On peut certainement tirer un grand parti décoratif de ce pilier galbé

qui est si favorable à l'emploi de la sculpture plate sur stuc et de la

peinture (fig. 85). Sa forme ample s'harmonise avec les larges arceaux

des portiques bas, si propres à garantir le public contre la pluie, la

neige ou les rayons du soleil, et si elle est, pour nous autres

occidentaux, un sujet de critiques à cause des habitudes contractées par

nos yeux, on ne saurait prétendre qu'elle soit contraire au système de

structure admis et à l'emploi de la décoration propre aux stucs,

lesquels n'ont de durée qu'autant qu'ils sont étendus par surfaces de

peu d'épaisseur et qu'on évite les angles saillants.

[Illustration: Fig. 63]

Ne pouvant changer leur système de construction imposé par l'emploi de

certains matériaux de faible volume, les architectes russes, qui ont

voulu imiter les arts italiens, ont été conduits à reproduire ces formes

importées, à l'aide des moyens mis à leur disposition. Ils ont traîné en

stuc des corniches saillantes, des chambranles, des membres volumineux

appartenant à la structure de pierre. Aussi, cette décoration

irrationnelle montre-t-elle des ruines qu'il faut réparer à la fin de

chaque hiver. On ne peut impunément produire les mêmes formes avec des

moyens dissemblables, et l'art russe avait cet avantage, comme toutes

les architectures qui prennent une place, d'avoir adopté des formes et

une décoration appropriées aux matériaux employés et au mode de

structure imposé par ces matériaux. Nous ne saurions trop insister sur

ce point, car, en dehors de ce principe, il n'y a pas d'art, mais

seulement des pastiches assez puérils tels que ceux qui garnissent, par

exemple, la rue de Saint-Louis, à Munich, où l'on voit des copies de

certains palais florentins (lesquels sont bâtis en matériaux

très-solides, très-robustes) faites à l'aide d'enduits sur lattis.

Nous l'avons dit déjà, le climat général de la Russie passe d'un extrême

à l'autre. Peu de matériaux peuvent résister à ces écarts de

température et surtout au froid excessif; et la Russie ne possède

qu'exceptionnellement la pierre de taille d'une grande dureté. Force lui

est d'employer la brique, de la revêtir d'enduits faits dans les

conditions convenables et d'abriter ces revêtements afin de les

soustraire à l'action directe de l'humidité.

Mais les enduits, en grandes surfaces planes, sont sujets à se gercer.

Il faut donc les diviser pour assurer leur adhérence à la construction

sous-jacente, les poser par parties non trop étendues; et ainsi, la

décoration des parements dérive de cette nécessité même. C'est cette

méthode que les Persans, que les Arabes ont parfaitement comprise et

appliquée dans leurs édifices. Non-seulement ils ont toujours ainsi posé

leurs enduits par parties, mais souvent ont eu le soin d'encadrer ces

parties entre des matériaux résistants, pierre, brique ou bois même,

lorsqu'ils ont entendu construire avec économie. Ces procédés donnaient

les motifs décoratifs, lesquels dérivaient franchement de la structure

et de la forme que revêt cette structure.

Or, il faut le reconnaître, les yeux du spectateur ne sont charmés que

si ces conditions sont remplies. Le passant, à coup sûr, ne fait pas ces

raisonnements et ne saurait se rendre un compte exact de cet accord,

mais l'harmonie qui le séduit n'est à tout prendre que la conséquence de

cette intime liaison entre les moyens de structure et la décoration.

Tout écart de logique choque même celui qui n'est pas logicien; nous en

faisons chaque jour l'épreuve sur la foule, sensible tout d'abord aux

déductions clairement tirées d'un fait ou d'un assemblage de faits.

Dans l'enseignement élémentaire des arts, nous avons toujours vu que les

enfants sont immédiatement impressionnés par l'énoncé des raisons qui

commandent telle ou telle forme, tandis qu'ils restent inattentifs

devant un objet dont ils n'ont compris ni la fonction ni la raison

d'être.

Mais si cet objet, par sa forme même, indique et sa destination et les

moyens employés pour le constituer, cette harmonie s'empare de son

esprit et le séduit avant que sa raison ait pu lui rendre compte des

rapports qui existent entre la destination de l'objet et sa forme.

Nous savons qu'une éducation faussée peut étouffer cet instinct; nous le

savons par une triste expérience. Nous savons qu'au contact continuel

des intelligences les mieux douées avec des formes d'art dont on ne

saurait expliquer la raison d'être, mais que l'on présente

doctrinalement, comme belles, sans jamais définir en quoi elles peuvent

l'être, ces intelligences perdent la notion instinctive du vrai; mais

vis-à-vis la population russe, ce retour vers un art rationnel issu du

génie national et d'une longue série de traditions est moins difficile à

effectuer que partout ailleurs, peut-être. L'art importé d'Occident n'a

jamais pénétré profondément les couches de la société russe; ç'a été une

question officielle, une mode adoptée par la haute classe, un désir plus

ardent que réfléchi de se rapprocher de la civilisation occidentale et

d'en prendre toutes les formes sans distinction. La population est

demeurée étrangère sinon indifférente à cet engouement prolongé. Il ne

sera guère difficile de lui faire de nouveau parcourir la voie où elle

s'était arrêtée, mais qu'au fond elle n'a jamais abandonnée.

Le peuple russe est fin observateur, pourvu d'un sentiment poétique avec

une tendance au mysticisme, ce qui ne l'empêche pas de posséder le sens

pratique dans les circonstances ordinaires de la vie. On peut admettre

que ces dispositions ne favorisaient guère l'importation d'un art

étranger à son propre génie, art qui s'imposait tout d'une pièce comme

un décret, lequel ne souffre pas la discussion. Aussi cette invasion

de l'art occidental ne fit-elle jamais qu'une triste figure au milieu

des vieilles villes de la Russie et n'eut-elle aucune action sur les

goûts et les habitudes du peuple, qui demeura fidèle à ses anciennes

traditions.

Mais entrons plus avant dans le mode de décoration sculpturale propre à

l'architecture russe. La flore, avons-nous dit, y joua et y doit jouer

un rôle important. On ne saurait, à côté de cette sculpture plate

appropriée aux enduits, à côté de ces tapisseries, placer des membres

d'architecture, tels que des chapiteaux, par exemple, refouillés et

plantureux, pris dans les exemples de l'architecture romaine ou même du

moyen âge. Les Persans, les Arabes l'avaient compris, et leurs

chapiteaux présentent des masses simples, galbées, plus ou moins

décorées de fines sculptures. Les Byzantins eux-mêmes étaient entrés

dans cette voie, et les chapiteaux de Sainte-Sophie de Constantinople

présentent des formes générales très-simples, assez lourdes même, mais

couvertes de délicates imitations de végétaux (fig. 86).

[Illustration: Fig. 86.]

Ce parti est également convenable à l'architecture russe, tout en

donnant à la flore un caractère plus large et se rapprochant davantage

des beaux exemples de l'Asie (fig. 87).

L'art russe--nous l'avons fait ressortir--possède un sentiment

d'élégance et de l'harmonie des proportions qui font souvent défaut à

l'art byzantin: sentiment dû, très-probablement, à son contact avec

l'Orient et peut-être aussi à certaines traditions grecques conservées

assez pures. L'art russe, en un mot, est soustrait à l'influence romaine

des bas temps beaucoup plus que l'art byzantin. Il est de son essence de

profiter de ces avantages, s'il prétend marcher sur les traces ouvertes

par ses anciennes écoles.

Comme les Grecs, les artistes russes, d'après les exemples qui nous

restent de leurs oeuvres anciennes et dont nous avons donné plusieurs,

ont une tendance à chercher les formes appropriées à l'objet et sont

pourvus de cette délicatesse dans le choix, qui nous charme chez les

Grecs.

Comme le Grec aussi, l'artiste russe ne donne à l'ornementation, soit

qu'elle s'applique à des monuments, à des meubles, à de l'orfèvrerie ou

à des bijoux, qu'une importance soumise à la forme générale, si riche

d'ailleurs que soit l'objet. Ce principe excellent et qui domine dans la

plupart des oeuvres d'art dues à l'Orient se prête aux compositions les

plus variées.

