--Édouard, c'est un grave événement que le mariage; c'est un événement

sinistre qu'un mariage sans amour. Ceux qui sont rassasiés du mariage

parce qu'ils l'ont trop savouré, qui s'arment pour le détruire parce

qu'ils l'ont épuisé, ceux-là se plaignent, se récrient, s'élèvent à tort

contre la société. Leur plainte est une puérilité; leur déception est un

malheur commun à toutes choses: ne se lasse-t-on pas des meilleures?

Quelle est la profession qui à la longue ne soit devenue un supplice?

Quel est le sentiment que le temps n'ait rendu intolérable? Quelle est

la vie dont le poids n'ait écrasé celui qui la portait? Et remarquez

qu'on n'a que la misère pour refuge, si l'on sort de sa profession,

tandis que l'adultère vous délivre avantageusement du mariage en une

heure; l'adultère dont n'auraient aucune honte ceux qui réclament en son

nom contre le mariage, s'ils avaient un peu moins besoin de s'en faire

un moyen du moment. Car ce n'est pas contre le joug du mariage,

regardez-y bien, Édouard, qu'on s'élève; creusez bien: c'est plutôt

contre la possibilité de ne pouvoir se marier tous les jours, à chaque

instant. La passion ne recule pas devant l'engagement: c'est le dégoût,

c'est la froideur qui demandent compte de la durée. On fait une affaire

de raison du mariage, non quand il est à conclure, mais quand il n'est

plus à rompre. Ceux qui demandent le divorce brûlent de se remarier: ils

sont moins jaloux de briser une entrave que de se soumettre à de

nouvelles; et l'on conçoit que la loi est en droit de considérer comme

un aveu d'émancipation du libertinage ce cri déguisé de liberté humaine

qui veut altérer la perpétuité du mariage. Mais quelle pitié plus

profonde ne doit-on pas à celles qui s'engagent sans amour, sans cet

enivrement d'un an, fût-il d'une heure? qui sont entrées à l'église

sans prières, sans larmes, sans battements de coeur; qui en sont

sorties sans conviction; qui sont descendues dans la couche du mari,

froides, plus froides qu'elles ne s'étendront dans la tombe; et qui,

pendant toute leur vie, s'inhumeront ainsi chaque soir et s'exhumeront

chaque matin. De plus tourmentées existent: celles qui se sont mariées

par dépit; affreuse résolution que ces mariages; et, c'est une vérité,

les deux tiers des mariages ne sont pas autrement inspirés. On a honte

de l'âge qui arrive; on se marie vite: on a hésité pendant dix ans, une

minute décide. On était deux amies: la plus jeune vous devance, elle

épouse; on pousse un cri de rage, et malheur au premier parti qui

s'offre: on l'accepte. Un amant parfois vous délaisse: c'est faiblesse

de le rappeler; c'est grandeur de l'éblouir par le mariage. Il aura un

remords peut-être! non! il ne l'aura pas ce remords. Et, par dépit, vous

vous livrez à un rustre qui sourit,--le fat!--à sa pitoyable conquête;

il est fier que vous vous appeliez de son nom, tandis que vous êtes trop

heureuse de ne pas lui prêter le vôtre. Malheureusement la vengeance

tombe quelquefois sur un honnête homme, et, en récompense de ses soins,

de ses attentions, vous n'avez à lui offrir qu'une poitrine glacée, que

des lèvres sèches, qu'un visage dédaigneux.--Édouard, je vous ai dit ma

vie. Mon mariage avec Maurice fut un calcul de colère, une inspiration

irréfléchie de la haine. Tant que je ne serai pas apaisée, mon mariage

ne sera qu'une dure expiation; après, j'essayerai du calme à défaut de

bonheur; et, dans mes souvenirs de lutte, je n'oublierai pas que vous

m'avez aidée à le recouvrer.

--Que faut-il faire pour cela, Léonide?

--M'accompagner à ce bal de Senlis. Vous serez masqué, je ne le serai

pas: on vous croira mon frère, mon mari, le colonel Debray, qui m'y

conduisit l'an passé.

--Comptez sur moi, Léonide; mais pourquoi irez-vous à ce bal le visage

découvert?

--Ce sera ma seule vengeance, mon visage. Hortense sera là, son mari

sera là, ils seront tous là ceux qui, la voyant au bal, ne s'attendront

pas à ma présence, qui les étonnera comme la foudre. Et mon visage ne

sera dédaigneux pour personne: il y en aura de plus belles, mais non de

plus gaies, de plus folles que moi à ce bal. Vous me verrez rire et

danser: j'entraînerai tout le monde dans ma joie, je laisserai un long

sillon de folie derrière chacune de mes paroles. Le lendemain on se

dira: La mieux parée du bal, c'était la femme du sous-préfet; la plus

jolie, c'était celle du maire; la plus coquette, c'était celle-ci ou

celle-là; mais la plus remarquable par sa gaieté, c'était la femme du

notaire de Chantilly. Ceci me vengera.

Ma gaieté fera croire à mon bonheur, Édouard: qu'est-ce que je souhaite

de plus? Celui d'Hortense pâlira de tout l'éclat du mien.--On nous avait

trompées, pensera-t-on.--On vous avait trompées, mesdames; elle ne

devait pas venir, elle est venue!--On la disait rongée par le chagrin,

par le dépit:--regardez le feu de ses diamants, le feu de ses yeux.--Ah!

voilà mon triomphe, Édouard, le voilà! Qu'importe après cela qu'en

rentrant je donne à des larmes de rage la moitié de cette nuit commencée

par la vengeance?

--Eh bien, fit Édouard, puisse cela assurer votre bonheur, disposez de

mon bras. J'aurai un masque, ma voix n'est pas connue. A quand la fête?

--Dans deux mois. D'ici là, j'irai à Paris, j'en rapporterai deux

costumes de bal, car vous comprenez le danger, Édouard, que nous

courrions si nous mêlions un étranger à tout ceci. Je ne doute pas que

Maurice saura notre équipée dès le lendemain même: la considération ne

m'arrête pas; au contraire. Mais il m'importe qu'il n'ait connaissance

de l'événement qu'après son beau résultat. Je respecterai son

affectation à ne pas me parler de ce bal; d'ailleurs, je ne résisterais

pas à sa volonté, s'il me défendait d'y paraître.

--Mais ne craignez-vous rien pour moi, Léonide? Que pensera Maurice

quand il apprendra, non sans étonnement, que je suis de moitié dans une

démarche peut-être répréhensible à ses yeux? Me répondez-vous qu'il ne

regrettera pas l'hospitalité dont j'aurai abusé?

Afin que son objection, qu'il hasardait du ton de voix le plus timide,

ne blessât pas Léonide, Édouard s'était rapproché d'elle, colorant le

plus possible son hésitation de la docilité de l'obéissance.

Léonide fit semblant de ne pas comprendre; mais lorsqu'elle s'aperçut

qu'Édouard persistait pour obtenir une réponse à ses doutes, elle battit

l'argument de l'hospitalité par un sourire qui décontenança Édouard. Ce

sourire, mêlé d'un peu de pudeur et de beaucoup de raillerie, lui fit

comprendre que le scrupule dont il s'armait était bien arbitraire chez

lui, et qu'il n'en avait pas toujours été si vivement préoccupé dans

des occasions tout aussi délicates.

--Je consens à tout, dit Édouard, qui, prenant son parti bravement, ne

songea plus qu'à effacer de l'esprit de Léonide les impressions

équivoques qu'il avait fait naître pendant la discussion.

Et maintenant parlons de la récompense promise. Que m'offririez-vous que

je pusse apprécier plus que votre amitié, Léonide? Conservez-la-moi

constante et sans partage.

--Serait-il bien vrai que vous eussiez ressenti près de nous quelque

adoucissement à vos tristesses, mon ami? Vous ne sauriez croire la

douleur que j'ai éprouvée tout le temps de cette lecture hier au soir au

dîner. Maurice me regardait sans doute sans intention; mais j'étais

effrayée par lui, émue pour vous. Ma voix tremblait: l'avez-vous

remarqué, Édouard?

--Bonne Léonide! je lis dans votre coeur comme vous lisez dans le

mien. S'il est une consolation à mes maux, c'est dans vous que je la

rencontre, quoiqu'un peu mêlée de remords, je ne vous le cache pas; et,

dans vos soins affectueux pour moi, dans vos paroles, dans vos pas qui

viennent me chercher dans cette prison embellie par vous de toute la

grâce d'une femme; rendue aimable par tes caresses...

Édouard parlait sur les lèvres de Léonide, de Léonide qui avait ce

regard distrait, lucide et voilé à la fois de la volonté qui

s'abandonne, qui s'endort au bruit des paroles aimées, qui se fond et se

perd dans la volonté d'un autre.

