sur la poitrine, dans une attitude pensive, était tout entier au sujet
qui l'avait occupé durant le dîner.
Édouard n'est pas beau dans le sens classique du terme. Grand, il ne
l'est pas; coloré, non plus; il n'est pas une bourgeoise, même de
qualité, qui daignât le remarquer, fût-il seul dans un salon, en dehors
de tout parallèle. On est fâché de le dire, mais un genre de beauté
existe, que les personnes nées seules comprennent, qui coûte à connaître
autant qu'une science, et dont il faut mériter l'intelligence comme un
titre. La figure d'Édouard a plus d'expression que de chair: l'os y
domine. Cette maigreur n'est ni de l'épuisement, ni de la souffrance.
C'est du caractère. Si l'on dit avec certitude qu'un portrait est
ressemblant sans qu'on ait jamais vu le modèle, le même instinct ne ment
pas lorsqu'il aide à distinguer une figure de gentilhomme de celle d'un
autre homme. Édouard a un profil de race, comme les Guise, comme les
Condé. Nous avons dépouillé les nobles de leurs châteaux, de leurs
priviléges, de leurs rangs, mais nous n'avons pu effacer la perpétuité
de leur type, inaltérable comme leur nom.
--Je vous quitte, dit Maurice en se levant, Reynier m'attend à l'entrée
de Chantilly, à l'hôtel des postes. Tranquillise-toi, Édouard, à mon
retour, tu auras des nouvelles de ta mère...
Édouard lui serra la main et salua Léonide en se retirant vers les
marches souterraines par où il était monté. La coulisse de la trappe
tomba derrière lui.
IX
Rien n'est simple à comprendre comme la retraite souterraine d'Édouard.
La berge des jardins de Chantilly qui, la plupart, se prolongent jusqu'à
la rivière des _Truites_, aussi appelée le Grand-Canal, est très-élevée
au-dessus du niveau d'eau. Pour éviter l'incommodité de plusieurs
marches à descendre, toujours exposées à s'ébouler à la moindre
décomposition d'un terrain sablonneux, les habitants, à qui leurs
débarcadères sont de la première utilité, ont creusé des corps de logis
à la rivière, des voûtes sous leur jardin. De distance en distance ce
boyau est interrompu par des coudes qui communiquent, à la faveur d'un
escalier, à de petits bâtiments isolés qui sont des dépendances
domestiques: buanderie, bûcher, cellier, séchoir; ils conduisent même,
chez quelques luxueux propriétaires, à de jolis pavillons d'été, de
coupe chinoise, émaillés de verres de couleur, décorés du titre plus
vrai que poétique de _bouchon_.
C'est dans l'un de ces pavillons, meublé par les soins de Maurice et
disposé au goût de sa femme, qu'Édouard est caché depuis deux mois,
lisant ou dessinant le jour, ne sortant que la nuit, et à l'insu encore
de ses hôtes, pour aller se promener dans la forêt.
Une demi-journée de travail avait suffi à Maurice pour établir une
communication secrète de ses appartements au chemin couvert aboutissant
à la cachette d'Édouard.
Nous sommes en 1831, un Vendéen est poursuivi, il se réfugie chez un
notaire de ses amis qui lui prête un pavillon dans son jardin. Est-ce
naturel? Sans doute il s'agit d'un souterrain, mais par où ne passent
remarquez-le, ni gnomes sulfureux, ni nains difformes, mais des
buandières chargées de linge sec ou mouillé, et des jardiniers avec
leurs arrosoirs.
Édouard semblait attendre que la nuit fût plus avancée pour prendre une
résolution. Il consultait l'heure, apprêtait ses pistolets, regardait le
ciel, et retombait ensuite au fond de son fauteuil, la tête cachée dans
ses deux mains, il soupirait et pensait.
Il se leva, ouvrit son secrétaire; il plaça deux portraits de femme sous
ses yeux: celui d'une jeune fille blonde et celui de Léonide. Son
attention fut diversement partagée entre ces deux portraits, dont l'un,
très-ressemblant, encadré dans un cercle d'or, monté avec luxe, était, à
ne pas s'y méprendre, un gage de noces; tandis que l'autre, dessiné sur
une simple feuille de papier, au crayon noir, ne paraissait que
l'oeuvre rapide du souvenir. Était-ce orgueil d'auteur ou tout autre
sentiment? Mais Édouard attacha plus longtemps sa vue sur ce dernier; il
était plus tranquille et plus heureux qu'en examinant l'autre. Celui-ci
semblait l'obliger à demander pardon, celui-là le forcer de feindre.
