»Me voilà donc réduit à marcher seul avec mon opinion, rougissant

presque de l'avouer, tant le silence qui l'accueillait la colorait d'une

teinte paradoxale. On dira un jour l'histoire de la révolution française

en province: elle ne sera ni moins curieuse ni moins tragique, ni moins

morale surtout que la même histoire éternellement écrite à Paris et pour

Paris. Si la torche de la révolution française,--il est superflu de

l'avouer,--était Paris, chaque province était le miroir parabolique qui

renvoyait des rayons de feu après avoir reçu des rayons de lumière.

Revenons à moi. J'aurais mieux aimé combattre pour mon opinion à la

lueur des canons, que de la laisser rouiller dans le silence. L'opinion,

c'est la vérité; qui la possède doit la dire: c'est la foi: il faut la

proclamer; en faire une ceinture pour soi, un drapeau pour les autres.»

Comme Maurice pressentit que, dans ce récit qui l'attachait vivement,

sans doute à cause de ses convictions politiques, M. Clavier placerait

les événements principaux de sa vie, il se leva pour s'assurer que les

portes de communication étaient fermées. Dans cet examen, son visage

effleura le drap où s'appuyait la joue attentive de sa femme.

Il retourna à sa place.

«Que j'aurais désiré d'appartenir à ce peuple de Paris qui ne se

nourrissait plus que d'enthousiasme, attaché aux grosses lèvres de

Mirabeau, parlant tout un jour! A force d'exaltation, je me crus à

Paris. Je montais, au Palais-Royal, derrière la chaise de Camille

Desmoulins, le brave jeune homme; et, comme lui, applaudi par cent mille

mains, je piquais à mon chapeau la feuille d'un arbre, cocarde

improvisée, symbole innocent et pur qui, deux jours après, devait passer

par le sang et ne plus déteindre. Puis je sonnais le tocsin dans ma

tête, j'illuminais mes yeux de l'incendie de Paris, et j'allais, suivi

du bruit d'une ville, traînant avec moi des canons, fléchissant sous le

poids des piques, jusque sous les murs de la Bastille que j'assiégeais.

Couvert de la poussière de ses débris, je m'admirais, statuaire étrange,

artiste procédant au rebours: la chute de la Bastille était bien la

statue de la révolution, son premier chef-d'oeuvre de destruction.

Pour elle, détruire c'était faire; abattre c'était achever; anéantir

c'était perfectionner. La Bastille détruite était donc une statue

élevée. Dans les ères de révolution, l'oeuvre de destruction est aussi

une oeuvre impérissable qui a ses noms d'artistes signés au bas. Au

bas de notre statue nous écrivîmes: Peuple--Paris, 14 juillet.

»La pierre qui s'élève ou qui tombe, remarquez-le bien, c'est plus

qu'une vengeance, et qu'une simple fondation commémorative: une phase de

civilisation commence ou finit. C'est le bouleversement de la propriété;

de la propriété du pouvoir ou de la propriété du sol. Laissez entre

chaque borne des champs l'espace de cinq lieues, vous aurez tout de

suite la féodalité; ne mettez entre chacune de ces bornes que la

distance d'une lieue, apparaissent les majorats, la monarchie;

rapprochez les bornes, ne comptez entre elles que l'intervalle de vingt

pas, et vous avez l'industrie, la propriété divisée à l'infini, la

république. La Bastille était la plus haute borne féodale. Elle abattue,

les autres bornes furent poussées dans le fossé. L'arbre de la liberté

fut planté à la place: image juste: la propriété recommençait par son

attribut naturel: l'arbre!

»Quand les emblèmes tombent, les réalités qu'ils cachent ne restent

guère debout. La Bastille, cet emblème, croule; et, à dix-sept jours de

distance seulement et dans le court espace d'une nuit, on proclame sur

ses ruines la liberté du serf, l'abolition des juridictions

seigneuriales, la répartition égale des impôts, l'admission de tout le

monde à tous les emplois, la destruction de tous les priviléges. Chose

étrange! Tout le monde prêta ses deux mains à cette oeuvre d'une nuit.

