Et n'oublions pas qu'en Égypte l'art composait l'écriture primitive et

que, pour que la confusion ne se mit pas bientôt dans les textes, il

fallait nécessairement que chaque objet et chaque individu fussent

représentés toujours de la même manière.

Mais, avant d'arriver à ce point où l'art est, pour ainsi dire, figé par

la théocratie, il a suivi des étapes: il s'est fait, en un mot, et

pour se faire il a dû recourir à une étude attentive de la nature, agir

en liberté, avoir son enfance, son adolescence et sa puberté. C'est

alors, au moment de sa puberté, qu'on prétend l'arrêter afin de lui

conserver éternellement sa jeunesse vigoureuse. Vaine tentative,

renouvelée plusieurs fois dans l'histoire des civilisations et

renouvelée sans succès.

La vieillesse, quoi qu'on fasse, arrive pas à pas, et ce corps, auquel

on a prétendu conserver la jeunesse, finit par présenter les signes de

la sénilité.

Mais avant cet arrêt il y a eu l'apogée, le moment de splendeur, et

c'est ce moment-là qu'il faut apprécier à sa juste valeur.

Le même phénomène s'est présenté en Assyrie et enfin à Byzance. Les plus

anciennes peintures de l'école du mont Athos sont de beaucoup les plus

belles, et successivement, malgré la rigueur de l'hiératisme, les types

consacrés, sans cesse recopiés les uns sur les autres, tombent dans les

pastiches de plus en plus pauvres.

Comment s'était formée cette école byzantine de peinture?

Les Grecs y avaient la plus grande part, et quoique nous n'ayons que peu

de données sur la peinture grecque de l'antiquité, il n'est guère

douteux qu'elle ait atteint un niveau très-élevé, niveau qui avait

fléchi nécessairement à l'époque où l'empire romain se transporta sur le

Bosphore.

A cet art grec se mêlaient alors des influences asiatiques, mais qui

avaient dû s'exercer beaucoup plus sur l'ornementation que sur l'art du

peintre proprement dit.

Le christianisme, en interdisant dans la peinture la représentation du

nu, porta un premier coup funeste à l'art. Puis, bientôt au milieu des

schismes qui s'élevaient, on prétendit régler la figuration de toute

image sacrée, l'attitude des personnages, leur physionomie, la forme et

la nature de leurs vêtements, leur couleur, les accessoires qui les

entouraient; la théocratie jouait là son rôle tout comme elle l'avait

joué en Égypte. L'art fut dès lors enfermé dans un hiératisme rigoureux,

son développement fut arrêté. Mais telle était la vigueur de son

tempérament qu'il produisit encore des oeuvres d'une grande valeur, et,

dans les _recettes_ qui constituent tout l'enseignement de l'école du

mont Athos, on retrouve longtemps les traditions d'un art élevé.

Sont-ce ces recettes qu'il faut suivre aujourd'hui? Nous ne le pensons

pas, car c'est s'enfoncer de plus en plus dans la décadence.

Ce qu'il faut prendre ou ce qu'il faudrait retrouver, ce sont les

principes sur lesquels s'appuyaient les artistes qui avaient amené l'art

à la sommité où on prétendit le fixer à tout jamais, principes que nous

allons essayer de définir.

L'art de la peinture a, sans contredit, pour point de départ l'imitation

de la nature. Pour imiter là nature, il faut l'observer. Mais il y a

tant de manières d'observer la nature!... Pour nous, hommes

très-civilisés, l'observation de la nature consiste en un examen

analytique. Pour observer, nous décomposons: c'est la méthode

scientifique. Il n'en va pas ainsi chez les peuples primitifs

supérieurs. Ce qui les frappe dans la nature, c'est d'abord tout ce qui

rappelle la vie ou qui semble doué de vie, et comme l'homme primitif ne

saurait admettre la vie sans un organisme semblable au sien ou à ceux

des animaux, il personnifie tout ce qui a mouvement réel ou apparent. Le

soleil, les nuages, les fleuves sont ainsi des attributs d'êtres

agissant, luttant, ayant des passions.