On ne voit pas dans l'architecture russe ces couronnements fastueux

composés de sculptures colossales, si fréquents dans notre architecture

occidentale. Non-seulement le climat, les matériaux ne s'y prêtaient

pas, mais la disposition architectonique ne pouvait les admettre. Si les

couronnements des édifices sont très-pittoresques, ils se découpent

sur le ciel par la disposition des masses mêmes de l'architecture; mais

la sculpture n'y prend jamais que l'importance d'une broderie légère,

ainsi qu'on a pu le voir. Il importe que l'architecture ne perde pas

cette qualité précieuse et qui contribue si bien à lui donner de la

grandeur et de l'élégance.

[Illustration: Fig. 87.]

Mais si l'ornementation sculpturale n'occupe que des places secondaires,

si elle doit se borner au rôle de tapisseries, de bandeaux, de frises,

de tympans, il est d'autant plus nécessaire que, dans sa délicatesse

même, elle soit largement traitée, qu'elle présente toujours des

compositions compréhensibles. C'est pourquoi les dispositions

géométriques, les entrelacs y trouveront fréquemment leur place. Que

remarquons-nous, en effet, dans les compositions ornementales de la

Perse, dans celles des Arabes, dans celles des monuments de la Géorgie

et de l'Arménie? la délicatesse des détails n'amène jamais la confusion,

parce que ces compositions dérivent toujours d'un principe large, d'un

_thème_ principal dominant. Si riches que soient les variations

exécutées sur ce thème, on le retrouve sans peine. Tout le secret de ces

conceptions décoratives, tout leur charme est dans l'heureuse clarté du

thème.

On ne saurait trop, à notre avis, se pénétrer de ce principe, qui est la

règle de toute l'ornementation orientale ou dérivée de l'art oriental.

Si l'artiste joint à son tracé principal, clair et bien choisi, des

détails élégants et bien exécutés, c'est tant mieux; mais ces détails

seraient-ils médiocres que si le tracé principal, le thème est bien

conçu, l'effet obtenu n'en sera guère moins saisissant. C'est pourquoi,

très-fréquemment, des ornementations orientales qui ne souffrent pas

l'examen du détail et sont d'une exécution médiocre n'en remplissent pas

moins leur objet. C'est pourquoi nous sommes souvent charmés devant une

composition décorative, dite byzantine, sur nos monuments romans de

l'Occident, qui cependant, au point de vue de l'exécution, est barbare,

tandis que des imitations de ces ornementations rendues avec infiniment

d'art, mais auxquelles manque la conception primordiale, large et

claire, nous laissent froids. On a prétendu parfois que ce manque de

charme était dû précisément à la perfection avec laquelle était traitée

la sculpture, c'est une erreur. Le défaut de clarté dans la

conception détruisait l'effet que la pureté d'exécution seule ne saurait

produire.

[Illustration: ANGLE D'UN PORTIQUE A DEUX ETAGES]

Notre planche XXVIII, représentant l'angle d'un portique double dans le

genre de celui établi en avant de la cathédrale du couvent de Donskoï à

Moscou, indique mieux que ne le peut faire une description l'emploi des

stucs décoratifs dans cette architecture moscovite, composée de petits

matériaux. Toutefois ces stucs demandent à être bien abrités et les

couvertures métalliques peuvent fournir des motifs de décoration

très-élégants, tout en remplissant cette fonction préservatrice. Il en

est de même des tuyaux de descente d'eaux pluviales qui, dans les

édifices russes, viennent gauchement et après coup serpenter sur les

façades.

Originairement, les combles semblent avoir été disposés pour laisser

tomber directement les eaux pluviales, des saillies sur le sol. Mais

depuis longtemps on a reconnu en Russie, comme partout, la nécessité

d'établir des chéneaux à la base des combles et des tuyaux de descente,

et cette partie si importante des édifices conserve un caractère

provisoire qu'il est convenable de leur enlever. Cela est d'autant plus

aisé, qu'en Russie le métal est employé pour les couvertures et aucune

matière ne se prête mieux à la décoration des combles, à l'établissement

des chéneaux, des conduites, etc.

