Caroline recueillait avidement ces récits où étaient empreintes les

diverses splendeurs de la noblesse française avec tout l'héroïsme qui la

rendait redoutable, avec toute la grâce qui tempérait cet héroïsme pour

le faire aimer. Édouard, en les animant par son accent passionné,

Caroline, en les écoutant d'une oreille neuve et prévenue, s'unissaient

de coeur bien mieux et avec plus de réserve que s'ils se fussent

entretenus uniquement d'eux-mêmes. Qu'importent les mots et les idées

qu'on emploie? L'amour n'est qu'une fraternité d'âme, et la parole est

moins propre à le peindre qu'à l'exagérer.

--Comme vous me faites aimer et regretter ces temps, Édouard!

Qu'avons-nous aujourd'hui qui les remplace?

Le cor avait cessé de retentir.

Un nuage, monté de la grande pièce d'eau, avait caché le disque de la

lune.

Après être passé du vert foncé au sombre, puis au noir, le paysage avait

disparu.

Caroline et Édouard furent plongés dans la plus épaisse obscurité.

--Vous me demandez, Caroline, ce qui a remplacé la noblesse? Demandez ce

qui peut tenir lieu de cette clarté céleste que nous venons de voir

s'éclipser; car la noblesse était aussi un astre, foyer de toutes les

lumières et de toute fécondité, levé sur les âges et par lequel on

comptait des jours d'honneur et des jours de vertu. Autour de la

noblesse, les races gravitaient en ordre pour prendre rang dans

l'humanité: elles avaient un nom; elles n'en ont plus. Vivre

aujourd'hui, c'est couler comme l'eau, voler comme le sable, aller de

l'inconnu à l'inconnu.

Les belles qualités de l'âme ne se perpétuent plus, ce qui les tue: le

fils de qui n'a rien été n'est rien, ne sera rien. L'homme a perdu la

moitié de l'immortalité en perdant la noblesse.

Jour affreux, celui où cette séparation se fit. Esclave révolté, le serf

entra dans ce château que la nuit nous voile, et il en chassa les

maîtres. Les tours de cinq cents ans tombèrent dans les fossés; les

vieux chênes sur les chemins: des coups de canon furent tirés à bout

portant sur la statue de bronze du connétable, qui mourut ainsi deux

fois: ce n'était pas trop pour un Montmorency. On égorgea les dames du

château avec des couteaux de chasse, comme les biches et les faons de la

forêt: on gratta avec les ongles les murs qui retraçaient les batailles

du grand Condé; de celui qui avait vingt fois sauvé la France et ne

l'avait trahi qu'une; puis on se lava les mains dans les eaux du canal,

toutes colorées de Rocroy, de Denain, de Maëstricht, de Valenciennes: le

sang, la couleur et l'histoire ruisselèrent. On blessa les statues; on

trancha la tête à ces divinités silencieuses et bonnes comme des femmes

qui ornaient le parc et le labyrinthe; on ne respecta ni les frais

asiles où Bossuet écrivait l'oraison funèbre de mademoiselle Henriette

de France, ni la pierre où Fénelon pleura sa disgrâce, ni le banc de

gazon où Vauban médita ses fortifications de la France: on lâcha des

moutons dans le parc, qui broutèrent tout.

L'urne d'argent même qui renfermait les sept coeurs des Condé fut

brisée; et les coeurs, jetés par-dessus un mur, restèrent pendant

plusieurs jours accrochés aux branches d'un arbre, balancés par les

vents.

Voilà comment on a remplacé la noblesse!

Ces jeunes gens blasphémaient.

S'ils avaient pu se tourner et voir flamber, à l'extrémité du canal, une

cheminée colossale remplissant l'air de fumée et de feu, éclairant la

moitié de Chantilly; s'ils avaient pu se demander pourquoi cette bouche

d'incendie poussait ainsi sa gerbe grondante vers le ciel; s'ils

s'étaient rapprochés de cette lueur, phare au milieu de la brume du

canal; s'ils avaient aperçu la presque population du bourg, laborieuse

et infatigable, occupée à broyer des rochers, à les pulvériser, à les

cuire, à les réduire en pâte pour les durcir de nouveau, mais

transformés en coupes ciselées, en vases étrusques où s'épanouiront des

fleurs, en pendules dorées, alors peut-être quelques-uns de ces

Prométhées, qui créent des merveilles avec de la boue et du feu, leur

auraient dit: Nous sommes les fils de ces vassaux, jadis gardes-chasse,

vide-bouteilles, serdeaux, valets de chiens de messeigneurs de Condé;

nous ne possédions qu'une terre aride, nous l'avons creusée avec nos

ongles et nous en avons fait jaillir de la porcelaine; nous serions

serfs, nous sommes ouvriers; nous n'avons gardé que nos droits de tous

ces biens conquis un instant par nos pères. Le château était aux Condé,

il est aux d'Orléans: que demandez-vous au peuple?