L'homme supérieur primitif est donc conduit à rapporter tout phénomène

naturel à un être, c'est-à-dire à donner à tout phénomène naturel la

figure d'un être agissant, homme ou animal. C'est là l'origine du

panthéisme figuré, ou, si on l'aime mieux, de l'imagerie du

panthéisme. Mais il faut donner à ces mythes un caractère qui les

distingue de la foule des êtres organisés. Alors on exagère certains

attributs et surtout on essaye de donner à ces images, représentant la

personnification d'un phénomène, une qualité supérieure, soit en les

faisant colossales, soit en leur imprimant une physionomie particulière

de sérénité, de beauté, de férocité, de force, de puissance ou

d'ascétisme.

Pour obtenir un pareil résultat, il faut nécessairement que l'artiste

ait parfaitement observé chez les êtres organisés ces caractères

dominants, savoir: ce qui constitue la sérénité, la beauté, la force et

la férocité.

On pourrait croire qu'une pareille tâche est au-dessus de l'intelligence

et des moyens dont l'artiste primitif dispose. Non, cet artiste

primitif, du moment qu'il appartient à une race supérieure, remplit

cette tâche, ainsi que le démontrent les premiers monuments figurés de

l'Égypte, de l'Asie et de la Grèce ancienne, et il fait cela

consciemment, car parmi ces monuments figurés de l'Égypte, par exemple,

à côté du mythe qui réunit ces qualités dominantes, ce caractère

particulier résultant d'une observation très-délicate de ses

manifestations physiques, on trouve des portraits, c'est-à-dire des

images ayant une physionomie individuelle, étant la reproduction d'une

personnalité humaine spéciale, mais non d'un type général.

L'artiste primitif de race supérieure, ayant atteint un certain

développement, a donc observé la nature, non-seulement dans ses

expressions individuelles, mais dans les caractères généraux inhérents

aux types, et il arrive ainsi à composer des résumés de ces types,

résumés dans lesquels se manifeste tout particulièrement la physionomie

du type reproduit, et cela, avec une vérité frappante. Ce n'est

certainement pas la méthode analytique qui a pu le conduire à ce

résultat, c'est une méthode inverse; c'est, pourrait-on dire, la méthode

du groupement, c'est l'observation d'une certaine qualité sur un grand

nombre de sujets produisant sur tous une certaine particularité

physique. Et ce genre d'observation était plus facile au sein d'une

population dont les moeurs étaient peu compliquées et les

classifications très-tranchées, qu'elle ne le serait de nos jours. La

pureté gracieuse des formes était nécessairement l'apanage de la classe

dominante et oisive, de même que la souplesse des membres était le

privilège du chasseur et du nautonnier.

L'artiste était ainsi conduit à composer des types correspondant chacun

à un état social, et quand il voulait représenter un personnage

appartenant à une certaine classe, il retraçait le type y correspondant.

Ainsi faisait-il pour la représentation des animaux. Saisissant avec une

singulière finesse d'observation le caractère particulier à chaque

espèce, sans tenir compte des détails individuels, il composait le lion,

la panthère, la gazelle, le chien, le chat, l'ibis, le héron,

l'épervier, etc.

Cette manière de voir et d'interpréter la nature, non par la copie de

l'individu, mais par un résumé typique de chaque espèce, devait amener à

dire un jour: «C'est bien! les expressions justes sont trouvées, ne les

varions plus.»

Le spectateur, placé devant l'oeuvre d'art développée dans ces

conditions premières, est tout aussi ému, sinon plus que ne peut l'être

l'amateur blasé de nos jours qui regarde une toile. Et l'artiste

égyptien qui représentait Sésostris combattant les peuples asiatiques,

monté sur son char, six fois plus grand que ses soldats, foulant aux

pieds de ses chevaux les Assyriens vaincus, criblés de traits,

reconnaissables au type uniforme de leur physionomie, produisait plus

d'effet sur la foule que ne le peut faire un de nos meilleure peintres

modernes reproduisant l'épisode d'une bataille dans toute sa réalité.

