ne resta plus que quatre-vingts habitants dans le bourg; nous prîmes les
biens des uns, nous emprisonnâmes les autres.
»L'expropriation est un droit sacré dans les heures de guerre civile.
Car qu'est-ce que la propriété sans l'occupation du sol? Qui fuit est
vaincu; qui a la victoire possède. Argumenter du juste et de l'injuste,
c'est discuter les droits du vainqueur; qui décidera? Je ne vois que
l'étranger.
»L'étranger se présenta.
»Toute question fut désormais tranchée pour elle, la république entra en
guerre avec le monde entier; les lois furent violées.
»Alors, au nom de qui parler à la nation, pour que pas une main ne se
cache; pour que pas un vide ne se fasse où passerait l'ennemi?
»A qui la souveraineté? aux lois? elles sont abolies; au roi? il est
tué.
»Une nouvelle cosmogonie se prépare: elle ne jaillira que d'un
bouleversement. Le monde moral attend son déluge.
»La Convention nationale décréta une seule loi: la Terreur. Article
unique, la _Terreur_.
»D'où naquit cette puissance? Qui l'avait enfantée? Dieu! comme elle
passa sur les fronts et les fit pâlir! L'air la répandit au sortir de la
bouche de la Convention, et tout homme qui la respira ne mourut pas,
mais il donna la mort. La terreur fut la sauvegarde des villes, le
général des armées, le juge du criminel, le dictateur du pays. La France
change de dynastie: elle obéit à la Terreur, première du nom!
»Notre bourg n'offrait plus qu'un repaire d'ennemis exaspérés.
»Ils jurèrent d'en finir avec nous. Ils s'emparèrent de ma femme et de
ma fille, et me menacèrent de les tuer, si je ne consentais pas à
laisser la localité à leur discrétion. Je me résignai à ce sacrifice.
Ils égorgèrent ma femme et ma fille.
»Mais quelques jours après, quand la Terreur fut proclamée, le château
me vit, écrasant ses propriétaires sous mes pieds. J'y mis le feu et j'y
entrai. Un prêtre, frère de l'ex-seigneur, me demande, au nom de Dieu,
car nous en avions fini depuis longtemps, eux et nous, avec l'humanité,
la grâce de sa famille. Point de grâce. Je tuai le prêtre, la famille
entière. C'était celle de mademoiselle Caroline de Meilhan; mais je
sauvai sa mère, inutile de dire pourquoi.
»Pourtant, on n'avait sauvé ni la mère de ma fille ni ma fille. Plus
tard je ne pus empêcher la confiscation des biens de la mère de Caroline
ni l'exil auquel elle fut condamnée. Elle portait un nom sans pardon
pour la Convention; mais j'adoucis sa misère. Je m'attachai à la mère de
Caroline avec l'opiniâtreté du remords, je l'aimai comme une leçon
vivante qu'en homme de parti je m'imposai. Elle fut la borne tachée de
sang que ma vengeance ne dépassa plus. De longs jours s'écoulèrent; elle
se maria à un homme de son rang, sur le sol de l'émigration où nous nous
rencontrâmes, car l'empire nous fit aussi expier le tort d'avoir été
républicains.
»Ainsi, je ne vous l'ai déjà que trop révélé, Caroline est l'enfant
d'une royaliste que j'ai sauvée, mais dont j'ai tué de ma main la
famille entière. La mère de Caroline fut ma fille adoptive, comme à son
tour Caroline l'est devenue. Voyez si je mérite quelque reconnaissance!
Les siens ne m'avaient rien laissé sur la terre; je leur ai gardé deux
enfants; ils m'avaient tué une fille, je leur en ai conservé deux; la
mère de Caroline était morte, je pleurai sur cette mère que j'avais
faite orpheline, mais qui avait dû à ma pitié d'être épouse et mère;
j'allais ensuite vers le berceau de sa fille pour la prendre, pour la
réchauffer près de moi, vieux soldat, vieux conventionnel, couvert de
blessures et de calomnies. Depuis dix-sept ans je lui sers de père, moi
qui ai tué celui de sa mère, et je l'ai nommée ma fille, elle dont les
siens m'ont privé de ma fille.
»Le château détruit, mon pouvoir n'avait plus d'obstacles. C'est au
moment des grandes crises que les questions se simplifient.
»L'instrument de mort fut élevé.