La lampe rayonnait doucement, et, répandant sa clarté encore trop vive

sur des paupières touchées par le sommeil, elle n'éclairait que le

groupe entrelacé de Léonide et d'Édouard, dans un coin de la chambre

silencieuse et endormie:

--Que tes cheveux sont doux! Pour qui les arranges-tu ainsi sur ton

front si patiemment, chaque matin?

--Pour toi, Édouard.

--Pour qui ces robes avec tant de grâce serrées à ta poitrine?

Je suis un imposteur, pensa Édouard.

--Pour toi.

Quel rôle infâme je joue! se dit-il.

--Ces yeux si beaux, cette bouche?

--Pour toi.

--Cette haleine qui m'enivre, amère et chaude, que je bois avec âme?

Cette force qui me briserait si tu voulais, et que tu convertis en

grâces et en souplesse; cette taille, pour laquelle j'aurais de la

jalousie si j'étais femme? Je t'aime comme cela. Tu n'es pas une jeune

fille fière de son innocence, digne d'être admirée seulement; un ange,

peut-être, mais pas encore une femme. Tu as aimé: tu inspires l'amour,

tu en permets les caresses. Si l'amour n'est qu'une ardente réalité,

l'amour, c'est toi; et s'il est un autre amour plus pur qui impose des

sacrifices, des résistances, celui-là peut partager le coeur sans

crime, sans honte, sans remords.

Édouard s'arrêta au milieu de sa distinction passionnée. Léonide ne

l'écoutait plus. Il murmura dans sa poitrine:--Mon Dieu! comme la

reconnaissance mène loin!

Léonide s'était assoupie dans ses bras.

Les femmes de notaire ont le sommeil dur.

On dira donc qu'Édouard aimait deux femmes.

Je ne dis pas cela.

--Mais!

Je ne dis pas le contraire.

XI

Le lendemain, en s'éveillant, Léonide trouva, sur un fauteuil auprès de

son lit, un cachemire noir que Maurice lui envoyait de Paris.

Victor Reynier seul était de retour.

C'était dimanche, jour de bonheur et de coquetterie pour les habitants

de Chantilly, qui, vers les deux heures, lorsque le soleil est moins

chaud l'été, et l'air moins froid l'hiver, débouchent de tous les

corridors de la forêt, ou y pénètrent par ses arcades de verdure,

bordent la pièce d'eau, et, marchant par groupes, par familles,

s'étalent sur un océan de gazon incommensurable à l'oeil.

Le dimanche passe inaperçu dans les grandes villes soumises à la

chrétienté, à Paris surtout; à la campagne, il transpire de toutes

parts. Est-ce parce que les roues des moulins et des usines se taisent,

parce que les bûcherons ne fendent plus les arbres, parce que moins de

charrettes écrasent le pavé de la grande route, parce que la forge du

maréchal-ferrant ne retentit plus; mais, à la campagne, le dimanche est

peint dans l'air et sur la terre. Ainsi que ses habitants, le village

ou le bourg semble avoir pris ses vêtements de fête, ses souliers neufs,

sa veste de velours, le haut col de chemise. Les arbres même participent

de cette sainte oisiveté: ils sont plus beaux le dimanche que dans la

semaine; la rivière, si la localité a une rivière, paraît plus limpide,

plus paresseuse: elle se promène; et, vers l'après-midi, quand les

oiseaux chantent au bruit des cloches, on dirait, pour se servir d'une

expression du Midi, que le soleil revient des vêpres.

--Ma soeur, dit Reynier, je veux être le premier à vous applaudir sous

ce cachemire; il vous ira à ravir. J'ai l'orgueil d'être pour quelque

chose dans le choix de la couleur. Maurice prétendait que le vert vous

siérait mieux; moi, j'ai insisté pour le tissu noir, et je l'ai emporté,

sauf du moins votre avis. Nous ne l'avons acheté qu'à condition.

Essayez-le donc, ma soeur.

--En robe du matin, fou que vous êtes?

--Les bayadères sont encore moins vêtues que vous lorsqu'elles déploient

leurs châles sur leurs épaules nues; elles n'en sont pas moins bien pour

cela.

--Il faut vous satisfaire.

Et Léonide, qui en brûlait d'envie, déplia le cachemire pour en admirer

les magnifiques palmes orange, et, avec cette volupté du toucher que les

femmes seules possèdent, elle le rejeta sur son cou et sur ses bras

demi-nus, qui doublèrent de blancheur et de finesse.

--C'est ma couleur qui a gagné, mon goût est infaillible. Vous êtes

délicieuse, ma soeur; on le garde, n'est-ce pas?

--N'est-il pas un peu long?

--C'est riche, c'est majestueux, Léonide. Long! quelle hérésie! Les

châles ne sont longs que pour les gens qui vont à pied.

--Mais il me semble alors...

--Il vous semble mal, ma soeur. Vous avez tort de toujours douter

ainsi; patientez, ce cachemire ne sera pas usé à Chantilly.

--Vrai, mon frère?--vous êtes superbe en me disant cela--vrai?

--Est-ce que je mens jamais? Écoutez-moi bien.

--Je vous écoute de toutes les forces de mon âme.

--Maintenant, ma soeur, il n'y a presque plus de raison pour le

cacher: Maurice possédera bientôt tout un quartier de Paris.

--Un quartier de Paris! Nous y aurons au moins un hôtel?

--Ce quartier va être démoli de fond en comble, rasé.

--Vous êtes fou, mon frère.

--Vous aviez promis de ne pas m'interrompre. Je vous apprends, si vous

ne le savez déjà, que le gouvernement, pour favoriser le commerce, a le

projet de construire hors de Paris un immense entrepôt. Ceci n'est plus

un secret. Les fonds sont votés, les devis sont au ministère où les

plans se discutent; mais ce qui est un secret pour tout le monde,

excepté pour nous, c'est l'endroit où sera élevé cet entrepôt. On

suppose que le gouvernement est indécis entre la plaine de Grenelle et

le Gros-Caillou. Pour nous il n'y a plus de doute, l'entrepôt sera à

Saint-Denis. Je ne vous dirai pas de quelle reconnaissance positive nous

avons indemnisé le secrétaire du ministre qui, par distraction, a laissé

échapper cette révélation. Ceci est la métaphysique des affaires: vous

n'entendez rien à la métaphysique.

--Je le veux bien, mon frère; mais à quoi cela vous a-t-il servi de

savoir que l'entrepôt serait à Saint-Denis et non ailleurs?

--C'est ce que j'allais vous épargner la peine de me demander, ma

soeur.

--Une fois instruit des projets du ministère, j'ai été chez un

mécanicien célèbre autant que riche, et lui ai offert d'entrer en marché

avec lui pour un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle. Vous

connaissez assez Paris pour savoir que la Chapelle est un bourg

considérable à l'extrémité du faubourg Saint-Denis. Comme ce mécanicien

ne supposait aucun intérêt bien vif caché sous ma proposition, il l'a

acceptée à des conditions très-avantageuses pour moi, me prenant sans

doute pour un de ceux qui font des montagnes russes ou s'occupent

exclusivement de l'agrément des Parisiens, enfin pour un directeur de

théâtre à pied. Nous avons conclu marché. Nous voilà donc, Maurice et

moi, acquéreurs du chemin de fer de Saint-Denis à La Chapelle; mais un

chemin de fer ne passe pas sur le toit des maisons, il faut les abattre

pour le tracer, et, avant de les abattre, les acheter. Ne se doutant pas

le moins du monde de la réalisation d'un entrepôt à Saint-Denis, les

quatre cinquièmes des propriétaires des maisons de la Chapelle ont

vendu, et ils se sont estimés trop heureux de vendre des masures

inhabitables.

--Je vous demande encore une fois pardon, Victor, mais je ne comprends

pas pourquoi vous feriez un chemin de fer de Saint-Denis à la Chapelle.