Si l'on ne peut plus aujourd'hui avoir recours à ces moyens primitifs

lorsqu'il s'agit de rendre par la peinture des scènes historiques ou de

genre, il n'est pas moins évident que s'il s'agit de peinture

monumentale, c'est-à-dire appliquée à la décoration des monuments, il

est possible de se servir de ces moyens primitifs dans une certaine

mesure, surtout si l'on s'adresse à la foule et non à quelque

_dilettante_. Or, la peinture monumentale est faite pour la foule.

D'ailleurs cette manière de comprendre l'art n'est-elle pas, au total,

la plus grande et plus noble? et, pour entrer dans un autre ordre

d'idées, n'est-il pas plus conforme aux règles immuables de l'art de

mettre sur la scène l'avare, le misanthrope, l'étourdi, c'est-à-dire un

type d'un vice ou d'un travers que de montrer une individualité qui

risque fort d'être une exception, un monstre? Quoi qu'il en soit, et

pour ne pas étendre plus que de raison cette digression, disons que si

l'art hiératique ou arrivé à l'hiératisme se plonge dans une décadence

irrémédiable, l'art qui s'est produit avant le moment où l'hiératisme

l'a figé est une source pure où l'on peut puiser.

L'art russe peut donc revenir à la source grecque avant l'époque où le

byzantinisme chrétien a prétendu arrêter son cours. Cet art, plein de

grandeur et de noblesse, pouvait se prêter au sentiment dramatique, il

n'était pas momifié, ainsi qu'il le fut plus tard par les moines du mont

Athos; il servit d'école aux grands peintres italiens des XIVe et XVe

siècles, précurseurs des Raphaël et des Michel-Ange; il permit à ces

maîtres pendant trois siècles de fournir une belle carrière; il

permettrait encore d'en fournir une nouvelle si on voulait reprendre

la voie qu'il a tracée, non en faisant des pastiches de ses produits,

mais en étudiant la nature comme surent l'étudier les premiers artistes

grecs et les premiers artistes égyptiens.

La peinture monumentale, pour produire son _maximum_ d'effet, doit être

traitée très-simplement. Non-seulement elle n'a pas besoin d'appeler à

son aide les artifices de la perspective linéaire ou aérienne, mais ces

moyens nuisent plutôt qu'ils n'aident à l'aspect général.

Ces peintures s'étalant sur des parois plus ou moins élevées au-dessus

du sol et n'étant pas faites pour être vues comme un tableau, d'un point

unique, mais au contraire, étant destinées à être vues de plusieurs

points, il est évident que la perspective linéaire sera toujours

défectueuse et offensera les yeux les moins exercés. Quant à la

perspective aérienne,--à moins qu'il ne s'agisse d'un plafond,--par les

mêmes motifs elle perdra tout son prestige. Les figures ne doivent donc

occuper que deux ou trois plans rapprochés, au plus.

Nous avons dit que l'exécution doit être d'une grande simplicité. Il ne

s'agit pas, comme sur une toile encadrée et placée dans un salon,

d'obtenir à l'aide de sacrifices un effet saisissant par la

concentration de la lumière sur un point, mais au contraire de répartir

la clarté partout afin que la peinture participe de l'ensemble

monumental et ne produise pas des trous ou des saillies qui nuiraient à

cet ensemble.

Sous ce rapport, les Byzantins sont restés fidèles aux règles tracées

certainement par les peintres grecs; ils ont évité les fonds de

perspective linéaire réelle, mais les ont couverts d'or ou de semis

d'ornements comme une tapisserie; de même aussi se sont-ils abstenus des

plans éloignés, de toute perspective aérienne et des tons susceptibles

de faire des taches dans l'ensemble.

Le dessin des figures, dans les plus anciennes peintures byzantines, est

correct, très-arrêté, tient peu de compte des détails et s'attache

surtout à reproduire l'allure, le geste, l'attitude des personnages;

les draperies sont traitées à la manière antique, mais avec plus de

maigreur et une certaine _manière_ qui sent plus l'école que

l'observation de la nature.

[Illustration: Fig. 93.]

Les nus, sauf les têtes, sont pauvres et ne rappellent plus ce bel art

antique dont il nous reste quelques débris, soit au musée de Naples,

soit encore dans les catacombes de Rome. On voit que les artistes ne

s'attachaient plus à cette étude et qu'ils concentraient tous leurs

efforts à reproduire certains types de têtes qui d'ailleurs sont

parfaits et d'une grande beauté de style.

