--Mais c'est très-louable, mon ami. Est-ce cela qui vous faisait rire?

--Sans doute; car, de son côté, la jeune fermière, ne supposant pas à

son fiancé les moyens de se racheter du service militaire, amasse, à

force de sacrifices et de privations, une somme égale qu'elle dépose

aussi chez moi, chaque dimanche: sa joie est d'offrir un remplaçant pour

bouquet de noces à son mari. Je me réjouis d'avance de leur étonnement

lorsqu'ils se gratifieront l'un l'autre du même cadeau. Maintenant, vous

comprenez, Léonide, qu'en révélant leur double confession, je romprais

le charme qui lie par la générosité ces deux amants, et j'empêcherais

peut-être un bon mariage et une belle action.

--Je comprends, en effet, que vous soyez discret, répliqua malignement

Léonide, qui remportai, tout en la dédaignant, une première victoire

sur l'impénétrabilité de Maurice,--je ne vous blâme plus de votre

silence.

La petite guerre finit là. Léonide eut encore plus de finesse que son

mari n'avait de peur. Elle ne poussa pas plus loin le succès, de

crainte, en triomphant davantage, de paraître conquérir ce qu'elle

tenait à mériter. La portée de son caractère, à défaut d'une longue

expérience, lui avait appris que le droit conjugal, pour être maintenu,

doit passer en habitude et n'être jamais une faveur ou une victoire.

Cette scène entre Maurice et Léonide, et provoquée par celle-ci, n'avait

été qu'un long prétexte de sa part pour obtenir une explication sur la

visite dont Maurice lui avait fait un mystère.

Mais si Léonide avait montré de la curiosité plus qu'elle n'en avait

envie sur un incident bien léger, Maurice, de son côté, avait défendu

son silence avec une raideur de principes un peu exagérée pour la

circonstance. C'est qu'en réalité, ils étaient entraînés par des motifs

plus graves, celui-ci à se taire, celle-là à interroger. Une comédie

s'était jouée derrière le rideau. Ils s'étaient attaqués avec le trouble

de la mêlée, de peur de s'avouer, en précisant leur rôle dans le combat,

la cause qui les mettait en présence. Il est temps enfin de le dire:

leur ménage avait sa plaie secrète comme presque tous les ménages: la

leur veut un instant de commentaires.

Par suite d'arrangements de famille, Léonide avait été élevée à Beauvais

chez une de ses tantes. La fille unique de cette tante, à peu près de

l'âge de Léonide, partageait avec elle les caresses les plus tendres et

les avantages d'une bonne éducation. Excellente femme, la mère

d'Hortense se fût reproché comme une injustice la moindre faveur

accordée à l'une dont l'autre n'eût pas joui. Pour elle, Hortense et

Léonide étaient ses deux enfants. Dans le monde, elles s'appelaient

cousines; mais, dans l'intimité, se dédommageant de ce titre qu'elles

trouvaient trop réservé, elles échangeaient le doux nom de soeur. A

l'âge où les âmes encore sans sexe sont sans rivalité, il était naturel

que les deux cousines s'accordassent parfaitement dans leurs goûts.

Jusqu'au terme de cet âge, rien de ce qui composait le bonheur de l'une

n'avait été interdit à l'autre; bonheur il est vrai, dont il était

facile de faire deux parts: celui de porter des robes de la même étoffe,

et d'où résultait celui plus vif encore d'être prises l'une pour

l'autre, à cause de la ressemblance.

Cette affection jumelle se prolongea jusqu'à dix-sept ans, bien qu'avant

même cette époque, Hortense et Léonide n'eussent déjà plus aucune trace

de conformité dans le caractère. Hortense était restée une femme petite,

mais gracieuse avec embonpoint; mesurée dans ses mouvements pleins de

rondeur; formée pour les jeunes gens de vingt ans; charmante enfant pour

ceux de trente; ni brune ni blonde, ou plutôt brune le matin, en

peignoir, quand ses cheveux tombaient en masse, et blonde le soir,

quand, bien nattés, bien tirés à cent épingles, ils s'appliquaient plus

rares à ses tempes; d'humeur égale, prisant un point de broderie bien

au-dessus de la lecture la plus passionnée. L'adolescence venue, Léonide

osa se dire qu'elle s'ennuyait aux jouissances tranquilles d'Hortense;

ensuite elle la plaignit d'être si froide, et enfin elle se débarrassa

d'une confidente si complétement dépourvue d'imagination. Bientôt

arriva, pour les deux cousines, le moment où les jeunes filles,

fatiguées de poursuivre l'idéal à travers les livres et les rêveries, se

heurtent à la réalité; heure de désenchantement qui ne manque jamais de

sonner. Hortense fut aimée la première. Un jeune homme de

Beauvais,--c'était Maurice lui-même,--reçu depuis plusieurs mois dans la

famille des deux cousines, et cachant, sous des dehors posés, de riches

qualités d'âme, fut agréé d'abord comme ami de la maison. N'ayant pas

encore arrêté ses projets d'avenir, il ne déclara pas tout de suite ses

intentions à la mère d'Hortense: il aima mieux lui en laisser pressentir

le but honorable que de les lui révéler sous des restrictions sans fin.

