gardes-du-corps, jeune homme de famille noble, laquelle vivait en
communauté de voisinage avec la mienne; il était d'un coeur élevé,
d'un esprit vaste, de conduite loyale: nous avions commencé ensemble nos
études militaires à Saint-Cyr, pour les achever plus tard à Saumur:
c'était mon ami. La crise de 1830 vint nous diviser d'opinion, en nous
apprenant que nous devions en avoir une. J'étais dans le 51e de ligne;
il était dans le 1er de la garde: on nous fit marcher l'un sur l'autre
dans les rues de Paris. C'était le 27 juillet. Voilà peut-être l'origine
de l'obstination qu'il mit à défendre des idées pour lesquelles il avait
tiré son premier coup de fusil. Mon régiment, vous ne l'ignorez pas, fut
un des premiers qui passèrent du côté du peuple. Le 28, nous nous
trouvâmes face à face, isolés, sur la place de l'Hôtel de-Ville, en
présence de son parti armé et du mien, lui un fusil à la main, moi une
carabine à l'épaule. Nous fîmes feu tous les deux en même temps: c'était
un devoir; mais lui au-dessus de ma tête, moi à ses pieds. Le
lendemain, jour décisif, il fut blessé mortellement à la défense des
Tuileries. Je ne le revis plus que deux mois après, aux environs de
Rennes, devenu inutile à sa cause comme soldat, languissant dans une de
ses propriétés. Loin de l'affreuse mêlée où mon opinion avait triomphé
de la sienne et non mon amitié, nous redevînmes frères. Vainement je
l'engageai au repos: l'homme de parti ne m'écouta pas. Il voulut encore
servir sa cause de sa puissante imagination stratégique, et des immenses
ressources que lui offrait l'intelligence exacte des localités de la
Vendée, où couraient des bruits sourds de guerre civile. En peu de
jours, au moyen d'une correspondance active, servie à souhait par les
inimitiés nées de la fermentation politique, à la faveur des appels
d'insurrection que des émissaires défrayés par mon ami allèrent répandre
avec de l'or dans les campagnes de l'Ouest, il devint l'âme d'une
conspiration générale. Malgré la mort suspendue sur son lit, il dressa
un travail qui, en dépit de quelques espérances exagérées, renfermait
une organisation complète de résistance offensive. Dans ce travail
étaient évalués les sacrifices de tout genre qu'avaient à supporter les
riches propriétaires de la Vendée afin de procurer du pain et des
munitions aux paysans: chaque bourg, chaque hameau, chaque feu, y était
marqué avec la part qu'il lui était commandé de prendre à
l'insurrection. Les balles de fusil étaient, pour ainsi dire, comptées.
La part des trahisons et des dévouements était faite: rien d'imprévu.
Sans une disproportion de forces inimaginable, ce plan devait réussir.
Cet espoir nourri de science et d'exaltation retenait seul le dernier
souffle de vie de mon ami. La mort fut plus forte que la volonté: il
mourut dans mes bras; et c'est à moi, malgré mon opinion si opposée à la
sienne, qu'il voulut confier ce plan de conspiration, de campagne et de
guerre civile, me suppliant de ne le remettre qu'à un général dont il
exhala le nom en expirant.
Ce général, mieux avisé depuis, moins dévoué en tout temps peut-être que
ne le supposait mon ami, a, par sa conduite, rendu impossible cette
restitution. Il a engagé son épée au service de l'État. Resté seul
possesseur de ce plan, tant que les révoltés n'ont détruit que nos
récoltes, n'ont incendié que nos granges, je l'ai respecté: en faisant
sauter ce cachet, je pouvais sauver de la ruine mes propriétés et celles
de ma mère: il n'y avait pas là assez de motifs pour violer un dépôt. Je
laissai brûler. Aujourd'hui que les rebelles, suivant par induction le
plan de mon ami, ont une armée, des chefs, presque un gouvernement, ma
conscience hésite à céler ces papiers plus longtemps. Puisque le secret
de la rébellion organisée s'y trouve, celui de sa destruction y est
nécessairement enfermé aussi. Il y va donc du repos du pays. Le
gouvernement me sait l'héritier de ce plan par suite de l'indiscrétion
du général à qui il était primitivement destiné par mon ami. Le ministre
de la guerre en connaît l'importance; il le réclamera, je m'y attends.