--C'est ma faute, Léonide. Nous autres hommes d'affaires, nous sommes

comme les savants, toujours portés à mettre les autres à notre point de

vue, au lieu de nous placer au leur. Suivez-moi. Ne faut-il pas que les

marchandises de l'entrepôt arrivent à Paris pour la consommation? Nous

leur traçons un chemin de fer qui, en cinq minutes, vomira aux limites

de la ville de Paris les milliers de dépôts lancés de Saint-Denis. Le

commerce en jettera des cris de joie! Voilà notre opération. Et le beau,

l'inouï en ceci, c'est que nous ne livrerons aucune action que le chemin

de fer ne soit en pleine activité. Elles se vendront au poids du

diamant. Je ne compte plus avec les bénéfices du moment où tout sera en

train. Incalculable!... J'en ai le vertige. Pourvu que Maurice ne se

mêle pas de diriger lui-même les affaires, pourvu qu'il me laisse

exploiter son crédit, je vous garantis, ma soeur, que dans deux ans,

notre nid à tous sera fait; un nid d'aigle! Jusqu'à présent il est assez

docile; il se charge d'avoir des fonds, et moi du soin de les tripler

parfois en quelques heures à la Bourse, d'où je cours à la Chapelle

acheter des maisons pour les démolir. Il n'a pas de raison pour se

plaindre. Cette dernière spéculation est miraculeuse, superbe! on m'en

attribuera l'honneur. En bonne justice, il revient à Maurice qui, d'un

autre côté, n'a pas à souffrir pour sa réputation en cas de revers, rien

n'étant en son nom, rien ne pouvant l'être.

--Excellent Victor! Ah! si Maurice avait la moitié de votre ambition...

--Non pas, ma soeur, non pas; alors vous vous passeriez de moi, et je

ne veux pas penser que votre reconnaissance pour moi vous est onéreuse.

Je vous fais riche: faites-moi heureux; je serai encore votre débiteur.

Mariez-moi, ma soeur!

--Mais, à propos, Victor, je ne pensais plus...

--A notre plaisanterie du cabinet, n'est-ce pas?

--Justement, mon frère.

--Êtes-vous disposée, ma soeur?

--Tout à fait.

--Alors je suis à vos ordres.

--Allons!

--Que ce châle vous sied bien!

--Oui, mais personne ne le verra.

--Tout Paris.

--Sur votre honneur?

--Sur mon honneur. Avez-vous les clefs des tiroirs?

--Toutes.

--Marchons, Léonide. Charmante étourderie que la nôtre! il faut bien

tuer le dimanche. Marchez devant moi. Ce châle est sublime.

De plus en plus la pelouse se garnissait. Un bon et dernier soleil

d'automne appelait toute la population à jouir de ses rayons obliques.

Ces sortes de défis portés par l'avant-dernière saison aux pantalons

nankins, aux vestes de toile, aux gilets blancs, aux petites robes

d'indienne, aux fichus de soie qu'on avait déjà renfermés avec le sachet

de lavande, sont joyeusement acceptés. On se déguise en été encore un

jour; demain on se plaindra sans doute du rhume, et l'on boira en

infusion les dernières feuilles de tilleul pour lesquelles on a

compromis son gosier.

Pas un habitant n'est resté chez lui; il n'en est pas un qui, en foulant

la pelouse, ne s'arrête en extase devant la grille du jardin de Maurice.

On aime à voir avec quel attachement foncier le notaire du pays s'y

inféode, au milieu de ces murs tapissés d'arbustes, en scellant aux

angles du parterre de beaux vases de porcelaine, honneur de la

manufacture de Chantilly, et en greffant des sujets exotiques sur les

arbres indigènes, goûts simples qui prouvent le sage emploi du temps,

qui attestent la pensée arrêtée d'une longue résidence. Bien aimé celui

qui ne néglige pas les emblêmes parlants du calme domestique au sein de

sa petite ville: on le respecte. La discipline du soldat se lit dans

l'éclat de ses boutons; la bonne renommée du fonctionnaire rural, dans

la toilette de ses buis, dans la symétrie de ses plates-bandes. Le style

est l'homme; l'horticulture, c'est le notaire.

Ces pauvres rentiers, courbés par l'âge, qui sont venus mourir à

Chantilly, où le cimetière est si plein de fleurs et d'oiseaux, ont leur

fortune là, dans cette jolie maison. Ils ne sont pas fâchés qu'elle soit

belle et visible. En lui souriant, ils sourient à leurs quinze cents

francs, à leurs mille écus; ils respirent les fleurs à travers la grille

et envoient une bénédiction à l'ange gardien assis sur leur fortune. En

approchant, ils saluent comme si le maître de la maison était là; ils

ont aperçu son chapeau de paille sur un banc. Et, toutes mystérieuses,

toutes discrètes, les petites ouvrières en dentelle de Gouvieux

éprouvent un frémissement au coeur en songeant que leurs bons parents

ont déposé là leur dot pour qu'elle grandisse comme elles; et la dot,

n'est-ce pas le mari?

