une chimère. Ce qui est chimérique, ou pour parler plus correctement, ce
qui est vain, c'est l'étude historique comme on la faisait jadis, la
compilation chronologique des faits politiques, des accidents
successifs, sans tenir compte de l'origine des peuples, de leurs
éléments d'agrégation ou de désagrégation, de l'état des masses aux
divers moments de l'histoire et des influences produites par les
invasions à l'intérieur ou par la conquête à l'extérieur. Ce qui est
vain, c'est l'étude historique présentée en vue de prouver l'excellence
d'un système gouvernemental théocratique ou politique, conçu _a priori_,
comme est, par exemple, l'_Histoire universelle de Bossuet_ qui fait
converger les quelques civilisations dont s'occupe l'illustre écrivain
autour d'un peuple prédestiné.
Ce qui est passé de mode, à tout jamais probablement--à moins qu'une
période de barbarie ne succède à l'état présent des lumières,--c'est
cette façon d'écrire l'histoire. Il faut là-dessus prendre son parti.
L'histoire doit aujourd'hui tenir compte tout au moins de
l'ethnographie, c'est-à-dire ne plus se contenter de relater des faits
passés, souvent à l'état de légendes, mais s'occuper des conditions de
formation, d'existence et de développement des populations dans les
diverses phases qu'elles ont dû traverser, des migrations, des invasions
qui ont pu modifier ces conditions, des institutions que ces populations
se sont données ou qu'elles ont acceptées, des influences climatériques,
géologiques ou géographiques.
L'histoire des arts est essentiellement déduite de ces conditions
diverses; mais les écrivains qui ont bien voulu s'occuper de cette
expression du génie des peuples, la plus vive et la plus persistante
peut-être, sont généralement en retard sur le siècle et veulent
considérer ces arts à un point de vue absolu, en partant d'un idéal
fixe.
Ils procèdent ainsi comme l'historien des religions répandues sur le
globe, qui les analyserait les unes après les autres, en considérant _à
priori_ l'une de ces religions comme l'expression de la vérité absolue.
C'est de la doctrine, non de la science.
En d'autres termes, les écrivains, s'occupant des arts, soutiennent une
thèse. Nous croyons que cette manière de procéder n'est pas de nature
à éclairer les questions et à faire progresser la civilisation.
La civilisation n'est pas tout d'une pièce, elle se compose d'éléments
divers, souvent opposés même, et qu'il est bon de développer dans leur
sens propre.
Procéder autrement c'est, croyons-nous, méconnaître les lois les plus
élémentaires.
Nous avons donc essayé, dans ces chapitres, de faire ressortir la valeur
des arts que possède la Russie, les origines et la nature de ces arts,
comment ils ont procédé, se sont développés, et de préciser le but où
ils doivent tendre. Leur originalité ne nous parait guère contestable,
leurs ressources sont étendues, et, loin d'admettre que la Russie tourne
le dos à la civilisation en abandonnant l'imitation des arts
occidentaux, nous pensons au contraire qu'elle agira dans son propre
intérêt aussi bien que dans l'intérêt de l'art en général, si elle puise
résolument dans son propre fonds.
Il n'est pas nécessaire que les peuples n'aient à leur disposition, pour
participer au grand concert de la civilisation et du progrès humain,
qu'une même expression, un même sentiment sur toute chose. La diversité
n'exclut nullement l'harmonie; elle en est au contraire une des
conditions essentielles, et l'entente--si jamais elle doit
s'établir--entre les diverses nations du globe résultera de la libre
expression des aptitudes, des goûts, des tendances de chacune d'elles.
FIN
Paris.--IMPREMERIE DE M. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
ERRATA (déjà corrigés)
Page 8, ligne 2.--Au lieu de _Sanovoy_, lisez _Stanovoy_.
Page 10, ligne 9.--Au lieu de _Kostof_, lisez _Rostov_.
Page 10, ligne 21.--Au lieu de _Varègnes_, lisez _Varègues_.
Page 13, ligne 15.--Au lieu de _Rostof_, lisez _Rostov_.
Page 120, ligne 3.--_Kremnik_, ajoutez _ancien nom du Kremlin_.
End of Project Gutenberg's L'art russe, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc