L'étude de Maurice est au plain-pied, au lieu d'être à l'ent

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[Illustration: couverture du livre]

COLLECTION MICHEL LÉVY

LE NOTAIRE

DE CHANTILLY

OUVRAGES

DE

LÉON GOZLAN

PARUS

Dans la collection Michel Lévy

LES CHATEAUX DE FRANCE 2--

LE NOTAIRE DE CHANTILLY 1--

LES ÉMOTIONS DE POLYDORE MARASQUIN 1--

LE DRAGON ROUGE 1--

LE MÉDECIN DU PECQ 1--

HISTOIRE DE 130 FEMMES 1--

LES NUITS DU PÈRE LACHAISE 1--

LA FAMILLE LAMBERT 1--

LA DERNIÈRE SOEUR GRISE 1--

LA COMÉDIE ET LES COMÉDIENS 1--

LE BARIL D'OR 1--

LE TAPIS VERT 1--

VERSAILLES --IMPRIMERIE DE CERF, 59, RUE DU PLESSIS

LE NOTAIRE

DE

CHANTILLY

PAR

LÉON GOZLAN

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1860

Tous droits réservés

LE NOTAIRE DE CHANTILLY

I

--Assez, Caroline, voici la nuit; vous n'y voyez plus: remettons à

demain nos réflexions sur cette lecture qui a paru si vivement vous

toucher. Essuyez vos yeux, mon enfant, et ne rougissez pas d'une

sensibilité bien naturelle à dix-huit ans. Ce livre me plaît; sans me

flatter d'en sentir comme vous tout le charme, je reconnais qu'il est

écrit avec une rare simplicité. Les personnages y portent l'empreinte de

ce roi qui l'imposait à tout ce qui l'approchait. Majestueuse et

réservée, la passion s'y exprime en termes choisis. _Mademoiselle de

Clermont_ est un beau livre; mais ne l'oubliez plus sous cet acacia,

comme hier au soir. Il est encore taché par la rosée de la nuit

dernière. Vous êtes distraite, Caroline, depuis quelque temps. Voilà des

branches qu'on n'a pas émondées: elles embarrassent l'allée des

tilleuls; l'allée des tilleuls manque de sable, le bassin d'eau, l'eau

n'a plus de poisson. Mais vous ne m'écoutez pas:--ce livre vous a tout

émue; nous le relirons encore une fois cette année, Caroline.

--Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance. Je suis heureuse

plus que je ne saurais dire de ce que vous partagiez quelquefois mes

goûts; mais je n'ai pu retenir mes larmes en songeant que la catastrophe

de ce livre a eu lieu à quelque distance de nous. Hier encore nous avons

foulé l'allée où monsieur de Melun fut mutilé par un cerf. Nous

apercevons les restes de ce château que Louis XIV honora de sa présence

une fois dans sa vie; et si la révolution, comme vous me l'avez appris,

n'en avait abattu les hauteurs, le soleil éclairerait à cette heure les

croisées de l'appartement où mademoiselle de Clermont fut forcée de

figurer, la mort sur le visage, au quadrille du roi, tandis que son mari

expirait dans d'horribles douleurs. Quelle grande époque, n'est-ce pas,

monsieur? Que de monuments n'a-t-elle pas laissés?

--La vertu et la liberté, mon enfant, en fondent seules de durables sur

la terre. Voyez deux exemples qui se touchent: les Condés ont bâti un

palais digne d'abriter des rois, et un hôpital bien modeste où sont

reçus les sexagénaires du canton. Les révolutions et la mort ont détruit

le palais et ses maîtres: l'hôpital est encore debout; écoutez: sa

cloche sonne la prière du soir.

Caroline se tut: elle craignait d'avoir blessé les susceptibilités peu

aristocratiques du vieillard.

Quittant le banc d'osier sur lequel elle était assise auprès de M.

Clavier, elle se leva pour passer dans la serre. M. Clavier, rêveur un

instant, puis cherchant tout à coup où sa jeune amie pouvait être, l'y

suivit à pas lents.

Caroline donna un dernier coup d'oeil aux camélias, et s'assura par le

thermomètre que la chaleur intérieure de la serre s'élevait à quinze

degrés; elle arrosa ensuite quelques amaryllis trop chauffées par le

tan. M. Clavier ne tarda pas à lui faire remarquer le danger de rester

plus longtemps exposée à la vapeur chaude et chargée de l'atmosphère;

elle s'était plusieurs fois trouvée indisposée au milieu de la

concentration de ces odeurs émanées d'arbustes vivaces de la Chine et du

Japon, volatilisées par une température artificielle et la lente

réverbération des rayons solaires.

Il est vrai que cette serre était à peu près la seule distraction de

Caroline, et l'occupation favorite de M. Clavier, qui y consacrait les

soins ingénieux d'un amateur passionné des belles plantes. Elle prenait

une partie de la façade de la maison, et elle se prolongeait ensuite le

long du mur latéral de clôture, opposant sa cloison de verre taillée à

carreaux au souffle inégal de l'air. Des brassées de plantes grimpantes

couraient à l'extérieur le long de ses carreaux, comme pour regarder

leurs soeurs plus favorisées à travers l'obstacle transparent qui les

séparait. Lorsqu'une journée sereine luisait, mille insectes ailés

s'abattaient en bourdonnant autour du pavillon végétal, vaste cloche

sous laquelle les quatre parties du monde étaient représentées par des

enlacements, des jets, des grappes, des couleurs, des parfums. Mais son

plus bel ornement était celle qui, chaque matin et chaque nuit, visitait

cette famille étrangère, ranimant par un peu d'eau la vie des unes, et

dorant par un rayon de chaleur le calice des autres. L'Ève de ce paradis

diaphane était Caroline de Meilhan.

Caroline et M. Clavier sortirent de la serre. M. Clavier s'empara de

l'arrosoir, redressa de ses doigts tremblants, sur son passage, les

tiges des plantes abattues sous la rosée; et, par une allée bien sablée

du jardin, il se rendit au corps de logis, appuyé sur Caroline, qu'il

regardait de temps en temps avec des yeux pleins de sollicitude.

En ce moment, Chantilly, sa vaste pelouse, sa ceinture de chênes et de

tilleuls, sa ligne de maisons blanches rangées l'une à côté de l'autre

comme pour laisser passer avec respect le grand prince qui a planté ces

tilleuls, ces chênes, et bâti ces maisons blanches; la forêt, le bourg,

le château, tout était coupé par deux zones, l'une de lumière, l'autre

d'obscurité. Le bois de Sylvie, et le château que ce bois couronne,

étaient dans l'ombre. Quelle magnificence qu'un coucher de soleil en

face d'un château, et d'un château assez antique et assez moderne à la

fois pour faire dire à l'observateur sans poésie: Que c'est riche! et au

voyageur respectueux envers les choses passées: Que c'est beau!