--Ma soeur, courons au plus pressé, dit Victor en portant la main sur

les papiers déposés la veille par M. Clavier.--Sont-ils lourds!

--Allons-nous lire tout cela, mon frère? reprit Léonide qui tremblait

d'effroi, mais qui n'osait pas devant Reynier se repentir de cette

démarche?

--Lire tout cela! mais non; ce sont des titres de propriété.

Bornons-nous à la récapitulation et à la volonté du testateur.

--Hâtez-vous, Victor!

--Parbleu, c'est fait. Lisez: ceci résume tout: «Je lègue enfin à

mademoiselle Caroline de Meilhan toutes les propriétés susmentionnées et

s'élevant à la somme de quinze cent mille francs, mais à la condition

expresse que ladite demoiselle Caroline de Meilhan n'épousera aucun

homme noble, de quelque nation qu'il soit, à peine de nullité du

testament, et de voir passer mon legs universel à la commune de

Chantilly.»

--Nous ne sommes pas nobles, au moins, ma soeur?

--Silence! on vient; écoutez! Non, je ne me trompe pas: c'est le pas de

monsieur Anastase, le premier clerc. Courez à l'escalier, à la porte;

renvoyez-le... je ne sais comment... mais renvoyez-le!

Reynier était déjà à la porte de la rue.

Léonide ouvrit le corsage de sa robe et y coula le dépôt fait la veille

par le colonel Debray: c'était le plan de campagne de la Vendée.

Quand Victor entra, elle chantait.

--Ce n'était rien, ma soeur; vous vous êtes sottement effrayée. Mais,

pour plus de précaution, et afin qu'une seconde fois vous ne me causiez

pas la même terreur, j'ai donné deux tours de clef à la porte d'entrée.

Nous n'attendons personne; et, si Maurice arrivait, il serait obligé de

sonner. Voulez-vous être convaincue, ma soeur, de ce mépris que je

vous inspirais hier pour ces mystères dont vous demandiez la clef à

Maurice? Asseyez-vous dans ce fauteuil et laissez-moi vous instruire.

Ouvrez ce registre et lisez-y à votre aise le sommaire des actes qui ont

eu lieu jour par jour, et concernant les habitants des cantons du

département de l'Oise et de quelques départements circonvoisins.

«Aujourd'hui, avoir annulé, par un dernier codicille, le testament de

M. Dufour, et reporté sur sa nièce, qu'il doit épouser, tous les biens

originairement légués à sa soeur.»

--Monsieur Dufour va épouser sa nièce! Il a soixante ans, elle vingt. Le

monde avait donc raison de le supposer, cette femme est un démon. Mais

si l'on avertissait la soeur de monsieur Dufour?

--Que dites-vous, Léonide? et la réputation de Maurice?

--Mais c'est une infamie.

--Sans doute; mais songez que la société ne qualifie pas autrement la

violation d'un secret légal, quel qu'il soit. Lisez encore.

«Acte de la demoiselle Dufour, par lequel elle déclare vouloir que les

biens qui lui reviendront de la succession de son frère soient, après sa

mort, donnés à sa servante et non à ses deux cousins qui participeront à

l'héritage dans la faible proportion du droit rigoureux que leur accorde

la loi.»

Eh bien! Léonide, irez-vous maintenant prévenir les deux cousins,

monsieur Dufour ou sa soeur?

--Ceci me surprend étrangement.

--Vous n'êtes pas au bout. La dernière pièce n'est pas la moins

curieuse:

«Projet des cousins de mademoiselle Dufour, de présenter une requête au

tribunal, tendant à faire déclarer inhabile à tester, pour cause de

folie, ladite demoiselle.»

--Ah! c'est trop fort! le frère déshérite la soeur, la soeur ses

cousins, et les cousins accuseront celle-ci de folie en plein tribunal!

Et tout le canton croit cette famille bien unie, la cite pour modèle!

--Mais c'est peut-être juste; connaissons-nous les autres familles? Mon

Dieu! ce qu'on sait n'est rien auprès de ce qu'on ignore, ma soeur.

Désirez-vous apprendre maintenant quelque particularité sur la famille

Duplan?

--Tout autant que cela vous plaira, Victor. Madame Duplan est cette

petite personne si fière que nous avions cet été pour voisine de

campagne, et dont le titre de dame de Haut-Lieu nous amusait tant. Son

grand colonel de mari chassait toujours aux canards sauvages dans nos

étangs. Qu'ont-ils à démêler ici? Voyons.