Arrivons à faire comprendre les transformations de cet art antique sous

la main des artistes byzantins. La figure 93 est la copie d'une peinture

de Pompéi, déposée dans le musée de Naples. Grande simplicité de moyens,

nulle recherche de l'effet. C'est un carton coloré dans l'exécution

duquel le dessin tient le rôle principal. Et cependant cette peinture,

par la simplicité même du moyen employé, qui ne saurait préoccuper, et

par la grandeur du caractère imprimé à la figure, cause une émotion

profonde.

Passons maintenant à l'examen d'une peinture grecque byzantine du IXe

siècle (fig. 94)[91]. Le personnage principal représente Moïse

commandant aux flots de se refermer sur l'armée de Pharaon.

[Note 91: Manuscrit grec. _Psalm._ Biblioth. nationale, Paris.]

Il y a encore dans le geste un sentiment dramatique puissant; du style

et de la grandeur dans la façon dont est drapé le personnage; mais déjà

_la manière_ se fait sentir dans le dessin du détail. Il y a quelque

chose de conventionnel dans le _faire_ des plis; cela sent plutôt

l'école que l'étude de la nature. Cependant on remarque une affectation

à faire sentir le nu sous les draperies.

Poussons plus loin, arrivons au XIIe siècle. Nous donnons à la page

suivante (fig. 95) la copie d'une des mosaïques qui décorent les

pendentifs de la coupole centrale de l'église Saint-Marc de Venise.

C'est un des quatre évangélistes. On voit percer l'exagération des

défauts pressentis déjà dans la figure 94. Il est évident que l'artiste,

auteur de cette image, ne s'est point inspiré de l'étude de la nature.

Tout est exécuté d'après un procédé d'école. L'artiste grec veut encore

exprimer le nu, et il le fait avec une singulière affectation.

L'hiératisme est d'ailleurs complet, absolu, et ce n'est plus que dans

les têtes que les peintres semblent se permettre de consulter le modèle

vivant, ainsi que le fait voir la figure 96, représentant le saint Marc

de la porte centrale de l'église de Saint-Marc de Venise[92].

[Illustration: Fig. 94.]

[Illustration: Fig. 95.]

[Note 92: Mosaïque du XIIe siècle.]

[Illustration: Fig. 96.]

Voyons où arrive cet art en Russie à une époque beaucoup plus rapprochée

de nous (fig. 97)[93]. Il n'est guère possible de pousser plus loin le

caractère hiératique. Mais, dans cette exagération même, il y a de la

grandeur, on y sent les traditions d'une école puissante, et si le

dessin est tout de convention, le style ne fait pas défaut. Or, c'est là

que gît la difficulté.

[Note 93: Image de l'Assomption de la Vierge (au revers de l'image

de Notre-Dame-du-Don).]

L'hiératisme, dans les arts de la sculpture et de la peinture, a cet

avantage, malgré la faiblesse de plus en plus grande du dessin qui ne

recoure pas à la source vivifiante de la nature, de conserver le style;

on peut même dire qu'il ne conserve que cela; mais c'est une qualité

précieuse qui compense bien des défauts, surtout s'il s'agit de

statuaire ou de peinture monumentale.

[Illustration: Fig. 97.]

La difficulté, disons-nous, est donc, lorsque l'on prétend s'affranchir

des derniers vestiges d'un art arrivé à la décadence par l'observation

prolongée d'un hiératisme étroit, de conserver ce style tout en

recourant à l'étude de la nature. La plupart des artistes modernes

échouent dans cette tentative périlleuse. On peut même assurer qu'aucun

d'eux n'a réussi à résoudre cette difficulté.

Il faut, en effet, se replacer dans les conditions d'art qui ont précédé

l'établissement de l'hiératisme, retrouver ce point culminant qui luit

un moment au sein d'une civilisation.

L'entreprise est-elle impossible? Nous ne le croyons pas. C'est une

question d'enseignement.

Tout consiste à apprendre à observer la nature comme l'ont observée ces

artistes primitifs qui ont élevé l'art si haut, qu'on a cru devoir et

pouvoir le fixer à tout jamais. Mais, pour cela, il faut abandonner tous

ces modèles d'après des oeuvres antérieures et à l'aide desquels on

prétend enseigner les arts du dessin; il faut recourir seulement à la

nature, la regarder avec le sentiment large que possédaient ces artistes

primitifs, s'attacher à la reproduction du caractère dominant, à

l'observation du geste, dégager le sens dramatique vrai de tout ce qui

tend à l'altérer. Or, au milieu de notre société civilisée, la chose est

plus difficile qu'elle ne l'est au sein d'un état social primitif.

Nos moeurs, nos usages et jusqu'à nos vêtements tendent à couvrir nos

corps d'un vernis uniforme; le geste nous est interdit dans ce qu'on

appelle le monde; sous nos vêtements il semble ridicule, et la suprême

élégance aussi bien que le maintien convenable dans un salon consistent

à faire ressembler chacun à une figure de cire.

Mais une nation tout entière ne vit pas que dans les salons. Le paysan,

l'homme du peuple s'affranchissent de la banalité; pour qui sait voir et

observer, c'est là qu'il faut aller demander l'enseignement de l'art

vrai, de l'art qui sait allier le style à la reproduction de la nature

dans ses traits généraux, dans son allure vivante et toujours jeune.

Par leur situation géographique, par leur affinité avec l'Orient, les

Russes sont mieux qu'aucun autre peuple en situation d'étudier la nature

humaine dans ses expressions les plus vraies. Faire tomber plus bas

encore la décadence byzantine ou s'efforcer d'imiter les arts italiens

de la Renaissance, ce ne peut être l'avenir de la peinture monumentale

russe. L'école byzantine l'a maintenue dans les limites du style, mais

sans les franchir; il est possible de composer un art plein de sève en

puisant dans l'étude de la nature.

C'est ce qu'ont su faire, au XIIIe siècle, nos sculpteurs et nos

peintres français qui, eux aussi, étaient avant cette époque enfermés

dans l'étroite école byzantine et qui, tout en conservant le style dans

les arts de la statuaire et de la peinture, s'affranchirent hardiment de

l'hiératisme par l'étude de la nature.

Nous ne saurions passer sous silence, en parlant de l'iconographie

russe, la représentation de la Vierge qui remplit un rôle si important

dans le culte grec. Là, en Russie, la Vierge est toujours représentée

conformément au type caucasien le plus pur.

Nous possédons en France quelques exemples de Vierges noires, et jamais,

que nous sachions, on n'a pu donner de ces images une explication

plausible. Mais ce fait ne paraît pas se présenter en Russie: si les

traits de la mère du Sauveur ont parfois une coloration très-brune, cela

tient uniquement à l'altération des couleurs sous l'action du temps.

Passons en revue maintenant les ressources fournies par la peinture

ornementale russe.

Ces ressources sont étendues, car elles ont pour champ les arts de

l'Orient.

Deux éléments constituent la décoration peinte, la forme: le dessin de

l'ornementation et la juxtaposition des tons, l'harmonie en un mot.

Mais nécessairement ces deux éléments sont connexes: l'harmonie colorée

de l'ensemble peut dépendre en partie et dépend en effet de la

composition du dessin. Or, il y a deux manières principales de procéder:

ou considérer le dessin comme une ornementation posée sur un fond, ou

faire que ce dessin soit combiné de telle sorte que les tons, juxtaposés

à peu près suivant des surfaces égales, forment une tapisserie dont les

valeurs colorantes composent un ensemble harmonieux.

Le premier de ces deux systèmes a été appliqué par les Grecs et par les

Romains; le second, par les Orientaux et notamment par les Indiens, les

Persans et les Arabes. C'est évidemment à ce dernier système que la

décoration peinte des Russes se rattache plus particulièrement, surtout

pendant la dernière période qui a immédiatement précédé l'invasion des

arts occidentaux; car, antérieurement, la peinture décorative des Russes

se rattachait intimement à celle des Byzantins, laquelle est une sorte

de compromis entre les deux systèmes que nous venons d'indiquer.

