui ne voudraient pas avoir le

souci d'exercer ces qualités à leurs dépens. Croyez-moi, laissez dormir

dans l'oubli les papiers du colonel Debray, et ne répugnez pas à sauver

un ami peut-être. Préférez cette joie réelle au stérile orgueil d'obéir

aux ordres tyranniques de l'opinion. D'ailleurs l'opinion ne saurait

exiger de vous ce qu'elle n'impose qu'à un autre. Vous devez beaucoup à

la famille d'Édouard: votre fortune, votre rang dans le monde, ce que

vous êtes enfin, est son ouvrage. S'il vous restait des appréhensions,

je les ai levées; si des remords surviennent, j'en accepte d'avance la

moitié, Maurice.

--Que vous m'avez soulagé d'un énorme poids, Léonide! Vous avez appelé

pour me convaincre des raisons que je n'osais accueillir! Tout ce que

vous m'avez dit en faveur d'Édouard, je le pensais.--Mais le plus

impénétrable silence là-dessus.--Voici Victor.--Pourquoi n'êtes-vous pas

toujours aussi bonne pour moi, Léonide?

--Si vous me confiiez plus souvent vos affaires, Maurice...

Victor les rejoignit.

--Écoutez-bien, pèlerins égarés:

Je vais vous raconter l'histoire de cette ombrelle verte et blanche.

Et Reynier commença son épisode au bruit des roues broyant les feuilles

tombées.

* * * * *

En rentrant, Léonide remit à Maurice la lettre de Jules Lefort.

Quand il l'eut parcourue, il dit:--Mon amie, vous irez au bal de Senlis;

j'ai depuis trois jours votre invitation dans ma poche. Il n'ajouta

rien.

--Quelle contrariété! pensa Léonide, moi qui ai tant fait pour qu'il ne

me permît pas d'aller à ce bal!

--Je ne sais trop si j'userai de votre complaisance, Maurice.

Je verrai... je ne ne m'engage pas. Un bal, c'est si fatigant, les

routes sont si mauvaises l'hiver! Le colonel Debray n'est d'ailleurs

plus ici pour m'accompagner jusqu'à Senlis.

--Oh! vous êtes parfaitement libre, Léonide, reprit Maurice, qui aurait

été enchanté d'un refus de sa femme, mais qui pour tout au monde eût

craint de paraître le provoquer.

--Eh bien! puisque cela ne vous contrarie pas, je n'irai pas à ce bal

cette année.

--Vous avez tort, dit Maurice d'un ton qu'il eût désiré rendre fâché,

mais puisque telle est votre volonté, qu'elle s'accomplisse.

Maurice courut sur-le-champ s'enfermer dans son cabinet pour écrire.

--Il fait part au mari d'Hortense de mon refus d'aller au bal de Senlis:

c'est où je l'attendais; Hortense ira donc à ce bal.--Et moi!

XIII

L'hiver était avancé. Déjà plusieurs soirées avaient eu lieu chez

Maurice, ainsi qu'il l'avait arrêté avec sa femme dans les dernières

promenades d'automne, aux étangs de Commelle.

Beaucoup de familles s'étaient fait une habitude de se rendre le

vendredi de chaque semaine à ces paisibles réunions.

Après bien des résistances, toujours vaincues par les raisonnements de

Maurice, M. Clavier avait consenti à conduire mademoiselle de Meilhan à

ces soirées, auxquelles il ne prenait personnellement qu'un intérêt de

complaisance. Sa présence y était à peine remarquée. Assis dans un coin,

il lisait les colonnes du _Moniteur_ ou causait à voix basse avec

Maurice. Sa seule, sa véritable joie, était de voir Caroline, maîtresse

de sa timidité, se mêler aux jeux avec abandon; car ce n'était

certainement pas la prose du journal officiel qui l'obligeait de loin en

loin à porter ses doigts tremblants à ses yeux et à les retirer humides.

Honteux alors, il se cachait derrière toute la feuille déployée, sans

être, après cette précaution, beaucoup plus attentif à sa lecture.

Brisées, confuses, les lignes noires dansaient et pleuraient,

s'émouvaient avec sa vieille âme, tout entière attachée aux lèvres

rieuses, aux pas de sa Caroline, qui, quelquefois, en traversant la

salle, posait sa petite tête au bord du journal, afin de voir si le

vieillard ne dormait pas, ou pour lui dire si l'heure était avancée:

«Quand vous serez fatigué nous partirons.»

Un frileux vendredi de janvier a rassemblé chez Maurice ses habitués de

fondation.

--Je vous remercie pour elle, dit Maurice à M. Clavier, d'avoir renoncé

à votre solitude pour venir à nos réunions. Vous l'avez remarqué,

n'est-ce pas? mademoiselle de Meilhan a déjà plus d'usage, infiniment

plus de maintien. Ma femme l'aime comme une soeur. Ici vous n'avez pas

à craindre qu'elle gagne une de ces passions dangereuses si communes et

si mortelles dans les salons de Paris. La bonne conduite des jeunes gens

que nous recevons nous est connue; il n'en est pas un dont je ne

répondisse au besoin; tous ont de l'avenir, l'envie de bien faire et de

s'unir de bonne heure à quelque honnête famille. Depuis que je suis à

Chantilly, il n'est pas encore venu à ma connaissance qu'une inclination

ait été faussée par suite de ces malheurs qui naissent, et de la licence

de tout demander, et de la faiblesse de tout accorder avant le mariage.

Mademoiselle Caroline aura le loisir d'étudier parmi ces caractères,

également simples et francs, celui qui s'assortira le mieux au sien.

Comptez au surplus sur la clairvoyance de ma femme. Si le choix de

Caroline était douteux, vous en seriez averti assez à temps; notre

prudence devancera toujours la vôtre.

--J'y compte aussi, répond M. Clavier; car vous savez, mon ami, ma

profonde inexpérience du monde. Ce sont deux enfants pour un que je vous

ai chargés de conduire; le vieillard n'est guère plus habile que la

jeune fille. Il me tarde, je vous l'avoue, de lui assurer un soutien

après moi. Puis je crois m'être aperçu, si mes observations ne me

trompent pas, et je ne m'abuse point sur leur peu de valeur, que

Caroline devient de jour en jour plus inégale. Ses goûts changent; elle

s'attendrit plus vivement à nos lectures de l'après-midi. J'ai surpris

chez elle des tristesses sans sujet de douleur, qui tout à coup étaient

suivies d'une gaîté folle. Parfois elle apporte à sa toilette, que nul

ne remarquera, des prétentions minutieuses, et parfois elle la laisse

des journées entières dans le plus étrange désordre. Cela

signifierait-il quelque chose.

--Humeurs de jeune fille que l'oisiveté livre à ses caprices, assure

Maurice. Serait-ce le coeur qui parlât en elle, il n'y aurait encore

aucun danger à prévoir; mais de nouveau il faudrait nous applaudir

d'avoir chassé de son imagination une foule de rêves exagérés, en

l'appelant dans le monde réel.

La causerie des deux amis descend graduellement de ton, de quart d'heure

en quart d'heure, la soirée enrichissant son personnel. Les groupes se

forment, les tables de jeu sont déployées; bientôt l'équilibre s'établit

entre ces voix que la familiarité, le voisinage, des rapports

d'habitudes abaissent à la modulation amicale du tête-à-tête. Il neige

au dehors; on a chaud au dedans; on cause; on est bien. On dirait, à

cette clémence universelle, que Dieu dort et que les honnêtes gens

veillent.

Il n'est rien comme les soirées, et comme les soirées de province

surtout, pour ne donner qu'un âge à tout le monde, et cet âge, c'est

cinquante ans, quarante-cinq ans plutôt. Ce qu'il y a de pesant dans la

vieillesse se modifie, s'allége et vient flotter au niveau de l'âge mûr,

et ce qu'il y a d'inconsistant dans la jeunesse descend, par besoin

d'harmonie, entre un espace resserré, à la région du milieu. L'avantage

reste à l'âge moyen. Tout le veut: les lourds canapés, les fauteuils à

bras, les tabourets de laine; imaginés pour la maturité, les soirées en

ont le caractère, personne n'y a quinze ans.

Ne demandez pas quel est ce meuble dont les angles tranchants luisent au

fond de la pièce voisine, ce bloc glissant d'acajou, orné de têtes de

monstres en cuivre ciselé, c'est le billard; le billard, meuble

indispensable, inévitable à Chantilly; dieu domestique, vous le

trouverez dans la maison du riche comme dans la cabane du pauvre. Il a

sa pièce dans chaque maison, la plus belle pièce du logis. Hommes,

femmes, enfants de Chantilly excellent au jeu de billard, les femmes

surtout. A telle heure de l'après-dîner, le bourg entier fait la poule.

Après la musique, rien n'égalise et ne rallie comme le jeu; si Amphion

bâtit une ville avec de la musique, il est plus que probable qu'il

rassembla des habitants au moyen du jeu. Le boston, la bouillotte et

l'écarté n'ont fait qu'une seule famille de tant de gens de professions

et de caractères antipathiques réunis dans le salon de Maurice. Ils

respirent en mesure; et leur sang reposé n'a qu'une même élévation de

pouls. Le calme de la forêt a pénétré sous ces voûtes pacifiques.

Il est vrai que la nuit a une âme dont elle répand la molle lueur sur

tout ce qu'elle enveloppe, caresse ou effleure. Les meubles sont

sensibles à la présence de cette fée invisible et brune. Éteints et

muets, les coins de l'appartement sommeillent; le plafond vacille comme

une eau dormante; repliés sur eux-mêmes, les volets reposent; et les

luisantes tapisseries, où sont représentées les pagodes indiennes, la

chasse au tigre, les esclaves qui descendent les marches du palais de

marbre de Calcutta pour aller puiser de l'eau au fleuve sacré, semblent,

à la clarté des bougies, autant de ces changements éclos dans les _Mille

et Une Nuits_. Il est nuit dans la salle, il est nuit sur la tapisserie;

il est nuit en Europe, il est nuit dans l'Inde.

Tandis que l'attention générale se fixe sur un point, que la vie des

assistants ne se révèle plus que par les articulations de leurs doigts,

d'où tombent des cartes et des fiches, Léonide s'entretient tout bas

avec Caroline, dont le regard et le silence attestent le recueillement

le plus absolu.

--Vous êtes triste, Caroline.

--Non, madame.

--Vous avez de petits chagrins que vous avez tort de cacher à vos amis.

--Je n'ai aucun chagrin, madame, je vous jure.

--A votre âge, petite amie, je n'ignore pas que la plus légère

contrariété paraît un malheur éternel, irréparable. Vous surtout, qui ne

trouvez pas dans la vieillesse de monsieur Clavier un confident facile,

vous devez sentir doublement l'ennui de l'isolement. L'expérience vous

l'apprendra, Caroline, les maux qu'on raconte sont à demi consolés. Il

vous manque une mère; vous n'avez pas de soeur: pourquoi ne vous

feriez-vous pas une amie bien dévouée, bien attentive?...

Léonide prit affectueusement les deux mains de Caroline dans les

siennes.

--Que dirais-je à cette amie?

--Tout, ou plutôt elle irait d'elle-même au-devant de vos pensées les

plus lentes à naître; son indulgente amitié vous épargnerait la timidité

des aveux. Au risque de s'égarer quelquefois dans ses prévisions, elle

supposerait une cause à vos larmes quand vous en répandriez, un nom à

l'objet qui les aurait fait couler. Vous ne lui en voudriez pas d'être

plus franche dans ses conjectures que vous envers vous-même. Si cette

amie devinait juste, si elle se trompait parfois, sa sollicitude serait

toujours pardonnée. Et si, commençant son rôle dès à présent, elle vous

disait que c'est peut-être un sentiment délicat, mais dangereux à

cacher, celui dont vous lui faites un mystère, un sentiment qu'elle lit

dans votre abattement, dans votre pâleur, dans votre silence, vous

pourriez répondre à cette amie: «Non,» mais vous n'arracheriez pas votre

main de la sienne.

C'était un monde nouveau pour la simplicité un peu sauvage de Caroline,

que ce langage si plein de tendres insinuations; elle le savourait avec

une innocence de bonheur qui eût rendu facile la tâche de toute autre,

encore moins habile que Léonide.

--Je ne vous comprends pas, madame, murmura Caroline en laissant presque

tomber sa tête sur l'épaule caressante de sa nouvelle amie.

--Pourquoi ne m'avoueriez-vous pas que vous aimez, si votre affection

est digne de vous?

--Je n'ai pas d'affection... je ne sais...

--S'il a un nom, une fortune... nous éclaircirions d'ailleurs vos

doutes. Ne suis-je pas votre amie? N'est-ce pas mon devoir de vous

conseiller? Comme vous avez un sens droit, Caroline, une âme candide, je

suis persuadée que votre attachement est bien placé, et qu'il ne reste,

à monsieur Clavier qu'à confirmer votre choix.

--Oh! combien je crains monsieur Clavier, madame! presque autant que je

vous aime.

--Vous avez tort. Monsieur Clavier sera le premier à se réjouir de votre

inclination, si vous ne tardez pas trop à en faire l'aveu; car le

mystère gâte les plus honnêtes sentiments. C'est un digne homme; il

souffre,--il nous le confie chaque jour,--de penser qu'il peut vous

laisser, par une mort trop prompte, seule et isolée au monde. Dût-il

vivre encore de longues années, son arrière-vieillesse serait consolée

d'avoir pour appui une nouvelle famille.....

--Il vous a dit cela, madame?

--Mais sans doute. Ainsi, vous n'avez plus aucun motif, mon enfant, pour

cacher si vous aimez, à moi surtout qui d'avance suis en position de

vous dire la manière dont monsieur Clavier apprendra votre amour.

--Eh bien, madame, puisque vous êtes si bonne, puisque vous m'aimez

tant...

Caroline rougit, ouvrit les lèvres pour parler et elle ne sut que

rougir.

Elle n'avait pas encore vaincu sa contrainte à s'exprimer, que, bruyant

comme la tempête, Victor accourut du fond de la salle de billard, d'une

main agitant victorieusement une queue, tenant dans l'autre un verre de

punch, et criant de manière à troubler le boston, l'écarté et le loto,

trinité silencieuse et presque endormie, qu'il avait gagné la poule; une

poule superbe! une poule de cinquante francs!

--Qu'est-ce que cela nous fait? eurent l'air d'exprimer toutes les

figures de joueurs, vexées au plus haut point de l'exclamation de

Victor.

--Mais que je ne dérange personne, ajouta-il en dérangeant chacun, en

mouchant mal à propos les bougies, en marchant sur les fiches, en

bouleversant les cartons du loto. Ce fut un coup de vent qui souffla des

ternes où il n'y avait que des ambes, réduisit d'imminents _tombola_ à

la nudité de l'extrait, et mit à découvert des écarts sous lesquels

reposait le sort de la partie.

Maudit de chacun, Victor poussa une table à échiquier près de M.

Clavier, et lui proposa une partie.

Peu à peu l'orage se calma; il n'en resta plus que des échos lointains

et perdus.

Les jeux recommencèrent.

Cette facilité de M. Clavier à se prêter à la fougue capricieuse de

Victor serait un démenti à son caractère, si l'on ne tenait compte des

progrès obtenus par Maurice sur la ténacité morale de son hôte. Il était

parvenu à le rendre moins farouche à mesure qu'il avait gagné de

l'opinion qu'elle serait moins hostile au vieillard. En se rapprochant,

les préjugés réciproques s'étaient évanouis; un grand pas était fait.

Intéressée à ne pas perdre l'occasion de connaître à fond la passion de

Caroline, Léonide reprit la conversation brisée un instant par la trouée

de son frère.

--Auriez-vous remarqué, Caroline, les jeunes gens qui viennent à notre

réunion?

--Oui, madame.

--Trouvez-vous de l'esprit à monsieur Alphonse?

--Beaucoup.

--Et monsieur Ernest?

--Je ne le connais pas.

--Monsieur Gustave vous semble-t-il aimable?

--Il est fort enjoué.

--Et que pensez-vous de Victor, mon frère? Croyez bien que vous n'êtes

pas tenue, à cause de votre amitié pour moi, d'en faire l'éloge.

--Je l'estime beaucoup, madame.

--Il est un peu vif, grand parleur, brouillon, mais il a de l'avenir.

C'est moi, je vous dirai, qu'il a chargée de le marier, s'il est

possible, à Chantilly. J'aurai quelque difficulté, je crois, à remplir

cette dernière clause de ses désirs. Sa commission m'effraye d'autant

plus, qu'il a déjà dans son esprit celle, j'en suis sûr, dont il serait

heureux d'obtenir la main.