On eût dit que ces hommes de la nation se hâtaient de peur que la lune

ne vînt à se coucher; on eût dit encore que la lueur des flambeaux avait

fasciné ceux qu'ils éclairaient. Pâles, fatigués, les bras nus, le front

en sueur, ils brisèrent la féodalité avec la monarchie; la hache passait

de main en main. Dieu employa sept jours à faire le monde: il suffit aux

États-Généraux d'une nuit à Versailles pour le rendre libre. Dans cette

mémorable nuit, chacun sacrifia aux yeux de tous, et jeta, au centre de

cette salle où bouillonnaient tant d'idées, ses titres, ses aïeux, ses

priviléges de dix siècles; on y précipita tout: le passé pour

l'anéantir, le présent pour qu'il renaquît. Nuit de Versailles! nuit

sublime! Le serf de dix-huit siècles tombant dans les bras, sur la

poitrine d'un comte de Lally-Tollendal, et l'appelant: «Mon frère!» nuit

qui enveloppa le chaos d'où un monde allait jaillir! On ne s'arrêta pas:

l'oeuvre marchait toujours pendant que le roi se livrait au sommeil

dans son palais, et on l'enfanta debout; ainsi les femmes fortes

accouchent. On manqua d'un tabouret pour faire asseoir le président.

Dans ce chaudron sombre au fond duquel disparurent les membres dépecés

de la vieille monarchie, personne n'hésita à remuer: prêtres avec la

mitre, nobles avec l'épée, peuple avec le bâton. Ils travaillèrent

ensemble et du même coeur, sans craindre de voir sortir de cette

fusion quelque monstre portant tête de peuple et griffe d'hyène. Ils

n'oublièrent qu'une seule chose: c'est qu'en abolissant la noblesse, ils

avaient de fait aboli le roi; qu'en supprimant le privilége, on

supprimait la royauté; et qu'en admettant tout le monde aux emplois, le

peuple était l'égal du souverain ou bien le roi était du peuple. La nuit

de Versailles fut la seconde oeuvre de la révolution, autre

chef-d'oeuvre de négation comme la prise de la Bastille. On avait

détruit d'abord la loi de pierre, on venait d'anéantir la loi écrite, il

ne restait plus que la loi de chair.

»L'exemple de Versailles ne fut pas perdu pour la province. Les châteaux

tombèrent, les titres furent brûlés; une poussière féodale s'éleva sur

toute la France.

»Le château de notre canton resta debout. Vingt hommes de coeur ne se

trouvèrent pas pour le renverser.

»Voulant enfin connaître au juste le nombre d'opinions que ralliait à

ses principes dans notre bourg l'Assemblée constituante, je battis la

caisse, et, au milieu du marché, je lus à haute voix la déclaration des

droits de l'homme. Un seul paysan et un jeune marquis s'avancèrent pour

m'écouter. Ensuite nous nous embrassâmes tous trois, comme Bailly,

Lafayette et Grégoire; nous nous déclarâmes libres, le paysan refusa

vingt sous de dîme au curé, deux heures de corvée au seigneur, et tua un

pigeon dans la forêt. La révolution était accomplie chez nous. Quand le

seigneur manda le paysan à son château, j'y parus moi-même et j'y lus la

sanction royale donnée à la constitution. Je demandai ensuite l'arbre

généalogique de la maison, et le jetai au feu.

»A quelques jours de là, j'instituai un club que je présidai: deux

auditeurs y parurent, le marquis et le paysan.

»Le paysan nourrissait dans son âme la colère d'un peuple entier. Il

avait six enfants nés de sa misère; géants de fer qui luttaient avec les

ours, et dont la tête avait appris à s'abaisser sous le regard d'un

enfant de leur maître. Quand je lui expliquai ses droits, il sembla les

recouvrer, tant son instinct courut au-devant de la solution qu'il avait

souvent pressentie sans la saisir. Dès cet instant, il comprit qu'il ne

devait mettre sa force qu'au service de son intelligence, sa volonté

qu'au pied de son libre arbitre, et que le droit naturel étant cela,

l'acte politique qui le voilait était une tyrannie. Il rompit avec le

passé dont il lava la souillure en se promettant plus d'une vengeance

expiatoire. Il me détailla ses récriminations; il me fit l'histoire de

sa famille: je crus encore entendre celle du peuple. Tout y était: la

perpétuité de l'esclavage, de la misère, du travail, de la faim et de la

honte: l'ignorance aggravait encore son abaissement. C'est une justice à

rendre à la Providence: elle ne souffre l'esclavage qu'après

l'abrutissement. Si elle consent à l'inégalité parmi les hommes, ce

n'est qu'au prix de leur stupidité. Là où éclate la pensée, il y a

vertu, courage, dignité. Dieu n'a toutes les libertés que parce qu'il a

toutes les pensées; il n'est souverainement bon que parce qu'il est

souverainement intelligent.