Au point de vue décoratif, il y a donc là des éléments de valeur et

qu'on ne saurait négliger. De plus, l'emploi fréquent des enduits

exigeant des couvertures saillantes, préservatrices, on comprend le

parti que l'on peut tirer de ces saillies dont la disposition est si

heureusement trouvée par les architectes hindous[90], et comme elles se

prêtent à une décoration brillante: les architectes russes ayant pour

habitude de peindre et dorer les combles appartenant à des édifices

importants. D'ailleurs, les artisans moscovites ont de tout temps été

habiles à travailler les métaux, il y a donc dans ces couronnements une

ressource quant à la décoration.

[Note 90: Voyez figure 87.--Bien que ce fragment du monument

d'Ellora soit taillé à même le roc, il reproduit évidemment une

couverture métallique ou se prête à l'emploi de ce système de

couverture.]

[Illustration: Fig. 88.]

On a vu que les sommets bulbeux des tours d'églises russes sont

fréquemment composés de lames de métal, curieusement ouvragées. Mais là

semble s'arrêter l'effort des artistes, et rarement ont-ils tenté de

profiter des qualités du métal pour orner franchement les saillies des

combles, pour établir des chéneaux d'un aspect décoratif. Pourquoi?

Tout devait les inviter à employer le métal dans ces conditions.

Peut-être faut-il attribuer cette abstention à l'arrêt qui suspendit

brusquement les développements de l'architecture russe au XVIIe siècle,

pour porter ses études vers l'imitation des arts occidentaux. Toujours

est-il que les exemples caractérisés font défaut ou qu'ils ne rentrent

pas dans le système décoratif convenable à l'art russe. Cependant, le

métal repoussé, le cuivre notamment, se prête parfaitement à l'emploi de

ces décorations de couronnements d'édifices, avec larges saillies, et

l'ornementation russe semble particulièrement trouvée pour recevoir

cette application, ainsi que nous le démontrerons par quelques exemples.

[Illustration: Fig. 89.]

Les figures 88 et 89 donnent un chéneau à la base d'un comble, dont la

coupe est tracée en A (fig. 89). Ce chéneau est porté par un solivage S

saillant de 0m,80 sur le nu du mur et soulagé par des corbelets B. Le

canal C est supposé façonné en cuivre, avec lambrequin rapporté L,

également en cuivre décoré d'ornements repoussés (voy. le tracé

perspectif, fig. 88). La conduite des eaux pluviales est disposée dans

l'angle en G. Ce chéneau, disposé en dehors du nu du mur, ne peut, même

en cas de fuites, causer des dommages aux maçonneries, car ces fuites

sont immédiatement constatées. Le lambrequin décoratif donne à ce

couronnement très-saillant un effet très-vif et qui s'accorde avec le

style de l'architecture russe. Nous n'avons d'autre prétention,

d'ailleurs, en donnant cet exemple et les suivants, que de fournir des

moyens décoratifs dérivés du système de structure conformément au

caractère de l'architecture russe, tout en laissant à chacun le soin de

varier les interprétations à l'infini.

L'ornementation adoptée ici est empruntée aux exemples russes qui ont

tant de rapports avec ceux que nous fournissent les monuments de

l'Hindoustan.

Voici un second exemple de décoration métallique des combles.

Il s'agit d'une de ces loges fréquemment établies sur les flancs ou la

face d'un grand édifice et qui sont richement ornées. C'est la toiture

qui fournit le principal motif de cette décoration (fig. 90). Les

pignons sont couverts par des combles saillants portés sur des

encorbellements de charpente et dont les faces découpées sont revêtues

de métal décoré ou repoussé.

Il n'est pas besoin, croyons-nous, d'insister sur le parti que l'on peut

tirer de cet exemple, conformément à la donnée russe. Ces faces de métal

repoussé peuvent être enrichies de peinture et de dorure, ainsi que les

encorbellements de charpente, et former ainsi un encadrement

brillant autour des sujets peints sur les tympans protégés par la

saillie de la couverture.

[Illustration: Fig. 90.]

