de l'arc qui s'exercent depuis Nemrod à mettre dans le but?
--Très-bien, Victor.
--Apercevez-vous un gros homme qui se ploie comme son arc, tant il rit
de grand coeur?
--Je crois le distinguer.
--C'est le maréchal-ferrant qui doit tuer sa femme et se tuer ensuite.
--Pouvez-vous plaisanter sur cela, Victor?
--Et que fait-il lui-même?
--Le jour baisse, ma soeur; dans deux heures Maurice sera de retour;
courons remettre en ordre les cartons que nous avons déplacés. La
science des conspirateurs est de ne pas laisser plus de trace là où ils
ont passé que par où ils sont revenus.
Rentrés dans le cabinet de Maurice, Léonide et Victor, qu'une communauté
d'audace avait affranchis de toute pudeur l'un envers l'autre,
convinrent, pour en avoir plus tôt fini avec ce qu'il leur restait
encore de cartons à visiter, de fouiller chacun de son côté sans perdre
un temps précieux dans des communications inutiles à leur but.
Tandis que, muets et absorbés par leurs recherches, Léonide et Victor
soulèvent des rames d'affaires de famille, descendent dans le coeur de
toutes, celui-ci pour s'arrêter à chaque chiffre de fortune, celle-là
pour rire de pitié à toutes les découvertes recueillies par sa témérité,
les bonnes gens de Chantilly se dirigent vers le carrefour de Diane, où
l'heure de la danse va bientôt sonner. L'air devient plus sonore; la
voix argentine des enfants éclate, mêlée au sifflement des hirondelles
rasant le peu de gazon que n'ont pas tondu les moutons et l'automne.
Déjà l'on entend un petit violon aigre préludant à la contre-danse, et
comme les nymphes des bas-reliefs antiques, se donnant la main,
soulevant des robes légères, cadençant des pas lourds, les jeunes filles
de Creil, de Chantilly et de Coye, s'élancent dans la forêt. La danse et
la musique s'appellent. Le soleil est tombé; des feuilles jaunes
tournoient et s'envolent. Au zénith, une étoile luit; le soir vient:
c'est le soir.
Au coucher du soleil, il n'y a pas un méchant sur la terre: c'est
l'heure où l'on meurt.
Léonide enfonça ses deux mains dans un carton, y plongea un regard de
terreur et de joie, comprima un papier, comme s'il eût dû s'envoler:
puis elle se tourna pour voir si son frère l'observait.
Reynier avait fixé son attention sur le dossier de M. Clavier, dont il
copiait sur son album le titre des principales pièces.
Sûre de n'être pas remarquée, Léonide parcourut avidement une pièce qui
portait le nom de Lefort.
--Ah! murmura-t-elle, voici enfin qui va tout m'apprendre.
Ce nom se détachait du milieu de plusieurs lignes écrites de la main de
Maurice; il reparaissait de distance en distance, tantôt précédé de
celui de Jules, tantôt de celui d'Hortense. Dans les premiers moments,
il fut impossible à Léonide, tant l'émotion brouillait sa vue, de saisir
autre chose que ces noms.
Un peu plus calme, elle ne comprit pas pourtant que cette note, à peine
lisible, chargée de chiffres mal tracés, de mots abrégés, d'autres
effacés, obscurément rétablis, n'offrait un sens complet qu'à celui qui
en avait fait la base d'une future rédaction.
Léonide eut la fatale intelligence de ces mots hachés: _Jeune
enfant.--Quarante mille francs sur sa tête--Reconnu par elle et par
Jules--Hortense--nommée comme sa mère._
Elle s'écria mentalement: Mais ceci ne permet aucun doute; c'est la
reconnaissance d'un enfant d'Hortense et de Jules, né avant leur
mariage; c'est le résultat du voyage de mademoiselle Hortense à
Compiègne, l'explication de la réparation pressante dont Jules parlait à
Maurice dans ses lettres; oui,--je tiens la vérité, et elle ne
m'échappera pas!--Aujourd'hui il s'ensuivrait pour eux trop d'éclat à
rectifier cette naissance à l'état civil. En dotant cet enfant, son
avenir est sauvé, sauf à le reconnaître légalement plus tard; tout cela
est très-intelligible; et c'est à ce vil accident que j'ai été
sacrifiée! Il y a eu de la honte et de la douleur pour moi: il y aura de
la honte et de la douleur pour elle.
--Vous parlez, je crois, ma soeur?
--Oui!... je disais qu'il serait temps de nous retirer.
--Je le pensais aussi, Léonide. Avez-vous exhumé quelque chose qui vous
dédommageât de vos recherches, ma soeur? Moi, rien, ou à peu près.
--Moi, rien non plus.
--En vérité, ma soeur, on n'a jamais été, comme nous, plus téméraire
avec plus d'innocence.
--Ah! mon Dieu; je regrette presque d'avoir alarmé ma conscience à si
peu de frais.
--Je n'ai jamais vu qu'un jeu en tout ceci, Léonide.
--Un véritable jeu d'enfant, Victor.
--Que voulez-vous, nous aurons d'une manière ou d'une autre, comme je le
disais tantôt, passé notre dimanche.
--Nous n'aurons pas besoin, je pense, de nous jurer le secret.
--Le secret de quoi, ma soeur?
--C'est ce que je me dis.
--Nous ne dirons rien à personne, Léonide, parce que ceci ne vaut guère
la peine d'être divulgué.
--Je vous le jure.
--Je vous le jure aussi.
Pendant le cours de ces plaisanteries, faites d'un ton étrange par le
frère et la soeur, qui n'étaient dupes ni l'un ni l'autre de leur
indifférence, les cartons furent replacés et le rideau tomba sur les
dernières clartés éparses dans le cabinet de Maurice.
Léonide et Victor en sortirent.
Sur le carré, Victor prit la main de sa soeur et lui dit:--Il ne
dépend plus que de vous que je sois heureux.
--Je vous entends. Demain, mademoiselle de Meilhan dînera chez nous.
--Vous possédez la divine prévoyance de tout ce qui est bien, ma
soeur; merci!
--Venez, Victor; allons faire un tour de promenade sur la pelouse, en
attendant Maurice.
Le ciel était rempli d'étoiles, l'air d'harmonies délicieuses.
XII
A la grille du jardin, une calèche s'arrêtait.
La grâce de sa forme, l'éclat de ses panneaux, et surtout la beauté des
chevaux noirs qui l'avaient fait glisser sur la pelouse avec la rapidité
d'une hirondelle, avaient attiré la curiosité des promeneurs. Tout est
événement à Chantilly. Admirer la calèche parisienne était un plaisir
comme un autre, plus vif qu'un autre, car c'était le dernier de la
journée pour les habitants qui rentraient.
Quand ils virent Maurice descendre de la calèche, leur curiosité devint
de la joie. Les uns tinrent à honneur de saisir la bride des chevaux,
les autres de l'aider à franchir le marchepied; chacun s'ingénia pour
lui témoigner la satisfaction qu'éprouvait le pays à le savoir
possesseur de ce signe brillant des progrès de la fortune. Il
distribuait des saluts à droite et à gauche, comme en userait un
souverain populaire rentrant dans sa bonne capitale. Il fut reçu par sa
femme, merveilleusement ébahie, et par son beau-frère Reynier, qui, du
haut du perron, répétait avec orgueil à sa soeur: «Eh bien!
trouverez-vous encore que les châles de cachemire sont trop longs?»
Maurice fut modeste: il ne dit pas que ces chevaux étaient anglais, de
pur sang, ni qu'ils sortaient des écuries d'un pair d'Angleterre, ni
qu'ils avaient gagné le prix du roi aux courses de New-Market.
Reynier affirma sur son honneur qu'ils coûtaient dix mille francs.
Léonide disait au fond de son coeur:--Nous avons des chevaux!
--C'est une surprise que je vous ai ménagée, Léonide; est-elle de votre
goût? J'ai l'espoir que ceci vous aidera à patienter plus
courageusement. Quand les heures vous sembleront longues, vous les
abrégerez maintenant par des courses dans la forêt, par de plus
fréquents voyages à Senlis, à Paris même.
Ces attentions de Maurice charmaient Léonide qui, dans ce moment,
regretta sincèrement de ne pas l'aimer, tant elle éprouvait de la
reconnaissance; mais la réflexion neutralisa sur ses lèvres cet élan du
coeur: elle craignit de s'exposer au reproche d'ingratitude en payant
son mari d'affectueuses paroles, qu'au premier jour elle aurait été
forcée de démentir. Sa satisfaction fut muette; elle trouva peut-être un
sourire pour remercier.
Pour terminer au plus vite une scène dont la contrainte l'importunait,
Reynier, qui n'aimait pas le ménage en présence, regarda l'heure à sa
montre et dit:
--Beau-frère, nous avons encore deux heures de lune; irons-nous faire un
tour jusqu'aux étangs avec la calèche de Léonide?
Ces mots: la calèche de Léonide! prévinrent tout refus de la part de
celle-ci; et, quelques minutes après, la calèche roulait dans les
sombres allées du bois, ayant passé par le carrefour de Diane, illuminé
de verres de couleur, tout harmonieux du bruit des flûtes et des
violons, tout retentissant de la parole animée des danseuses.
C'était une nuit comme celle de la veille, limpide et calme.
Maurice se félicitait de cette clarté étendue sur les bois comme en
plein midi, afin de mieux faire remarquer à sa femme et à son beau-frère
que la coupe des tilleuls se continuait sans relâche sur un espace
indéterminé; plus de cinquante arpents avaient été abattus depuis leur
dernière promenade.
Après avoir allumé un cigare et croisé les bras, Victor abandonna son
âme à la fumée.
Léonide ne se lassait pas d'admirer la fougue obéissante, la fierté
docile des chevaux, la légèreté de la calèche. Elle était dedans, mais
son âme était dehors pour se regarder passer. Doucement fascinée par le
balancement de la voiture, par ce souffle doux et continu qui, chargé de
toutes les émanations de la nuit, frappe au visage, borde les lèvres
d'une fraîcheur assoupissante, les oreilles d'un bruit de flûte
éolienne, les yeux d'une frange de sommeil, Léonide ne voyait plus
courir à droite et à gauche des arbres aux teintes monotones; mais
tombée d'illusion en illusion, poursuivie par les rayonnements des
lanternes, elle voyait les deux ailes de la rue de la Paix, étincelantes
de lumière, d'or et de marbre; elle glissait au bord de vastes palais
dont le sommet se perdait dans les nues; une double porte de ces palais
s'ouvrait majestueusement: c'était celle de leur hôtel.
La calèche s'arrêta.
Ce n'était pas encore à la porte d'un hôtel de la rue de la Paix, mais à
la dernière barrière des allées.
Victor descendit pour l'ouvrir, et les chevaux prirent le chemin incliné
des étangs.
Tout autre que Maurice, son beau-frère et sa femme, eussent été saisis
d'étonnement à l'aspect de ces étangs silencieux, sur la surface
desquels des roseaux chevelus et des joncs inclinaient leurs tiges
endormies, et où se réfléchissaient, la tête en bas, des bouquets pâles
de peupliers, gigantesques pinceaux, qui, lorsque la brise les agitait,
semblaient peindre, au fond d'une vaste toile, une lune courant entre
des nuages.
Léonide demanda son manteau; elle avait froid.
A l'extrémité du premier étang se dessinait le château de la reine
Blanche, ciselé par les rayons de la lune, qui l'argentaient de ses
lueurs, comme un ex-voto à la vierge Marie: château que quelque géant a
dû porter dans la main au retour des croisades; création d'une fée;
château brodé à l'aiguille, découpé au ciseau, et qui ferait croire à
ces reines enchantées des romans de chevalerie; le jour reine, la nuit
petit poisson rouge dans le lac; car quelle reine véritable a pu, si
mignonne, si naine, si gracieuse qu'elle fût, établir sa demeure dans le
château de la reine Blanche? La cour d'un sylphe serait à l'étroit dans
cette bonbonnière gothique; l'ombre d'un milan lui cache le soleil; et
un coup d'aile des cygnes qui nagent à ses pieds pourrait le couvrir
d'eau du perron au sommet des tourelles. Quelque jour un nid
d'hirondelle l'entraînera dans sa chute.
Victor alluma un nouveau cigare.
Et, à mesure qu'ils approchaient au petit pas de l'escalier du château,
placé à la tête de la première pièce d'eau, ils découvraient les cinq
autres lacs figés, en long sillon lumineux, dans leurs chatons d'herbe
verdâtre.
Maurice remarqua que les peupliers plantés au bord des étangs
produisaient le plus joli coup d'oeil: qu'ils avaient bien grandi
depuis qu'il ne les avait vus.
Ces arbres sont la plus déplorable erreur de goût du prince de Condé ou
de son intendant. Ils ont dépouillé les étangs de l'aspect sauvage
qu'ils avaient avant cette malheureuse plantation. Toujours positif,
Maurice estima qu'ils rapporteraient bientôt vingt sous par an de coupe.