»J'avais rendu ce paysan mon égal et celui du jeune marquis; il comprit

que je méritais d'être le sien. Nous réglâmes un bien qui était à nous

trois. Ce jour fut notre fête de la fédération.

»Le marquis, que je désigne ici simplement par son titre, parce que sa

famille vit encore, et parce que les délations n'ont qu'un temps,

apportait avec nous, contre la monarchie, moins de raisons que de

principes. L'exemple des Condorcet et des Montmorency l'avait entraîné.

Il puisait ses griefs à une autre source que la nôtre. En apparence il

sacrifiait plus que nous, mais il exigeait moins. En se constituant en

révolte ouverte vis-à-vis de la royauté, il s'annulait: nous, au

contraire, nous acquérions. Il était naturel qu'il s'arrêtât, une fois

l'inégalité abolie, nous ne devions nous arrêter qu'après avoir

constitué l'égalité. Homme de théorie, il agissait en vertu du principe

généreux, mais vague, de la morale universelle, tandis que nous, nous

travaillions pour nous-mêmes. Il réformait, nous détruisions. C'était un

philosophe, nous des hommes. Il continuait Rousseau; nous, Rienzi.

»Les événements me confirmèrent bientôt que notre bourg était un nid de

partisans de l'ancien régime. A l'époque où l'on parlait déjà du départ

du roi pour Metz, quelques jours après la scandaleuse fête donnée à

Versailles aux gardes-du-corps, je vis arriver et passer aux frontières

des officiers de la maison du roi, mêlés à une foule d'hommes défiants

qui entraient et sortaient pendant la nuit. Je crois vous l'avoir dit:

par sa situation, notre bourg était admirablement placé pour favoriser

l'évasion de la cour sur le territoire ennemi. Je proposai d'organiser

la garde nationale. L'idée fut réalisée avec mépris, surtout par les

gens du château, qui, par moquerie, me nommèrent le chef de cette

milice. Si tous les habitants s'y enrôlèrent, il ne me fut pas difficile

néanmoins de voir que pas un n'apportait sous les armes des dispositions

patriotiques. J'avais armé des ennemis.

»J'acceptai le commandement qu'on m'avait donné par dérision, et je le

partageai avec le marquis, le paysan et ses six enfants. En réalité,

nous neuf seulement représentions l'effectif de cette singulière milice.

Je m'arrangeai de manière, dans ma répartition des postes commis à la

garde du bourg, que mon paysan et trois de ses fils feraient toujours

partie de celui de la ville, tandis que ses trois fils, moi et le

marquis veillerions à ceux des frontières, distantes d'une lieue, d'une

demi-heure de marche.

»Cette mesure contint l'explosion d'une défection ouverte; elle força la

trahison à s'observer. Neuf hommes déterminés en surveillaient deux

cents: mais qui a jamais calculé la puissance d'une autorité soutenue

par l'opinion; quelle est la ville qui n'est pas cent fois plus forte

que sa garnison; quelle est la nation qui ne vaincrait pas sa propre

armée? Appliquez un nom à cette force morale. Nous l'avions. J'eus

besoin de m'en servir à l'époque où la noblesse française émigra en

foule, nous menaçant de rentrer sous peu de jours à la suite de Condé.

Ce prince, assurait-elle avec confiance, n'attendait plus pour marcher

de Worms sur Paris que l'arrivée du roi dans une ville frontière; le

roi, dont le danger était devenu plus imminent depuis la mort du comte

de Mirabeau. Ces courtisans irrités ne semblaient déjà plus en France

une fois dans notre bourg. Ils déguisaient à peine leur dégoût pour nos

couleurs nationales qu'ils ne portaient pas, prompts à reprendre la

cocarde blanche de l'autre côté des frontières.

»Une grande erreur, à mon sens, Maurice, fausse le jugement qu'on porte

d'ordinaire sur la révolution française en ce qu'elle eut de puissance

négative pour fonder, et de puissance réelle pour détruire. On s'imagine

que, réglée au milieu des excès qui l'emportèrent, elle tint constamment

l'équilibre entre les nécessités d'abattre et celles de réédifier. On

indique un but à tous ses actes, en oubliant que ses actes se

détruisirent l'un par l'autre, et qu'il est au moins absurde de

considérer le 18 brumaire comme la conséquence naturelle du 10 août.