J'éprouve, mon ami, quelque répugnance à le lui remettre, et je manque
de courage pour le lui refuser. Tremblant devant ma conscience,
tremblant devant mon pays, quelle que soit ma décision, j'ai peur du
remords. Agissez à ma place. Vous avez plus de lumières, autant de
patriotisme que moi. Votre erreur ne sera qu'une erreur: la mienne
serait un crime. Que deviendraient ces notes si importantes si je venais
à mourir pendant la campagne d'Afrique, où je puis être appelé? Les
emporter avec moi, ne serait-ce pas les exposer aux vicissitudes de la
guerre? En les laissant dans ma famille, qui m'assure que ma femme,
très-insoucieuse de ces papiers sans valeur apparente, en acquitterait
la restitution en temps opportun? Votre patriotisme m'est connu,
Maurice, c'est à vous que je les livre. J'écrirai demain au ministre que
ce funeste plan est entre vos mains; il s'adressera à vous lorsqu'il en
aura besoin. Le voici. Un simple reçu de vous, Maurice, et ma conscience
sera tranquille. A l'heure de nouvelles nécessités,--et cette heure
paraît proche, de porter la guerre en Vendée,--ce plan de campagne
serait bien autrement précieux, mon ami, qu'un testament ou un dépôt
d'argent; il renferme l'extinction radicale de la guerre civile, le sort
d'une province, la tranquillité de la France. Je n'ose vous remercier,
Maurice, de la responsabilité que vous acceptez, que mon amitié vous
impose. Vous vous chargez d'une tâche honorable et qui ne serait pas
sans danger, si le parti contre lequel ce travail peut être tourné vous
en soupçonnait le dépositaire. En Vendée, l'incendie ou l'assassinat, je
ne vous le cache point, sauraient vous faire livrer ce plan
d'extermination; mais ici, loin du théâtre où il aura sa terrible
utilité, vous n'avez qu'à vous armer, pour sa garde, de cette fidélité
qui n'est pas seulement un attribut de vos fonctions, mais que chacun se
plaît à reconnaître en vous comme la marque constante de votre probité
d'homme.
Debray remit le plan de campagne entre les mains de Maurice.
--Colonel, il sera fait comme vous l'exigez. Partez, l'esprit
tranquille, pour votre garnison. Je m'efforcerai de justifier l'amitié
que vous me témoignez en vous abandonnant à ma prudence. J'agirai avec
la circonspection qu'exige un dépôt aussi sacré. Il ne sortira de chez
moi, si la nécessité des temps veut qu'il en sorte, qu'après que j'aurai
concilié mes devoirs de citoyen avec le respect dû à la volonté dernière
de votre ami.
Le colonel Debray pressa Maurice contre son coeur.
Jamais la figure de Léonide n'avait été plus pensive.
--Maintenant, voulez-vous, colonel, que nous passions dans mon cabinet?
dit Maurice, en qui tous les sentiments élevés avaient été remués par la
preuve d'estime que lui donnait le colonel Debray. Maurice apportait un
honorable orgueil à être cru digne de sa charge, qu'il n'exerçait que
depuis six mois, et au milieu des susceptibilités si peu indulgentes
d'une petite ville. Avide de considération, il confirmait la vérité de
cette maxime, que le cas qu'on fait des hommes est presque toujours la
mesure de leur ligne future d'élévation. Si on ne les estime pas un peu
sur parole, si on ne se hasarde pas à les croire ce qu'ils aspirent à
être, il est peu probable que, privés de cet aiguillon, ils arriveront
au point où ils seraient allés avec de tels encouragements.
Maurice est un de ces hommes actifs auxquels notre société moderne a
prêté un relief exubérant. Par la place qu'a prise la richesse sur la
naissance et même sur le mérite, ces hommes nouveaux ont su, avec une
naissance honorable, un mérite réel parfois et quelque fortune acquise,
obtenir un grand ascendant sur nos moeurs. Maurice est bien mieux
partagé que le simple propriétaire qui n'a que sa valeur unitaire et
transitoire de juré, d'électeur ou d'éligible: car il tient dans sa
dépendance la fortune de l'éligible, de l'électeur, du juré, qu'il peut,
par ses conseils ou son exemple, entraîner dans des pertes où se
trouveront anéantis leurs titres politiques.
Il les lie indissolublement à lui par l'autorité de son expérience
qu'ils préfèrent à la leur, par sa fidélité qu'ils élèvent bien
au-dessus des chanceuses fidélités d'amitié et de parenté, par le titre
légal qui sacre ces qualités et qui pourtant n'en constitue aucune,
puisque ce titre s'achète et ne se mérite pas.
Maurice, par sa profession, est plus que tout ce qui est de quelque
valeur autour de lui. La société vit sur les intérêts: il les garantit.
Il est la loi: il est mieux que la loi; car la loi est muette pour
beaucoup: il l'explique, l'éclaircit, lui donne un son: il est la loi
qui parle. La loi est inaccessible sur son tribunal, avec ses juges au
haut de la montagne; lui, la met à pied, l'assied sous un chêne comme le
bon roi saint Louis, et au milieu des moissons pour en régler le
partage; il est la loi qui marche. La loi est juste, mais sévère pour
les hommes; ses yeux sont beaux, mais ils n'ont pas de larmes; lui, il
est la loi qui se penche sur le lit du vieillard,--près de l'oreiller
d'Eudamidas,--comme un fils aîné qui vient, non réclamer sa part plus
grande d'héritage, mais faire faire bonne justice à ses frères: il est
la loi qui pleure.
Le contrat garantit la propriété, le contrat garantit le traité entre le
domestique et le maître, entre le chef et l'ouvrier, entre l'argent et
l'industrie, entre la tête et le bras, entre la pensée et l'exécution.
Mais qui garantit le contrat? le notaire. Ainsi toutes les transactions
sociales l'ont pour gardien. L'ancien blason du notariat exprimait
pittoresquement ce pouvoir d'unir qu'a le notaire: c'étaient deux mains
l'une dans l'autre.
La mission du notaire est d'autant plus grave qu'elle est sans contrôle:
le prêtre relève de Dieu; le médecin, ce prêtre du corps, relève de la
science. L'enfer nous répond des exactions de l'un; les universités sont
la caution de l'autre. Celui-ci a un serment, celui-là un diplôme, le
notaire n'a qu'un reçu de son prédécesseur. La vertu fait le prêtre, la
science le médecin, l'argent le notaire.
Poussé aux limites extrêmes, l'abus que peut faire le prêtre de sa
puissance, c'est de vous damner.
La plus excessive domination que le médecin soit entraîné à exercer sous
votre toit, c'est de séduire votre femme ou d'épouser votre fille.
Le notaire n'arrive à son dernier développement d'action morale sur la
société que par la ruine de la fortune privée.
Et qu'on juge des ravages plus grands que le notaire est en position de
causer dans la société. Qu'importe que le prêtre, en colère contre le
siècle, abaisse devant le front du pécheur la grille du confessionnal;
qu'il lui refuse l'absolution; qu'il interdise l'eau du baptême aux
enfants, le voile du mariage aux jeunes filles, et l'huile sainte aux
mourants? La mairie de l'arrondissement est là: elle baptise, marie et
enterre; qu'importe enfin que les prêtres nous chassent du temple comme
des vendeurs? nous vendrons à la porte du temple.
Qu'importent aussi les séductions d'alcôve du médecin? Il a suborné une
femme, épousé par surprise une riche héritière; où est le si grand mal?
autant lui qu'un autre. En sommes-nous là aujourd'hui? D'ailleurs,
pourquoi n'êtes-vous pas le médecin de votre femme? La civilisation nous
a appris à nous passer d'une foule de servitudes que subissaient nos
grossiers aïeux; nous sommes aussi forts en jurisprudence pour le moins
que les avocats; en politique, un roi n'en sait guère plus que nous;
mais nous ne savons pas seulement sonder une plaie. Avec la moitié du
temps que nous perdons à apprendre à danser, nous deviendrions
médecins,--souvent mauvais, sans doute; ceux qui ont des diplômes
sont-ils infaillibles?