Les convenances exigeant que Léonide ne prolongeât pas plus loin ses

insinuations intéressées, elle embrassa Caroline et lui dit tout bas:

--Charmante enfant, vous avez déjà justifié les espérances de l'amitié.

Rien n'égalait le contentement de Maurice. Si la félicité domestique

avait cherché dans ce moment à se personnifier, elle n'aurait pas revêtu

un visage plus plein de sérénité que le sien. Sa joie coulait à pleins

bords: il allait au billard, où il poussait sa bille, à la table

d'écarté pour tenir les paris; il volait ensuite de sa femme, dont il

baisait la main, au dossier de la chaise de Caroline, sérieuse enfant à

laquelle il conseillait l'enjouement par son exemple; et on le voyait

encore courir des jeunes gens, qu'il ranimait par un sujet de discussion

lancé au milieu de leurs groupes, à M. Clavier, pour lui crier: Garde à

vous! échec à la dame!

Dès qu'il s'aperçut que l'ardeur du jeu baissait avec la hauteur des

bougies, il proposa l'amusement qu'il tenait en réserve pour ranimer la

soirée et faire diversion.

--Devine qui pourra, cria-t-il! mon jeu va s'ouvrir.

--Est-ce le loto? s'informa-t-on de toutes parts.

--Mieux que cela, répondit-il, mieux que cela!

Les mamans souriaient avec finesse.

--Est-ce le nain jaune?

--Non, messieurs, mieux que cela.

--Est-ce l'as courant?

--Vous ne devinez pas, mesdemoiselles?

--Ah! c'est aux gages touchés, et l'on ne s'embrassera pas.

--Vous n'y êtes pas encore.

--Allons, Maurice, ne faites pas souffrir davantage ces demoiselles.

--Voyons, parlez, lui dit Léonide.

--Eh bien! agrandissez le cercle; place! place! et du silence.

Maurice sonna.

Un domestique apporta une corbeille voilée.

Quand il la découvrit, ce fut un murmure universel d'enchantement. La

corbeille contenait des gants, des éventails, des écrans, des étuis

d'ivoire, des ciseaux, des petits métiers à broder, des raquettes, des

dessins, des livres, des boîtes de couleur, mille petits bijoux de

quincaillerie.

--Mesdames, mesdemoiselles, mon jeu, c'est une loterie. Une loterie

tolérée par le gouvernement, qui ne l'imitera pas; car on y gagne

toujours, et l'enjeu, c'est la bonne grâce.

--Oh! c'est charmant, quel bonheur!

Toutes les demoiselles sautèrent au cou de Léonide, et les mères

payèrent de cet inexprimable sourire que Dieu a mis sur leurs lèvres la

complaisance de Maurice.

--De la place, ai-je demandé. Je demande maintenant de la résignation à

celles qui ne seraient pas favorisées par le sort autant qu'elles le

mériteraient.

--Nous serons toutes contentes, monsieur Maurice.

--Nous verrons cela.

--Approchez, monsieur Clavier, glissez votre main sous ce tapis, touchez

dans la corbeille l'objet qui vous plaira; vous, Léonide, je vous charge

de nommer la personne à qui cet objet, invisible à tous, sera dévolu. Du

silence!

C'était un grand sacrifice demandé à la timidité de jeune fille de M.

Clavier. Il céda pourtant aux sollicitations qui l'entouraient, et,

soutenu par Caroline et par Victor qui se trouvait là, car il était

partout, il s'assit au milieu de la salle, à côté de la corbeille.

Léonide commença à nommer les lots.

Qu'on imagine les transports que causaient les bonnes chances. On

courait examiner de plus près à la lumière l'objet gagné; on le

retournait de cent façons. Des coeurs battaient, des applaudissements

accompagnaient les meilleurs lots.

Caroline n'avait encore gagné que des lots insignifiants.--Le regard de

monsieur Clavier semblait lui dire: «Nous ne sommes pas heureux, mon

enfant, vous le savez.»

Son nom ayant été proclamé vers la fin de la loterie, quand le voile

étendu sur la corbeille creusait déjà beaucoup dans le vide, M. Clavier

amena avec peine pour elle un lot plus volumineux que les autres. On vit

d'abord paraître un manche d'ivoire, ensuite une baguette d'ébène, enfin

une étoffe de soie blanche et verte: c'était une ombrelle.

Le notaire de Chantilly · 第 11 / 27 段