Les peintures décoratives qui nous restent de l'antiquité grecque et

romaine nous montrent, sauf en des cas très-rares, des fonds unis

blancs, noirs, rouges, jaunes ou bleus, sur lesquels se détachent en

vigueur ou en clair des arabesques, des rinceaux. L'ornement est ainsi,

comme nous le disons, une juxtaposition.

Les Byzantins ont, en maintes circonstances, adopté ce parti et ils ont

ajouté à cette variété de fonds l'or qui n'était guère employé par les

Grecs et les Romains, leurs initiateurs, que comme _rehauts_. L'emploi

de l'or, comme fond, modifia nécessairement tout le système harmonique

admis par les Occidentaux, puisque cette couverte métallique a par

elle-même une puissance de ton qui impose un parti très-énergique, soit

en clair, soit en vigueur. L'or, d'ailleurs, présente des apparences

colorées d'une extrême variété, il parcourt toute la gamme des valeurs,

depuis le clair le plus brillant, qui fait grisonner le blanc, jusqu'à

l'intensité sombre qui lutte avec le noir, si bien que des tons

intermédiaires peuvent se confondre absolument avec les demi-teintes du

métal.

De plus, l'éclat métallique de l'or, en tant que fond, a le grave

inconvénient d'_enterrer_ les couleurs et les tons, de leur donner un

aspect _louche_. Avec les fonds d'or, on se servit donc, pour obtenir la

coloration des ornements et des figures, de pâtes de verre. Ainsi

l'éclat vitreux de ces matières pouvait lutter de puissance avec les

reflets métalliques. L'emploi de la mosaïque n'était pas nouveau et il

s'allia ainsi avec le parti des fonds d'or. Ceux-ci, d'ailleurs, étaient

composés également de petits cubes de pâte recouverts d'une feuille d'or

prise sous une légère couche de verre transparent. Si le métal en

prenait plus d'éclat, ces petites facettes juxtaposées, séparées par une

cloison de ciment, n'offrant pas une surface plane, reflétaient la

lumière de différentes façons et donnaient ainsi à ces fonds une valeur

colorée chaude, douce, transparente et vitreuse, que ne peut posséder la

feuille d'or étendue sur une surface parfaitement dressée.

Toutefois, la mosaïque, surtout avec les fonds d'or, acquiert une telle

puissance de tonalité, qu'aucune matière, aucune peinture ne peuvent

lutter avec elle, à moins que ces matières ne possèdent les mêmes

qualités colorantes et le même aspect métallique ou vitreux, comme les

bronzes, les marbres, les porphyres, les granits et les jaspes polis.

Si l'on ne peut employer ces matériaux, il faut nécessairement

renoncer à la mosaïque, sous peine d'écraser par son aspect puissant les

parties des édifices qui n'en sont point couvertes. Aussi, les monuments

dans lesquels la mosaïque produit un effet satisfaisant sont-ils

entièrement revêtus ou de ce genre de peinture ou de matériaux précieux,

y compris les pavés. Telles sont les églises de Saint-Marc à Venise, de

Montréale près Palerme; telle est la charmante chapelle Royale de la

même ville.

C'est donc là un moyen de décoration très-dispendieux et qui exige une

exécution longue. Aussi ne peut-on le considérer comme d'un emploi

ordinaire.

Quant à la peinture décorative, si les fonds d'or peuvent être employés,

ce ne doit être qu'avec discrétion ou en atténuant leur éclat par un

travail qui équivaut aux inégalités de facettes que présente la

mosaïque. L'or, au contraire, dans la peinture, peut être employé comme

rehauts pour donner une valeur particulière à des parties que l'on veut

faire saillir. Mais l'or exige l'emploi de tons très-vifs et très-chauds

ou de tons blancs ou presque blancs. Quant aux tons mixtes, qui n'ont

qu'une faible valeur, ils offrent cet inconvénient de se confondre avec

les demi-teintes du métal et d'apporter ainsi de la confusion dans la

composition. Ces tons mixtes étant nécessaires toutefois en maintes

circonstances, on doit les employer suivant certaines conditions dont

nous rendrons compte tout à l'heure.

L'art russe: Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir · 第 13 / 15 段