L'heure venue, il ouvrit avec précaution la porte de la voûte donnant
sur la rivière, et se dirigea, en suivant le bord, vers la grille du
parc. Il pouvait être onze heures. Il y avait longtemps que les
habitants dormaient du sommeil du juste, lorsque Édouard arriva à la
grande entrée du château de Chantilly; il était attendu.
--Ce soir, lui dit-on d'abord à voix basse, il faut renoncer à la forêt;
nous n'aurons que quelques minutes à passer ensemble. M. Clavier
pourrait m'appeler, sa toux le fatigue et le tient éveillé. Si vous
aviez plus de prudence que moi, monsieur Édouard, vous me renverriez
bien vite.--Renvoyez-moi.
--Ayons plus de confiance, mademoiselle, en notre bonne étoile; jusqu'à
présent elle a été si bienveillante! Non, je ne vous renverrai pas,
quoique j'approuve,--voyez si je suis sage,--votre projet de ne pas
nous promener ce soir dans le bois où les heures sont pourtant si douces
avec vous; vous ne les avez pas oubliées?
Ces premiers mots étaient échangés entre Édouard et Caroline de Meilhan,
sous la gigantesque arcade du château dont la lune blanchissait en ce
moment les bas-reliefs, symboles de chasse où sont jetés en faisceaux
les fusils, les pieux, les couteaux, les cors, toutes sortes d'armes.
Jaillissaient encore, à cette clarté solennelle, les groupes hurlants de
marbre, placés au fronton, chiens héroïques pendus aux flancs d'un cerf
aux abois,--nobles animaux! les seuls qui soient restés de ces races
précieuses élevées à tant de frais, les seuls de ces meutes dont le
palais,--les chiens avaient un palais!--est aujourd'hui aussi désert que
celui de leurs maîtres. Ils sont monuments, ainsi que cette hure, autre
trophée de la cour d'honneur, ainsi que ces trois bustes de chevaux
échevelés qui hennissent de douleur au fronton des écuries;
pétrification comme ces écuries où trois cents chevaux avaient de l'air
autant que sous le ciel, mangeaient l'avoine dans des auges de marbre ou
dans la main délicate des princesses, s'éveillaient à la Diane sous des
selles de velours, battaient de leurs sabots d'argent la grande pelouse,
et buvaient de leur naseaux l'air rose du matin, fiers des dames de
cour, belles et dédaigneuses, qui les montaient. Les écuries sont mortes
comme les chevaux, comme les chiens qui aboyaient, comme les piqueurs
qui les lançaient au bruit du fouet à travers les ravins, comme les
princes de la monarchie qui les suivaient tous. Car la monarchie aussi
est morte et de marbre!--cette belle et triste Niobé!--On a établi une
école d'enseignement mutuel dans les chenils du château; et, dans les
écuries même,--profanation!--la garde nationale, célèbre ses dîners de
corps.
C'était un spectacle bien fait pour Édouard et Caroline de Meilhan,
celui du château de Chantilly, éclairé par la lune, l'astre des ruines.
Les châteaux sont l'histoire des nobles; ils leur racontent, à eux qui
entendent leur langage et leurs soupirs, et ce qu'ils ont été et ce
qu'ils ne seront plus. Ils ne sont pour nous que de belles pierres, de
magnifiques débris; ils sont pour eux des actions, des titres, des
priviléges conquis. Nos aïeux à nous n'étaient que des esclaves qui ne
nous ont légués que de mauvais noms, des vaincus de l'invasion; les
leurs étaient des hommes. Voyez ce qu'ils ont laissé.
Édouard avait enchaîné le bras de mademoiselle de Meilhan sous le sien,
et il descendait avec elle un des sentiers raboteux qui, à l'ombre de
murs chevelus de lierre, conduisent à la petite rivière des _Truites_,
ligne d'eau limpide et pure qui sert d'encadrement à la pelouse de
Chantilly, à l'opposite de la forêt; car Chantilly,--j'ai peur de ne
l'avoir pas assez dit,--repose entre des tilleuls et de l'eau, entre une
forêt et une rivière, aussi les oiseaux ne font que décrire d'éternelles
courbes aériennes sur ce bourg, véritable volière, allant chercher en
deçà la feuille jaune du tilleul et en delà la goutte d'eau pour se
désaltérer.