La société moderne ne reposant que sur les intérêts et non sur la vertu,
le marchand vertueux qui n'a pas d'argent ferme boutique; le négociant
vertueux sans argent n'est pas reçu à la Bourse; le citoyen vertueux
sans argent ne sera jamais député, maire ou conseiller municipal. Eh
bien! n'est-ce pas l'office du notaire de placer, de déplacer, de faire
produire cet or, cet argent, ces capitaux, ce tout avec lequel on est
tout? Changez les termes; appelez honneur, considération, vertu, la
possession de ces capitaux, et le notaire sera le directeur de
conscience auquel l'homme s'est livré.
Le colonel Debray s'était levé: Maurice le précéda pour lui ouvrir la
porte de son cabinet, où il allait lui délivrer le reçu de ce plan de
campagne de la Vendée, qui lui était confié avec une si haute preuve
d'estime.
Pendant le récit du colonel, Maurice avait à plusieurs reprises adressé
des signes à Léonide pour l'engager à passer dans une autre pièce, sa
présence étant une haute inconvenance. En femme fière, Léonide eut l'air
de ne pas comprendre l'injonction de son mari. Elle affecta même de
prêter une attention soutenue à cet entretien que le caractère de la
maison lui interdisait. Debray, comme on l'a vu, avait paru d'abord
embarrassé de la présence de Léonide; mais il avait fini par penser que
Maurice étant au moins aussi intéressé que lui à la discrétion des
affaires, il avait sans doute autorisé sa femme à en partager la
connaissance avec lui. Toute faible que fût la supposition, elle lui
avait suffi pour oser s'expliquer devant Léonide.
Léonide s'était levée aussi, prête à suivre dans le cabinet Maurice et
le colonel Debray, décidée à faire prévaloir jusqu'au bout sa volonté de
femme, surtout devant une personne dans l'esprit de laquelle elle eût
rougi de paraître fléchir sous son mari. Heureusement pour la dignité du
ménage, que, sur ces entrefaites, arriva le frère de Léonide, Victor
Reynier: ce fut un prétexte tout trouvé pour Maurice de se débarrasser
de la soeur sur le frère.
V
--Vous boudez, Léonide, dit Victor Reynier à sa soeur. Le gouvernement
domestique se conduirait-il mal?
--Très-mal.
--Alors, révoltons-nous, ma soeur.
--La plaisanterie n'est pas de saison, je vous jure, Victor.
--Elle n'a jamais rien gâté.
--Ce pays-ci m'ennuie, m'obsède; j'y mourrai si je n'en sors.
--Vous vous plairiez sans doute davantage à Paris: il n'y a pas
d'habileté à penser ces choses-là. Le spirituel est de vivre en province
pour s'y enrichir: nous sommes en chemin.
--Sera-ce encore bien long, mon frère?
--Cela dépend de Maurice. Un honnête homme s'enrichit en vingt ans,
probité commune; un banquier dans huit ans, s'il a trois malheurs
consécutifs; un fripon dans six, s'il ne fait aucune banqueroute; un
notaire de Paris fait sa fortune dans cinq ans. Les notaires de province
ne sont pas encore classés.
--Ne trouvez-vous pas que Maurice eût tout aussi bien fait de rester à
Paris, exerçant sa charge d'agent de change, que de venir, je ne sais
trop dans quel but bien clair d'intérêt, s'enfouir ici dans un tas de
paperasses dont il ne sort pas?
--Non, ma soeur, mille fois non. Changez vite d'opinion là-dessus.
C'est d'après mes conseils, vous le savez, que Maurice a vendu sa
commission d'agent de change pour acheter son étude. Blâmez-moi le
premier; ou plutôt comprenez mieux notre grandeur future. Le titre de
notaire est magique en affaires: il résume ce qu'un homme a de
supériorité, les lumières, la probité, le bon sens; qualités dont chacun
se passe, mais que chacun exige en autrui. On sait dans Paris que
Maurice m'éclaire de ses conseils dans les opérations financières que je
tente; on le dit presque mon associé. Sa réputation protége la mienne.
Hommes d'affaires tous deux, notre solidarité réciproque eût été
illusoire; l'un des deux étant notaire, le crédit s'ouvre partout; il
vient nous chercher, il est venu. N'est-ce pas là une de mes
combinaisons les plus triomphantes? Qu'il se présente un bon mariage et
je n'ai plus rien à désirer! Je conviens que notre étoile est brillante,
et que j'ai trouvé non-seulement un excellent beau-frère dans Maurice,
mais un honnête homme. A sa perspicacité en affaires, votre mari, ma
soeur, joint le beau privilége d'être dévoué au pays; il est un des
flambeaux du conseil municipal.--Ne riez pas, un homme adroit n'eût pas
mieux calculé. Il a le mérite, dit-on, partout, d'avoir une conscience
politique: qui sait? quand l'opinion n'est pas un métier, ma soeur,
elle est peut-être une vertu.
--Je voudrais, moi, mon frère, qu'il fût un peu plus complaisant mari.
--Je lui en parlerai; mais jurez-moi de ne pas le dégoûter de la
province par vos éternelles réminiscences de Paris. A quoi bon?
Êtes-vous assez riche pour habiter un hôtel rue Laffitte? pour posséder
un château dans la forêt de Saint-Germain? Avez-vous des chevaux dans
vos écuries pour vous y transporter dans une heure? non. Restons ici. Je
vous promets tout cela dans six ans.
--Y songez-vous, mon frère? c'est juste le délai que vous donniez à un
fripon pour s'enrichir.
--Otons un an et n'en parlons plus. Voyez si, depuis six mois que nous
sommes ici, j'ai perdu du temps. Il est vrai que, sans moi, ce cher
Maurice en serait à ses bénéfices de rôles; il aurait bien gagné trois
mille francs. Je lui ai fait acheter d'abord un champ de vigne entre
deux champs de blé. La situation incommode du propriétaire des deux
champs traversés par le champ de vigne a forcé celui-ci à nous les
vendre,--c'est M. le marquis de la Haye.--Les trois champs ont été à
nous: devenus ensuite acquéreurs pour quatre-vingt mille francs d'un
tiers du bois qui limite ces champs, nous y avons interdit la chasse en
vertu d'un vieux contrat, ignoré du marquis, qui laisse ce privilége à
l'acquéreur du tiers. Il a plaidé: nous avons gagné. Il en est tombé
malade, le noble seigneur. Le voyez-vous relégué dans son château comme
au milieu d'une île; dévoré par les cerfs sans pouvoir tirer sur un
seul? La conséquence forcée de la situation où il s'est mis, c'est de
racheter à tel prix que nous voudrons le tiers du bois qui nous
appartient, ou de nous vendre les deux autres tiers avec le château. Il
se décidera: nous attendrons. En attendant, écoutez encore, ma soeur,
de quelle manière je m'y suis pris pour arrondir notre propriété, qui a
déjà cent arpents, d'un grand terrain vague où l'on pourrait construire
une admirable tuilerie, ressource dont manque le pays. Un vieux fermier,
plus dur que son terrain, ne consentait à se défaire de son bien
patrimonial, où les os de ses pères étaient ensevelis, disait-il avec
respect,--malice de fermier,--qu'au prix de vingt mille francs. La terre
vaut le triple,--c'était énorme d'exigence.--On lui en avait offert une
fois dix-neuf mille francs: il avait refusé. Quand nous nous
présentâmes, Maurice et moi, chez ce terrible fermier, le malheur voulut
qu'il nous reconnût pour ses voisins, les propriétaires du bois. Sous
son enveloppe grossière, il devina qu'il y avait à fonder une bonne
spéculation sur nous, et qu'il dépendait de lui de nous mettre
absolument dans la position où nous avions relégué M. de la Haye, le
seigneur du château; car il fallait traverser sa propriété pour aller au
bord de l'Oise. A la rigueur, il nous aurait interdit l'eau, de même que
nous avions supprimé à M. le marquis la chasse dans le bois. Pour
visiter son terrain, nous avions la rivière à traverser; nous nous
embarquâmes dans un batelet. Tout en coupant le fil de l'Oise, je
m'avisai de prendre machinalement une pièce d'or dans ma poche, et de la
lancer au loin.