Un de ses amis seulement,--Jules Lefort, négociant en laines à

Compiègne,--eut son aveu formel d'épouser Hortense dès qu'il aurait

réalisé quelques héritages de famille destinés à l'achat d'une étude

d'avoué. Jules Lefort l'encouragea à ce mariage, regrettant beaucoup de

son côté de n'avoir pas à consulter ses lumières sur une semblable

résolution. Car Jules Lefort, ainsi que Maurice, adoptait de bonne heure

la marche méthodique de la vie, et se soumettait à son niveau; il

croyait plus sage de l'accepter à l'âge des fortes résolutions que de la

contrarier pour la reprendre plus tard avec le désavantage du regret, de

la vieillesse et du dépit. Les deux amis envisageaient le but de

l'existence sans illusion: quelques années à vivre, des enfants pour

continuer leurs noms, une fortune à gagner pour la leur laisser, et puis

le repos dans un bon fauteuil ou dans la tombe. Les plus habiles, après

s'être bien retournés, pensaient-ils, arrivent là: ils y arriveraient

sans secousse et de plein gré: n'étaient-ils pas les plus raisonnables?

Dans sa correspondance avec Jules Lefort, Maurice se plaisait à

détailler minutieusement les qualités distinctes des deux cousines; et

les éloges qu'il en écrivait étaient confirmés par chacune des réponses

de l'ami, qui louait sur parole. Il passa bientôt en habitude chez les

deux amis de ne plus s'entretenir que de Léonide et d'Hortense,

auxquelles les lettres et les réponses étaient communiquées. Au bout de

six mois, Jules Lefort de Compiègne était de la famille: on n'avait plus

que son visage à connaître, ce qu'on ne désirait pas le moins; Léonide

surtout, qui poussait le roman par lettres jusqu'à croire que Jules

serait infailliblement son mari. Elle fondait cette espérance sur la

chaleur qu'il mettait à parler d'elle dans sa correspondance avec

Maurice. Jules, qui n'était pas romanesque, justifiait peut-être la

pensée de Léonide.

Sur ces entrefaites, mourut l'oncle d'Hortense, riche corroyeur de

Compiègne, très-connu de Lefort qui n'avait jamais cessé d'être en

relation d'affaires avec lui. Sa mort arrêta le vaste mouvement de sa

tannerie. Cette suspension, trop prolongée, pouvait ruiner

l'établissement entier; pour prévenir un tel malheur, la soeur du

défunt, la mère d'Hortense, fut obligée, sous peine de perdre un

magnifique héritage, de faire choix dans sa famille d'une personne

attentive à ses intérêts et capable en même temps de continuer les

affaires jusqu'à leur liquidation. Ce fut Hortense qu'elle désigna. Elle

partit pour Compiègne, chargeant Léonide, sa confidente et sa cousine,

de réviser les lettres de Maurice, qui, de son côté, donna à Jules

Lefort la mission délicate de lui marquer la place qu'il occuperait dans

la fidélité d'Hortense mise à l'épreuve de l'éloignement.

L'épreuve fut singulière. Rapprochés pour un règlement d'intérêts

communs à dresser, Jules et Hortense s'occupèrent plus d'eux-mêmes que

des absents; très-positifs tous deux, ils s'estimèrent d'abord sous le

rapport commercial, et ils finirent par se persuader, sans songer à mal,

qu'ils feraient une excellente maison en continuant celle du défunt, ou

plutôt en en fondant une nouvelle.

Jules Lefort était moins coupable qu'on ne se l'imagine en s'installant

dans le coeur d'une femme dont son ami était en possession. Maurice,

quelque précision qu'il eût apportée dans ses lettres à distinguer une

cousine de l'autre, n'avait pu si bien faire, que les qualités dont il

s'était plu à parer Léonide répondissent exactement à sa figure et

fussent justifiées de telle sorte que toute méprise fût impossible. Par

l'interversion la plus bizarre et pourtant la moins surnaturelle, Jules

Lefort ne sépara pas du visage d'Hortense, lorsqu'il la vit pour la

première fois, les attraits qu'accordaient à Léonide les lettres de

Maurice. Il vit tout à la fois la femme aimante, comme Maurice lui avait

peint Léonide, dans la femme bonne, la femme d'esprit dans la femme

d'ordre, et quand Hortense essaya de le détromper, sans y tenir

beaucoup, il était trop tard: Jules se contenta de son erreur.