»Je me plaçai à sa droite, mon paysan, comme exécuteur, à sa gauche, ses
fils armés se rangèrent autour de l'échafaud, et, durant tout un jour,
nous ne nous reposâmes pas. La terreur était notre force, la terreur
arrachait les traîtres à leur asile; la terreur les courbait et les
poussait à nos pieds; la terreur en fit justice: la terreur sauva la
France!»
M. Clavier était pâle, ses deux mains tremblaient dans celles de
Maurice; il avait peine à achever.
»Quatre-vingts têtes restèrent sur le pavé. Nous incendiâmes le bourg.
»Je partis pour Paris. Arrivé, je me présente à la Convention, je monte
à la tribune, et je déroule aux yeux des membres de cette formidable
assemblée une carte de la France où cette localité était à jamais
effacée.
»Que ce bourg soit sans nom! fit Robespierre.
»J'avais bien mérité de la patrie!»
M. Clavier s'affaissa dans son fauteuil. S'il eût reçu un coup de lance
dans le foie, il n'eût pas été plus décoloré; ses bras pendaient, ses
lèvres étaient noires.
Derrière la porte du cabinet, Victor seul eut la force de rester. Au
fond de l'appartement, Léonide respirait des sels sans parvenir à se
ranimer.
D'une voix agonisante M. Clavier reprit:
«Et maintenant, mon ami, que j'ai fini mon temps d'homme de parti, ma
mission de colère et parfois de justice, je me retire à tâtons de la
vie. Ni moi ni mes pareils n'avons été jugés. Trop vieux pour attendre
la sentence que les générations prononceront sur nous, il faut que je me
contente de la voix isolée de ma conscience. Elle m'impose l'obligation
non de revenir sur mes principes, mais sur beaucoup de mes actes,
toutefois sans les condamner honteusement. L'homme politique n'a jamais
transigé en face de l'échafaud, le vieillard s'amende un pied dans la
tombe. Si je n'ai ni à me blâmer ni à me repentir d'avoir versé du sang
sur le champ de bataille des luttes civiles, je dois à ma propre estime
de restituer ce qui m'est resté de dépouilles comme vainqueur. La
révolution m'avait enrichi de toutes les confiscations exercées sur le
seigneur dont je vous ai raconté la déplorable fin, ainsi que celle de
sa famille; j'ai gardé les propriétés expropriées, je les ai fait
valoir, j'en ai triplé les revenus, enfin je les ai possédées avec
l'autorité d'un légitime maître. Ces propriétés étaient une arme; je
m'en suis emparé, quand l'ennemi, en se retournant, pouvait les
ramasser. Mais depuis qu'il a été exterminé jusque dans ses souvenirs,
ces propriétés me pèsent comme si je les avais sur la poitrine. La
vérité est que je n'en ai jamais joui. J'aurais peur de passer à l'ombre
de ces forêts dont je suis possesseur. Jamais je ne les ai visitées;
jamais aucun gibier de mes parcs, aucun fruit de mes jardins, aucun
poisson de mes étangs n'a été servi sur ma table. Ce qui est cueilli sur
l'arbre est vendu, converti en or; ce qui est cueilli dessous est
partagé entre les pauvres. L'or, le voici; il a été changé par moi en
nouveaux titres de propriétés. J'y ai joint mes comptes; tout y est
réglé, mis à jour, facile à vérifier. Vous restituerez donc à leur
légitime maîtresse, mademoiselle Caroline de Meilhan, le jour de ses
noces, que je sois vivant ou mort, ses domaines, parcs, bois, étangs,
forêts, enfin l'héritage de ses pères. Elle rentrera dans ses biens,
comme si elle n'en était jamais sortie. En voilà les titres.
--Monsieur! s'écria Maurice tout palpitant de terreur et de respect,
monsieur, voilà une action qui honorerait dix existences moins
tourmentées que la vôtre!
--Avez-vous entendu, ma soeur? dit tout bas Victor Reynier à Léonide,
et ne pensez-vous pas que celui qui épouserait mademoiselle de Meilhan
ferait un riche mariage?
--Qui le sait, mon frère? Avons-nous la moindre idée du contenu de ces
papiers? Le vieillard est un peu emphatique.
--Mais, ma soeur, vous l'avez bien entendu, ce sont des titres de
propriétés: il a parlé de domaines...
--Richesses vagues.
--De parcs...
--Sans arbres, peut-être.
--D'étangs.
--Sans eau, je gage.
--Pourquoi supposeriez-vous cela?
--Et vous le contraire?