Ils étaient descendus tous trois de la calèche.
--Victor, dit Maurice à son beau-frère, j'ai eu un rendez-vous à Écouen
avec M. de La Haye: le brave homme est fort triste, sais-tu?
--Eh bien, répliqua Victor, que décide-t-il?
--Il abandonne le château et le reste du bois pour trente mille francs?
--Enfin!--Le maudit vieillard a été dur.
--Il n'y tenait plus, m'a-t-il assuré en pleurant: il serait mort dans
six mois. J'ai été sur le point de rompre le marché, tant il me touchait
par ses regrets.--M. de La Haye, Léonide, nous avait vendu la moitié de
son parc, et s'était réservé celle où se trouve le château croyant
pouvoir continuer son droit de chasse. Mais, en vertu d'un contrat que
M. de La Haye ignorait, passé entre ses aïeux et la commune, nous
l'avons empêché dans ce droit: alors...
--Je connais cette affaire-là, interrompit maladroitement Léonide.
Un regard significatif lui fut lancé.
--Et comment en avez-vous eu connaissance, Léonide?
--Par moi, Maurice. Que veux-tu, ma soeur brûlait de savoir où en
étaient tes affaires qu'elle avait le tort de croire mauvaises; je l'ai
mise en quelques mots au courant des avantages de celle-ci. Ma soeur
est discrète...
--Je n'en doute pas, Victor. Loin de te blâmer, je te remercie;
seulement j'aurais désiré, en ma qualité de mari, ne pas être le second
à lui faire part de cet heureux événement. Il ne me reste plus qu'à vous
le confirmer, Léonide. Oui, le château de La Haye nous appartient ainsi
que toutes ses dépendances...
--Et avec les armes des anciens possesseurs? s'informa en plaisantant
Léonide.
--A quoi bon? pour que ces armes vous valussent les entrées à la cour?
--S'il y avait une cour, ajouta Victor, encore!
--Irons-nous habiter ce château, messieurs?
--Notre projet, répliqua Victor, qui vit l'air embarrassé de Maurice à
cette demande de Léonide, est pour le moment de le démolir de fond en
comble et d'en vendre les matériaux à la commune. C'est tout pierre et
plomb: le profit sera immense.
--Mais ensuite, reprit Maurice, qui tenta de réparer sur-le-champ le
coup trop vif qu'avait porté à sa femme le renseignement de Victor, nous
bâtirons, à la place du château démoli, une maison de goût moderne, avec
pavillon de chaque côté. J'ai en vue douze statues mythologiques du plus
bel effet.
--Vous avez bien du goût, en vérité, messieurs. Vous arracherez aussi
les arbres de haute futaie pour planter des betteraves; vous élèverez
dans le parc, abattu sous la hache, des poules au lieu de cerfs.
N'aurons-nous pas un beau chemin de fer au beau milieu de notre
propriété?
--Vous nous raillez, ma soeur; mais est-ce en vérité une faute de
démolir des châteaux que nous ne sommes ni assez nombreux en famille, ni
assez riches, ni assez nobles, pour occuper, pour entretenir, pour
illustrer? et de vendre, à la voie et au fagot, des forêts où, comme
vous l'avez si malignement dit, nous ne saurions élever que des poules?
Où sont nos apanages, nos majorats, nos aïeux? Nous sommes d'hier et
nous ne serons plus demain; nous sommes des bourgeois et non des
Montmorency; des industriels, ma soeur, et non des héros.
--Et faut-il être autre chose, reprit Maurice, pour être heureux? Ne
regardons pas si haut, restons où nous sommes. Si nous n'avons pas de
grands noms, nous n'avons pas non plus la charge de les soutenir; si
nous ne possédons pas d'immenses fortunes héréditaires, nous savons
mieux conserver celles que nous assure notre travail. Chaque âge a sa
distinction; celle de l'époque est la richesse. Acquise avec probité,
elle honore; et, à part quelques rares exceptions, elle est toujours la
preuve d'une valeur réelle de l'âme ou de l'esprit. Laissez-moi croire,
Léonide, que nous touchons personnellement à cet équilibre où l'aisance
s'assied à côté du repos, la dignité auprès de l'accomplissement de
raisonnables désirs.