--Une pièce d'or dans le fleuve, Victor?
--Oui, ma soeur, et cela aussi froidement que je vous l'atteste; par
exemple, je ne négligeai aucun prestige d'optique pour faire luire aux
yeux du fermier l'étrange caillou qui servait à mon passe-temps. A la
vue de cette pièce d'or disparue, il fut sur le point de se précipiter
tout habillé dans le fleuve pour aller la chercher au fond de l'eau, où
il serait peut-être resté avec elle. Maurice le retint, en l'assurant
que j'avais contracté cette habitude luxueuse de jouer aux ricochets par
suite de la grande quantité d'or dont je disposais depuis ma jeunesse,
et un peu par mépris philosophique pour ce métal. Maurice, dont j'avais
eu beaucoup de peine à me créer un compère, m'accusait tout bas de
folie.
--Vous demandez vingt mille francs de votre terre, voisin?
Et je fis voler un double napoléon à vingt brasses du bateau.
L'envie et les regrets du fermier ne se disent pas.
--Vingt mille francs! vous vous trompez, mon brave homme: votre terrain,
ancien bien national, en vaut cinquante mille comme un rouge liard.
De nouveau un double napoléon partit au loin avec une portion de l'âme
du fermier.
Ancien bien national! s'écria le fermier; que dites-vous là?
--Oui! un ancien bien national, et vous savez que le congrès de Vienne
est terrible sur ce point-là.
--Bien national! bien national!
--Passons, mon brave, ne nous arrêtons pas à cette considération qui ôte
à votre terrain les cinq sixièmes de son prix. Mais croyez-en un homme
tel que moi, qui se moque de l'argent comme des petits cailloux, les
propriétés ont énormément perdu depuis le changement de dynastie: un
quart de la France a émigré, l'autre quart pour l'imiter n'attend qu'une
circonstance. Des gens qui ont toujours le pied dans l'étrier n'ont
guère, vous l'avouerez, notre voisin, l'amour de la résidence. Tout ce
qu'ils possèdent est en billets de banque sur l'étranger: leurs
propriétés sont vendues ou à vendre; Dieu sait à quel prix! L'or, mon
brave homme, voilà la véritable propriété à cette heure: l'or est sans
prix.
J'en jetai une poignée en l'éparpillant sur l'eau.
--Ne faites pas attention, dis-je au fermier qui bondissait à sa place.
Mais la propriété en nature, telle que la vôtre, c'est de la terre, de
la boue: on ne l'entraîne pas avec soi. Qui est-ce qui en veut
aujourd'hui? personne: des fous, moi. J'achèterais votre propriété,
savez-vous pourquoi? parce que je suis amoureux de ce site, des petits
poissons rouges des étangs, de la vue de la forêt que mon ami, monsieur,
a acquise pour l'abattre et la convertir aussi en or. Dans cet état de
désolation politique, qui durera plus ou moins, un jaune louis vaut
mieux qu'un arpent de bois. Tenez! à franchement parler, le coeur sur
la main:
J'avais dix napoléons dans la main que je secouai hors du bateau.
--Huit mille francs pour votre propriété, c'est bien payé: acceptez.
--Huit mille francs! et on m'en a proposé dans le temps dix-neuf mille!
Et les os de mes pauvres parents!...
--A vos parents,--je m'inclinai,--nous élèverons un tombeau, ayant soin
de ne pas percer un puits artésien au centre de leurs mânes. Quant aux
dix-neuf mille francs proposés, j'y crois sans peine: votre propriété en
vaut cinquante mille--le bel effort! et puis comment vous auraient-ils
été payés ces dix-neuf mille francs fabuleux? On connaît les rubriques
de ces acheteurs si faciles: des billets à termes, des termes sans fin,
des fins de non-recevoir. Huit mille francs, c'est peu sans doute,
relativement à la beauté du terrain, mais c'est sûr; mais les Cosaques,
les Cosaques! les comptez-vous pour rien? Après tout, je tiens peu à
vous convaincre,--les opinions sont sacrées,--et surtout à vous forcer
la main: nous n'en serons pas moins bons voisins, bons amis. Hein? Nous
en serons pour avoir fait ensemble une délicieuse promenade sur l'eau.