--«Ce dossier,--est-il écrit de la main de Maurice,--contient l'acte de

naissance de mademoiselle Louise Bougival, à laquelle monsieur Duplan ne

pouvant léguer ses biens, vu qu'il est marié à New-York depuis quinze

ans, donne et laisse, par mon entremise, un capital de deux cent

cinquante mille francs. De ladite somme que j'ai touchée en numéraire,

je suis chargé d'acheter à la demoiselle Bougival un hôtel à Paris et

une maison de campagne à Vineuil.»

--Madame Duplan n'est pas madame Duplan, la femme du colonel aux canards

sauvages! elle n'est que sa maîtresse! Ah! madame du Haut-Lieu! Ah!

Maurice, vous saviez tout cela, et ne m'en appreniez rien!

--Deux cent cinquante mille francs touchés par Maurice; que diable en

a-t-il fait? murmura Reynier avec quelque humeur.

--Ce qu'il en a fait, c'est bien simple, mon frère; il en a acheté ou il

en achètera un hôtel à Paris et une campagne à Vineuil.

--Sans doute, ma soeur! fit Reynier en se pinçant les lèvres. Quelle

question!

--Ah! madame du Haut-Lieu! ne cessait de répéter Léonide, vous avez des

armes aux panneaux de vos voitures, des valets à livrée aurore, des

tourelles à votre château, où, quand vous donnez des fêtes, vous

n'invitez pas la famille de votre notaire! c'est bien! mais alors on ne

met pas de si petites gens dans la confidence de sa condition.

--Silence donc, ma soeur, dit Reynier en posant la main sur la bouche

de Léonide; silence! n'abusez pas de la confession. C'est ici le paradis

terrestre pour une femme, j'en conviens; mais n'allez pas vous damner en

touchant à l'arbre de la science.

--Lirons-nous encore, ma soeur, ce dossier? c'est celui du

maréchal-ferrant, notre voisin.

--Le mari de la belle Picarde?

--Il y a, ma foi, de tout ici. C'est d'abord son bail avec la ville pour

ses ateliers dans les dépendances du château.

--Passons cela, Victor; à quoi bon?

--Son contrat de mariage.

--Oui, avec une très-jolie femme, la plus jolie du pays, peut-être. Il

n'en est pas plus gai; voilà pourtant à peine trois mois qu'il est en

ménage.

--Son testament sous enveloppe.

--Son testament! il n'a pas vingt-huit ans, sa santé est de fer,--il

paraît le plus insouciant des hommes.

--Cela se voit encore à la manière dont il a cacheté cette pièce

importante.

--Que faites-vous, Victor?

--Ne craignez rien, c'est le sacrifice d'un pain à cacheter. Voyons ce

que peuvent être les dernières volontés d'un maréchal-ferrant.

«Dégoûté de la vie, je demande pardon à Dieu d'y avoir mis fin.

L'affreuse conduite de ma femme m'a poussé au suicide et à la vengeance

criminelle dont je l'ai fait précéder. Je dispose de mes biens comme

suit.»

--Oh! cet homme va tuer sa femme, se tuer ensuite, et personne ne l'en

empêchera, et nous le savons! Je lui écrirai.

--Alors Maurice ira au bagne.

Un violent coup de sonnette retentit. Victor et Léonide se turent,

pâlirent tous deux. Dans leur égarement, il leur fut impossible de

trouver un pain à cacheter pour sceller le testament dans l'enveloppe.

La sonnette ébranla de nouveau la maison.

--Fuyons d'ici, s'écrie avec épouvante Léonide, c'est Maurice!

--Quelle extravagance! répond Reynier, qui, non moins terrifié que sa

soeur, se précipite sur le carré, passe dans l'autre corps de logis,

du côté de la pelouse, soulève le coin de la jalousie, et aperçoit la

laitière qui sonnait pour la troisième fois.

--C'est votre laitière, revint-il annoncer à Léonide; que veut-elle?

--J'avais oublié que tous les dimanches elle nous apporte un fromage à

la crème. Ne répondez pas. Cette sorcière m'a-t-elle troublée!

Quand Reynier eut recacheté les dispositions testamentaires du

maréchal-ferrant, il prit Léonide par la main et la conduisit dans sa

chambre à coucher, devant la fenêtre qu'il venait de quitter.

Le notaire de Chantilly · 第 9 / 27 段