--Maurice nous le dira, ma soeur.
--Maurice ne dit rien. Pourquoi sommes-nous ici?
--Cependant, en tout ceci, il serait important de connaître le vrai.
--Important pour qui donc, mon frère?
--Mais... pour tout le monde, particulièrement pour celui qui aurait des
vues de mariage sur mademoiselle de Meilhan. Les grandes fortunes sont
si rares...
--Que les riches héritières s'acceptent, n'est-ce pas, mon frère?
--Ne m'approuveriez-vous pas, ma soeur? Vous êtes d'une ironie...
--Et vous, d'une témérité, Victor!
--Ne seriez-vous pas fière de me savoir riche et d'avoir contribué à mon
bonheur?
--Sans doute; mais comment?
--N'entrez-vous pas tant qu'il vous plaît dans le cabinet de Maurice
lorsqu'il est absent? Un coup d'oeil est si vite jeté...
--Je l'accorde; mais me croyez-vous aussi habile, Victor, pour profiter
d'une telle hardiesse? J'ai si peu l'habitude des affaires, que je
craindrais de ne jamais me tirer avec honneur de la lecture de ces
pièces, et que la tentative ne vous fût complétement inutile.
--Et si l'on vous accompagnait, voyons! si je vous aidais, ma soeur?
--Plutôt cela, mon frère.
--Ce soir nous partons pour Paris, Maurice et moi.
--Vous serez de retour demain tous les deux.
--Moi seulement. Votre mari, sous un prétexte quelconque, sera retenu à
Paris, tandis que je retournerai à Chantilly. C'est dimanche: les clercs
seront absents.
--Mais si c'était mal, mon frère, ce que nous allons faire là...
N'avez-vous aucun scrupule, vous?
--Excellente Léonide!... Savez-vous qu'il y a mon bonheur peut-être dans
cette démarche.
--Et le mien aussi, pensa Léonide en voyant, avec une joie qui éclata
dans son coeur, son mari déposer sous la même poignée de bronze les
papiers de M. Clavier et le plan de campagne du colonel Debray.
Maurice reconduisit M. Clavier jusqu'au bas de l'escalier, et il ne
cessa de lui prodiguer, en lui prêtant son bras pour le soutenir, les
plus affectueuses marques d'amitié. Le vieillard et le jeune homme se
quittèrent parfaitement heureux: l'un, d'avoir déchargé son âme dans le
sein chaleureux et impénétrable d'un ami, l'autre, d'être devenu le
dépositaire de la plus vertueuse action dont il eût été témoin depuis
qu'il exerçait sa charge.
VIII
La journée avait été fatigante pour Maurice. Ce ne fut pas sans exhaler
un long soupir de délassement qu'il se mit à table, et qu'il vit servir
le dîner.
Selon un usage singulier, mais établi depuis longtemps dans la maison,
les domestiques déposèrent en un seul service tous les mets sur la table
et se retirèrent. Les portes furent ensuite fermées pour toute la durée
du repas.
Après avoir replié les persiennes, tiré les rideaux, adouci l'éclat des
lumières, Léonide ouvrit la porte qui communiquait avec la chambre à
coucher.
Cette porte était double.
Léonide souleva ensuite entre l'une et l'autre porte la planche de chêne
qui formait la cloison intermédiaire du tambour; elle la fit glisser de
bas en haut dans une rainure très-douce, et un passage oblong, de la
longueur de deux pieds, se fit et laissa voir un escalier de plusieurs
marches.
Un jeune homme sortit par cette ouverture.
Le panneau resta suspendu.
Ce jeune homme s'assit familièrement entre Léonide et Maurice. Sa
présence au milieu d'eux n'étant pas un événement, elle ne fut marquée
par aucune parole de surprise; le silence d'usage couvrit les premiers
instants du dîner.
--A-t-on des nouvelles de l'ouest? demanda-t-il ensuite avec beaucoup
d'indifférence, et en se versant à boire.
--De mauvaises, lui répondit Maurice.
--Ah!--Il vida son verre d'un trait.--Et que dit-on?
--Je t'apprendrai cela plus tard, Édouard.
--Dis toujours: je t'écouterai de sang-froid; maintenant j'ai l'estomac
apaisé. D'ailleurs les nouvelles mauvaises pour moi, n'en sont-elles pas
de bonnes pour toi? Nous sommes ennemis, n'est-il pas vrai?
--Fou, n'auras-tu jamais de générosité pour mes opinions que tu
réveilles toujours pour en médire, sans te pardonner tes médisances?