Derrière le glacis tendre et violet produit par la dégradation des tons

lumineux, les parterres du château se montraient avec la même netteté de

dessin que le Nôtre dut obtenir en les traçant sur le vélin avec la

règle d'ivoire et l'encre de Chine. Le pastel de Watteau n'aurait pas

disposé avec plus de coquetterie ces vases de marbre-Médicis, frappés,

en guise d'anse, de têtes de béliers en plomb, ces petites statues

allégoriques, ces bouquets de dahlias des parterres. Les parterres de

Chantilly sont célèbres jusqu'en Angleterre, d'où l'on vient pour les

admirer. Au loin, à droite et à gauche de ces parterres, resplendissent

mollement aux yeux des plaines de gazon qui, d'ondulation en ondulation,

vont se confondre et couler avec des pièces d'eau, où voguent à

l'abandon des cygnes, des feuilles tombées et des batelets dorés,

escadre montée jadis par des dames de la cour.

Ces eaux paresseuses ici, bruyantes là-bas; ces parterres, ces plaines,

ces gazons, ces fleurs vives, ces choses coloriées comme un livre

d'enfant, et ces bois sombres à la cime desquels crient les milans; ce

château qui a treize tours féodales décapitées, et dont les tronçons

étreignent un logement de bourgeois qui a douze croisées, un balcon

tremblant, des rideaux orange, des fenêtres vitrées; ces écuries où des

empereurs ont soupé, et qui seraient une des sept merveilles si elles

avaient été bâties à Athènes au lieu de s'élever en Picardie; et ces

pavillons chinois en briques rouges, ces chapelles gothiques en

carton-pierre, ces laiteries en vertugadin, empruntées aux décors des

opéras de Marmontel et de Grétry, ces statues mythologiques qui

ressemblent à la Dubarry et à la Duthé, qui ont du fard; ces carpes

centenaires qui sautent de temps en temps hors des lacs, et ces petits

oiseaux auxquels elles font peur; cette grande forêt émondée comme un

seul arbre, et ces roches venues de Fontainebleau par Paris à dos de

mulets; ces cours d'honneur où becquètent aujourd'hui des poules; ces

grandes, ces petites, ces majestueuses, ces ridicules choses,

n'indiquent-elles pas qu'il y eut successivement un grand Condé qui

s'est promené dans ce château avec Pascal, Bossuet, Molière, Fénelon,

Luxembourg, Lesage; un autre Condé qui tint table ouverte pour Voltaire,

Marmontel, la Pompadour; un autre Condé qui s'absenta vingt ans de son

palais, et enfin un dernier Condé, simple bourgeois, grand amateur de la

chasse et des vaudevilles de M. Scribe?

Le soleil avait disparu.

A l'horizon, le clocher de Senlis se montrait dans la brume.

M. Clavier et Caroline rentrèrent dans le salon de plain-pied, dont ils

prenaient ordinairement possession l'été, et qu'ils abandonnaient

l'hiver à cause de la fraîcheur des murs.

Le couvert était mis.

Caroline vérifia si rien ne manquait au service, alla faire un tour à la

cuisine, et, quand sa revue de bonne ménagère fut faite, elle

interrompit le vieillard dans la lecture de son _Parfait Jardinier_,

pour l'engager à dîner. M. Clavier poussa son fauteuil vers la table:

Caroline ne prit place qu'après une invitation.

--Je vous recommande bien, mon enfant, lui dit M. Clavier, quand vous

irez à minuit allumer le poêle de la serre, de refermer soigneusement

les portes du cabinet de communication, ce que vous avez négligé de

faire l'autre jour; aussi, les deux températures s'étant confondues, les

plantes du Japon ont eu les feuilles roussies par l'élévation

inaccoutumée de l'atmosphère, et celles du Cap-Vert ont souffert du

froid. A propos, vous ne m'avez point remercié, oublieuse, du tapis bien

doux, bien épais, que j'ai étendu dans la galerie vitrée, de la

dernière marche de notre escalier à la porte des serres.

Caroline prit la main de M. Clavier et lui sourit.

--Je dois vous gronder encore de l'inconcevable lenteur que vous mettez

à chauffer les poêles. Hier vous êtes descendue à minuit--oh! je vous ai

bien entendue,--et vous n'êtes plus remontée qu'à deux heures. Vous

aimez beaucoup à lire dans la serre, la nuit, je le sais, Caroline;

mais, prenez-y garde, les fleurs et nous ne pouvons guère vivre

ensemble: notre haleine les flétrit; leur parfum nous asphyxie: il faut

que nous les tuions ou qu'elles nous tuent.

D'après ces quelques paroles, bonnes sans doute, mais tempérées par

beaucoup de réserve, il eût été difficile de dire le rang que Caroline

occupait dans la maison. Elle ne se livrait point à de grossiers travaux

domestiques; ses mains blanches le disaient assez: pourtant Caroline

était habituellement éveillée, comme la bonne, à cinq heures l'été, à

six heures l'hiver. On voit même qu'elle se levait à minuit pour

renouveler la chaleur artificielle des serres: charge délicate, du

reste, et qu'on ne doit pas confier à l'insouciance des domestiques,

sous peine, le matin, en allant visiter ses baches, de trouver ses

palmiers et ses ananas rôtis. Caroline repassait en partie son linge, et

taillait elle-même ses robes. Auprès de M. Clavier elle accomplissait

d'autres devoirs que l'usage lui avait rendus indifférents, mais qui

eussent effrayé par leurs détails minutieux un moins bon caractère que

le sien. Cette soumission que l'on conçoit très-bien chez le domestique

qu'on paye ou dans l'enfant qui vous aime, étonnait chez Caroline, qui

n'était ni la domestique ni l'enfant de M. Clavier.

Il résultait, pour elle, de cette nuance qui n'était pas l'autorité, qui

n'était pas la servitude, une position singulière dont les voisins--et à

Chantilly on a pour voisins tout le monde--n'avaient jamais deviné le

sens en pénétrant curieusement dans l'intérieur de M. Clavier.

L'inégalité d'âge entre lui et sa jeune protégée faisait taire la

calomnie, mais elle ne suffisait pas pour retenir l'indiscrétion. Les

rares amis que M. Clavier recevait dans l'intimité, son notaire, son

médecin, quelques agriculteurs, avaient difficilement l'occasion de

parler à Caroline, qui descendait peu lorsque des étrangers étaient au

salon; mais ceux-ci, pour ne l'avoir aperçue que quelquefois à la

dérobée, n'en avaient pas moins été frappés de sa modestie et de sa

grâce. Elle eût été, du reste, fort embarrassée au milieu d'une société

nombreuse: un respect continuel pour l'homme qui n'osait adoucir, par

des caresses de père, la vénération qu'il inspirait, ni déshonorer la

main où s'appuyait sa caducité en la remplissant d'or, avait imprimé à

la jeune fille une défiance particulière. Caroline eût répondu avec

dignité à qui se serait oublié en lui parlant comme à une servante; et

pourtant elle n'aurait su répondre à la déférence qui l'eût traitée en

maîtresse de maison. Sa condition douteuse était devenue pour elle une

seconde pudeur. Caroline eût rougi de tout le monde.

--Pensez-vous, lui demanda M. Clavier, que M. Maurice soit actuellement

à Chantilly?

--Je crois, monsieur, qu'il doit s'y trouver. Avant-hier soir encore, il

se promenait sur la pelouse avec M. Reynier, son beau-frère.

--Ses affaires l'appellent si souvent à Paris depuis quelques mois,

qu'on craint toujours de faire une course inutile en allant chez lui.

Bientôt il faudra prêcher la résidence aux notaires comme autrefois aux

évêques de cour. Cependant je lui ferai une visite demain.

--Il me semble, reprit Caroline, vous avoir entendu dire que M. Maurice

s'occupait beaucoup de politique; ne serait-ce pas là le motif qui le

force à s'absenter plus fréquemment?

--Vous dites juste: Maurice est dévoué aux idées nouvelles. Je suis

témoin du sacrifice qu'il leur fait de sa fortune, de son temps et de

ses plaisirs; c'est louable à son âge. Il a mille belles qualités, celle

surtout que j'ai quelque intérêt à lui reconnaître, de m'écouter sans

impatience et sans prévention contre ma vieillesse, dans les longues

promenades où il me prête l'appui de son bras, lorsque vous me privez du

vôtre, étourdie, pour cueillir des campanules dans les buissons. Oui,

Maurice est né pour réchauffer les tièdes, et le monde en est

empoisonné. Ce jeune homme a du patriotisme pour tout le canton. Je ne

parle pas de sa réputation de notaire: il la mérite; c'est tout dire.

Dans un bourg comme le nôtre, un notaire est le conseiller, l'ami des

habitants: c'est ce qu'il est.

--Vous avez toujours pensé cela de lui, monsieur, il serait flatté

d'entendre son éloge se confirmer si souvent dans cette maison.

--Je crois donc avec vous, Caroline, que ses affaires ne doivent pas

souffrir de ses voyages réitérés à Paris. Il a une femme que j'estime,

quoique fière, qui prend chaudement ses intérêts. Peut-être n'a-t-elle

pas la circonspection de son mari. On parle trop dans ses salons, j'ai

trouvé. Mon opinion ne serait-elle pas au fond dictée par la

misanthropie de mon âge si peu indulgent, et le résultat de nos

habitudes solitaires, à nous, mon enfant, qui causons peu? On nous

appelle les sauvages dans le pays, et vous verrez que nous serons

obligés de clouer des planches derrière la grille du jardin. Tandis que

vous lisiez ce soir, les habitants nous épiaient du dehors comme des

phénomènes effrayants ou curieux.

On sonna à la porte du jardin.

Caroline, toute rayonnante et tout empressée, courut ouvrir. Pendant ce

temps, M. Clavier éclaircit ses lunettes et fit apporter de la lumière:

son journal arrivait. En province, on ne se trompe pas plus sur le coup

de sonnette du facteur que sur celui de l'ami de la maison.

--Passons les réflexions, dit M. Clavier en ouvrant le journal, ce sont

toujours les mêmes; on les réimprime chaque six mois. Que se passe-t-il

en Vendée?

Tandis que M. Clavier lit avec attention, sans perdre une syllabe, la

correspondance de l'Ouest, Caroline enlève sans bruit les fourchettes et

les verres, et glisse doucement sur sa base, auprès de l'étui à

lunettes, la demi-tasse de café qu'accompagne le flacon d'eau-de-vie. Au

bout de quelques minutes, elle tousse légèrement pour rompre l'attention

du vieillard, qui, habitué à cet appel, relève sa tête blanche et

sourit: _Prenez-le donc, tandis qu'il est chaud_, semble dire Caroline.

Elle déplie ensuite son ouvrage de broderie, et la veillée commence pour

elle et pour son vieil ami.

Au-dessus de cette tête blanche immobile et de cette tête blonde,

rapprochées par le travail et la méditation, plane un profond silence

qui n'est interrompu que par les oscillations de la pendule.

Chantilly est plongé dans le même repos.

Il y a six ans, lorsque la forêt n'avait pas encore été dépouillée de sa

population de cerfs et de sangliers, on était parfois surpris au milieu

de la veillée par le cri d'une biche appelant ses faons. Mais depuis, la

forêt est morte comme le château. Les cerfs et l'aristocratie s'en sont

allés, comme autrefois la féodalité et les faucons; les nobles chasseurs

ont suivi les nobles oiseaux.

Caroline n'offre aux lueurs de la lampe qui l'isole dans un centre de

lumière, au milieu de l'obscurité du salon, que son profil fuyant, et

que l'indication gracieuse de sa bouche, sur laquelle elle appuie dans

ses poses méditatives les ciseaux d'acier dont elle se sert pour

découper sa broderie.

--Misérables! s'écrie tout à coup le vieillard en frappant du poing sur

la table, en froissant le journal: ces misérables Vendéens, ces fous qui

ne valent pas le plomb qui les tue, ont encore égorgé ces jours derniers

vingt soldats français logés dans un village. Ce sont bien là les dignes

fils de ces fanatiques que nous avons hachés autrefois. Ils ont donc

bien du sang à perdre, les royalistes de tous les temps? Eh bien! qu'on

le verse, et finissons-en.

M. Clavier ne s'était pas aperçu que ses paroles avaient produit une

sensation foudroyante sur Caroline; sa tête et son ouvrage étaient

tombés sur la table; des sanglots frôlaient sourdement entre ses doigts

et la nappe.

--Caroline! Caroline! pardon, mais je ne vous savais pas là. Ces maudits

journaux! voilà à quoi ils sont bons. Tenez que je n'aie rien dit: ce

que j'ai dit est si vieux! c'est de l'histoire:--Triste histoire!

murmura M. Clavier, en hochant sa tête blanche.

Et comme cela avait toujours lieu après les tempêtes où sa colère

politique éclatait, il ramena tendrement Caroline vers lui, l'appuya sur

son épaule, et, après avoir séparé ses beaux cheveux sur son front avec

des doigts maigres et tremblants, il y déposa un long baiser.

--Que ce soit la dernière fois, dit-il, étouffé par ses sanglots, que

nous nous serons entretenus de pareils souvenirs. Le passé est à Dieu,

qu'il en soit le juge, mon enfant!

Cette scène, qui n'était pas la première de ce genre, se renouvelait de

loin en loin, comme une espèce d'expiation dans la maison de M. Clavier.

Elle avait profondément altéré le calme dont jouissaient quelques heures

auparavant la jeune fille et le vieillard. Un nuage sanglant avait passé

sur un lac tranquille; mais il n'avait fait que passer.

M. Clavier se retira à pas lents dans son appartement, laissant Caroline

abîmée dans la rêverie; rêverie douce où la haine n'avait aucune place.

C'est le privilége des grandes douleurs d'être suivies d'une longue

volupté de l'âme.

En s'assoupissant, le vieillard se répéta encore tout bas: «Ne pas

oublier d'aller demain chez M. Maurice, mon notaire. Ce qui vient de se

passer m'avertit qu'il est temps.»

Caroline, dès que M. Clavier fut parti, tira de la poche de son tablier

une lettre que le facteur lui avait remise avec le journal, et la lut

jusqu'à minuit: cette lettre ne contenait pourtant que dix lignes.

M. Clavier avait peut-être raison: il était temps.

II

Heureuse la vie de province! Qui ne s'est dit cela, du fond d'une

diligence, en traversant, emporté par quatre roues, quelques-unes de nos

jolies petites villes de France, et en voyant passer, comme le paradis

passe devant les yeux des damnés, ces maisons basses et tranquilles, et

qui ont un reflet de la mansuétude de ceux qui les habitent? L'âme des

propriétaires n'est pas moins nette que les trois marches de leur

escalier extérieur; elle n'est pas plus resplendissante que le marteau

de cuivre des portes; elle est aussi blanche que les rideaux qui étalent

la pureté de leurs plis à travers les carreaux. A travers ces carreaux,

admirez la table mise; ne craignez pas de dérober un détail à votre

curiosité: le coin du tableau qui vous a échappé, vous le retrouverez

plus loin; la table est mise partout; abattez les cloisons avec votre

imagination, et la ville vous offrira une seule table de trois mille

couverts; car il est midi, et l'on dîne dans toute la ville.

Chantilly, malgré son voisinage de Paris,--il n'en est qu'à dix

lieues,--ressemble déjà beaucoup à la province: la ville,--le titre est

peut-être ambitieux, mais on exagère toujours le mérite de ce qu'on

aime,--la ville ne se compose que d'une seule rue qui ferait honneur à

une capitale; mais les maisons de cette unique rue, hautes et fières

d'un côté, descendent à l'humble niveau d'un pavillon du côté qui

regarde la pelouse. Ce contraste trahit l'origine moitié féodale, moitié

libre, de Chantilly. Un des Condés, dans un jour de largesse, au retour

de la chasse, distribua, par concessions égales, des morceaux de terrain

à chaque pauvre habitant, tous alors serfs, domestiques, piqueurs ou

gardes-chasses du prince; mais il leur fut défendu, en bâtissant sur ces

terrains, de s'allonger, sous peine d'empiéter sur le domaine du voisin,

ni de s'élargir sans mordre sur la pelouse. Les modernes systèmes

égalitaires n'auraient pas mieux imaginé pour tracer un terme à

l'ambition de la propriété. Aussi en est-il résulté que les pauvres et

les riches de Chantilly sont toujours restés à la même distance les uns

des autres. A la même distance, disons-nous, et non à la même hauteur;

car, ne pouvant s'agrandir, les propriétés de Chantilly se sont élevées

à raison de l'accroissement des fortunes. Quelques-unes ont cinq étages;

beaucoup sont déjà au niveau du château. Ces bergers, ces gardes-chasses

du prince sont devenus de riches industriels, et la considération dont

ils jouissent se mesure à la hauteur des pignons. Dieu veuille qu'ils

n'aient jamais des descendants des Condés pour valets de ferme!

Dans cette rue de Chantilly, vers le milieu, si vous avisez une maison

dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une cour pavée où un

cabriolet dételé repose sur ses brancards, au delà de laquelle le

Parisien, avide de campagne, admire un paysage encadré dans les montants

de la porte; si, par cette porte, d'où s'échappe, l'été, un parfum de

chèvrefeuille et de troëne, vous voyez passer à peu près toutes les

personnes qui pénètrent dans la rue pour d'autres motifs que celui de se

rendre chez elles, et d'ailleurs, si vous n'êtes pas distrait au point

de ne pas remarquer les deux écussons dorés qui s'élèvent sur leurs

branches de fer aux ailes de l'entrée, vous reconnaîtrez la maison de M.

Maurice, notaire.

Sa hauteur, trois étages; jalousies vertes, cour sur la rue, jardin sur

la pelouse. Par une division bien entendue de logement, les appartements

affectés aux affaires, à la partie sérieuse de l'existence, prennent

jour du côté de la rue, et les pièces consacrées au repos domestique

s'ouvrent en face de la forêt. On passe ainsi, sans quitter l'étage, du

mouvement du bourg à la solitude de la campagne. Au printemps, la

position est délicieuse: percée d'outre en outre par le soleil qui entre

d'une part, et par l'air du bois, tiède et résineux, qui pénètre de

l'autre, cette rangée de maisons, vue à la distance du bois, est d'un

pittoresque effet. Lorsque les grilles vertes des jardins avancés

tremblent dans la raréfaction de l'air comme des arbres dans l'eau,

Chantilly semble une vaste serre chaude dépendante du château. A cette

illusion de perspective se joint, pour la rendre plus complète aux yeux,

le jeu de la lumière sur les vitres; son reflet au fond des glaces des

appartements. Ce verre, ces barreaux, ces transparences, cet air, ce

jour, fascinent la vue, qui ne peut renoncer à voir une serre chaude

dans ce mirage.

L'étude de Maurice est au plain-pied, au lieu d'être à l'entresol,

auprès de son cabinet, disposition locale peu commode pour la

consultation des affaires, mais exigée par Léonide, la femme de Maurice,

qui n'aurait jamais souffert que les paysans rayassent de leurs souliers

ferrés les carreaux de la salle à manger. Et il faut la traverser pour

se rendre dans le cabinet de Maurice. Cette fausse répartition

d'appartements oblige celui-ci à se déplacer de l'étude au cabinet

toutes les fois qu'un conseil nécessite un entretien particulier. Il est

vrai qu'au moyen de cette division, on obtient le silence des clercs,

relégués aussi dans les salles basses, à la portée des clients. Cette

république plumitive ne franchit jamais les dix marches qui la séparent

du patron, excepté pourtant le premier de l'an; le reste de l'année, le

maître-clerc seul a le droit de surprendre Maurice à toute heure.

Neuf heures, l'étude s'emplit d'hommes et de femmes de la campagne.

Fermiers, bûcherons, carriers, vignerons, bergers, meuniers,

charretiers, maçons, cordiers, charrons, tous en blouse, les guêtres de

cuir bouclées jusqu'au genou, sont assis en zigzag, de manière à

confondre dans la ligne perpendiculaire du dos la ligne tangente au

talon. Ils se briseraient le cou, au cas de quelque glissade, si leur

bâton, planté en échalas, cessait de s'appuyer à terre et dans la

fossette de leurs mentons. C'est dans cette attitude, commune à tous

ceux qui se sont emparés les premiers du banc de chêne qui règne le long

des murs, que l'arrivée de Maurice est impatiemment attendue.

Les jours de marché attirent une plus grande affluence au notariat. On

profite du déplacement pour arranger les affaires. L'occasion est belle

pour venir et s'en aller ensemble. Les affaires des gens de la campagne

sont simples: une procuration à faire rédiger, un bail de ferme à

renouveler, un dépôt à constituer ou à reprendre, selon que la récolte a

permis de respecter les épargnes ou a forcé d'y toucher. De là des

visages rayonnants, d'autres soucieux; beaucoup trahissent leurs

bénéfices sur les foins de l'année par une transpiration métallique: le

mouvement qu'ils font pour soulager leur gousset les désigne à la

jalousie: parmi les femmes, malheur, dans l'opinion, à celles qui

laissent déborder un angle de papier sous le pli de leur mouchoir!

conjecture fâcheuse: on retire l'argent placé. Ce ne sont que des

conjectures, il est vrai, mais ne suffisent-elles pas pour faire

présumer des fortunes qui s'en vont? A tel signe on prévoit que tel

champ sera bientôt vendu si l'on veut ensemencer l'autre; et ces

prévisions, rarement en défaut, sont la mesure de l'accueil qu'on ménage

à chacun. Il y a autant de mensonges personnifiés pour le moins dans

cette assemblée grossière que dans les salons, où les moralistes

prétendent exclusivement les y trouver. Ces corps frustes, ces âmes

calleuses sont aussi bien partagés que les gens de la ville en cupidité,

astuce et fourberie. Au lieu d'être planté dans un beau vase de marbre,

l'arbre du bien et du mal est là planté dans la boue. Il y a longtemps

que les Tityre et les Lindor ont été emportés par les torrents de lait

qui couraient dans les plaines. L'âge d'or a été fondu à la Monnaie.

Les femmes abondent dans l'étude; on l'a dit, c'est jour de marché.

Assises sur leurs paniers, elles récapitulent en gros sous le produit de

la vente des carottes et des choux dont elles répandent le parfum

végétal autour d'elles. L'étude est devenue une succursale de la halle;

elle s'encombre de clients qui, tous, avant de s'enchaîner par les

formes solennelles du contrat, sont bien aises de répéter une dernière

fois la comédie de générosité dont ils ont, en chemin, étudié les rôles.

A les en croire, n'est-ce pas par pure amitié que celui-ci vend, que

celui-ci achète? n'est-ce pas à la seule fin de gratifier le notaire, le

timbre et l'enregistrement qu'ils traitent et contractent? voyez. De

plus hypocrites encore jurent leurs grands dieux qu'ils ont la plus

intime confiance entre eux, mais qu'on est mortel dans ce monde et qu'on

a des enfants. Un reçu ne nuit jamais: un bout de traité ne déshonore

personne. Voilà pourquoi on aperçoit partout, dans l'étude, deux mains

droites qui s'ouvrent pour dissimuler deux autres poignets serrés comme

un étau.

Les protestations de désintéressement allaient leur train, en attendant

Maurice dont il était parfois difficile d'admettre l'opportunité au

milieu de tant d'honnêtes gens, lorsqu'un homme, qui ouvrait et fermait

de temps à autre un livre de prières, d'où pendaient des noeuds et des

rubans fanés, se leva et vint se placer entre deux villageois qui

exposaient, avec la bonne foi précitée, les conditions de leur marché à

conclure.

--Ah çà! mes amis, permettez-moi deux mots.

--Quatre, monsieur le curé.

--Toi, Valentin, tu vends ta récolte prochaine; toi, Gaspard, tu la lui

achètes.

--Tout juste, monsieur le curé; vous savez ça de la tête à la queue,

comme dit l'autre.

--Il est venu à mes oreilles, là, dans mon coin, où je vous ai entendus,

sans chercher à vous écouter, que le prix de la récolte était cinq cents

francs; les frais de vente à la charge à tous deux. Vous arrivez l'un et

l'autre d'Écouen, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur le curé, et prêts à y retourner, affaire faite.

--Bien! calculons: le voyage d'Écouen et retour, le déjeuner à

Champlâtreux, l'air y est bon, le vin meilleur;--la journée à

Chantilly,--journée de travail perdue pour tous deux:--c'est douze

francs au moins: dix francs de contrat au notaire;--vingt-deux: à

déduire de cinq cents francs, valeur de la récolte vendue, reste à

quatre cent soixante-dix-huit; sur laquelle différence de vingt-deux

francs, tu perds, toi, onze francs; toi, onze francs. Voulez-vous suivre

mon conseil, mes amis? Valentin, mets ta main dans celle de

Gaspard,--marché conclu:--toi, Gaspard, offre à Valentin une place sur

l'âne que tu as acheté ce matin à Gouvieux, et partez tous deux pour

Écouen: rebuvez un coup à Champlâtreux. Bon voyage! C'est vingt-deux

francs que je vous remets dans la poche: est-ce dit?

--Monsieur le curé, nous sommes tous mortels.

--Sans doute, Valentin, mais vous êtes de braves gens, deux amis; à quoi

bon ce papier? Irez-vous jamais, l'un ou l'autre, réclamer autre chose

que l'argent ou la récolte, marché conclu sur l'honneur?

--Non, mais on peut passer d'un moment à l'autre: les enfants sont là.

--Mais, Gaspard, vos enfants ont connaissance du marché; tout Écouen

aussi. Croyez-moi, soyez confiants, on le sera après vous.

--Pas possible, monsieur le curé, nous sommes sujets à mourir.

Le curé se retira en soupirant et reprit sa place et sa lecture dans le

coin du mur.

Tous les clients se levèrent.

Maurice entrait. Des pressions de mains l'étouffèrent, le vent des

chapeaux, agités par de violents saluts, faillit le renverser.

Maurice avait adopté la méthode ministérielle de recevoir debout,

d'entamer la discussion à la cheminée pour la finir à la porte, dont il

avait soin de toucher le bouton quand il jugeait être assez éclairé sur

la question.

Il se servait en outre de la formule interrogative, par une précaution

indispensable envers des gens toujours disposés à faire la généalogie de

leurs affaires.

--Vous, monsieur Grandménil?

--J'apporte, monsieur Maurice, dix mille francs pour les placer sur

première hypothèque.

--Passez à la caisse; versez: j'ai votre affaire. Toi, Robinson?

--Moi, monsieur Maurice, je voudrais devenir acquéreur d'un des lots de

la propriété de la Garenne, entre Morfontaine et Saint-Leu.

--De quel lot?

--Du parc, monsieur Maurice.

--La mise à prix est de quarante-cinq mille francs, mon garçon.

--J'en déposerai chez vous quatre-vingt mille, et vous pousserez pour

moi. Je pars pour l'Auvergne.--Si vous manquiez de fonds, écrivez à ma

femme.

--Bien, Robinson. Et vous père Renard?

--Nous nous faisons vieux, monsieur Maurice.

--Je comprends: vous voudriez la rente viagère. Qu'abandonneriez-vous,

père Renard?

--Dame! mes trois maisons de Pont-Saint-Maxence, ma petite carrière de

Gouvieux, et mes deux moulins de Quoy.

--Et vous demanderiez?

--Six mille livres de revenus, ma vie durant.

--Ce n'est pas impossible, père Renard; votre âge?

--Soixante-deux ans: du reste, je vous apporte mon extrait de naissance

et mes titres de propriété.

--Revenez dans la quinzaine, père Renard, entendez-vous? j'aurai à vous

parler.

--Moi, monsieur Maurice...

--Ah! bonjour, Pierrefonds; les loups ne t'ont pas mangé, mon vacher?

Qu'est-ce qui me vaut ta visite?

--Ma foi, vous feriez bien de me le dire, monsieur Maurice; en route, et

comme je venais, chassant devant moi mon âne, sauf votre respect, j'ai

ramassé une baguette de chêne,--on a mal à voir comme le vent les

abat,--à cette occasion je me suis proposé de vous demander si de mon

héritage, qui est de cent trente-trois mille francs, comme vous savez,

je ferais mieux d'acheter la pièce de bois du vieux Guillaume, en plein

rapport depuis deux ans, tout chêne de haute futaie: pas un pouce de

jour; ou bien--voilà que j'ai vu sauter trois carpes; dieu de dieu!

quelles carpes!--ou bien les étangs de Burigny; sauf votre respect,

c'est assez l'avis de ma femme. Ce diable d'âne, comme je vous disais,

s'est mis à manger de la luzerne,--c'est un bon commerce, monsieur

Maurice! si j'en achetais quelque cent arpens, que j'ai pensé? il faut

bien que je place cet argent quelque part.--Bonjour, monsieur Smith! que

j'ai dit à M. Smith, qui m'a répondu sur ces entrefaites: Bonjour,

Pierrefonds. M. Smith est ce brave homme qui a empesté le pays de fumée,

le mécanicien qui construit des chaudières où il cuit du fer. J'avais

pas plutôt marché quatre pas que j'ai dit: Conclu! Touche là,

Pierrefonds, j'aurai une usine. Je mets mon argent là. Pensons plus à

rien. Ah! oui; il y avait un séchoir de laine à traverser, et, sauf

votre respect, je n'ai jamais vu de plus belle laine, et alors, tout

naturellement, j'ai pensé que je ne saurais mieux placer mon argent que

dans le plâtre; ou bien... Ma foi, votre serviteur, prenez-moi cet

argent, et disposez-en comme vous l'entendrez, monsieur Maurice: dans

dix ans je vous en demanderai compte. S'il a poussé, tant mieux! nous

récolterons; s'il est mort en terre, eh bien! il n'y aura pas eu de

votre faute ni de la mienne, la graine était mauvaise.

--Nous tâcherons d'être prudent, Pierrefonds; puisque la fortune est

venue, elle restera. Nous allons d'abord nous occuper d'un solide

placement. Plus tard, je t'écrirai pour te marquer l'emploi le plus

avantageux que j'aurai trouvé à ton argent. En attendant, je vais te

délivrer un reçu de tout, mon ami.

--Pas de ça! monsieur Maurice, pas de ça: c'est de la défiance. Tous les

reçus du monde ne valent pas votre probité, sauf votre respect. Adieu,

monsieur Maurice; je suis un peu pressé, je pars. J'ai encore deux sacs

d'avoine à acheter au marché. Portez-vous bien. A propos, j'oubliais de

vous remettre l'argent. Voilà trente mille francs en or, cinquante mille

en papier: demain, le valet de ferme, en venant chercher votre fumier,

apportera le reste. Salut, monsieur Maurice.

Pierrefonds sort.

Il revient aussitôt sur ses pas.

--Gardez-vous bien, au moins, monsieur Maurice, cria-t-il en passant sa

tête entre les deux battants de la porte, de donner le pourboire au

valet: ceci me regarde.

--Mille pardons, monsieur, dit Maurice en allant vers le prêtre, qui, à

plusieurs reprises, s'était levé pour lui parler, mais qui, toujours

devancé par de plus pressés, s'était rassis, avait recommencé sa

lecture, attendant son tour avec résignation, mille pardons de ne vous

avoir pas plus tôt donné audience: que puis-je pour vous?

Maurice avait attiré le prêtre dans un coin.

Celui-ci répondit en rougissant, à voix basse, et un peu humilié de sa

condescendance envers un homme de la terre:

--Ma paroisse est pauvre, monsieur. Mes aumônes étant trop faibles pour

suffire au soulagement des nécessiteux dont je suis le père, j'ai été

forcé de recourir à la générosité des riches habitants. J'ai été bien

inspiré. De leurs deniers, j'ai fondé une caisse de secours qu'ils

alimentent, et dont ils ont bien voulu me confier l'emploi. La charge

est sainte; mais elle n'est pas sans danger. Depuis quelques jours, des

malveillants, qui s'exagèrent sans doute la valeur du dépôt dont j'ai la

garde, rôdent autour du presbytère avec des intentions suspectes. Seul,

sans défense, isolé, jugez de mes craintes. Un coup de main

non-seulement me ravirait le trésor de mes pauvres, mais il ne me

laisserait pas même, auprès de certains esprits prévenus contre la

pureté de notre ministère, la ressource de mon innocence. On

m'accuserait d'une complicité odieuse.

--Y aurait-il, monsieur, interrompit Maurice, des hommes assez pervers

pour avoir cette pensée?

--Dans un pays où l'on essaye de voler les pauvres, est-il impossible

que les innocents soient calomniés? Du reste, ma prudence n'est une

offense pour personne; elle est une garantie pour les autres, autant que

pour moi-même. Je viens donc vous prier, vous, monsieur, assez heureux

pour exercer un ministère inaccessible au soupçon, et que je crois à la

hauteur de cette confiance du siècle,--ici le curé éprouva une vive

souffrance morale à s'exprimer, à conclure; il sentait son abaissement,

et sa voix ne le subissait qu'avec peine. Lui, prêtre, il implorait une

puissance, il lui avouait qu'il était au-dessous d'elle dans le crédit

du monde: roi détrôné, il se mettait sous la protection d'un usurpateur.

Une seconde fois, il reprit: Je viens donc vous prier, monsieur, à

l'insu de tous, de me décharger de cette solidarité dont on me croit si

peu digne.

Demain, à la nuit tombante, je vous apporterai la caisse de secours des

pauvres de ma paroisse: on ne cessera de m'en croire le gardien, tandis

que vous en serez le dépositaire. Par là, les âmes pieuses à qui la

sainteté de mon caractère est un motif pour verser leur charité dans mes

mains continueront à me la prodiguer; et désormais ceux qui chercheront

à m'en ravir le fruit ne réussiront plus qu'à me tuer; s'ils me tuent,

vous paraîtrez avec cette clef devant les méchants: ils resteront

interdits. Les pauvres n'auront rien perdu; il n'y aura qu'un prêtre de

moins.

Cette confidence, qui avait l'humilité d'une confession, avait altéré

celui qui la faisait à Maurice. Le prêtre avait rougi, pâli, tremblé en

un instant. Sa honte était consommée; il avait déchiré sa robe et courbé

la tête. Si l'on remarque que la domination comme la vie ne respire

jamais si bruyamment que lorsqu'elle s'en va, à quoi faut-il donc

comparer son agonie quand elle s'affiche ainsi?

Le prêtre se tut; ses paupières étaient abaissées sur son regard.

Avec beaucoup de modestie, Maurice protesta qu'il était malheureux de sa

réputation de probité en pareille circonstance, et qu'il n'en avait

jamais si péniblement été fier: que, du reste, sans croire à ce mépris

du siècle pour le prêtre, il consentait à sauver un ministre vénérable

de doutes injurieux qu'il ne partageait pas. Bref, il accepta la

responsabilité de la caisse de secours des pauvres. Ensuite le prêtre le

salua, prit son bâton dans un coin et sortit.

Après avoir distribué encore à la volée quelques conseils, après avoir

été forcé d'écouter les plus misérables détails d'intérêt cent fois sus

et commentés, Maurice, accompagné des interpellations de ses clients,

passa de l'étude à l'étage supérieur, et il entra dans la salle à

manger, où il était attendu.

III

Maurice respirait à l'aise depuis qu'il n'entendait plus bourdonner à

ses oreilles la criaillerie de ses clients, non que les devoirs de sa

professions lui fussent antipathiques; mais, homme de repos parce qu'il

était homme d'activité, il goûtait mieux les douceurs du paradis

domestique après être sorti du chaos des affaires. Dans ce paradis, il y

avait aussi une femme qu'il aimait avec toute la fraîcheur des premiers

jours du mariage.

Léonide et son mari sont encore amants: la preuve peut-être, c'est que

depuis une grande demi-heure que le déjeuner est commencé, ils ne se

parlent pas, ils se boudent.

--Ce que vous demandez est impossible, ma chère Léonide.

--Qui prétend le contraire, monsieur? mon indifférence vous prouve assez

l'importance que j'attachais à cette question: si vous m'en parlez

davantage, vous m'obligerez à croire que vous y tenez plus que moi. Il y

aurait prodigalité de ma part à épuiser, sur un sujet si mince, les

licences que la communauté du mariage autorise. Je suppose de meilleures

occasions d'importuner votre réserve.

Ironie ou allusion lointaine, Maurice répondit à Léonide avec beaucoup

de douceur:

--Je tiens à vous voir toujours bonne, et c'est moi que j'accuse lorsque

votre charmant naturel disparaît, comme dans ce moment-ci. Exigez de moi

toute autre chose, mettez à l'épreuve ma générosité, mon dévouement à

vos plus légers caprices, mon obéissance à vos ordres les plus

difficiles, et je vous promets, si vous n'êtes pas satisfaite

sur-le-champ, de m'accabler de cette moue tout à votre aise.

--Très-bien, monsieur; vous mettez à ma disposition ce que je ne

souhaite pas, pour vous dispenser de m'accorder ce que je désire, ce que

je désirais tout à l'heure: entendons-nous. On ne saurait être plus

magnifique à bon marché. «Ne regarde pas tant cette étoile, car il n'est

pas en mon pouvoir de te la donner.» Le mari qui usa de cette fade

courtoisie, prévoyait que sa femme allait lui demander une voiture: il

changea la question.

--En voudriez-vous une?

--Qu'ai-je dit? vous m'offrez une voiture parce que je vous ai demandé

le motif qui a amené une jeune paysanne dans votre cabinet. Beau secret,

pour s'en tourmenter, ma foi!

--Permettez, Léonide, mais ce mot est ma justification prononcée par

votre bouche. Ma fortune est à vous; mais le secret des autres, non,

puisqu'il n'est pas à moi.

--C'est donc un secret? repartit Léonide avec un étonnement presque

sincère.

--Ou plutôt une confidence, Léonide; c'est peu grave, mais cela doit

être tenu caché.

--Vous voilà donc le confesseur des jeunes fermières du pays? Vous ne

laisserez bientôt rien à faire à monsieur le curé. Les femmes mariées

appartiennent-elles également à votre circonscription morale? Et quand

vous rencontrez les maris, vos paroles sont-elles verrouillées avec eux

comme avec moi?

Ces derniers mots ne permirent plus à Maurice de douter que sa femme

était au courant d'une visite qu'il avait reçue quelques jours

auparavant, et que, pour tout au monde, il eût voulu tenir cachée. Il

affecta cependant de suivre le fil du propos.

--Votre raillerie est presque une vérité, Léonide. Ma condition, trop

peu comprise par vous jusqu'à présent, est toute de discrétion. Je ne

suis pas coupable du tort qu'on fait au confessionnal en déposant dans

mon cabinet les actes de la conscience; mais je dois, digne ou non des

attributs de ma charge, la remplir avec rigueur.

--Quel air sévère vous prenez, monsieur! bientôt ce sera à mon tour de

vous dire: Quittez cette moue dont vous m'accablez,--car vous

m'accablez!--Croyez-le, je respecte fort les priviléges de votre charge,

mais je suis bien peu rassurée par vous sur les graves exigences qu'elle

impose. Vous riiez fort, ce me semble, lorsque, au sortir de votre

conversation privée avec la jeune fermière, vous vous êtes mis hier à

table?

--C'est que le conseil qu'elle est venue chercher avait apparemment son

côté plaisant.

--Ah! vous donnez aussi des conseils. Je le présumais fort, sans en

avoir la certitude. Je crois même qu'on vient d'assez loin en solliciter

chez vous. Après les confesseurs, allez-vous ruiner les avocats? Je ne

pensais pas qu'un notaire...

--Fût à la fois un avocat et un confesseur, n'est-ce pas, Léonide? cela

est ainsi pourtant: c'est à notre défaut que les avocats vivent. Quand

l'accord est impossible chez le notaire, l'office de l'avocat commence:

nous sommes les bons génies des affaires; eux en sont les mauvais.

--N'y a-t-il pas encore de saints parmi les notaires?

--Non, Léonide, car je n'en connais pas qui résistassent à la séduction

de deux beaux yeux.

Maurice baisa la main de Léonide.

--Songiez-vous à nous, ma bonne amie, il n'y a qu'un instant, lorsque

vous me demandiez les secrets de mon cabinet? Vous êtes-vous figuré,

non, cela n'est pas possible, l'affreuse position dans laquelle nous

placerait celui qui, familier à notre intérieur, divulguerait ce qu'il

couvre de son ombre et de son silence? L'immoralité que vous exécreriez

alors chez un autre, la professerons-nous à notre avantage, sans

trembler devant des représailles? Vous êtes-vous représenté une

délation?

--Assez, Maurice... ce serait être trop cruellement puni. Parlez bas:

vous faites penser à des choses qui révoltent. J'ai peine à croire que

tous les malheurs causés à vos affaires par une imprudence de mes

paroles égalassent jamais la douleur où une délation nous plongerait.

--Une délation!

Léonide se troubla et pâlit.

Quoique fâché d'avoir causé une douleur à sa femme, Maurice, d'un autre

côté, imagina avec joie qu'il avait éloigné de l'entretien l'accident

étranger qu'elle avait appelé du dehors.

--Craignez tout, Léonide; mais changeons de propos. Nos domestiques

écoutent; Reynier, votre frère, entre à chaque instant, et il est

impossible d'avoir rien de caché pour lui. Je propose la paix:

conciliateur né des autres, que je le sois chez moi, s'il vous plaît. A

la fin, vous avez souri. Non, vous n'avez pas eu la faiblesse

d'imaginer, Léonide, que je tramais quelque intrigue avec cette fermière

en sabots et en bonnet.

--Sous ce bonnet, Maurice, et dans ces sabots, j'ai aperçu une jolie

figure, un charmant petit pied.

--C'est possible, Léonide.

--Vous l'avez donc remarqué?

--Où serait le mal?

--Je ne dis pas. Mais j'admire la rare prérogative de votre profession.

Elle vous assimile à un ministre. Vous êtes les ministres de la police

générale de la société. N'avez-vous pas un pied sur chaque seuil de

maison? une oreille contre chaque mur? un oeil dans chaque

appartement? Ce que les autres ignorent, vous le soupçonnez; ce qu'ils

soupçonnent, vous le savez, et ce qu'ils savent, vous, de par le droit

d'être mieux informés, vous pouvez hautement le nier.

A l'accent décidé de sa femme, et surtout à la tournure infatigable

qu'elle imprimait au dialogue, brusquement transporté de nouveau du

terrain étroit d'un petit fait sur le champ perfide des allusions,

Maurice vit qu'il n'éviterait pas les questions qui allaient lui être

adressées. Cette opiniâtreté l'affligea. A son tour, il força la

conversation à rentrer dans la ligne d'où il avait tenté de l'écarter,

dût-il, pour obtenir ce résultat, avouer nettement à Léonide la frivole

déposition de la fermière.

--Si vous saviez, Léonide, dans quel but cette enfant m'a consulté, vous

chasseriez de votre esprit toute prévention.

--Me croyez-vous donc bien curieuse de m'assurer qu'il y a de l'amour

là-dessous?

--De l'amour! Léonide?

--Sans doute; la petite fermière est jeune, elle est fort bien, elle est

triste: donc elle aime... Mais passons.

--Oui, j'en conviens, elle aime un brave garçon qui l'épousera.

--A la Saint-Jean ou à Pâques; que m'importe, mon ami?

Il devenait de plus en plus évident pour Maurice que sa femme tenait à

percer un mystère autrement intéressant pour elle que celui dont il

s'efforçait maintenant de la préoccuper, et sur lequel il ne demandait

pas mieux que de satisfaire sa curiosité. Mais le sacrifice n'en était

plus un; on exigeait davantage. Par une concession promptement

consentie, il espéra cependant détourner le coup dont il avait déjà

éprouvé la menace. Il revint avec une condescendance malheureuse sur un

sujet épuisé.

--Tenez, je n'ai pu m'empêcher de rire malgré moi de l'excès de prudence

de ces deux amants. Le jeune homme, depuis quatre ans, apporte

fidèlement à l'étude, et à l'insu de sa fiancée, six francs d'économie

chaque dimanche, afin de réunir quinze cents francs pour acheter un

remplaçant à l'époque où il sera appelé au service. C'est une surprise

qu'il ménage à celle qui sera sa femme, et dont il ne lui fera part

qu'au jour de la cérémonie nuptiale.

Le notaire de Chantilly · 第 1 / 27 段