«Je serais heureux avec elle, si tu y consens, écrivit Jules Lefort à

Maurice; d'ailleurs, je crois que ton refus arriverait un peu tard.»

«Sois heureux avec elle,» répondit Maurice, qui, ayant deux ans

d'attente devant lui avant d'être en mesure d'acheter une charge

d'avoué, eût craint d'empêcher Hortense de contracter un mariage d'où

son bonheur dépendait, et devenu, s'il avait bien compris Jules Lefort,

une espèce de réparation.

Celle qui fut inconsolable, ce fut Léonide: le mari que prenait Hortense

était celui qu'elle perdait. Sa jalousie était d'autant plus poignante,

qu'elle avait vu une passion déclarée dans l'attachement tout de raison

de Jules pour elle, homme qu'en jeune fille exaltée elle aimait de tout

le romanesque d'une intrigue dont le héros était inconnu. A cette

douleur se joignit celle de l'amour-propre froissé. Hortense n'était pas

une femme étrangère qui lui volait sans préméditation un amant, c'était

sa cousine, c'était presque une soeur, c'était celle qui possédait

toutes les faiblesses de son coeur pour l'homme qu'elle usurpait.

Impitoyables dans leurs propos, les petites gens brodèrent sur le texte:

il y eut des persiflages, des compassions railleuses. La santé de

Léonide en fut affectée: Maurice eut pitié. Il se proposa pour réparer

personnellement un tort qu'en réalité n'avait pas même son ami, bien

plus blâmable à la rigueur envers lui qu'envers Léonide: il fut accepté

par dépit. Maurice, à qui une famille noble et riche de la Vendée avança

généreusement les fonds nécessaires à l'achat d'une charge d'agent de

change en souvenir d'une amitié de collége toujours chère au fils aîné

de cette famille, épousa Léonide, deux mois après le mariage d'Hortense

avec Jules Lefort. Mais les deux cousines étaient à jamais séparées par

une haine que les deux amis tentèrent inutilement d'éteindre dans des

fêtes de famille. Léonide ne pardonna pas; vindicative autant

qu'Hortense était oublieuse et bonne, elle altéra le bonheur domestique

de celle-ci en répandant des doutes injurieux sur l'intimité où elle

avait vécu avec Maurice. Après avoir plaisanté longtemps des propos que

la haine de Léonide jetait entre leurs ménages, les deux amis jugèrent

dans l'intérêt de leur réputation de ne plus se voir. Le silence de la

calomnie ne s'obtient que par l'absence: ils se séparèrent; Jules Lefort

accrut considérablement sa fortune dans le commerce des laines: Maurice

acquit à Chantilly une étude de notaire après s'être défait de son titre

d'agent de change, qu'il avait acheté au lieu d'une étude d'avoué, comme

il en avait eu d'abord le projet. Victor Reynier, le frère de Léonide,

avait déterminé chez Maurice ces différentes résolutions d'existence.

Dès que Jules Lefort apprit l'installation de Maurice à Chantilly, il

entama avec lui une correspondance ignorée des deux cousines. C'est à

Maurice qu'il voulut confier les épargnes de son commerce, heureux de

remettre en de si fidèles mains ce qu'il enlevait aux chances de la

fortune et qu'il s'assurait dans l'avenir. Une transaction grave et du

plus grand poids pour le reste de sa vie l'ayant obligé de s'aboucher

avec Maurice, il s'était rendu auprès de lui à Chantilly. Les deux amis

s'étaient serré la main en pleurant. Mais, malgré leurs précautions,

l'entrevue fut découverte par Léonide, et c'était pour en savoir à tout

prix le motif qu'elle avait si indirectement persécuté son mari, sous le

prétexte de connaître l'insignifiant entretien qu'il avait eu la veille

avec la fermière.

IV

La paix était conclue entre les deux époux, aux dépens d'une confidence

que Maurice, eût-elle été plus sérieuse, n'était pas en droit de refuser

à Léonide: il n'en était pas moins récompensé par toutes les immunités

de la reconnaissance.

Il eût été bien rigoureux, après tout, de ne pas céder. En échange de sa

liberté de demoiselle, qu'elle n'avait perdue que depuis deux ans, comme

une compensation à son éloignement de Paris, où Maurice l'avait conduite

après l'avoir épousée, et comme adoucissement à la monotonie de leur

résidence à Chantilly, il était juste que Léonide entrât en partage de

la souveraineté domestique. A la condition de vivre sur le pied d'une

parfaite égalité dans le ménage, peu de femmes se plaindront des

privations qu'il exige. Mais ce n'est qu'à ce prix.

Outre le sacrifice de Paris et de sa liberté, Léonide faisait encore à

son mari l'abandon de son orgueil de jolie femme. Elle s'était résignée

à l'admiration unique que lui vouait Maurice, se contentant d'avoir pour

lui seul des yeux noirs qui étonnaient même les gens de la campagne, eux

qui les ont si beaux et qui ne s'étonnent de rien; d'avoir pour lui seul

une coupe de figure italienne, ovale et olive, et une de ces tailles

franches qui font qu'une femme est nue malgré ses vêtements.

Léonide porte au plus haut degré le caractère de femme soumise à son

organisation ardente: l'impétuosité de ses penchants étincelle dans ses

yeux vifs, mais cernés, dans son teint sombre qu'éclaircit une abondante

chevelure du plus beau noir, dans le jet de son cou sans inflexion.

Forte et nerveuse à la fois, on sent qu'elle serait assez complète pour

écouter la volonté de toutes ses passions; qu'elle serait amante

jalouse, implacable ennemie, rivale à redouter, si, en réalité, elle ne

se montrait avec éclat femme soumise et attachée. Elle n'est pas

coupable de l'exagération de ses instincts. Les démentis donnés à la

civilisation par le naturel, qui prévaut si souvent, ne sont pas à la

charge de ceux qui trompent: est-ce la faute d'une femme si, née pour

vaincre un taureau à la lutte ou pour traverser un torrent à la nage, on

a emprisonné ses bras dans une robe et amolli ses nerfs dans la soie?

Dieu a fait la femme, et nous la dame. L'erreur perce toujours. Chacun,

à des moments donnés, reprend sa place dans la création, en s'échappant

aux liens de paille que nous appelons moeurs, religion, convenances.

Livrée aux opinions conjecturales, Léonide passerait pour hautaine,

indomptable, méchante même, si l'on n'était forcé d'ajouter belle à

chacune des suppositions morales dont elle ne serait pas irréprochable.

Au fond de ses traits se lit une tristesse pour tout ce qui l'entoure.

Toujours mise avec recherche, elle semble provoquer une fortune plus

digne d'elle que cette existence petite où elle a fait halte un instant.

C'est encore un contraste à remarquer, que sa virilité à côté de la

mansuétude de son mari, homme de trente ans à peine, déjà chauve quoique

sans décrépitude, mûr avec toute la fleur de l'adolescence, un peu

replet, lui qui était hier le plus léger aux barres dans la cour de

Juilly.

Si les harmonies ne résultaient des dissemblances, on condamnerait

l'union de Maurice et de Léonide; on blâmerait ce contrat obligeant à

rester éternellement ensemble le calme et l'emportement, l'homme de

cabinet et la femme du monde, exposés à peser l'un sur l'autre comme le

plomb sur la gaze.

Au milieu de leur traité de paix, Léonide et Maurice furent surpris par

la visite de M. Debray, colonel de gendarmerie en garnison à Laval. Il

avait obtenu une permission du ministre pour venir inspecter, accompagné

de sa femme, la coupe de quelques biens patrimoniaux entre Creil et

Chantilly. C'était un voyage annuel.

--Mes bons amis, dit-il en entrant, je viens vous faire mes adieux; je

pars.

--Vous plaisantez, colonel; vous êtes arrivé depuis deux mois seulement.

N'étiez-vous pas ici pour le semestre?

--Sans doute, mon cher Maurice, mon projet était de rester parmi vous

jusqu'au milieu de l'hiver; mais j'ai reçu hier un ordre du ministre de

la guerre qui m'enjoint de me rendre sur-le-champ à mon régiment, que je

dirigerai, sur nouveaux ordres, vers le point où Son Excellence voudra

le faire marcher.

--Oh! que j'en suis fâchée pour ma part! interrompit Léonide; moi qui

comptais si bien sur vous, colonel, ce carnaval, aux bals de Beauvais et

de Senlis! Nous enlevez-vous aussi madame Debray? J'espère que Son

Excellence ne l'exige pas?

--Non, madame; l'obéissance passive n'étant pas réversible sur le

ménage, j'ai laissé à madame Debray le choix de m'accompagner ou

d'attendre, pour venir me rejoindre, que mon régiment ait une mission

plus certaine. Elle s'est arrêtée à cette dernière proposition; elle

restera donc avec vous. Maurice, je vous nomme son chevalier.