Me retournant ensuite du côté de votre mari:--Ai-je été adroit
aujourd'hui, Maurice! sur deux mille francs en or de ricochets, pas une
pièce de vingt francs qui ait gauchi: elles sont toutes allées à l'eau
comme des hirondelles.
Le fermier me prit la main et me dit:
--Avec un homme comme vous, il n'y a pas de danger d'être trompé. Vous
me paraissez attacher trop peu de prix à l'argent pour tenir à mille
francs de plus ou de moins. Tope! Huit mille francs: c'est dit:
--C'est fait, répondis-je: la propriété est à nous. Et nous mîmes pied à
terre dans notre bien.
J'avais jeté mille francs en or dans le fleuve pour en gagner plus de
trente mille: c'est le secret de toute affaire. Il faut, pour réussir,
débuter toujours par jeter mille francs à l'eau.
--On dirait un apologue, mon frère.
--L'apologue a été enregistré hier aux domaines. Voulez-vous encore
retourner à Paris, ma soeur?
--Je patienterai, mon frère, soit; mais du moins vous m'aurez clairement
traduit nos espérances, et elles sont belles, j'en conviens: tandis que
Maurice n'ouvre jamais la bouche sur rien, lui; il est tout mystère. Le
peu que je sais, je l'arrache à l'insomnie de ses nuits.
L'approuvez-vous? Ne me sacrifie-t-il pas trop à la prudence de son
cabinet? N'être de moitié avec un homme que dans son existence physique,
c'est le partage d'une maîtresse,--et c'est assez pour elle,--et non le
lot exigible d'une femme. Je mérite mieux. Je souffre de son silence; je
rougis d'être toujours de trop lorsque je me trouve en tiers dans son
cabinet; enfin pourquoi suis-je déplacée chez moi? Les étrangers sont
chez eux dans ma maison; moi seule y suis étrangère. Si j'avais épousé
un prêtre, vivrais-je dans une plus rigoureuse abstinence de paroles? Au
moins les prêtres ont eu le bon sens de s'interdire le mariage.
--Ah çà! ma soeur, une tempête a donc éclaté ici, tandis que j'étais à
Paris? vous en êtes encore tout agitée.
--Je vous l'ai dit, mon frère, Maurice me tyrannise de mille
contrariétés plus pointilleuses les unes que les autres, et cela, sous
le commode prétexte que son cabinet ne doit être accessible à personne
qui vive, en dehors des affaires, pas même à sa femme, à moi! Or, comme
il y est les trois quarts du jour, une partie de la nuit même, voyez
l'heureuse communauté d'existence qui règne entre nous. Et si, de mon
côté, je m'autorisais de l'isolement où il me relègue pour recevoir
aussi dans mes appartements mes amis, tout le monde, excepté lui,
trouverait-il cela bien juste? Vous entriez, mon frère, quand j'achevais
de lui infliger un premier exemple de résistance. J'aime Maurice: qui en
doute? mais on aime les gens pour les qualités qu'ils ont, et n'ont pour
les travers qu'ils s'imposent. Il eût été fort aise de m'éloigner, d'un
signe, de son entretien avec le colonel.--Présomption! je suis restée.
Debray pensera ce qu'il voudra. Au surplus, j'ai juré de n'ignorer
aucune des affaires qui se traiteront dans le cabinet de Maurice.
Ouvertement, ou par ruse, il en est une, mon frère, que je veux percer à
jour: et pour cela j'ai besoin de les connaître toutes.
Victor se prit à sourire, à voir la pose fière et décidée de sa soeur.
Pendant tout le temps qu'elle avait donné au libre épanchement de ses
récriminations conjugales, il l'avait encouragée de l'assentiment tacite
du geste. Quelqu'un aussi froid que Reynier aurait deviné en lui un
complice; mais Léonide avait trop d'emportement pour faire preuve de
finesse dans un pareil moment: aussi, sans laisser soupçonner où il
voulait en venir, son frère put lui dire: