--A la place de Maurice, je vous aurais bientôt satisfaite, Léonide! je

vous prendrais par la main, et, après vous avoir priée de vous asseoir

dans le fauteuil de consultation, je ne vous ferais grâce, durant un

jour entier, durant un mois, s'il le fallait, d'aucune des affaires,

grandes ou petites, dont il est l'arbitre. Oh! que vous seriez bientôt

lasse et dégoûtée de ce rôle, ma soeur! Vous vous imaginez donc,

enfant, que le cabinet d'un notaire est la scène d'un perpétuel proverbe

dramatique, un théâtre où Maurice occupe la première loge, et dont il

vous interdit l'entrée, pour s'amuser en toute liberté, comme un mari en

bonnes fortunes? Désillusionnez-vous: moins de poésie. Tout se passe à

ras de terre, à demi-mots, à voix basse dans l'antre du notariat. Il y

fait noir comme dans le coeur humain. Qu'y voit-on? Tantôt la

stupidité inintelligible d'un paysan qui dévore trois heures de

consultation pour savoir s'il achètera ou non une propriété large comme

un mouchoir; tantôt un vieillard goutteux qui, frustrant la famille dont

il a fatigué l'hospitalité, demande un avis ou plutôt une complicité

pour gratifier quelque affection de halle du vieux sac d'argent qu'il

doit à la reconnaissance. Il vient s'enquérir, le bon vieillard, de

l'article du Code qui n'a pas prévu son ingratitude.

Victor absorbait l'attention de Léonide, sur l'esprit de laquelle cette

peinture ne produisait pas l'effet qu'il avait feint d'en attendre.

Il continua:

--Qu'y voit-on encore? La fourberie la plus éhontée mise en pratique par

les hommes: celui-ci cherche à passer pour mourant aux yeux de celui-là,

afin d'en obtenir une plus grosse rente viagère; et il ne tient pas

compte de la jeune femme qu'on lui fait épouser pour hâter le terme de

la pension. Voudriez-vous être présente à la comparution de deux époux

qui, pour tromper l'avidité de créanciers et la banqueroute, vont se

séparer de corps et de biens, et donner à cet acte de désunion la

publicité de l'enregistrement et de trois journaux? Afin de conserver

une commode en sapin et six chaises en merisier, ils renieront vingt ans

de mariage. Sont-ce là les mystères domestiques que vous brûlez tant de

pénétrer, ou bien êtes-vous jalouse d'éclaircir l'intrigue de cette

jeune femme qui, conciliant ses devoirs de maternité anticipée avec le

décorum de chaste fille présumée avant le mariage, vole pièce à pièce

son mari pour constituer un sort à un fils exclu de l'héritage? Vous

importe-t-il encore de savoir que tel négociant, qui a déposé cent mille

francs d'épargne chez Maurice, et qui accourt les retirer brusquement au

milieu de la nuit, a été ruiné la veille? Est-ce à remuer ce linge sale

de famille, ces choses souterraines et toutes humides des misères de la

société, que vous sacrifieriez vos heures de toilette, vos promenades

dans le bois, votre existence si douce et si mobile? Je crois vous avoir

guérie pour toujours du désir de vous immiscer dans les affaires de

votre mari, n'est-ce pas?

--Savez-vous, Victor, que vous méprisez d'un ton à inspirer le plus

violent désir de connaître, reprit Léonide en lançant à son frère un

regard que celui-ci ne fit aucun effort pour détourner. Vous n'avez pas

été heureux dans vos exemples de découragement, mon frère, et ce

sourire, qu'en ma qualité de soeur j'interprète dans le sens que vous

n'êtes pas fâché que je lui donne, laisse percer en tout ceci un fond de

comédie dont le spectateur n'est pas plus dupe que l'auteur. Est-ce

vrai, mon frère?

--Quoi, vrai?

--Soyons francs, Victor.

--Parlez, Léonide.

--Eh bien, vous n'avez joué la contradiction qu'afin de ne pas vous

ranger tout de suite à mon avis avec la partialité d'un frère; mais

cette honorable résistance accomplie, avouons que nous nous comprenons à

merveille.

--Il est si bon de s'entendre, ma soeur!

--Où est d'ailleurs le mal pour les autres?

--Le mal! mais, n'est-ce pas un grand bien, ma soeur, de guider ceux

qu'on aime dans la voie de leurs intérêts?

--Sans doute, mon frère, et Maurice n'aurait qu'à gagner à ce qu'on tînt

le fil de ses affaires.

--Puisqu'il n'en saurait rien, ma soeur, son amour-propre serait

sauvé.

--Oh! oui, mon frère, il est essentiel qu'il n'en sache rien.

--Comment devinerait-il quelque chose, Léonide, si nous étions derrière

une porte, à travers laquelle on entendît parler, par exemple, et qui

fût dans son cabinet? Ceci n'est qu'un exemple, qu'une innocente

supposition...

L'innocente supposition de Victor nous rappelle que nous avons omis de

dire que trois portes drapées s'ouvrent dans le cabinet de Maurice:

l'une a issue sur l'escalier extérieur, pour les clients; l'autre dans

la salle à manger où se trouvent Léonide et Reynier; et la troisième

communique avec la chambre à coucher de Léonide: c'est la plus secrète,

celle par laquelle passe Maurice quand il se lève la nuit pour

travailler.

Un bruit nouveau s'étant fait entendre à côté, le frère et la soeur

suspendirent leur pacte et leur conversation. C'était M. Clavier qui

entrait dans le cabinet de Maurice, au moment où le colonel Debray en

sortait.

--Ma soeur, dit Victor en offrant la main à Léonide, nous nous

rendrons dans votre chambre à coucher.

VI

Qu'est-ce que Victor Reynier?

Un homme d'affaires.

Qu'est-ce qu'un homme d'affaires?

L'école d'Athènes n'eût pas trouvé de réponse à cette question; ou bien

elle eût répondu par cette autre demande: Qu'est-ce que Dieu?

Car tout est du ressort de l'homme d'affaires--les lois, les lettres, le

commerce, les moeurs, les arts; à ces conditions pourtant qu'il est

avocat sans diplôme, littérateur sans avoir jamais rien écrit, négociant

sans maison de commerce, moraliste pour avoir concouru aux prix

Monthyon, artiste, quoiqu'il n'ait fait ses études de peintre qu'à

l'hôtel Bullion, les jours de vente. Si la société était un rocher,

l'homme d'affaires en serait l'huître; le champignon, si elle était un

arbre; le ver, si elle était un fruit. Comme elle se compose d'êtres

honnêtes et bons, il est homme d'affaires. Que fait-il? rien: on fait

pour lui. Vous avez une idée: en remontant de cause en cause

génératrice, vous vous élèverez jusqu'à Dieu; son saint nom soit

loué!--En descendant de résultat en résultat produit par cette idée,

vous arriverez jusqu'à l'homme d'affaires. Aussi Dieu et l'homme

d'affaires sont placés aux deux limites de la création intellectuelle,

et vous avez parcouru, pour avoir une définition, un cercle de

raisonnement qui vous ramène à la première question et à la première

réponse: Qu'est-ce que l'homme d'affaires? Réponse: Qu'est-ce que Dieu?

Soyez peintre, et que la muse vous inspire un tableau;

Soyez poëte, et que la faim vous dicte un poème;

Soyez riche, et éprouvez le besoin de vous ruiner;

Soyez pauvre, et veuillez devenir voleur;

Croyez-vous que votre tableau, vous, peintre, vous appartiendra?

Que votre prose ou vos vers, vous, poëte, vous appartiendront? Que votre

fortune, vous, riche, ira où il vous plaira?

Et vous, pauvre, que vous parviendrez à être voleur?

Un tableau peint, achevé, verni, encadré, est là: c'est un Roqueplan.

L'homme d'affaires entre et dit au peintre orgueilleux de son

oeuvre:--Vends-moi ton tableau?--Combien Zeuxis?

--Six mille francs.

--Prenez. L'homme d'affaires emporte le tableau et le remet à M. le

comte, qui le lui paye dix mille francs. Au bout de trois ans, le comte

meurt; les héritiers vendent sa galerie de peinture. Qui se présente

pour l'acheter? Un homme d'affaires, qui cède à un banquier pour cinq

mille francs le tableau de Roqueplan après l'avoir eu pour trois mille à

la vente par suite de décès.

Le banquier fait banqueroute; c'est convenu. Sur tous les murs de Paris,

des affiches jaunes annoncent que, parmi les meubles saisis, il y a des

candélabres, des chenets de bronze et un Roqueplan. Pour le compte d'un

épicier qui se marie, l'homme d'affaires achète le Roqueplan, et

bénéficie dessus de quinze cents francs.