--Vous êtes pâle ce soir, Caroline, et, si je ne me trompe, vos traits
sont moins paisibles que de coutume. Vous m'avez si bien habitué à votre
calme inaltérable, que c'est une douleur pour moi de vous voir ainsi
changée; pourvu que ce n'en soit pas une pour vous de vous en parler!
--Je suis triste, oui, l'avenir m'effraye. Si une maladie me privait de
l'appui de M. Clavier, que deviendrais-je? Il peut mourir cette nuit, il
souffre beaucoup. Où aller demain? La servitude m'est douce près du
vieillard qui m'en a fait une facile habitude; elle me serait horrible
chez un autre. Et pourtant elle me menace, elle m'attend, elle est
inévitable. En qui dois-je espérer? Vous comprenez maintenant pourquoi
ma tristesse est visible...
Ces craintes de mademoiselle de Meilhan n'étaient pas un prétexte
romanesque pour pousser Édouard à des éclats de dévouement, à des
exagérations de sacrifices. Caroline ignorait que M. Clavier avait, la
veille, et d'une manière si avantageuse pour elle, mis ordre à sa
fortune, et elle savait qu'Édouard n'avait aucune protection à lui
offrir, exilé, poursuivi, dépossédé d'une partie de ses biens, par la
désorganisation de la Vendée, et très-douteux propriétaire de l'autre
partie. C'était donc la plus sincère des plaintes, la plus désintéressée
des douleurs que Caroline avait exprimée. Elle aspirait sans doute aux
consolations, mais non aux bienfaits d'Édouard: aucun calcul n'entrait
dans cette âme naïve.
Ils s'entendaient si bien sans efforts l'un et l'autre, qu'Édouard ne
trouva d'abord aucune réponse aux pressentiments de Caroline. Il aurait
eu pitié de ses propres mensonges s'il lui avait parlé de sa mère,
heureuse de l'accueillir en fille chérie, en épouse de son fils,
illuminant jusqu'au donjon ses châteaux, où elle, Caroline, aurait
commandé. Ses châteaux brûlaient et sa mère fuyait en exil. Édouard ne
put donc, comme tous ceux qui aiment, prodiguer des trésors de promesses
à Caroline, dettes faciles cependant, dont on ne rend pas compte plus
tard, car ce n'est jamais que le coeur qui contracte et qui paye en
amour.
Ils étaient descendus au bas de la côte; ils s'arrêtèrent au bord du
Grand-Canal, à la tête du pont rustique qui le traverse.
Caroline attendait toujours une réponse d'Édouard.
Tout à coup elle fut distraite par la singulière beauté nocturne du
paysage; la même surprise frappa Édouard. Ils s'avancèrent jusqu'au
milieu du pont, où leur coeur fut reposé comme dans le sommeil. Ils
n'osaient se parler, de peur de briser le charme.
Édouard désigna seulement à Caroline une statue grêle et blanche, à une
distance perdue dans le parc. Il sembla rattacher cette apparition à ce
qu'il avait à dire à Caroline, dont le regard était doux et préoccupé à
le suivre.
Le pont sur lequel ils étaient limite le parc et en laisse écouler les
eaux qui, avant de se mêler à celles du Grand-Canal, sont purgées des
feuilles d'arbre qu'elles entraînent à travers une grille. Par une
confusion très-naturelle de mouvement, on croirait que les eaux sont
immobiles et que la grille n'est qu'un grand peigne de fer qui les
démêle, les laissant ensuite tomber échevelées en rouleaux bleuâtres
dans le creux de l'écluse. Le gazon semble aussi s'épancher, tant l'eau
s'étale sur lui, le courbe, le noie, le voile et se verdit de ses
nuances.
--Cette statue est celle du grand Condé, dit enfin Édouard, un des
géants de la noblesse française.
--Oui, répéta Caroline, la statue du grand Condé. Ce fut le socle de
cette statue qui accrocha la longue robe blanche de mademoiselle de
Clermont, et fit tomber, la nuit mystérieuse de ses noces, la noble
amante de M. de Melun. Triste présage de l'événement dont elle fut
victime! pourquoi me montrez-vous cette statue, Édouard? Pourquoi ce
rapprochement? Pourquoi?... Devez-vous mourir aussi?--Caroline trembla,
ses lèvres pâlirent, elle serra plus fort le bras où elle s'appuyait.
--Enfant, ne soyez pas superstitieuse; n'aggravez pas de réelles
afflictions par des terreurs de roman. Quand je vous montre, à travers
ce brouillard laiteux, derrière ces dahlias qui éclatent comme en plein
midi et nous renvoient leur parfum amer jusqu'ici, la statue du grand
Condé, je n'ai point d'effroi à vous causer, Caroline, je veux
simplement vous citer en exemple les malheurs de cette famille. Elle
aussi fut exilée, chassée de ses palais; elle aussi mendia à l'étranger
pendant vingt ans; mais, au bout de vingt ans, elle revint frapper à la
porte du château. C'étaient deux vieillards bien souffrants, bien
mélancoliques. L'un se tenait en arrière, parce qu'il pleurait, l'autre
parla au concierge. «Le château, mon ami, où est-il?--Abattu,
monsieur.--L'orangerie?--Démolie, monsieur.--Le jeu de
paume?--Détruit.--Et les écuries?--Sauvées!...--Sauvées! s'écrièrent les
deux vieillards.--Mais vous êtes messieurs de Condé! car il n'y a que
vous...» Ils étaient reconnus.
Pourquoi n'aurions-nous pas aussi nos retours de l'exil, Caroline?
n'est-ce pas déjà une faveur du ciel, celle qui nous a rapprochés dans
ce désert? Vous souvenez-vous du jour où je vous vis là-bas aux étangs
de Commelle?
--Si je m'en souviens, Édouard!
--Vous disiez en entrant dans le petit château de la Reine-Blanche:
«Voilà bien l'appartement de la châtelaine enchantée, la croisée
gothique, la cascade écumeuse qui rafraîchit son front, les siéges de
chêne et de velours sur lesquels elle médite au milieu de sa cour, mais
où donc est le châtelain du lieu? serait-il en Palestine à la poursuite
des infidèles à côté du roi Philippe-Auguste ou de saint Louis?»
--Et je vous aperçus aussitôt, Édouard, n'est-ce pas? Vous nous écoutiez
de la pièce voisine.
--Je parus pour dissiper votre illusion, Caroline.
--Pour la continuer, mon ami.
--Je vous le répète donc avec confiance: une protection cachée,
Caroline, nous a conduits l'un vers l'autre. Comme les princes, dont je
vous parlais, nous nous rejoindrons toujours dans la vie. Ils se
retrouvèrent ici, à cette place, après vingt ans d'infortune.
--Vingt ans! Où seriez-vous? Où nous retrouver?
--Si nous ne nous quittions pas, Caroline, ainsi que ces deux frères,
nous n'aurions, quel que fût le lieu où nous allassions, rien à envier à
notre patrie. N'êtes-vous pas, comme moi, un enfant de ces races qui
s'en vont de la France chaque jour et qui ne doivent plus compter
qu'avec le passé? La noblesse française n'a plus de patrie que dans son
coeur et dans ses souvenirs. Dès qu'on n'inspire plus le respect
qu'on mérite, il n'y a que de la dérision à recueillir, si l'on résiste
dans sa dignité; il n'y a que des soufflets à recevoir, si l'on
s'abaisse au niveau de sa condition. Heureux ceux de nos pères qui
accompagnèrent la monarchie à l'échafaud! ils crurent du moins la sauver
en nous laissant derrière; nous qui périssons sans gloire, nous n'avons
pas même cet espoir. On nous tuera dans un coin: nos enfants seront
citoyens!
--Vos paroles sont bien dures, Édouard! je souffre à vous entendre...
--A qui d'eux ou de nous appartient la France? Nos pères ne l'ont-ils
pas conquise pouce à pouce sur l'étranger, chassant sous vingt règnes
l'Espagnol et le Maure jusqu'à ses montagnes, l'Allemand jusqu'au Rhin,
l'Anglais jusqu'à la mer? cela sans le concours de ce peuple qui vient
bien tard, ce me semble, redemander ses droits! Tigre qui mangea un roi
du premier bond, dès qu'il fut libre, et qui, au second, avait déjà un
empereur sur sa croupe.--Ici Édouard pressa ses lèvres, s'apercevant que
la colère lui inspirait des pensées peu faites pour la simplicité de
Caroline, et des expressions qu'il aurait été le premier à condamner
dans le sang-froid. Il était excusable: la circonstance seule le plaçait
si en dehors de lui-même! elle était entraînante. Édouard était exilé,
mis en accusation; sa mère subissait les mêmes conséquence de sa
fidélité politique; la femme qu'il aimait le plus après sa mère était
l'esclave d'un régicide, et ses récriminations bouillonnaient dans sa
tête devant un monument de la toute-puissance perdue de la noblesse;
c'était l'huile devant le feu, le Hindou fanatique en face de la pagode
de Jaggernaut.