--Et l'on ne fait, colonel, s'informa Maurice, aucune conjecture sur ce

mouvement de troupes qui s'opère à cette heure et simultanément sur

toute l'étendue du territoire?

--Beaucoup. Les uns supposent que nous irons,--je ne parle que de mon

régiment,--renforcer la garnison d'Oran; les autres, que nous serons

envoyés aux frontières d'Espagne, en observation. Les avis ne se

partagent qu'entre l'Espagne et l'Afrique, vous voyez! Il est bien

question aussi de la Vendée, et, à ce propos, le bruit circule que des

rebelles, condamnés par le tribunal d'Angers, sont cachés aux environs

de Paris, et qu'ils ont même trouvé dans notre département plus d'un

refuge. La gendarmerie de l'Oise est, dit-on, sur pied.

--Quelle extravagance! reprit Léonide,--glissant indifféremment, mais

vite, sur cette dernière nouvelle qu'apportait le colonel au sujet des

condamnés contumaces,--de disposer d'un homme, de dix mille hommes, à la

minute, sur un caprice de diplomate, et pour tel point de la terre qu'il

plaît à un ministre. Vous avez fait des préparatifs pour aller en

Espagne, par exemple, vous avez étudié la langue de cette contrée, ses

moeurs, compté sur tels incidents qu'elles offrent: tout à coup le

télégraphe vous ordonne de vous embarquer pour Alger. Votre imagination

avait rêvé les carnavals de Madrid, et vous recevez l'ordre d'aller

camper sur l'Atlas, parmi les Bédouins.

--Qui a jamais prétendu, madame, que la guerre fût un voyage d'agrément?

--Ce n'est pas moi, colonel. Et je ne parle pas de vos femmes, qui

passent six mois de l'année à douter si elles sont ou si elles ne sont

pas veuves.

--En pareil cas, j'avoue, madame, répliqua en riant le colonel Debray,

qu'une bonne certitude conviendrait mieux; surtout à présent que l'art

de la guerre est si perfectionné, que certaines machines peuvent faire

quinze cents veuves par coup. La vapeur a extrêmement simplifié l'état

civil.

--Mais c'est odieux, colonel; on détruit par ce moyen une armée de

cinquante mille hommes en quelques minutes. Ne serait-il pas plus

raisonnable de se dire de souverain à souverain: Combien d'hommes

avons-nous à faire tuer de part et d'autre?--Tant!--Tuons-les chez nous.

--La précision de votre raisonnement, madame, indique ce qui sera

bientôt: on ne se battra plus du tout. Dès qu'on saura que la bravoure

personnelle n'entre pour rien, absolument pour rien, dans le résultat

d'une bataille; que la victoire dépendra de quelques chaudières de plus

ou de moins de vapeur; dès que la valeur figurera comme deux roues,

quelques sacs de charbon et quatre balanciers, et que la gloire enfin

sera représentée comme une force de trois mille chevaux, chacun restera

chez soi. Ainsi l'humanité doit compter, madame, sur la paix

universelle, du jour où elle aura découvert le moyen de tuer trois cent

mille hommes d'un seul coup.

--C'est consolant, colonel.

--Mais, comme ce procédé n'est pas encore inventé, et que chacun de nous

est susceptible de remplir de sa vie la lacune qui nous sépare de sa

réalisation, j'ai résolu, mon cher Maurice, de prendre quelques petites

précautions avant d'entrer en campagne.

--M'apporteriez-vous votre testament, colonel?

--Non, cela est inutile: tous mes biens vont de droit à ma femme.

--Je le sais.

--Mes bons amis, j'ai des intérêts aussi chers, plus chers que les

miens, à mettre à l'abri des coups du sort: ce sont ceux qui m'ont été

confiés.

Avant de prolonger sa phrase, Debray marqua une longue pause; son regard

indécis allait de Maurice à Léonide, comme s'il eût sollicité de lui ou

d'elle une diversion indispensable à l'éclaircissement de sa pensée.

--Je sais ce qu'il espère, réfléchit Léonide tout en conservant son

impassibilité; mais je resterai.

Maurice était au moins aussi gêné dans son attitude que le colonel

Debray, qui, à trois fois, reprit et suspendit la confidence dont il

avait fait l'unique motif de sa visite à Maurice.

Découragé enfin de la détermination de Léonide à ne pas s'en aller, et

trop avancé pour changer de propos sans inconvenance, le colonel Debray

entama son récit avec un dépit mal déguisé.

Le notaire de Chantilly · 第 2 / 27 段