Chaque parole de Maurice avait l'onction d'une croyance: il communiquait
ses maximes d'honnête homme aussi profondément qu'il les sentait, et
avec une précision qui dénotait chez lui la préoccupation de les réduire
bientôt en pratique. Il s'essayait au sage emploi de son avenir, de peur
d'en être plus tard enivré. Il semblait prendre envers lui et les autres
l'engagement de n'être point surpris par l'éblouissement de la fortune,
à l'heure prochaine où elle arriverait.
--Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien le séjour
de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, que je vous
proposerais de vivre, sans rompre pourtant,--j'aime trop vos habitudes,
Léonide,--avec Paris et les amis que nous y comptons. Connaissez-vous
une résidence plus calme, une vie meilleure? Tout s'y trouve. Pour vous,
la compagnie; pour moi, le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un
plus beau ciel: il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes:
si je ne suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à deux
pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. Une fois ma
fortune faite, maître de choisir mes occupations et mes loisirs, ou je
garderai mon étude, mais pour n'y traiter que certaines affaires, ou je
la vendrai pour m'adonner exclusivement à l'entretien de quelque
ferme-modèle.
Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui l'étouffait.
--Contenez-vous, ma soeur, ne le contredisez pas; vous gâteriez mon
affaire, et c'est le moment d'en parler.
--Je ne vous ai jamais dit, Maurice,--c'est une justice que vous me
devez,--que j'aimais le genre d'existence dont vous faites le tableau.
Je reviendrai peut-être un jour de cette prévention contre la province;
jusque-là, il serait mal de vous laisser croire à un changement dans mes
goûts. Mais, résignée à tous les délais de la fortune, et cherchant,
tant qu'ils dureront, à ne pas vous importuner de mes antipathies, je me
plierai avec docilité à votre vie simple, à votre passion pour la
retraite. J'y gagnerai de souffrir un peu moins; et qui sait si, par une
de ces modifications dont il y a plus d'un exemple, vous ne finirez
point par penser comme moi? Qui sait si vous ne vous lasserez point de
ce qui vous avait d'abord séduit, ou si moi je ne me verrai point
entraînée, par la force de l'habitude, à aimer ce que j'avais haï?
--Bien, ma soeur, très-bien! ma foi, je me suis dit cela très-souvent
aussi, avec cette différence cependant, que je suis plus porté à croire
meilleurs les goûts de Maurice. La province ne gâte rien: jugez-en. Nous
avons dîné l'autre jour à Senlis; on nous a servi du turbot; nous avons
bu du vin de Champagne frappé, de l'eau de Seltz! J'avais presque envie
de demander des ananas.
--Victor, ce n'est pas précisément là ce que j'entends par la vie de
province; nous ne nous comprenons pas. Je la veux plus simple, tout
aussi bonne. Mener en province le train de Paris, c'est se créer des
jouissances incomplètes au milieu de deux genres d'existence qui
s'excluent.
--Tu exclus le vin de Champagne?
--Je n'exclus rien; mais je veux qu'on soit de la province, si on
l'habite; qu'on se résigne à ne pas y désirer ce qu'elle ne produit pas.
Les moeurs ont leurs climats. Les réminiscences avivent les regrets,
ébranlent les meilleures résolutions: c'est vouloir même se ruiner plus
vite qu'à Paris, que de transformer la province en une serre-chaude où,
à force d'or, au lieu de feu, on fait éclore des jouissances exotiques
pâles et sans saveur.
--Soit, Maurice! nous ne boirons du vin de Champagne que le dimanche,
mais frappé: c'est champêtre.
--Mais, reprit Maurice plein de joie de se voir compris ou du moins
toléré pour la première fois de sa vie par son beau-frère réuni à sa
femme, mais je m'arrangerai de manière à ne perdre aucun des avantages
de la province. Elle offre des dédommagements que vous méritez. Victor,
tu aimes la chasse, nous chasserons; vous peignez, Léonide, les points
de vue ne vous manqueront pas.--En automne vous peindrez. Ici, le
printemps est délicieux par ses eaux; nous irons à la pêche; nous
pêcherons ici même, dans les étangs.
Victor se frotta hypocritement les mains.