La colère d'Édouard tomba tout à coup; de longues larmes ruisselèrent
sur ses joues. Le bruit mélancolique d'un cor venait de se faire
entendre et rendait, à l'âme enthousiaste des deux jeunes gens, plus
vivante et plus sensible l'illusion dont ils étaient enveloppés. Ce
bruit, triste comme le regret, doux comme le souvenir, venait du fond de
la forêt; il en était la respiration. Il y avait dans ce courant d'air
harmonieux toutes les pensées des temps héroïques de la noblesse,
fondues en notes attendrissantes pour le coeur: la joie des hauts
chasseurs, les aboiements des lévriers, les hennissements des chevaux,
les sanglots du cerf, la voix des nobles damoiselles intercédant pour
lui.
Au loin, par delà les parterres qui fumaient comme un lac au lever du
soleil, entre les échancrures des massifs à demi éclairés, l'imagination
eût facilement entrevu, en s'abandonnant à l'enchantement de cette
musique plaintive et d'un autre temps, le cortége vaporeux de ces
chasseurs d'autrefois, leurs piqueurs aériens fuyant entre la pointe des
herbes et la feuille des arbres, leurs chiens aboyant aux flancs de
leurs chevaux nuageux, montés par eux, les chasseurs pâles, aux dorures
fanées.
A ce bruit de cor, très-fréquent aux environs de Chantilly, Édouard
éprouvait du calme, de la sérénité, le bonheur. Son regard se baignait
dans le regard humide de Caroline, à qui sa parole exaltée avait en un
instant rendu cette fierté du sang, cette dignité de race que seize ans
de maximes républicaines enseignées par M. Clavier semblaient avoir
détruites pour jamais. Caroline retrouvait ses titres.
Le cor sonnait toujours. Le bruit partait maintenant de l'allée du
connétable: c'était peut-être quelque vieux garde-chasse du château qui
se ressouvenait aussi, à sa manière, de son office auprès des princes.
Il jouait dans la solitude, comme l'orgue dans les églises: le cor et
les orgues, héroïques et pieux instruments perdus comme les grandes
gloires, comme les fortes convictions.
Accoudés l'un et l'autre sur le parapet du pont, Édouard et Caroline
s'enivraient de souvenirs; ils épuisaient une émotion qui ne parlait
qu'à eux et qu'ils doublaient en la partageant. Ceux qui auraient
savouré comme nous, par une soirée d'automne, les douceurs de leur
solitude sur le pont du Grand-Canal, s'expliqueraient peut-être leur
indéfinissable rêverie.
Une longue allée de peupliers borde les deux rives du canal dans la
partie intérieure du château, et aboutit au pont, avec lequel elle forme
une croix: cette eau et ces arbres divisent le parc. A droite les
parterres, à gauche le canal. La ligne des peupliers, qui court d'orient
en occident, cachait en ce moment la lune, et si complétement, que les
parterres, la chapelle gothique, enfin la moitié du château était sombre
comme à minuit, tandis que l'autre moitié était claire comme à midi.
Point de nuance intermédiaire: on eût dit côte à côte une nuit de
Rembrandt, une matinée du Poussin; deux tableaux se touchant par la
bordure, et qui, au lieu de cadre, auraient pour baguettes des
peupliers. Seulement dans la partie éclairée descendait parfois en
tournoyant une feuille noire, et dans la partie obscure des gouttes
lumineuses de rosée. Dans cet endroit, le canal est si large, qu'on y a
bâti une île liée par un pont de voûte cintrée à la terre ferme. Cette
île, toute chargée de vases, de petites statues, de petits bancs, n'a
perdu que ses habitants: elle a gardé ses dieux, ses myrtes et son doux
nom d'Ile-d'Amour. Autrefois, quand il existait une cour délicate et
tendre, des pages de satin et des demoiselles y lisaient, à genoux, aux
nièces du grand Condé, les romans de mademoiselle de Lafayette, ou les
beaux vers de Racan.
--Qui dirait, Caroline, que ce point imperceptible a été le château des
plus grands princes de la plus grande monarchie du monde? Vous l'avez
sans doute visité quelquefois?
--Jamais; M. Clavier m'a toujours refusé ce plaisir.
--Il reste bien peu, Caroline, de ce palais; mais ce peu suffit pour
comprendre la magnificence des anciens maîtres. La peinture surtout a
éternisé, par des sujets allégoriques, l'histoire de leurs rivalités
avec la cour. Watteau a été l'historien mordant des princes de Condé.
Son pinceau a couvert de pamphlets les murs, les plafonds, les portes du
château. Partout le régent de France et Louis XV sont immolés au
vermillon et à l'azur dont Watteau raffolait. Mais, afin d'éloigner ces
allusions, le grand peintre a caché la royauté, accusée de trop de
faiblesses en amour, sous la peau ridicule d'un singe, qu'il montre à
chaque panneau dans un acte particulier de la vie de cour. Ici le singe
assiste à la toilette de son amante, ici il cueille des cerises avec
elle; là il fait sa partie d'écarté en face d'elle; plus loin il
l'emporte dans un char magnifique à travers la campagne. Autour de ces
tableaux, les arabesques de l'Inde s'entrelacent et se croisent, et
contribuent à présenter, comme un rêve d'artiste, une de ces satires
qu'un prince du sang seul avait le droit de se permettre sans aller à la
Bastille, et que Watteau seul, sous la protection d'un prince du sang,
avait le talent de tracer.
--Quelle est cette lumière, demanda Caroline, là-bas, sous le bois de
Sylvie, au-dessous du labyrinthe?
--C'est le hameau: comme il y eut un grand Condé bon, mais sévère dans
ses moeurs, il y eut d'autres Condé, bons aussi, mais plus frivoles,
exclusifs admirateurs de Watteau. C'est encore Watteau qui a donné
l'idée du hameau. Le hameau a été le théâtre des fêtes dont le caractère
d'originalité s'est perdu, et qui appartenait au temps, comme les excès
dont on accuse ses fêtes d'avoir été le prétexte. Fatiguée de
l'étiquette, du masque qu'elle impose, des habits massifs qu'elle
attache aux épaules, la jeunesse de la cour de Louis XV venait réaliser
au hameau, sous des costumes rustiques, les pastorales à la mode.
Devenus jardiniers, des marquis, colonels de dragons, puisaient de
l'eau, couronnés de roses, avec un oeil de poudre, et un petit chapeau
de paille sur l'oeil de poudre. Ils soupiraient en arrosant des
plates-bandes d'oeillets; s'arrêtaient pour en former un bouquet
qu'ils liaient avec des faveurs, et ils chantaient, appuyés sur leurs
bêches. Boucher leur avait donné des leçons de nature. Nécessairement
les bergères étaient cruelles. Les bergères, c'étaient des comtesses.
Vous distinguez d'ici la chaumière d'où elles sortaient en filant du lin
et en chassant devant elles leurs agneaux; de vrais moutons blancs et
peignés, ayant des sonnettes d'argent au cou. Ces moutons, nourris
d'amandes, étaient baignés dans des eaux parfumées.
Auprès de la chaumière s'élève le moulin. Costumés en meuniers, les
pages du roi y apportaient le froment et en rapportaient la farine. Le
roi aimait beaucoup à manger les gâteaux pétris avec la farine de ses
meuniers de Chantilly. D'autres allaient soupirer dans les bois de
Sylvie, et dire réellement leurs peines aux échos d'alentour. A midi, on
déjeûnait à la laiterie, dont on a aussi respecté la frêle construction.
Les siéges y sont en noyer, ainsi que le veut Fontenelle dans ses
pastorales, et les vitraux peints en campagne. On mangeait à la laiterie
des oeufs frais, en s'y disant des choses tendres entre bergers et
jardinières, meuniers et laitières. Ces travestissements d'existence
duraient jusqu'à la nuit, heure à laquelle la bergère redevenait une
haute dame de Montmorency, et le tendre bûcheron du bois de Sylvie,
Louis de France, roi très-chrétien.