Mais Édouard et Caroline ne virent ni la fabrique de porcelaine ni sa

superbe aigrette de flamme; pleins de mille pensées où le souvenir et la

douleur occupaient plus de place que le raisonnement, ils gagnèrent à

pas lents le bourg de Chantilly par le chemin qu'ils avaient pris en

allant.

Il était à peu près résulté de leur entrevue qu'ils partiraient

clandestinement, qu'ils quitteraient la France.

Ils se dirent adieu à la porte de la chapelle du château.

Une heure sonna.

Caroline rouvrit la porte du jardin; mais, en traversant l'allée de

vignes dont les feuilles empourprées par l'automne lui effleuraient le

visage, elle éprouva une profonde amertume à rentrer dans sa solitude.

Avec l'intelligence de sa haute condition, la tristesse lui en était

venue; elle rougissait pour la première fois de sa place chez M.

Clavier.

Sortie pauvre et simple fille, elle rentrait comtesse de Meilhan.

X

Nous avons connu un Irlandais, homme d'esprit original, qui, possesseur

à vingt ans d'une fortune considérable, l'avait consacrée à voyager à

travers les quatre parties du monde, dans l'unique but de vérifier s'il

était vrai que les événements prissent quelque part, quelquefois, la

forme et le caractère du drame.

Sa vie entière l'avait convaincu que sa recherche avait été de la plus

grande inutilité; que les plus belles combinaisons de tragédie ou de

comédie, appartinssent-elles à Shakspeare ou à Molière, ne s'étaient

jamais offertes à qui que ce fût dans le monde réel. Deux principes

résumaient sa doctrine d'observation à cet égard: le premier, que les

hommes ne provoquent jamais les événements; le second, que les

événements n'ont ni logique, ni moralité, ni esprit. César est tué en

sortant du sénat; mais César était attendu par les conjurés: il n'y a

pas là de drame, c'est un brutal événement. Si César eût tué les

conjurés, le contraire aurait eu lieu; il y aurait eu alors surprise,

moralité, drame.

Mais Géronte, qui se blottit dans un sac et se laisse rouer de coups par

Scapin, le prenant pour l'homme qui le cherche dans l'intention de lui

couper les deux oreilles, n'est-ce pas l'exemple retourné de César?

n'est-ce pas là du drame, de la surprise? sans doute. Mais cela est-il

arrivé? non,--et qu'importe? la scène est admirable.--Je n'en conteste

pas le mérite; ce n'est pas de quoi il s'agit ici; elle sera sublime, si

l'on veut. Dites seulement si, en 1660, cette erreur a pu être commise,

écartant même l'invraisemblance de la galère turque, de la place

publique au milieu de laquelle un citoyen connu de la ville se fait

battre?

Notre Irlandais, très-insinuant, très-poli, avait interrogé, dans

l'intérêt de sa recherche, des femmes de toutes les conditions, de

toutes les contrées, afin de savoir d'elles si le drame était peut-être

dans l'amour. On avait confié à sa naïveté des histoires d'infidélité,

de poison, d'effrayants récits de meurtre; mais quand, arrivant à son

système, il demandait: «Cette infidélité, madame, l'avez-vous cachée

avec la ruse infernale de la comtesse Almaviva? Ce poison a-t-il été

versé entre deux embrassements? Ce meurtre, dicté par l'offense,

l'avez-vous servi au milieu d'un festin à Ferrare, comme pour rendre une

politesse reçue à Venise?» Et l'Irlandais attendait toujours en

palpitant le fait dramatique. Pauvre curieux!--«L'infidélité, lui

avouait-on en rougissant, avait été consommée à l'occasion d'une

jarretière arrêtée un peu trop haut, devant un homme qu'on ne savait pas

là; le poison avait été mêlé à deux sous de crème; une heure auparavant,

on ne pensait pas au poison; et le meurtre ne s'était exécuté que par le

concours fortuit d'un mot grossier et d'une vrille oubliée sur la table.

L'amant avait dit:--Tais-toi, insolente!--La femme lui avait répondu par

un coup de vrille dans l'artère.»

--Événements! événements! répétait toujours notre Irlandais désolé,

nulle part du drame!

Il alla vivre avec les voleurs de grand chemin: c'était remonter à la

source du drame. «N'avez-vous pas rencontré, s'informa-t-il d'eux, parmi

les gens que vous avez détroussés, des femmes que vous aviez aimées, des

jurés qui vous avaient condamnés; et, dans ces rapprochements si peu

agréables pour eux et pour elles, ne vous êtes-vous pas montrés, par

cette singularité d'esprit dont la nécessité des contrastes littéraires

vous revêt, bons à l'égard des uns, dignes et respectueux envers les

autres?»

--Jamais!

--Pas de drame, mon Dieu, s'écriait l'Irlandais, même parmi les voleurs!

Il visita l'Inde, le Japon, la Tartarie, et non-seulement il ne

découvrit pas le drame chez les peuples de ces pays bizarres, mais il ne

fut, lui, si étrange au milieu d'eux, l'accident personnel d'aucune

scène de drame.

Ce qui lui était constamment arrivé avait été le résultat du hasard ou

de la force des choses; on n'y sentait point une intelligence suivie,

des scènes, un progrès, un dénoûment, enfin un tout raisonnable qui,

reproduit dans le même ordre devant des spectateurs, les aurait

satisfaits. Il avait vu des ponts s'écrouler, mais dans ce moment ils

n'étaient traversés par personne, ou si quelqu'un y passait, ce n'était

pas une jeune fille allant rejoindre son amant, ou un scélérat se

rendant sur les lieux d'un crime. L'événement, toujours l'événement...

jamais le drame.

Il aurait craint de montrer trop de simplicité s'il eût cherché le drame

dans la société européenne, telle qu'elle est aujourd'hui en France, en

Allemagne et en Angleterre; c'est à peine dans cette société si

l'événement y arrive. Dans cette société, il y a peu de fortes passions,

beaucoup de lois pour prévenir, pour réprimer, punir ces passions; quand

ces lois sont muettes, s'avancent les moeurs, jurisprudence où le jury

c'est tout le monde, le bourreau chacun; et quand il n'y aurait ni ces

lois ni ces moeurs, le drame n'existerait pas davantage, car il n'y

aurait plus d'obstacles, et tout arriverait comme de raison.

Cet Irlandais, qui avait vieilli à chercher le drame sous toutes les

latitudes, dans les pays les plus ardents, dans ceux ou la religion, la

politique et les moeurs s'établissent à coups de fouet et se

maintiennent à coups de poignard, et qui n'avait jamais été témoin que

de la logique tronquée du hasard, jamais de celle du théâtre, mourut

d'une tuile dont il fut frappé à la tête. Essayez d'en finir ainsi avec

un personnage de roman.

En poussant la porte du pavillon, toujours avec les mêmes précautions,

Édouard ne fut pas peu étonné d'apercevoir Léonide accoudée sur la

table; elle lisait.

Elle tourna la tête, et, sans s'émouvoir davantage, elle dit en souriant

à Édouard:--Vous avez bien tardé, monsieur. Sans doute la chasse que

vous avez faite au clair de la lune nous indemnisera de la longueur de

votre absence. Quel beau gibier rapportez-vous?

--Oui, répondit Édouard, confus, contrarié de la présence de Léonide

dans le pavillon, cherchant vingt mensonges avant de risquer une réponse

qui ne fût pas une défaite, déposant son chapeau, puis ses armes sur la

table, les désarmant, s'essuyant le font; oui, j'ai violé la

promesse--et j'ai eu tort--que je vous avais donnée de ne pas sortir la

nuit, de ne pas rentrer si tard au pavillon; mais, afin de me distraire

du chagrin causé par les mauvaises nouvelles que j'ai apprises ce soir,

je suis sorti, j'ai prolongé ma promenade, je me suis égaré, et

d'ailleurs, je ne prévoyais pas vous trouver ici au retour... Vous

lisiez, je crois. Édouard tendit le cou, regarda furtivement, craignant

que Léonide, le secrétaire étant resté ouvert, n'eût remarqué le

portrait de Caroline roulé auprès du sien.

--Je lisais une lettre de mon mari.

--De Maurice, parti ce soir pour Paris, absent depuis neuf heures?

--Vous ne comprenez pas. C'est une lettre adressée à mon mari et que

j'ai ouverte.