--Et en hiver, dans la saison où nous entrons, nous donnerons des
soirées. Et pourquoi n'en donnerions-nous pas dès à présent? l'idée m'en
vient. Croyez-moi, le bonheur est un peu dans l'habitude. Ces bonnes
figures de provinciaux, à force d'être vues, perdent en naïveté ce
qu'elles gagnent en franchise, en bonté, en bon sens. J'en ai
l'expérience, il y a des coeurs d'amis, des dévouements à toute heure
et jusqu'à la mort, sous ces coupes grossières d'habits. Oui, Léonide,
oui, Victor,--car toi aussi tu as besoin d'être prêché,--je ne désespère
pas de votre salut commun, et, si je ne craignais de vous effrayer de
mes espérances, je vous dirais qu'après un an de l'existence que je vous
ménage, vous ne voudrez plus retourner à Paris.
--Et on ne dit pas non, appuya Victor d'un ton pitoyablement feint.
--Seulement, interrompit Léonide, permettez-moi de douter que nous
arriverons sans obstacles à cet état dont vous nous avez présenté une si
flatteuse image. Je crois que vous n'avez pas calculé toutes les
résistances extérieures.
--Lesquelles, Léonide?
--Mon Dieu! il y en a mille. Par exemple, vous parliez de donner des
soirées: y viendra-t-on? ne serons-nous pas trop haut placés pour les
uns, trop bas pour les autres? n'allons-nous pas éveiller de petites
jalousies?
--Erreur, Léonide! Il y aura empressement à venir. Je tiens si bien à
vous convaincre, que lundi, à ma première soirée, j'aurai M. Clavier,
lui qui n'a assisté à aucune fête depuis celle de l'Être-Suprême.
--Je vous arrête à votre première invitation: celui-là, permettez-moi de
le croire, vous ne l'aurez pas.
--Nous aurons M. Clavier et mademoiselle Caroline de Meilhan, je vous le
jure, et cela, lundi.
--Mais c'est demain lundi, Maurice.
--Demain, soit. Vous tiendrez le piano avec votre frère; j'organiserai
une bouillotte; M. Anastase ouvrira l'écarté. Je me réserve l'ennui de
faire de la politique avec ceux qui ne joueront pas. Au fond, je ne suis
pas fâché d'avoir de ces réunions: elles couvriront mes absences de
Chantilly. En me voyant de plus près, on ne remarquera pas qu'on me voit
moins souvent. Mes voyages ont été l'objet de l'attention.
Victor, qui sentit poindre un sujet de conversation qu'il
n'affectionnait guère, éternelle répétition des regrets de Maurice, de
ne pouvoir exclusivement s'attacher aux soins de son étude, ralentit la
marche, puis il s'arrêta pour rester en arrière de Léonide et de son
mari. Ils passèrent.
Quand ils furent loin de lui, Victor revint sur ses pas et alla frapper
à la porte du garde-chasse pour qu'on lui prêtât un marteau. Un des
chevaux boitait et paraissait souffrir d'un fer qui s'était faussé à la
descente du chemin des étangs.
Une fenêtre s'ouvre, et une voix de femme dit à Reynier: «Il ne fallait
pas vous déranger, monsieur: sur un petit mot de vous, mon mari l'aurait
rapportée lui-même à Chantilly. Quand nous nous sommes aperçus que vous
l'aviez oubliée, vous n'étiez pas encore au haut de la montée; mais il
était si tard que nous n'avons pas couru après vous.»
Reynier comprit tout de suite qu'il était pris pour un autre: il ne
jugea pas à propos de tirer de l'erreur la femme du garde-chasse.
--Tenez, ajouta celle-ci, voilà! Bonne promenade! que je vous souhaite:
la chose ne vous sera pas d'une grande utilité cette nuit.
La femme du concierge tendit le bout d'une ombrelle, en refermant la
croisée, qu'elle n'avait tenue qu'à demi ouverte en parlant à Victor.
--Que veut dire ceci? Mais c'est de la dernière élégance! Oubliée ici,
dans la nuit!--l'ombrelle d'une femme qu'on a cru restituer à son
cavalier!--Je garderai cette ombrelle jusqu'à demain. Léonide éclaircira
le mystère. Quant au cheval, il boitera: tant pis!
Allons à leur rencontre, maintenant.
Victor ordonna au cocher d'aller au petit pas, le long des étangs.
--Et vous avez donc de mauvaises nouvelles à lui apprendre? répétait
Léonide à Maurice.
--Aussi les lui tairai-je en partie. Aurais-je jamais le courage de lui
apprendre que sa mère a été arrêtée et traduite devant la cour d'assises
de Poitiers, où l'on instruit son procès et le sien, à lui, pauvre
Édouard!