On peut donc dire: du moment que l'or intervient dans la décoration

picturale, il faut adopter une gamme de tons différente de celle qui

conviendrait si on évitait la présence du métal, et c'est de quoi l'on

ne se préoccupe pas assez lorsqu'il s'agit de peintures décoratives.

Pour nous faire mieux comprendre, si, avec quelques tons légers, des

gris, des rouges pâles, des jaunes et le blanc, on peut composer une

décoration picturale d'un bon effet, on détruit cet effet en mêlant l'or

à cette ornementation d'une tonalité douce, en ce que les reflets du

métal, qui ont une extrême puissance de coloration, font paraître faux

ou passés ces tons doux.

Prodiguer l'or est un moyen d'éviter la difficulté, et c'est ce à quoi

beaucoup de nos peintres décorateurs modernes ont été entraînés.

Mais cette prodigalité n'est pas toujours une marque de goût et de

savoir.

Les peintures décoratives de la Perse, qui sont certes d'une élégance

harmonieuse rare et souvent d'une grande richesse d'effet, n'emploient

l'or qu'avec beaucoup de mesure et d'à-propos.

Des peintures byzantines présentent ces mêmes qualités que l'on retrouve

également dans l'ancienne décoration russe, bien qu'en Russie on ait

souvent adopté les fonds d'or.

Mais, pour en revenir à notre point de départ, nous allons donner

quelques exemples des deux systèmes, c'est-à-dire de l'application d'un

ornement sur un fond, à la manière des anciens, et de l'ornement composé

comme une tapisserie dans laquelle le fond proprement dit n'existe pas

ou du moins est réduit au point de disparaître presque entièrement.

Il est clair que, dans nos exemples, nous nous servirons des éléments

adoptés par les artistes, russes, savoir: des traditions byzantines,

mais avec une influence orientale, autrement franche.

[Illustration]

Dans la planche XXIX nous avons réuni les conditions qui s'imposent

lorsqu'on emploie l'or comme fond. Cet ornement présente des demi-tons

en assez grande quantité, suivant la méthode si habilement appliquée par

les Vénitiens; mais ces demi-tons, pour prendre leur véritable valeur au

contact de l'or, doivent être accompagnés de filets blancs et d'un

redessiné noir assez ferme.

Que l'on suppose cet ornement dépourvu de ces deux éléments, tous les

demi-tons s'enterreront dans les demi-teintes de l'or et laisseront de

véritables lacunes dans la décoration.

Au contraire, soutenus par les filets blancs et le redessiné noir, leur

couleur participe à l'harmonie générale, indépendamment de l'égalité de

valeur.

Car il ne faut pas se priver dans la décoration des mêmes valeurs de

tons juxtaposés, ce procédé donnant des résultats d'une grande finesse

lorsqu'il est bien appliqué; mais il faut que ces tons de même valeur ne

se confondent pas et qu'ils conservent leur coloration propre. La

présence du blanc et du noir, sous forme de filets entre eux, permet

d'obtenir l'harmonie douce et transparente que peut présenter l'emploi

des mêmes valeurs juxtaposées.

Il est une observation dont tous les peuples doués des qualités de

coloriste ont tenu compte dans l'ornementation: c'est d'employer

toujours des tons rompus et de ne se servir des couleurs franches

qu'exceptionnellement.

Il est impossible d'obtenir une décoration harmonieuse avec les trois

couleurs: le rouge, le jaune et le bleu purs. On arrive avec beaucoup

d'efforts à obtenir l'harmonie par l'emploi simultané de ces trois

couleurs en y ajoutant le blanc et le noir; mais le résultat est

toujours dur. Quand on analyse les tons qui composent un beau tapis de

Perse, par exemple, on constate parfois la présence d'une des trois

couleurs employée pure, tandis que tous les tons qui accompagnent cette

couleur sont rompus. Le plus souvent, la décoration colorée n'est

composée que de tons rompus, et les plus harmonieuses ne sont pas celles

où les couleurs franches sont les plus nombreuses.

Ce fait peut être observé également dans les belles décorations

byzantines de Saint-Marc à Venise, de Montréale à Palerme, de Torcello,

et de Sainte-Sophie à Constantinople.

Les artistes anciens ont employé à profusion les gris clairs de diverses

nuances et les effets les plus saisissants ont été obtenus à l'aide de

ces tons, au milieu desquels apparaît une couleur pure, comme une touche

qui illumine l'ensemble. Le blanc joue un rôle très-important dans ces

peintures, surtout avec la présence de l'or. Et, quand on calcule, sur

une peinture ou une mosaïque qui semble très-vive et soutenue de ton,

les surfaces occupées par le blanc ou les tons gris très-clairs, on est

surpris de l'étendue relative de ces surfaces.

Nous donnons (pl. XXX) une peinture composée dans ces conditions,

d'après les éléments russes. Il n'y a dans cette peinture de parement

que des tons rompus, des touches d'un rouge vif peu importantes comme

surface occupée, puis des tons blancs.

Mais une des conditions de l'harmonie est de diviser ces tons rompus,

tout en conservant au dessin d'ensemble des dispositions larges qui

permettent d'en saisir l'ordonnance.

Les Persans et les Arabes ont poussé cette qualité très-loin, et jamais

leurs peintures ne présentent de confusion. Si délicats que soient les

détails, si multipliées que soient les divisions, l'oeil retrouve

toujours un thème large, facile à saisir comme dessin et comme parti de

coloration, sans cependant qu'il y ait solution entre les divers membres

de la composition. Quand une peinture décorative est traitée à la

manière antique, ou encore comme celle que présente la planche XXIX,

c'est-à-dire quand elle consiste en un ornement plaqué sur un fond,

l'harmonie est simple: il suffit d'obtenir un effet en clair ou en

vigueur du fond sur cet ornement, ou de celui-ci sur le fond; mais quand

l'ornementation peinte rentre dans le parti des tapisseries ou

parements, le problème est plus délicat et plus compliqué. Si l'on veut

obtenir une harmonie brillante ou sombre, triste ou gaie, heurtée ou

douce, il faut avoir recours à des ressources très-diverses et

très-étendues; il faut calculer, peser, pourrait-on dire, la valeur de

chaque ton, afin de donner à ces valeurs une puissance voulue en raison

de l'effet à obtenir; car il est bien entendu que ces valeurs sont

relatives et ne remplissent leur rôle que par suite de leur opposition à

une autre valeur.

[Illustration]

Que les peuples orientaux soient arrivés à des résultats merveilleux

sous ce rapport, d'instinct ou par une longue expérience pratique, d'où

aurait découlé un enseignement méthodique, cela importe peu; mais ce que

nous pouvons constater, c'est que, si la théorie n'a pas précédé la

pratique, elle peut la suivre et que, en ceci comme en bien d'autres

choses, l'observation vient expliquer comment le sentiment de l'artiste

se conforme à certaines lois que la science constate et définit.

Certes, jamais la démonstration scientifique ne fera composer une

peinture décorative harmonieuse; mais elle peut expliquer pourquoi et

comment cette peinture décorative est harmonieuse, et éviter ainsi à

l'artiste de longs tâtonnements, surtout si les traditions ont été

altérées ou perdues.

Or, l'instruction d'art prétendu classique, imposée à l'Occident et qui

n'a pas été épargnée à la Russie lorsqu'elle croyait bon d'imiter les

Occidentaux, a suggéré les idées les plus incomplètes et souvent les

plus erronées en matière de décoration picturale.

On a cru faire de la peinture néo-grecque en posant à côté les uns des

autres des tons pâles, presque toujours faux, parce que, dans les

ruines, on trouvait des traces de peintures ternies et altérées par le

temps, tandis que l'on supposait imiter les colorations décoratives du

moyen âge en juxtaposant au hasard les couleurs les plus vives et les

plus criardes.

L'art russe, par ses rapports fréquents avec l'Orient, par ses

traditions, peut mieux qu'aucun des arts de l'Europe échapper à cette

funeste étreinte de l'enseignement classique occidental, contre lequel

il nous est si difficile de réagir. Le voisinage de la Perse, ses

relations avec l'extrême Orient, lui permettent de rentrer franchement

dans la véritable voie de la peinture décorative monumentale.

Dans les étoffes, dans les broderies qu'il fabrique, le peuple russe

montre qu'il est demeuré fidèle à d'anciennes traditions précieuses.

Il suffit donc que l'enseignement les veuille reprendre en tournant ses

regards vers l'Orient, non vers l'Occident. Comme le dit judicieusement

l'auteur du texte qui accompagne les dessins de broderie,--dont nous

avons donné quelques exemples figures 17, 18, 19 et planche IV[94],--les

dessins russes brodés ou tissés sur toile ont conservé des exemples

nombreux et originaux de l'art russe. Sur les essuie-mains, sur les

draps de lit, sur les taies d'oreiller, sur les chemises, sur les

tabliers, sur les coiffures, c'est-à-dire sur tous les objets d'un usage

journalier, vêtements du paysan russe ou mobilier de _l'izba_, se sont

manifestés de tout temps les goûts de ces populations pour les arts.

Représentations religieuses, symboliques, traditionnelles, combinaisons

géométriques ingénieuses, forment des dessins charmants exécutés avec

une rare perfection et d'une harmonie remarquable de tons.

On sent là une influence asiatique qui remonte aux époques les plus

anciennes et qui s'est conservée pure jusqu'à nos jours.

[Note 94: Voyez _L'ornement national russe_, 1re livraison,

BRODERIES, TISSUS, DENTELLES. Édité par la Société d'encouragement des

artistes.--W. Stassof, Saint-Pétersbourg.]

On peut, en examinant ces broderies, se rendre compte du procédé employé

pour composer leurs dessins.

La figure la plus importante, celle qui occupe le centre de chaque

motif, a été d'abord tracée, puis sont venus s'adjoindre les ornements

secondaires qui accompagnent le sujet central, puis enfin les

remplissages.

Ainsi était obtenue une composition toujours pondérée, symétrique et

dans laquelle les parties colorées sont heureusement réparties sur les

fonds blancs de la toile.

C'est là, en effet, le secret de la composition de toute ornementation

de parement, de toute broderie, depuis les temps les plus reculés.

Le goût du paysan russe pour la décoration picturale se manifeste

incessamment. Le Slave est évidemment plus sensible aux effets de la

couleur qu'à ceux obtenus par la forme plastique; et, en cela aussi, se

rapproche-t-il plutôt des peuples de l'Asie que de ceux de l'Occident.

Dans l'_izba_, rarement trouve-t-on une image sculptée, tandis que

l'image peinte se rencontre partout.

La destination de ces essuie-mains, de ces draps brodés, dont nous

parlions tout à l'heure, est variée. Les jours fériés, ces pièces

d'étoffe brodée servent à décorer l'_izba_ à l'intérieur.

A cet effet, on suspend ces morceaux de toile brodée, comme des lisses,

à des ficelles tendues le long du mur. Par intervalles s'attachent les

_icônes_, et ainsi la salle est-elle décorée d'une peinture murale.

Ces usages, très-anciens chez le paysan russe, indiquent assez combien

la décoration peinte est populaire. Mais ce qui témoigne encore de cette

ancienneté, c'est que nous retrouvons dans ces broderies ces figures

affrontées qui apparaissent sur les monuments les plus anciens de la

Russie, ainsi que nous l'avons fait connaître, et chez les Iraniens.

Les représentations que nous retrouvons également dans l'ornementation

persane moderne sont une tradition des anciennes figures symboliques de

l'art iranien. Les oiseaux, les chevaux, les lions, les figures humaines

qui apparaissent dans l'ornementation russe et notamment dans les

broderies, par paires et pour la plupart affrontés devant un arbre[95],

ne sont autre chose qu'une tradition de ces mêmes figures disposées de

la même manière sur les cylindres, les bas-reliefs, les chapiteaux,

ustensiles et vases de l'art assyrien et ancien persan; tradition venue

jusqu'à nous par l'intermédiaire d'exemples existant en Perse depuis

l'ère chrétienne.

[Note 95: Tradition du culte de Mithra.]

Nous avons dit que l'ornementation persane et l'art persan ont exercé

une influence considérable sur les arts byzantin et arabe; et ceci

pouvait faire croire que la Russie n'a reçu ces traditions que de

seconde main. Mais, indépendamment des objets scythes dont nous avons

donné quelques exemples et qui reproduisent les mêmes représentations

d'animaux affrontés, ces broderies d'une époque récente n'ont pas le

caractère de l'ornementation byzantine et semblent empruntées à une

source beaucoup plus pure.

En cela, nous nous trouverions d'accord avec l'auteur d'un ouvrage déjà

cité. M. Victor de Boutovsky dit, en effet, à propos de ces broderies:

«Cette industrie de village a des origines fort anciennes; elle compte

certainement des siècles d'existence. Les ethnographes et les

archéologues y trouvent la trace des styles byzantin et oriental: ils

sont fondés sans doute à l'expliquer par de longs et anciens rapports

des Russes, tantôt avec l'empire grec, d'où ils ont reçu la religion

orthodoxe, tantôt avec les tribus asiatiques, dont ils ont subi le

joug.... Néanmoins, un examen attentif de ces oeuvres naïves y fait

découvrir les signes d'une origine _sui generis_.»

[Illustration]

Cette ornementation des étoffes au moyen de la broderie ou du tissage

est évidemment un art transmis d'âge en âge, avec des modifications peu

sensibles. Le tracé géométrique commande habituellement le dessin, et

cette méthode est suivie, comme on sait, dans la plupart des décorations

peintes de la Perse et des Arabes.

Elle peut fournir les éléments les plus variés, et nous ne croyons pas

nécessaire d'en présenter plus d'un spécimen (pl. XXXI) dans une

tonalité claire et suivant les données traditionnelles de l'art russe.

On peut d'ailleurs se faire une idée exacte des ressources que fournit

l'art de la peinture décorative russe en consultant l'_Histoire de

l'ornement russe du Xe au XVIe siècle, d'après les manuscrits_[96].

[Note 96: Ve A. Morel et Cie, Paris.]

Dans l'_Introduction_ de ce précieux ouvrage, M. V. de Boutovsky fait

parfaitement ressortir les aptitudes du peuple russe pour la décoration

picturale:

«Sans parler, dit-il, du caractère poétique des chansons nationales en

Russie, du goût si prononcé du paysan russe pour la musique, il suffit

de citer la recherche particulière qui préside au décor de sa demeure,

de son mobilier modeste et peu varié, de ses simples et grossiers

tissus. En parcourant les villages de la grande Russie, on se plaît à

regarder les bordures à dessins multicolores, souvent d'une légèreté

charmante, qui ornent les serviettes, les nappes, les chemises et autres

produits du même genre de travail rustique des villageoises russes....

La même ornementation caractéristique se retrouve dans les chariots, les

traîneaux et les bateaux des paysans russes. Le vêtement national de

l'un et de l'autre sexe en Russie porte un certain cachet d'élégance;

les couleurs vives y dominent, sans offenser l'oeil par trop de

bigarrures; simple et même grossier dans ses éléments, le costume russe

présente de l'harmonie et se prête facilement, moyennant de légères

modifications, aux exigences du goût le plus épuré.»

On peut en dire autant de la décoration peinte. Les vignettes des

manuscrits russes présentent toujours une entente parfaite de l'harmonie

des tons et, très-souvent, un dessin aussi élégant qu'ingénieux en dépit

de la naïveté de certains détails. Ces peintures sont d'un aspect frais,

gai, brillant, et leur étrangeté même est pleine de charme.

En un mot, il y a là les principes d'un art vivant qui n'ont été altérés

qu'au moment où les éléments occidentaux sont venus s'y mêler.

CONCLUSION

* * * * *

Dans un rapport, plein de renseignements précieux, fait sur l'Exposition

de Vienne, en 1873, par M. Natalis Rondot, on lit ce passage:

«La Russie a eu, à différentes époques de son histoire, un art national

dont les origines sont obscures; mais l'affinité est grande entre cet

art et celui d'Orient. On voit, suivant le temps, le caractère primitif

tantôt accentué, tantôt altéré par quelque influence finnoise, mongole

ou persane; tantôt à demi effacé par des traits empruntés au style

byzantin ou au style indou. Charmée par les inventions de l'art

français, la société russe lui a donné depuis longtemps ses préférences,

et c'est récemment qu'elle est revenue au goût du vieil art slavon...»

C'était bien observé et bien dit, et c'est en face de ce mouvement

national de la Russie en faveur de ses arts que nous avons essayé d'en

apprécier les origines, les développements et les expressions si

originales.

Découvrir les sources auxquelles un grand peuple composé de races

diverses avait dû puiser, démêler au milieu des siècles de barbarie le

travail d'assimilation entre des éléments existants sur le sol ou

fournis par des civilisations antérieures et voisines, examiner comment

le génie populaire dégagea un art du milieu de ces éléments, la tâche

était séduisante.

Nous l'avons entreprise non sans quelque appréhension; mais plus nous

entrions dans cette étude, à l'aide des nombreux documents qui nous

étaient fournis généreusement par les personnages les plus éminents de

l'empire russe, soutenus par les travaux de M. Victor de Boutovsky, de

M. Natalis Rondot, renseigné par les notes recueillies sur place par M.

Maurice Ouradou, le travail, entrepris d'abord avec une défiance trop

naturelle, nous a paru bientôt présenter un vif intérêt; il nous

permettait de soulever un des coins du voile qui couvre encore

l'histoire des arts asiatiques.

Sur place, dans la Russie même, nous retrouvions des monuments

scythiques d'une valeur considérable et datant d'une haute antiquité;

puis, venaient se joindre à ces éléments primitifs les influences de

l'art grec, de l'ail byzantin, ou plutôt dues aux sources auxquelles

l'art byzantin avait été puiser.

L'histoire de la Russie nous donnait successivement l'occasion de

rechercher le caractère propre aux monuments appartenant aux phases si

étranges de cette histoire, et nous arrivions à expliquer ainsi les

principales transformations de l'art russe.

Bientôt, à la confusion qui semblait résulter de tant d'éléments divers

succéda, dans notre esprit, un ordre logique, conséquence des aptitudes

de race, des relations de ce vaste territoire russe avec l'Asie

orientale et méridionale; et à chaque grand fait historique se

rattachait ainsi un certain mouvement dans le développement de l'art.

Et cependant apparaissait toujours l'empreinte du génie national qui

s'assimilait ces éléments, les ramenait bientôt à un tout remarquable

par son unité d'expression.

Le doute disparaissait: il y a un art russe, car le propre de tout art

ayant un caractère national est précisément de posséder une sorte de

creuset dans lequel viennent se fondre les influences étrangères, pour

composer un corps homogène.

Mais là ne devait pas se borner notre tâche. Il nous a paru que nous

pouvions insister sur les conséquences qu'on peut tirer de cette étude.

Il est bien évident que le peuple russe a su conserver à l'état latent

les traditions de son art et qu'il n'est pas trop malaisé, par

conséquent, de les reprendre pour qu'elles suivent de nouveau leur cours

naturel momentanément interrompu.

Ce n'est jamais d'en haut que surgissent les principes vivifiants sans

lesquels l'art se traîne dans les pastiches: c'est d'en bas, c'est par

le sentiment ou l'instinct populaire. Tout renouvellement se fait par

suite d'une élaboration dans l'esprit du peuple, des masses: il n'est

jamais le produit d'une élite.

Les écoles d'art russe n'auront probablement pas de longues luttes à

soutenir pour ressaisir ces traditions, pour les développer et leur

faire produire des fruits; car il est bien entendu que nous ne

considérons pas l'hiératisme comme le dernier mot dans les arts; mais,

conserver la chaîne et y ajouter chaque jour un nouveau chaînon, c'est

ce que doit se proposer tout art national.

Nous n'ignorons pas que de bons esprits s'élèvent aujourd'hui contre ces

tentatives de retrouver, et de perpétuer les arts nationaux. Ils

prétendent que l'art est cosmopolite, un, et qu'il est vain de tenter de

rendre aux expressions diverses de l'art une autonomie. A leurs yeux, il

n'y a que l'_art_ et, par suite, qu'une expression supérieure de l'art

que chacun doit s'efforcer d'atteindre.

En théorie, cette manière de voir est séduisante; mais, dans la

pratique, elle conduit fatalement à l'uniformité et aux pastiches.

Il faut bien reconnaître d'ailleurs que tous les peuples ne sont pas

doués des mêmes aptitudes, et que d'un Prussien, d'un Normand ou d'un

Anglais, on ne fera jamais un Grec.

Qu'il y ait, parmi toutes les expressions connues de l'art, un produit

supérieur aux autres au point de vue esthétique, cette théorie peut se

soutenir, mais il ne s'ensuit pas que ce produit supérieur, qui s'est

manifesté au sein d'une certaine civilisation, dans des circonstances

particulièrement favorables, soit le seul et doive être le but unique

vers lequel tendront d'autres civilisations.

Or, si le Slavo-Russe a des affinités avec le Grec et l'Asiatique, il

n'en a guère avec le Romain.

Pourquoi contraindrait-il sa nature?

Il semble,--contrairement à cette pensée de ramener l'art à un type

unique, déclaré le meilleur (ce qui est d'ailleurs toujours

contestable),--que l'essence même de l'art est non-seulement la variété

dans ses produits, mais la conformité de chacune de ses diverses

expressions avec les moeurs et le génie de chaque peuple. Autrement,

l'art risque de n'être qu'une plante exotique en serre chaude, de ne

pouvoir atteindre son développement et de ne présenter que des

pastiches, et des pastiches souvent mal compris.

Les imitations d'un temple grec ou romain, transportées a Londres, à

Berlin, à Paris ou à Saint-Pétersbourg, semblent non-seulement

déplacées, mais jurent avec les moeurs, les habitudes et les traditions

des populations au milieu desquelles s'élèvent ces édifices, comme des

hors-d'oeuvre faits pour plaire à quelques _dilettanti_.

Chaque peuple peut exceller dans le genre qui lui est propre et

fournir ainsi des oeuvres plus ou moins belles ou charmantes, mais

certainement originales; et, dans les arts, de toutes les qualités la

plus précieuse parce qu'elle est naturelle, c'est l'originalité. Cette

qualité essentielle s'altère parfois sous certaines influences; mais le

peuple la conserve quoi qu'on fasse, en dépit des systèmes, des modes et

d'un enseignement étranger.

Au lieu de chercher à étouffer ces qualités natives, tout enseignement

vraiment national doit tendre à les distinguer, à les développer et à

leur faire produire tout ce qu'elles peuvent produire.

Notre siècle aura fait de grands pas dans cette voie; le premier, il

aura su dresser un inventaire exact des ressources fournies par les

différentes civilisations; il aura su fouiller dans le passé afin de

retrouver les origines, et il permettra ainsi à ces civilisations

variées de reprendre leur bien propre.

Beaucoup voient un péril dans cette tendance des civilisations modernes

vers l'autonomie; plusieurs traitent ces tendances de chimères, de mode

passagère provoquée par les théories de quelques savants.

Les uns et les autres, attachés aux idées qui régnaient dans le dernier

siècle et au commencement de celui-ci, ne tiennent pas compte d'un

phénomène qui s'est produit depuis lors et qui prend chaque jour plus

d'importance.

L'art russe: Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir · 第 14 / 15 段