Les eaux pluviales s'écoulent facilement à la base des noues du comble,

par les tuyaux de descente ménagés aux angles, en retraite des

encorbellements.

Les architectes russes peuvent donc tirer de la décoration métallique un

puissant secours en restant fidèles aux formes traditionnelles de leur

art, en rentrant même plus intimement dans l'esprit de ces traditions.

Les Byzantins avaient employé à profusion le cuivre repoussé et le

bronze coulé dans leur architecture. Les peuples orientaux se servirent

souvent de ces matières dès une époque très-reculée. L'art russe, qui

tient à la fois des arts de Byzance, de la Perse et de l'Inde, ne

saurait, à une époque où l'emploi des métaux dans la construction tend à

se vulgariser, négliger une pareille ressource, d'autant que

l'ornementation dont il dispose s'applique merveilleusement à l'emploi

du métal coulé ou repoussé. En effet, cette ornementation est

habituellement _de dépouille_, c'est-à-dire qu'elle ne présente pas ces

puissants reliefs, ces refouillements profonds, ces masses dégagées du

fond, qui caractérisent, par exemple, la sculpture décorative française

du moyen âge.

L'ornementation sculptée russe, ainsi qu'on a pu le voir par les

exemples fournis précédemment, est traitée suivant la méthode byzantine

et persane, comme une tapisserie; tous les fonds sont garnis et c'est à

peine s'il y a deux plans, tandis que l'ornementation, dite arabe, en a

parfois jusqu'à trois superposés; d'autre part, l'ornementation sculptée

russe, plus grave, plus large, moins soumise aux formes géométriques que

n'est l'ornementation dite arabe, semble inventée pour satisfaire aux

exigences pratiques du repoussé métallique, soit cuivre, soit plomb,

ainsi que le font voir les figures 91 et 92.

[Illustration: Fig. 91.]

Cette ornementation large, bien que de faible relief, se prête

évidemment au martelage ou repoussé métallique. Et c'est à la largeur du

dessin que les compositions décoratives russes doivent une valeur

particulière, aussi bien dans les oeuvres sculptées que dans les

peintures.

[Illustration: Fig. 92.]

Il serait regrettable que les écoles russes actuelles ne continuassent

pas cette tradition monumentale qui d'ailleurs permet la plus grande

variété dans l'emploi des éléments.

La flore, ainsi qu'il a été dit, est un de ces éléments les plus riches,

si toutefois on a le soin de l'interpréter dans le sens convenable, si

on saisit le style de la plante, son caractère général. Tous les peuples

qui se sont servis de la flore dans l'ornementation monumentale, ont

commencé par l'interprétation du caractère, du style du végétal. Les

Égyptiens, les Grecs, les Français, au moment de l'inauguration de

l'architecture dite gothique, sans parler des Hindous et des peuples de

l'extrême Orient, ont procédé de la même manière, aussi les Russes dans

leurs belles peintures de manuscrits et dans certaines oeuvres

sculptées.

Puis est intervenue peu à peu l'imitation plus exacte des végétaux, et

enfin le _fac-simile_.

Si séduisantes que soient ces dernières oeuvres, elles ne parviennent

pas à la puissance décorative des premiers procédés, elles ne tiennent

pas à l'architecture, n'y participent pas et semblent des applications

faites après coup.

Ce fait est sensible dans l'architecture française du moyen âge.

Autant la décoration sculptée fait corps avec l'édifice vers la fin du

XIIe siècle et vers le commencement du XIIIe, autant elle s'en détache

plus tard et ne participe plus de la structure.

Nous allons rendre compte maintenant des ressources de l'art russe au

point de vue de la décoration picturale.

CHAPITRE VI

L'AVENIR DE L'ART RUSSE

* * * * *

LA PEINTURE DÉCORATIVE

Nous avons touché quelques mots de la peinture iconographique russe et

des procédés employés par les artistes qui ont décoré des édifices

moscovites, avant l'invasion de l'art occidental. Cet art russe ne

diffère que bien peu de l'art byzantin, et l'école du mont Athos semble

avoir conservé, chez les artistes moscovites, l'influence dominante

jusqu'au XVIIe siècle.