Additionnons. Le premier homme d'affaires a gagné quatre mille francs

sur le tableau, le second deux mille, le troisième quinze cents francs:

total du bénéfice du brocantage, sept mille cinq cents francs.

Ceci en moins de dix ans. Dans vingt ans, le tableau du peintre aura

contribué à faire bien vivre huit hommes d'affaires, à doter leurs

filles, à éduquer leurs fils. Les enfants de Roqueplan mendieront

peut-être sous le guichet du Louvre.

L'écrivain est plus immédiatement placé encore sous la griffe de l'homme

d'affaires. Par son nom qu'il signe au bas de son oeuvre, le peintre

échappe du moins en partie à l'engloutissement. L'écrivain n'a pas même

ce privilége. Il ne signe que les _bons à tirer_; sa publicité nominale

s'arrête au prote d'imprimerie. L'homme d'affaires peut être libraire

sans brevet; alors il vous dépouille par volume; il vous dessèche par

traductions, imitations, contrefaçons, faux mémoires; il vous enlève

même votre nom légitime, consacré par l'Église, pour vous abâtardir du

pseudonyme en vogue. Si l'homme d'affaires travaille sur le litigieux,

il vous pompe la vie et l'esprit par consultations, mémoires à consulter

pour ou contre, adresses aux tribunaux. Il est quelquefois directeur de

journaux. A ce titre, il vous gruge l'imagination jusqu'à l'amer;

aujourd'hui c'est un conte pour les enfants, une fable qu'il mendie;

demain il sollicitera à votre porte un article de haute critique ou une

brochure contre le ministère, si ce n'est la description d'un moulin à

charbon ou d'une scie de forme nouvelle. L'homme d'affaires journaliste

s'habille de vos plumes, comme le geai; il passe pour un homme d'esprit

avec le vôtre, devient receveur-général à cause de vous, qui vous êtes

laissé violer dans votre opinion pour quelques cents francs. Il a même

la croix d'honneur; mais la croix est pour lui seul, l'infamie à vous

deux. Il roule dans un landau dont les roues sont graissées avec votre

moelle; et, au bout de cinq ans, lorsque ses chevaux et vous êtes

crevés, il fait une pension à la veuve de son cocher, parce que son

cocher a placé des fonds chez lui, sans doute.

Si vous n'appartenez pas à la catégorie de ceux qui produisent, mais, au

contraire, à la classe de ceux qui consomment, si vous êtes riche, il

n'est guère plus probable que vous échappiez à l'homme d'affaires.

Personne n'est riche dans le sens absolu du mot. Quel est celui qui

possède vingt mille francs en or à toute heure?

Ensuite, que de gens qui ne seront riches que dans un mois, que demain,

et qui veulent l'être avant l'accouchement de la fortune, si lente à

porter! A toute heure, l'homme d'affaires a vingt mille francs en or

dans sa poche; il ressemble aux paysans: il a en possession les plus

beaux fruits, parce qu'il n'y touche jamais. L'homme d'affaires vend de

l'or au lieu de fruits, mais le prix varie; il va de quinze pour cent

jusqu'à vingt ans de galères.

Beaucoup de fils de famille ne peuvent décemment tuer leur père pour en

hériter; le poison n'étant plus dans nos moeurs, l'homme d'affaires

escompte le testament. Vous jouirez de trente mille francs de rente un

jour; il vous compte tout de suite cent mille francs: cinquante mille en

or, cinquante mille en marchandises. Les marchandises, ce sont

quelquefois des cercueils, quelquefois des momies. Votre héritage

désormais lui appartient. Appelez-le donc votre frère, puisque le voilà

devenu le fils de votre père; il l'aime presque autant que vous,

seulement, il le respecte davantage: il ne prend pas son nom.

On dirait par confusion l'usurier. Qu'est-ce donc que l'homme

d'affaires, je vous prie? N'ai-je pas dit que tout était de son ressort?

Les lois? puisqu'il achète des testaments en germe; les moeurs?

puisque sans lui il n'y en aurait que de bonnes; les arts? puisqu'il

vend et achète toutes les merveilles qu'ils produisent; le commerce?

puisqu'il trafique de toutes ces choses.

--Vous songez à devenir voleur? Folie de croire que vous arrêterez un

homme sur la grande route: pour cela, il faut du courage; vous n'en

possédez pas, vous ne possédez pas ce courage-là. Vous volerez dans une

promenade? Il faut avoir du courage et de l'esprit. Fatuité de prétendre

être voleur dans un siècle où il y a tant de sergents de ville.

Non, vous ne volerez pas; mais vous volerez à un entresol obscur et

humide, avec trois chaises, deux tables, des cartons vides et verts sur

lesquels on lira ces étiquettes en français d'homme d'affaires: _Lettres

à répondre, lettres repondues_; et vous ne répondrez à personne, pas

même à Dieu, de ce que contiennent ces sacs intitulés: _Affaires de M.

le comte de... contre la princesse de..._ Ainsi, de voleur que vous

espériez devenir en vous couchant, vous vous éveillerez homme

d'affaires.

Il y en a d'honnêtes.

Victor Reynier, je le répète, est homme d'affaires. Rentre-t-il dans la

catégorie à peu près universelle? Nous ne le pensons pas. D'ailleurs, il

est à l'aurore de la vie et des affaires sur la place de Paris. Beau,

vingt-sept ans, de l'esprit, pas la moindre sensibilité, il est adroit

comme Grisier à l'épée; il met, au pistolet, vingt fois dans le blanc

sur vingt coups; il boit le vin de Champagne _à la poste_; enfin, il a

un huitième de loge aux avant-scènes de l'Opéra.

Maurice courut au devant de M. Clavier, le fit asseoir dans un fauteuil

et s'informa de sa santé avec l'empressement d'un fils.

--Ne nous amènerez-vous jamais mademoiselle Caroline? la destinez-vous à

être religieuse? Nous ne la rencontrons nulle part.

--Religieuse! non; vous savez combien, mon jeune ami, mes opinions sont

loin d'appeler la tyrannie au secours de l'autorité domestique. Notre

réclusion tient à nos goûts... peut-être à nos malheurs.

--Pardon! monsieur, reprit timidement Maurice; mais je n'ai cédé qu'au

mouvement d'un attachement sincère en vous adressant une question qui

vous paraît peut-être déplacée. Je me repentirais de l'avoir faite.

--Vous, Maurice, notre meilleur ami dans ce désert, vous, indiscret!

Sachez, au contraire, que je prétends vous ouvrir mon coeur tout

entier avant que le Maître de la nature le juge. Je viens chez vous dans

cet unique dessein. Ma parole de vieillard sera lente; m'entendrez-vous

jusqu'au bout?

Maurice prit la main de M. Clavier et la pressa.

--Ce sera long, dit tout bas Léonide à Victor: rapprochons nos siéges.

Appliquant ensuite son oeil à quelques places transparentes de la

porte drapée, elle aperçut M. Clavier dont le coude posait sur le marbre

de la cheminée; la tête pensive du vieillard reposait dans sa main.

Léonide invita son frère à satisfaire à son tour sa curiosité.

--Comme il a l'air abattu, ma soeur. Quelle tristesse! Qui peut donc

l'accabler ainsi? Vient-il régler son compte avec le passé, avant de le

régler avec Dieu?... s'il croit en Dieu, toutefois, car on lui connaît

peu de faiblesses. Que va-t-il nous apprendre?

--Plus bas, mon frère.

--Ne craignez-vous pas qu'il nous entende?

--Non; mais si vous parlez toujours, nous ne l'entendrons pas.

Taisez-vous.

VII

Au bout de quelques minutes de silence, M. Clavier poussa un profond

soupir et commença:

--«La calomnie m'a poursuivi jusqu'ici, Maurice. Ne cherchez pas à me

dissuader: je connais les hommes. Leur haine ne se brise que contre la

tombe; le pied leur glisse sur le marbre; justice tardive qui n'est que

l'oubli: ne croyez pas à leur pardon: je n'y crois pas. Quelques-uns

cessent de se souvenir en vieillissant; voilà encore leur réparation:

une infirmité.

»Dans cette solitude même ils m'ont flétri de leur silence: ils m'ont

fui. J'ai vainement, pauvre vieillard, ouvert mon âme et ma porte à

tous: aucun n'est venu. Alors je me suis enfermé, et je n'ai plus voulu

voir la société, compagne de l'âme humaine, qu'à travers la grille de ma

prison. Leur curiosité méchante s'est accrue de toute ma réclusion; ils

ne passent jamais devant le jardin que j'ai planté, où le jour je

travaille, où la nuit je pense, mon front dans la main, sans chercher

mon visage derrière mes barreaux. Dans leur naïve terreur, ils

s'étonnent sans doute de ce que je laisse vivre mes fleurs et de ce que

je ne décapite pas mes arbres. La plupart,--mon jardinier me l'a

rapporté,--ont remarqué des taches de sang à ma joue. Je suis le

réprouvé du pays; ils m'appellent le régicide; ils craindraient de

laisser tomber leur tête avec leur salut, s'ils honoraient de quelque

signe de respect mes soixante-dix ans de vie. Mon ami, je n'ose

embrasser les petits enfants à qui je ne fais pas encore peur; je

frémirais d'épouvanter leurs mères.

»Ils doivent avoir d'étranges opinions sur l'ange, bâton fleuri, qui me

soutient. Je ne leur pardonnerais pas cependant, moi si résigné pour

moi-même, de souiller de leurs propos cette enfant qui croît à mes pieds

comme une fleur au bas d'une tour, entre la pierre et le fer. Caroline

est ma fille par la tendresse, par la reconnaissance; je n'ose ajouter

par le sang. Si j'allais lui léguer pour ma dot ma renommée! Mieux

vaudrait la laisser laide et sans pain au milieu de la rue: car mon nom

est historique. Malheur, en politique, à ceux dont les noms restent,

Maurice!»

La figure de M. Clavier était toujours pâle. Sa parole était presque

tremblante d'embarras.

«J'ai besoin de m'assurer de vous, mon ami, un témoin à décharge qui

déposera, après ma mort, contre des accusations terribles dont le

contre-coup irait frapper Caroline: elle aussi doit être instruite. Vous

l'instruirez. Si elle vous demandait un jour mon histoire, répétez-lui

les paroles funèbres que je vais prononcer. Elle en sait déjà

quelques-unes qu'elle n'oubliera point.

--Ceci promet, dit tout bas Victor à Léonide. Vous verrez, ma soeur,

que notre essai sera heureux.

Léonide posa un doigt sur la bouche de son frère.

M. Clavier poursuivit:

«Mon adolescence fut terne; mon père voulut avoir un avocat dans la

famille: je le devins. Après m'être marié, j'exerçai aussitôt ma charge

dans un bourg situé aux frontières du Nord. C'était à l'époque où les

états-généraux s'assemblèrent sur le voeu des parlements qui leur

léguèrent l'alternative d'une banqueroute ou d'une révolution. Né du

peuple, j'en partageai l'enthousiasme à ce lever si pur de notre

émancipation. Disciple ardent de la philosophie nouvelle, ma conviction

fut acquise à ces amis de l'humanité qui, les premiers, parlèrent de

rendre la liberté à l'homme, à la pensée. J'avais vingt-quatre ans:

jugez si je prêtai une attention passionnée aux discours prononcés aux

états-généraux par les hommes de mon sang, de ma caste, par mes frères

en esclavage. L'accusé innocent ne suit pas avec plus d'intérêt le

plaidoyer de son défenseur. Quoiqu'à cent lieues de Versailles, pas une

parole n'était perdue pour moi: je me rendais, la nuit, sous les allées

de la petite promenade de notre bourg, et là, l'oreille collée à terre,

comme la sentinelle lointaine, j'écoutais les bruits qui venaient du

sud. J'imaginais entendre, j'entendais les pas pesants des députés du

tiers entrant dans le Jeu-de-Paume; puis me relevant fièrement comme

eux, j'enfonçais mon chapeau devant les députés de la noblesse et du

clergé: ce que firent les députés de la nation, vous le savez. L'amour

ne gonfle pas un coeur avec autant de plénitude que ces tableaux

m'élevaient l'âme. En un jour, par l'effet de ce grand spectacle qui se

préparait loin de moi, j'étais passé de l'indifférence de l'enfant à la

sévérité du citoyen. Toutes mes passions se groupèrent autour d'une

seule: celle-là devint formidable: la liberté! Je dus paraître bien

ingrat à des amitiés délaissées. On ne me vit plus; je me cachai,

j'étudiai, je pensai; ou plutôt je ne cessai d'être à Versailles, le

bras tendu, la tête rejetée en arrière, le regard fier, répondant à

Mounier: «Oui, je prête le serment de ne jamais me séparer de

l'Assemblée, que la Constitution ne soit établie.»

»Rentré en moi-même, je ne tardai pas à m'apercevoir que si je m'isolais

de la foule, c'est que mon opinion n'éveillait pas d'écho autour d'elle.

Je finis par me convaincre, à de sinistres visages, à des paroles

mystérieuses, à une inaction calculée, que j'étais seul à aimer cette

opinion, seul à la défendre. Ancienne dépendance d'un seigneur issu de

famille étrangère, notre bourg féodal, qui se composait au plus de deux

cents habitants, me parut préférer un joug servile au bonheur d'en être

délivré par quelques sacrifices. Placé aux extrêmes limites de la

France, offrant aux étrangers, à la faveur du voisinage, la facilité de

conspirer avec les ennemis de l'intérieur, notre bourg acquérait par la

gravité des événements une importance extraordinaire. Je crois encore le

voir avec sa colonie d'ouvriers plus allemands que français, avec sa

population bâtarde comme toutes celles des frontières; gens conquis

mille fois, sans avoir retiré d'autre avantage de la domination

impériale et de l'occupation française, que des idées et un langage

corrompus comme leurs moeurs. Je me rappelle surtout le vieux château

bâti au temps de Charles-le-Téméraire, se dressant sur ses quatre

tourelles, et prolongeant ses ailes crénelées aux flancs de notre bourg,

qui n'en était que l'avenue, l'humble dépendance. De son balcon, le

seigneur pouvait appeler les étrangers à ses fêtes: ils y venaient

souvent étaler leurs débauches, et aider le maître à manger ses revenus.

Le bourg était alors allemand, et passait de droit à l'empire. Songez,

Maurice, à quels périls nous exposait cette fraternité à l'époque où

nous vivions. Position militaire des plus redoutables, notre localité

pouvait servir de plateau à une armée d'ennemis, de premier échelon pour

descendre dans l'intérieur de la France. Et le bourg était sans défense,

il était à eux.

»A Paris, on était trop occupé de Paris pour penser à se raffermir du

côté des frontières: vous savez en quel état elles furent trouvées quand

Luckner eut mission de les défendre. Perdue entre deux vallons, toujours

couverte de brume, loin de la grande route, notre localité fut

complétement oubliée. Les députés de la nation comptèrent trop d'abord

sur une levée universelle de l'opinion à l'appui de leurs principes. Les

habitants de beaucoup de villes, ceux du bourg que j'habitais, par

exemple, n'envisageaient qu'en tremblant une autre manière d'être

gouvernés; ils chérissaient leur obéissance sous un maître qui ne les

tyrannisait plus, parce qu'il lui était impossible d'ajouter un anneau

de plus à la chaîne. On l'estimait bon, de ce qu'il n'avait plus de

méchancetés à commettre. Toute dignité était partie de ces corps battus

de génération en génération. Sur leur dos courbé par l'avilissement, le

mépris et le fouet avaient fait croûte.

»Oui, mon ami, l'abâtardissement de l'homme en était arrivé à ce point

dans beaucoup de villes frontières, comme la nôtre: parce qu'elles

avaient, à diverses époques de l'histoire, appartenu à l'Allemagne,

elles s'imaginaient n'avoir aucun droit pour faire cause commune avec la

France contre d'odieux abus. Comme si jamais le droit naturel qu'ont les

peuples d'être libres et de se gouverner était susceptible de périr dans

les transactions auxquelles ils n'ont pas souscrit!

»Mais, soit ignorance, soit engourdissement, mes concitoyens ne jugèrent

pas que le moment était venu pour eux, non d'être Allemands ou Français,

questions pour lesquelles avaient combattu leurs pères dans des guerres

moins saintes, mais d'être hommes. J'élevai la voix pour répandre cette

vérité: je ne fus pas compris.

»Alors je m'expliquai nettement deux vérités que l'histoire n'avait

jamais dégagées pour moi de ses enseignements: l'une, que les temps

d'esclavage finissaient quelquefois par être légitimes à force

d'abnégation chez ceux qui s'y courbaient; l'autre, que ces temps

avaient eu aussi des âmes énergiques qui, comme la mienne, s'étaient

découragées dans une lutte inégale.

Le notaire de Chantilly · 第 4 / 27 段