--Vous partagez donc avec lui les secrets de la correspondance?

--Non, et voilà pourquoi j'agis ainsi.

--A son retour, que pensera-t-il?

--Rien, si la lettre ne lui est pas remise, et ce qu'en tous les cas il

aurait pensé si je la lui rends exactement recachetée.

--Quelle finesse!

--Quel devoir! dites plutôt. Approchez et lisons ensemble.

--Je vous en prie, ne lisez rien. Confirmez-moi dans cette persuasion

que je n'ai pas le droit d'être de moitié dans la confidence.

--Qu'en savez-vous?

--Comment cela serait-il autrement? Je suis caché chez vous, nul ne me

sait ici.

--Alors vous ne me croyez pas... c'est bien. Brisons là-dessus, je vous

en prie.

Léonide s'était brusquement levée pour sortir; mais, arrêtée au passage

par Édouard, elle retourna s'asseoir auprès du secrétaire, et

précisément devant le rouleau qui renfermait le portrait de Caroline. Un

souffle de vent de la porte, un mouvement involontaire de Léonide

eussent suffi pour tout révéler. Heureusement la lampe était posée sur

la table à quelque distance du secrétaire. Édouard, lui prenant la main

qu'il baisa avec la chasteté du pardon, lui dit, afin de l'éloigner au

plus vite du voisinage du portrait:--Venez et lisez-moi cette lettre,

bien que je prévoie ce qu'elle contient: d'abord elle est anonyme?

--Non.

--On vous y fait part de quelque prétendue infidélité de Maurice?

--Encore moins.

--Mes prévisions sont à bout: je vous écoute.

--C'est bien heureux.

Édouard avait, pendant ce court dialogue, ramené Léonide à la place

qu'elle occupait lorsqu'il était entré, et d'un mouvement qui cessait

d'être suspect, car il devenait indifférent, il ferma le secrétaire et

s'assit ensuite pour écouter avec résignation la lecture de la lettre.

--Cette lettre est de Compiègne; c'est Jules Lefort qui écrit à mon

mari. Vous lui avez entendu quelquefois parler de Jules Lefort?

--Jamais.

Cette discrétion de Maurice fit impression sur Léonide. Elle se

recueillit pendant quelques minutes, et, après avoir déposé la lettre de

Jules Lefort sur la table, elle commença un récit de famille dont le

lecteur a déjà pris connaissance. Seulement Léonide mit une continuelle

partialité à faire ressortir les torts de sa cousine Hortense, qu'elle

représenta comme une femme au coeur faux, et comme s'étant mariée sans

amour, uniquement pour partager la fortune de Jules. Les faits que'lle

avoua, parmi de nombreux qu'elle fut obligée de taire, étaient d'autant

plus altérés, qu'elle glissa sur la passion romanesque que lui avait

inspirée Jules Lefort, cause principale de sa haine pour Hortense.

--En tout ceci, répliqua Édouard, je ne vois que des événements peu

graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, si vous n'aviez

pas le tort de vous les rappeler,--permettez-moi de vous le dire,--trop

souvent et hors de propos. Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre

cousine l'est dans le sien, à quoi bon se souvenir d'un passé qui ne

doit plus vous être contraire?

--Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, voyez si la

haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle est, de nous deux,

celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de son mari.

«Mon cher Maurice,

»Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours de Carnaval, un bal

masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable solennité pour toi

et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais volontiers ma place aussi

volontiers que tu me gratifierais de la tienne, si je n'étais convaincu

que le plus grand plaisir de l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce

bonheur-là ne nous est plus guère permis, Maurice, et pas plus au bal où

notre humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin, point

d'élégie à propos de bal.

»Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la mènerai à cette

fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le canton s'y réunit

chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est une véritable fête pour

Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, ainsi que moi, à acheter des

moutons et à en revendre la laine. Il dépend de toi, mon ami, que cette

satisfaction lui soit donnée: je te fais grâce de tout préambule pour

t'expliquer pourquoi cela dépend de toi. Il est pénible de nous répéter

que ta femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde sans

éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été que trop

souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement de l'an

passé au bal de Senlis; d'autres même s'en sont aperçus, et nos deux

ménages, dans la personne de nos femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne

sommes pas de ces fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir

contre l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en

compensation de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure: nous

n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme, pour revenir au pénible sujet de

cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. Penses-tu qu'il soit

convenable que Léonide et Hortense y aillent toutes deux? Que la sagesse

en décide. Avant tout, consulte le désir de Léonide. Si elle n'en montre

pas un bien vif d'aller à ce bal, Hortense profitera du refus de

Léonide. Si, au contraire, ton excellente femme est assez franche pour

ne pas consentir à un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse,

laisse-la aller à Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi

sans contrainte, sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme:

je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma volonté.

»Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous quatre,

heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les célibataires de

notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut pas. L'un de nous

s'amusera pour l'autre: c'est s'ennuiera que je veux dire. Cachetons

vite ma lettre: je ne suis pas jaloux qu'Hortense lise cette dernière

phrase: elle me ferait danser tout le bal. Adieu.

»Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide.

»Ton ami,

»JULES LEFORT.»

--Jugez maintenant, Édouard, si ce n'est pas le mari qui a écrit cette

lettre sous la dictée de la femme.

--Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous

faire?

--Je n'ai pas pour habitude, Édouard, d'initier à mes projets ceux qui

ne promettent pas de m'aider dans leur exécution.

--Vous ai-je refusé mon concours?

--Je ne dis pas encore cela. J'emploie toujours cet avertissement pour

qu'on ne prenne pas ensuite en mauvaise part les récompenses que

j'accorde en retour des services qu'on me rend.

--Vous avez, Léonide, des doutes trop ombrageux et une reconnaissance

trop timorée. Employez vos amis, soyez confiante avec eux. Ne suis-je

pas le vôtre?

--Ne me réduisez jamais à en douter, Édouard. Dans ce moment surtout,

j'ai besoin de votre appui, pour établir mon autorité auprès de Maurice.

Savez-vous ce qu'il répondra à Jules Lefort? «Va au bal; mènes-y ta

femme: la mienne n'en saura rien.» Il est homme à cela; il ne voit pas

la dignité du ménage dans la considération de sa femme. Peu lui importe

que mon absence soit remarquée, qu'on l'interprète de mille manières,

toutes à ma honte, toutes à la gloire d'Hortense Lefort. Qu'elle seule y

aille, en faut-il davantage pour qu'elle obtienne contre moi l'opinion

du monde que, l'an passé, elle sut disposer en sa faveur par son

évanouissement, vrai ou feint, en me voyant entrer dans ce bal de Senlis

où elle était si loin de m'attendre? Si je ne parais point cette année à

ce bal où elle ira, je suis vaincue, terrassée: on pensera, on dira

hautement que Jules Lefort a imposé à Maurice l'obligation de ne pas m'y

conduire; ou bien, et ce sera la version la plus honnête, que mon mari

m'a forcée lui-même à ne pas y paraître. Heureuse alternative!--celle de

passer pour la femme d'un homme sans dignité ou pour l'esclave de cet

homme.--Vous ne savez pas, mon ami, que cette Hortense s'est rendue

coupable, sous de faux semblants de naïveté et d'innocence, des

ingratitudes les plus noires; qu'elle a menti lâchement à l'amour

qu'elle prétendait avoir pour Maurice, en se mariant avec Jules

Lefort... oui...

--Permettez-moi, interrompit Édouard qui tenait la main de Léonide dans

la sienne;--ce dernier tort, vous ne devriez pas le ressentir aussi

vivement que Maurice qui paraît l'avoir oublié en vous épousant, et sans

lequel vous ne seriez pas aujourd'hui sa femme.

--Édouard, reprit Léonide vivement et après quelques minutes de

contrainte, je n'aime pas Maurice: je ne lui étais pas destinée. Témoin

de l'attachement que ma cousine disait lui porter, de celui que Maurice

éprouvait sincèrement pour elle, j'ai trop retenu leurs serments

réciproques. De confidente devenue épouse, ai-je pu oublier que mon mari

avait aimé une autre femme, que cette femme l'avait peut-être aimé?

Comment s'abuser, Édouard?

Ici Léonide s'arrêta. C'était une lacune à remplir pour la perspicacité

d'Édouard. Il en aurait coûté à Léonide d'avouer qu'elle avait aimé

Jules Lefort, et pourtant, sans cet aveu, comment lui était-il possible

de justifier sa haine pour sa cousine Hortense?

Édouard, eût donné tout au monde pour que, dans ce moment, Léonide

avouât cette faiblesse: aussi ne fit-il aucun effort pour lui en

épargner la confession entière.

Le notaire de Chantilly · 第 8 / 27 段