En reprenant possession de son art national, la Russie doit-elle

continuer d'observer l'hiératisme absolu qui caractérise l'art byzantin?

La question est délicate et mérite d'être traitée.

Les tentatives faites pour trouver un compromis entre l'art libre dans

ses allures s'appuyant exclusivement sur l'étude de la nature et l'art

hiératique n'ont généralement donné que de pauvres résultats. C'est

qu'en effet il y a là deux principes en présence, inconciliables, du

moins jusqu'à ce moment.

Il est évident que la peinture hiératique a commencé par l'imitation de

la nature, mais par cette imitation de premier jet, qui se préoccupe

des caractères généraux sans entrer dans l'étude des détails, sans

pousser l'imitation jusqu'à ce que nous appelons aujourd'hui le

_réalisme_. Si l'on examine les oeuvres les plus anciennes dues aux

artistes de l'Égypte, soit peintes, soit sculptées, on est frappé du

caractère _naturel_ donné à ces oeuvres, comme ces artistes ont suivi

avec exactitude le style dominant, l'allure de l'individu représenté,

soit homme, soit animal, soit plante; on ne peut trop admirer la finesse

de l'observateur et en même temps la simplicité des moyens employés pour

reproduire le sujet. Cela peut paraître incomplet, sommaire, mais ce

n'est ni barbare, ni grossier, et la preuve, c'est qu'avec tout le

talent imaginable, on a grand'peine à reproduire ces premières images,

soit peintes, soit sculptées.

Pour ce faire, il faudrait se replacer, pour ainsi dire, dans le milieu

qui vit éclore ces oeuvres et, tout en conservant les qualités

d'observation très-délicate, oublier tout ce que la pratique des arts et

la science nous ont enseigné. Or, ces conditions sont fort difficiles à

trouver.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a tenté de revenir à un art primitif,

après la lassitude causée par l'abus du réalisme. Sous l'empire romain,

Hadrien, qui était un archéologue et prisait les oeuvres les plus

anciennes de la Grèce, provoqua ou protégea un mouvement dans ce sens;

si bien, que quantité d'ouvrages de sculpture exécutés sous son règne

ont été longtemps considérés comme d'une époque beaucoup plus reculée.

Toutefois, l'erreur a été reconnue sans trop de peine, et aujourd'hui

les bas-reliefs archaïques de l'époque d'Hadrien sont classés parmi les

tentatives de retour en arrière, tentatives avortées; car les artistes,

auteurs de ces oeuvres, ne songeaient à autre chose qu'à reproduire ces

sculptures archaïques dans leur _naïveté_, comme on dirait

aujourd'hui, mais sans pouvoir se placer dans les conditions faites

aux artistes primitifs. Ils faisaient, en un mot, des pastiches, rien de

plus, tandis qu'il eût fallu _voir_ la nature comme la virent ces

artistes primitifs.

Sous les Ptolémées en Égypte, et bien qu'alors sur les bords du Nil les

oeuvres de la Grèce fussent connues et prisées, on s'en tint à

l'hiératisme de l'art primitif, on n'y changea rien ou plutôt on eut la

prétention de n'y rien changer, car, de fait, les types allaient chaque

jour s'affaiblissant, et autant les oeuvres primitives sont empreintes

de style et d'un vif sentiment d'observation de la nature, autant les

dernières sont pauvres, ne présentent plus que l'expression d'un art

tout de convention.

Lorsque la civilisation se développe chez un peuple doué d'une grande

aptitude pour les arts et sous un climat favorable à leur éclosion, la

sculpture, la peinture même peuvent atteindre un degré de perfection

particulier, dont nous montrerons tout à l'heure la hauteur. Et si ce

peuple est soumis par exemple à une théocratie étroite, pour laquelle

l'art est un élément de puissance, un instrument nécessaire, un langage

pour la foule, la théocratie ne manque pas de poser des limites à cet

art, de lui interdire d'aller au delà du degré supérieur où il a su

atteindre.

Alors, toute chose est réglée, toute représentation figurée doit être

reproduite de la même manière.

L'art russe: Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir · 第 12 / 15 段