»La révolution française n'est que la négation d'un fait: de la

monarchie, sa mission était le néant: elle l'a remplie. Ses tentatives

de législation ne furent jamais que des prétentions d'hommes qui veulent

répondre au cri de la logique, infirmité qui tua la Gironde sur la

monarchie et la Montagne sur la Gironde. Ses mille constitutions

s'entredévorèrent comme ceux qui les avaient faites. Cela est si vrai,

que la Constituante,--pesez ici les mots,--renversa la monarchie, que

l'Assemblée législative renversa la loi, et que la Convention nationale

tua le chef de la nation, Louis XVI.

»La révolution ne fut qu'une armée marchant à la conquête, allant à la

découverte; une invasion. Ceux qui allèrent le plus loin la devinèrent

le mieux. Il y eut des erreurs; on a vu des crimes. Les hommes

politiques ne sont d'ailleurs justiciables que d'un tribunal: le succès.

De quel droit la morale interviendrait-elle dans ce qui n'est point de

son essence? Au surplus, si Robespierre ou son parti fut cruel parce

qu'il tua la Gironde, qu'étaient les Girondins qui tuèrent le roi? En

révolution, je croirai à la moralité des principes, lorsque les vaincus

en auront fait preuve dans leur ligne de conduite pendant qu'ils étaient

vainqueurs.

»En appelant du chef-lieu voisin quelques secours d'hommes, il nous eût

été facile de réduire à rien l'importance ridicule qu'affichaient dans

notre bourg les partisans de la monarchie. Mais il eût fallu, dans ce

cas, subir une soumission exigée par la reconnaissance; l'intérêt du

bourg en eût trop souffert. Depuis un temps immémorial, en rivalité avec

le chef-lieu pour la fabrication de la dentelle à point de Malines, nous

devions, sous peine d'anéantir notre supériorité dans cette industrie,

nous passer de sa protection. Pour rester indépendants, il y avait

mensonge obligé au contraire à nous citer à nos voisins comme la

population la plus dévouée à la révolution. Ce que nous fîmes. Nous

altérâmes nos rapports; sous notre plume, notre ancien seigneur eut

autant de patriotisme que Lally: les marquis, comtes et ducs des

environs avaient, à nous en croire, brûlé leurs titres et dévasté leurs

colombiers: les curés des communes environnantes avaient, les premiers,

prêté serment à la constitution et proclamé en chaire l'abolition de la

dîme sans rachat. Nous finissions toujours, dans notre procès-verbal

envoyé au district, par souhaiter à la France beaucoup de communes

comme la nôtre. Qui eût osé nous démentir? qui y avait intérêt? les

royalistes? mais alors ils auraient demandé leur mort.

»Nous vivions donc tous les neuf, moi, le marquis, le paysan et ses fils

sur le bénéfice de cette erreur; mais comme les royalistes connaissaient

notre intérêt à ne pas les dénoncer, ils abusaient de notre fausse

situation pour conspirer de plus en plus ouvertement avec l'étranger

dont nous voyions blanchir les tentes à l'horizon.

»Sentez-vous combien, à mesure que les événements se compliquaient, le

silence de notre dévouement pouvait nous être imputé à crime? Désormais

même, un avertissement de notre part n'eût servi qu'à faire qualifier

notre conduite de trahison, sans égard aux motifs qui l'auraient dictée.

Les royalistes ne couraient pas de plus grands dangers. Nous méritions

la mort si nous étions découverts.

»A la déchéance du roi, au 10 août, nos craintes augmentèrent. Entre le

château et les frontières, les signaux étaient devenus plus fréquents;

des munitions, malgré notre surveillance, furent nuitamment descendues

dans les souterrains du château. Chaque habitant fut prêt à l'attaque.

Notre perte était jurée; on ne suspendait l'heure de notre mort que par

la crainte du district qu'on n'aurait pu longtemps tromper après nous.

Nous ne nous effrayâmes pas.

»Nous nous constituâmes en tribunal pour juger l'ex-seigneur du canton:

il fut mandé à notre barre. Louis XVI venait d'être appelé à celle de la

Convention.

»Où était le droit? où il est toujours: entre la force et la justice. La

force, nous la tenions; la justice, la voici.

»Le sol, c'est la vie, parce qu'on l'y puise, et parce qu'on la lui

rend. Dieu et la terre, voilà les deux aboutissants de l'homme. Dieu

qu'on adore comme on le sent; la terre, qu'on ne possède que d'une

manière: en l'occupant. Cela est si exact, que les institutions

auxquelles l'homme obéit, celles qu'il se crée, et celles qu'on lui

impose, ont, ou Dieu pour auteur révélé, ou la force pour maintien.

Libre à tous de croire que les lois bonnes descendent du ciel; mais

libre à tous d'écraser les tables législatives que Numa n'a pas

rapportées du bosquet d'Égérie. Les lois françaises étaient mauvaises,

multiples, obscures, traditionnelles comme une légende, formulées en

proverbe, tantôt niaises comme un jeu de mots, tantôt cruelles comme un

assassinat; elles étaient de tous les âges, et, qui pis est, druidiques

sans druides, romaines sans sénat, gauloises après l'invasion, féodales

après Richelieu. Parmi ces lois, il y avait des luttes perpétuelles

comme d'homme à homme. La même loi qui vous accordait droit d'asile vous

assimilait, cent perches plus loin, au vaincu et à l'étranger. Dans

telle province, la loi c'était le prêtre; dans telle autre, la loi

c'était le seigneur. A l'entrée du moindre village, il fallait

soigneusement s'informer de la loi ou de la coutume locale, sous peine

de la violer et de mériter la mort en buvant un verre d'eau.

»Ces lois étaient donc mauvaises; elles ne venaient pas de Dieu?

»Qui les avait faites?

»Eh! qu'importe, qui a fait le trouble, l'erreur, la contradiction?

demande-t-on cela?

»Un jour ces lois se trouvèrent en présence dans le palais de Versailles

où elles s'étaient rendues pour s'accorder: dans leur rencontre elles

eurent peur de leur difformité. Elles s'abdiquèrent dans l'unité, cette

beauté de toute création. L'homme suivit l'exemple des lois: les lois

furent soeurs, les hommes frères, le pays fut le père, la patrie.

»Il ne resta qu'un obstacle à la fondation du bonheur public.

»Cet obstacle n'était ni un homme, ni le pays, ni une loi: c'était ce

qui participait de cette trinité sans en être absolument l'unité ni

l'ensemble; c'était le roi; le roi plus qu'un homme, puisqu'il possédait

le pays; moins que le pays, puisqu'il n'était pas tous les hommes; plus

que la loi, puisqu'il la faisait. Le roi était la statue composée de

trois métaux: en séparant les métaux, ce qui fut possible, que devenait

la statue? elle disparaissait. Le roi allait donc s'évanouir comme la

statue, comme la forme sans l'objet. Le roi, c'était une forme.

»Quand on trancha la tête de Louis XVI, on ne fit ni bien ni mal: on

conclut.

»La conclusion, telle est l'éternelle pente de l'humanité. Arrêtez-la,

l'humanité; tenez-la sous le pied, nivelez-la, appelez-la esclave ou

républicaine: elle ne pleure ni ne se réjouit, mais elle arrive: où

va-t-elle? où va l'espace, où va le temps? mais gardez-vous de nier sa

marche: c'est le Rhin. Petit ruisseau, roulant sur des cailloux, les

enfants le traversent; si un précipice l'arrête, il le remplit,

s'arrondit un pont de sa nappe et court plus loin; le voilà torrent. On

l'emprisonne, il se tait; on le resserre entre deux canaux, il coule au

milieu des villes, il obéit. Ici on l'appelle fleuve royal, ici fleuve

libre, ici fleuve esclave; c'est toujours le Rhin; soit qu'il

réfléchisse le carrosse de l'empereur passant sur un pont, soit qu'il ne

réfléchisse que les joncs du rivage. Enfin sa gerbe importune, sa grosse

voix fatigue; on n'en veut plus, on l'étouffe sous des pierres, dans du

plomb, on appuie sur lui des aqueducs, des montagnes, on ne le voit

plus, on ne l'entend plus: où est donc le Rhin? Il est dans l'Océan: il

s'appelle mer du Nord.

»L'humanité conclut que le roi était un obstacle; et elle le renversa,

non pas comme un homme: elle ne le vit peut-être pas; mais comme un

principe. On guillotina la monarchie.

»De ces nécessités qui commandent aux événements, si nous descendons à

ces puériles justifications que, dans l'étonnement de sa victoire, le

parti vainqueur réclame du parti à terre, on répond que, si la

Convention n'avait pas le droit de faire mourir le roi, elle n'avait

probablement pas celui de le juger; que ce droit lui étant ôté, celui de

détrôner Louis XVI ne lui appartenait pas davantage; et que, le roi

régnant, la Convention, qui se perpétuait après s'être constituée de sa

propre autorité, était illégale. Dès lors le roi était libre de la

casser, et de s'en tenir à la Constituante. Mais autre illégalité. La

Constituante n'était que la prolongation des États-Généraux sans

l'agrément royal; nouvelle rébellion. Les parlements seuls restaient

avec la faculté illusoire d'adresser des remontrances à Louis XVI.

»Ainsi vous ne condamnerez pas une conséquence de la révolution, ou vous

les condamnerez toutes. Vous n'arrachez Louis XVI à l'échafaud que pour

y traîner tous les représentants de la nation. Comme ces représentants

étaient la France entière, à l'heure du jugement de Louis XVI, il n'y

avait plus qu'un choix à faire entre le pays et le roi.

»Notre marquis nous abandonna dès que l'ex-seigneur eut subi sa

condamnation capitale. Il se repentit d'être allé si loin; il tenta de

nous arrêter au milieu de la course. La Gironde lui servait d'exemple:

nous suivîmes celui de la Montagne.

»Une grande pitié historique, et je ne la calomnie pas, s'est attachée à

la vie et à la mort des Girondins: les vertus privées, le génie,

l'éloquence, le courage même de ces citoyens, sont à jamais

regrettables; mais, dans les temps où elles furent sacrifiées, ces

qualités étaient funestes au bien public. La Gironde s'endormit dans un

magnifique repos: elle prit sa lassitude pour le but, son désir

d'inaction pour la fin de toutes choses; elle n'admit pas que les

révolutions comme la vie n'existent que par le phénomène incessamment

ramené de la reproduction d'elles-mêmes, et que de tous les despotismes,

celui de la faiblesse est le plus odieux à imposer à des hommes qui

n'ont vaincu, qui ne règnent que par la violence. De quel droit les

Girondins osaient-ils dire à la Convention de rétrograder, eux qui

avaient demandé avec la Convention la déchéance du roi, et voté la mort

de Louis XVI? Couverts d'illégalités et de sang, ils accusèrent la

Montagne d'être illégale et sanguinaire. Où en était d'ailleurs la

France lorsque les Girondins voulurent faire halte? Était-elle riche,

victorieuse, calme? non. Le peuple n'avait pas de pain, le pays était un

polygone d'où partaient des boulets; l'intérieur était rongé par le

fédéralisme; la trahison se glissait dans les armées, sous les uniformes

de Wimpfen et de Custines. Au sein de cette misère, de cet effroi,

Vergniaux, ce Grec, ce Platon des salons de madame Roland; Louvet, ce

Properce de la tribune, se couronnèrent de roses et chantèrent: il nous

fallait quatorze armées.

»Il nous fallait dire, crier au peuple, qu'il était perdu, ne le fût-il

pas; trahi, ne le fût-il pas; vaincu, ne le fût-il pas; il fallait, oui,

tuer Custines, fût-il peut-être innocent; tuer la Gironde, parce que

l'effroi appelle aux armes, parce que la trahison fait veiller aux

portes, parce que la menace de la défaite est souvent la prophétie de la

victoire, parce qu'un général qu'on tue garantit la fidélité de tous les

capitaines, parce que les têtes de vingt-deux orateurs qui tombent

réduisent la parole aux faits, cette éloquence des révolutions. La

cloche est fondue en canons. Elle sonnait, elle tonne. Vergniaux détruit

fut coulé en Robespierre, Gensonné en Danton; la tribune s'allongea en

affût; la Convention mitrailla la coalition.

»La mort des Girondins fut juste.

»Celle de notre marquis ne le fut pas moins.»

Léonide se leva avec effroi.--Victor, j'ai peur,--je suis glacée; je

m'en vais. Quel est donc cet homme?

--Demeurez, Léonide; il est essentiel que vous restiez. Je prévois le

dernier mot de tout ceci.

--Puisque vous le désirez, je reste; mais examinez le visage de Maurice.

--Il est superbe, ma soeur: s'il apportait cette illumination dans les

affaires, quels succès n'aurions-nous pas?

M. Clavier continua:

Le notaire de Chantilly · 第 5 / 27 段