Sommes-nous assez forts, toi ou moi, pour qu'il dépende de nous de faire
triompher ou ta cause ou la mienne? Quand je me convertirais à tes
principes, ou toi aux miens, admettons, qu'y aurait-il de changé aux
événements? Je permets qu'on sacrifie à son parti le repos, la fortune,
le bonheur même, tout, excepté l'amitié, parce que les partis sont
impuissants à la rendre quand elle est perdue.
--Monsieur de Calvaincourt, ne le comprenez-vous pas, Maurice, aimerait
à vous faire dire ce qu'il pense, afin de se dispenser de parler à
table.
--Je vous remercie, madame, de la bonne opinion que vous avez de mon
silence. Poursuis! tu parles trop bien pour que je ne continue pas à
t'engager à me valoir de nouveaux éloges de madame. Ce pâté est
excellent: encore une tranche.
--Mon mari l'a rapporté hier de Paris.
--Où j'irai demain.
--Où tu n'iras pas demain.
--Pourquoi cela? J'ai à y voir plusieurs personnes que je n'ai pas
besoin de te nommer. Depuis ma retraite, c'est-à-dire depuis deux mois,
je n'ai pas de leur nouvelles; et pourtant il serait nécessaire que je
m'abouchasse avec elles, moins pour les rassurer sur mon sort que sur
celui d'une autre tête plus précieuse que la mienne.
Léonide fit le mouvement de se lever.
Édouard la pria de se rasseoir.
--Il serait imprudent, Maurice, de leur écrire d'ici, et je ne te
chargerai jamais de ma correspondance. Je partirai donc.
--Non, encore une fois; car tu n'as plus personne à voir à Paris. Tes
amis, ceux dont tu parles, sont en fuite ou arrêtés. En veux-tu la
preuve?
--Du courage, monsieur Édouard, dit Léonide en prenant la main du jeune
homme:--de la résignation surtout: vous avez fait à votre parti assez de
sacrifices pour n'avoir pas à vous reprocher l'inaction forcée à
laquelle les circonstances vous condamnent.
--Vous m'alarmez. Que se passe-t-il donc d'extraordinaire en Vendée?
Instruis-moi, Maurice.
--Mieux que personne, tu sais, Édouard, que la Vendée politique est à
Paris, et qu'on y attise la guerre avec autant d'ardeur que dans
l'ouest; seulement le noble faubourg, retranché derrière ses paravents
chinois, dresse les plans de campagne et ne reçoit pas les coups de
fusil. Tu prévois d'ici que ces rebelles de salons, qui protestent par
des cocardes vertes et des proclamations boueuses glissées sous les
portes cochères, ont compromis leur cause par des bravades intempestives
et des assurances de succès plus dangereuses qu'une trahison. Il paraît
que, ne sachant contenir leur joie à la nouvelle de quelques triomphes
dus au retour douteux d'un chef inespéré au milieu des populations
soulevées de la Vendée, ils ont illuminé leurs hôtels, et arrangé, sous
le feu des lampions, un plan de régence dont la police a fait son profit
avant la personne à qui il était destiné.
--Fatale imprudence! fit Édouard en serrant les poings; c'est la dixième
fois, oui! depuis l'insurrection, que la jactance de ces gens-là nous
perd. Le plus grand service qu'ils auraient pu nous rendre, c'eût été
d'émigrer comme en 93. Au moins leur expulsion ou leur fuite, en faisant
haïr le gouvernement, eût excité une irritation salutaire dont nous
eussions tiré quelque avantage: ils n'ont pas compris ce
désintéressement.
Je vous demande pardon, madame, si je mêle si souvent à nos repas des
propos politiques. Ce n'est pas le moindre inconvénient de loger des
proscrits.
--Achève, Maurice, de me reconter leur funeste bouffonnerie.
--Avertie, la police est descendue chez tous ceux que le plan de régence
désignait comme dignes de remplir dans le futur gouvernement les
principaux emplois, soit à la tête des armées, soit sur le siége des
tribunaux. On murmure les noms compromis d'un duc célèbre, et de deux
vicomtes arrêtés au moment où ils se disposaient à brûler une
correspondance que la police aurait précipitamment arrachée aux flammes.
--Sait-on le contenu de cette correspondance? s'informa Édouard avec
anxiété, consterné d'apprendre l'arrestation des chefs les plus dévoués
à sa cause.
--Tout le fait présumer; car de nombreux détachements ont subitement
reçu l'ordre de se diriger sur la Vendée pour la cerner, l'envahir,
l'occuper sur tous les points, avec latitude indéfinie de commandement
laissée au général qui les guide; et on lit dans les journaux
ministériels d'hier que voici, des détails arrangés sous forme de
nouvelles, provenant à coup sûr de la correspondance saisie.
Léonide, lisez-nous cet article: nous écouterons mieux.
«_Environs de Bressuire_.--Parmi les actes de folie, de cruauté,
d'exaspération, dont se souille chaque jour le parti légitimiste en
Vendée, on est surpris de rencontrer parfois sur cette terre de sang
quelques traits d'intelligence et de vrai dévouement. Deux cents soldats
fouillaient au milieu de la nuit un groupe de châteaux désignés comme
recélant un jeune homme courageux et téméraire qui est devenu l'âme de
la rébellion: les crosses de fusil ouvraient les portes qui résistaient
aux sommations, la flamme montait là où n'atteignaient point les
balles.»
Édouard redoubla d'attention.
«Ces soldats avaient déjà ravagé sans résultat deux châteaux, lorsque,
au pas de charge, de la boue jusqu'aux genoux, chantant _la
Marseillaise_, torches allumées en tête, ils longèrent un troisième
château que des camarades leur avaient enlevé la gloire d'assiéger.
Comme c'eût été leur faire affront que de se proposer pour leur prêter
main-forte contre une position qui ne tenait déjà plus, ces braves
passèrent outre et laissèrent la besogne et l'honneur de l'achever à
leurs frères d'armes. Ils se bornèrent à quelles saluts de
reconnaissance à travers les claires-voies des haies, et se renvoyèrent
des cris d'encouragement à distance. Ils n'avaient pas marché cent pas,
qu'ils aperçurent un long jet de flamme suivi d'un bruit sourd: le
château s'écroulait.»
Édouard sourit tristement.
«Au jour, et quand il ne restait plus de château à visiter, on s'avoua
qu'on avait brûlé bien des fascines, bien des cartouches et bien des
chaumières pour rien. L'ennemi, qu'on poursuivait avec tant
d'acharnement, au sein de tant de dégâts, s'était encore échappé. Le
miracle de son évasion n'a pu s'expliquer qu'aujourd'hui, où l'on vient
d'apprendre que ces soldats, d'un même uniforme, qui faisaient le siége
d'un château pendant la nuit, n'étaient pas moins que des rebelles
exactement costumés comme la ligne, masquant par une attaque et une
défense simulées la retraite de leur jeune chef, placé lui-même dans les
rangs, s'assiégeant de bon coeur, et brisant les carreaux avec la joie
d'un conscrit.»
--Quel roman! s'écria Léonide.
--C'est de l'histoire, reprit Édouard qui avait suivi tout haletant la
lecture du journal, dont l'ombre portée sur son visage en cachait
l'expression à l'éclat de la lumière.»
Maurice et sa femme s'aperçurent cependant de la tristesse que causaient
à Édouard ces événements. Léonide voulut en suspendre le récit; elle fut
priée de continuer.
Elle déplia de nouveau le journal et lut: «Bientôt nous communiquerons
le commencement du procès criminel intenté aux personnes accusées
d'avoir encouragé la rébellion dans l'affaire du château incendié de
Calvaincourt. On dit les propriétaires gravement compromis, notamment
madame de Calvaincourt et son fils, celui qui s'assiégeait dans son
propre château, déjà coupable et poursuivi comme réfractaire. Ils seront
jugés aux prochaines assises de Poitiers.»
Le journal tomba des mains de Léonide.
--C'était donc vous! votre position est affreuse, monsieur! Ne nous
quittez pas.
--N'est-il pas de la plus haute prudence, mon ami, que tu ne te hasardes
pas à aller à Paris, en ce moment où la découverte de cette
correspondance met en si grand péril ta mère et toi?
S'apercevant du trouble extraordinaire de Léonide dont il avait suivi
les mouvements trop marqués d'intérêt pendant la lecture du journal,
qu'elle achevait par une exclamation, par un cri de désespoir, Édouard
intervint brusquement et répondit à Maurice:
--Mais, au contraire, le devoir m'y appelle. Puis-je vivre et ignorer le
sort de ma mère qui erre peut-être de village en village, qui me cherche
dans chaque chaumière, et finira par tomber entre les mains des soldats?
On instruit notre procès: vous avez des craintes pour moi, mes amis,
n'en aurais-je pas pour ma mère? Pauvre mère qui rougirait de supposer
que son fils est vivant et n'est pas à côté d'elle quand il y a un
danger à courir! Quel autre que moi, Maurice, s'informera avec autant
d'intérêt des lieux où elle se cache et sur lesquels j'appelle la
protection du ciel, se dévouera aux souffrances qu'elle endure et
auxquelles elle est si peu habituée, et partagera les douleurs que je
lui cause et que j'apaiserai dès que son refuge me sera connu. Fallût-il
traverser la France hérissée de baïonnettes, nos bruyères en flamme, je
dois aller à elle et lui dire: On me poursuit; entendez-vous les balles?
Ils vont vous tuer, ma mère! Me voilà. Pardon de m'être fait si
longtemps attendre.
Édouard était trop agité pour ne pas montrer la trace de sa douleur; il
porta son verre à ses lèvres; il y tomba une larme.
Léonide s'était baissée pour ramasser le rouleau de sa serviette: elle
fut longtemps à le chercher.
Maurice ne porta pas ses yeux sur ceux de sa femme quand elle se releva.
L'affreuse position de son ami l'accablait.
--Édouard, le jour où, sous le déguisement d'un vigneron, tu te
présentas chez moi, me demandant asile contre tes ennemis politiques, je
te reçus sans m'enquérir de la cause qui te proscrivait. J'aurais
embarrassé mes opinions en interrogeant les tiennes; je ne voulus pas
enchaîner mes principes à la merci de ta reconnaissance, comme de ton
côté, tu aurais craint de gêner l'élan de l'hospitalité en me montrant
autre chose que ton bâton de voyageur et ta figure d'ami. Aujourd'hui,
les événements m'apprennent sur ton sort plus que je n'aurais désiré en
savoir, je te l'avoue. Je ne serai pas plus injuste que les événements;
d'ailleurs, les principes politiques ne sont jamais si clairs, qu'on
puisse leur sacrifier un devoir. Je ne fais pas allusion ici à celui de
te cacher tant qu'il y aura une tuile sur mon toit, mais je parle du
devoir d'aller m'informer moi-même, à Paris, auprès des chefs de ton
opinion, des lieux où est ta mère, afin de lui faire parvenir de tes
nouvelles et d'en recevoir des siennes; car, une dernière fois, tu ne
partiras pas pour Paris; ma conscience, s'il t'arrivait malheur, ne se
le pardonnerait pas.
Les deux amis s'étaient tendu la main. Léonide était attendrie comme une
soeur; jamais son mari ne lui avait paru si noble et si beau.
Son exaltation naturelle, jointe peut-être en ce moment à un sentiment
moins avouable devant un mari, l'entraînait si fort hors d'elle-même;
elle sentait si vivement battre son coeur dans sa poitrine, tant de
larmes rouler sous sa paupière, une si ardente rougeur monter à ses
joues, et sans pouvoir quitter sa place, qu'elle comprit la nécessité de
dépayser spontanément un thème de conversation si aventureux pour elle.
Après un recueillement général, elle rapprocha son siége de celui de son
mari, et lui prenant les deux mains comme pour forcer son attention,
elle lui dit:--Vous passerez aussi chez ma modiste et lui rappellerez
que je ne veux pas de fleurs à mon chapeau, mais un simple noeud sur
le côté, ici l'humidité du bois fane tout, et chez mon relieur,
Thouvenin, pour retirer mon album qui est prêt depuis trois semaines.
Écoutez-moi donc: si vous traversez le Palais-Royal, ayez-moi le dernier
roman qui a paru. Votre journal en dit du bien; on n'y trouve,
assure-t-il, ni adultère, ni inceste, ni assassinat, ni parricide, ni
moyen âge. Après tout, je suis lasse de ces horreurs, comme tout le
monde. Nous ne sommes pas bons, j'en conviens; mais, à coup sûr, nous
sommes moins mauvais que les livres qu'on écrit sur nous. C'est tout ce
que j'ai à vous recommander.
Voyant que rien ne rompait la consternation d'Édouard et de son mari,
Léonide recourut en une minute à tous les moyens imaginables pour
paraître naturelle, en prenant un ton de légèreté qui eût fait deviner
son embarras, si Maurice avait eu quelque raison pour le pénétrer. La
sensibilité des femmes les compromet souvent plus qu'une faute.