Voulait-on de la richesse? elle était obtenue à l'aide de cette

ornementation fine, gravée, qui rappelait les décorations persiques, ou

au moyen de ces revêtements de faïences émaillées, ou par des

imbrications de diverses nuances. Nous avons montré (fig. 54) une de ces

fenêtres de monuments indiens ornées d'enduits. L'architecture russe

adopta ce procédé avec plus ou moins d'adresse et sut en faire des

applications élégantes (fig. 73 et 74). Ici la brique apparente et les

enduits remplissent leur rôle. Entre ces baies qui pouvaient offrir sur

une façade des points très-riches, les parements demeuraient lisses,

étaient autant de repos pour l'oeil et ne se couvraient point de ces

pilastres et bossages qui conviennent à une structure de pierre, mais

n'ont nulle raison d'être lorsque des murs sont destinés à être enduits.

[Illustration: Fig. 74.]

Des chaînes et bandeaux de briques apparentes pouvaient encadrer ces

tapisseries; car une condition de durée, pour les enduits, est de ne pas

occuper des surfaces trop étendues. On maintient ainsi ces enduits au

moyen des briques qui les affleurent et forment des dessins géométriques

(fig. 75).

[Illustration: Fig. 75.]

Mais il paraît inutile de s'étendre davantage sur ces détails variés à

l'infini et qui se prêtent à la décoration extérieure des édifices sans

nécessiter de grandes dépenses. Si l'on ajoute à ces stucs, à ces

briques apparentes et pouvant être émaillées, des faïences de

revêtement, on peut produire les effets les plus riches et les plus

séduisants.

L'emploi du métal se prête à cette architecture moscovite, non-seulement

pour les couvertures, mais aussi pour les supports, qui sont alors

destinés à donner du _roide_ à ces constructions concrètes, élevées en

petits matériaux.

On sait que dans les architectures persane et arabe, avec les

constructions de brique, de blocage et même de pisé ou béton, l'emploi

du marbre est fréquent lorsqu'il s'agit d'établir des supports grêles ou

certains revêtements. A défaut de marbre, la fonte de fer ou le bronze

peuvent remplir le même objet.

L'architecture russe, mieux que nulle autre, doit profiter des moyens de

construction que présente le métal, puisqu'elle procède le plus souvent

comme l'architecture persane et qu'elle emploie les mêmes matériaux.

Autant il est difficile d'assimiler le métal aux formes admises dans

l'architecture occidentale moderne, autant on trouverait de facilités à

employer cette matière en restant dans les données de l'architecture

russe, qui n'a point à se préoccuper de ces _ordres_ et des traditions

de la structure de pierre auxquels notre architecture de l'occident

croit devoir soumettre son apparence.

En cela, l'architecture russe, tout en restant fidèle à son principe,

peut obtenir des résultats nouveaux et faire porter les voûtes sur des

points d'appui grêles en évitant les masses épaisses de maçonnerie; car

les supports métalliques, convenablement employés, permettent de

neutraliser partie des poussées de ces voûtes.

Soit, en effet, une salle à douze pans, d'un grand diamètre et qu'il

s'agit de voûter en maçonnerie (fig. 76). Admettons que dans les angles

rentrants ABC nous élevions des colonnes suivant une inclinaison et

conformément à la coupe sur EF (fig. 77). Il est évident que nous

remplaçons par un moyen économique les encorbellements usités dans

l'architecture orientale et dans l'architecture russe, ou les massifs de

maçonnerie nécessaires pour résister à la poussée de la voûte. Cette

poussée est neutralisée, puisque la résultante des pressions agit sur

l'axe des colonnes inclinées. Les murs ne sont plus que de simples

clôtures qui n'ont à porter que leur propre poids. Mieux que nulle

autre, l'architecture russe, par l'emploi qu'elle a su faire de la voûte

byzantine et par les développements qu'elle a su donner à ses

combinaisons, se prête à ces libertés et peut obtenir de grands effets

sans dépenses excessives. Il n'est pas besoin de démontrer comment cet

intérieur se prête à la décoration peinte qui convient à cette

architecture aussi bien qu'à celle des Orientaux; car, remarquons en

passant que les édifices persans, byzantins et russes ne comportent pas

dans les intérieurs ces membres d'architecture saillants, volumineux

dont nous avons tant abusé dans l'architecture occidentale, et qui,

à tout prendre, ne conviennent qu'à l'extérieur. Ces édifices orientaux

et russes sont sobres de saillies, de moulures sur les parois

intérieures. Ils présentent des surfaces unies très-favorables à

l'application d'une ornementation délicate, de la peinture ou de la

mosaïque.

[Illustration: Fig. 76.]

[Illustrations: Fig. 77.]

Si l'extérieur d'un édifice est destiné à être vu à grande distance, il

est fait pour produire un certain effet de loin sous la lumière du ciel.

Il n'en est pas de même des intérieurs, qui sont toujours vus à une

distance invariable et rapprochée. Il est donc assez étrange que l'on

ait garni à l'intérieur, en occident, les vaisseaux, de ces ordres, de

ces corniches, de cette décoration hors d'échelle qui écrase le

spectateur et qui serait intolérable aux yeux des Orientaux, habitués

aux surfaces unies, ornées seulement de gauffrures et de peintures,

laissant, malgré l'excessive richesse parfois, les yeux et l'esprit se

reposer.

[Illustration: Fig. 78.]

Soit maintenant un plan carré dont les quatre piliers d'angle ABCD (fig.

78) portent quatre arcs-doubleaux sur lesquels il s'agit d'élever une

coupole.

A la place des pendentifs, nous établirons quatre colonnes de métal

inclinées A_a_, B_b_, C_c_, D_d_, sur lesquelles viendront reposer les

huit arcs _ae, eb, bf_, etc.

La coupe sur XP (fig. 79) rend compte de cette construction, sans qu'il

soit besoin d'autre explication, et le détail (fig. 80) montre comment

les chapiteaux de métal reçoivent les sommiers des arcs. Un tirant placé

en A et passant sur l'extrados du demi-arc diagonal (voyez la coupe)

évite toute chance de déformation pendant la construction et avant

qu'elle ne soit chargée.

[Illustration: Fig. 79.]

On voit donc, sans qu'il soit nécessaire de multiplier les exemples,

combien l'emploi des supports métalliques peut faciliter la structure

voûtée suivant la méthode russe.

En résumé, l'architecture russe a devant elle un vaste champ ouvert.

Elle peut puiser aux sources asiatiques, qui lui appartiennent, et

prendre dans les produits fournis par l'industrie moderne les éléments

qui doivent faciliter son développement; car ces produits s'allient

merveilleusement à ces arts de l'Asie, si souples, si logiques et qui

semblent avoir pour principe: la liberté des moyens.

[Illustration: Fig. 80.]

CHAPITRE V

L'AVENIR DE L'ART RUSSE

* * * * *

LA SCULPTURE DÉCORATIVE

Si l'art de la statuaire a été largement pratiqué dans l'Inde, il est

fort restreint dans les contrées où la loi de Mahomet est professée

depuis le VIIIe siècle. Byzance eut une école de statuaire contrariée

dans ses développements par les iconoclastes; mais les édifices si

nombreux qui nous restent de la Syrie centrale, datant des IVe, Ve et

VIe siècles, sont totalement dépourvus de statues ou de bas-reliefs

représentant la figure humaine[86].

[Note 86: Voyez _Syrie centrale_, architecture civile et religieuse

du Ier au VIe siècle, par M. le comte Melchior de Vogué; dessins de M.

Duthoit.]

La statuaire byzantine est, dès les premiers temps, enfermée dans un

hiératisme étroit qui la conduit rapidement à une décadence

irrémédiable. Cette école fournit cependant des modèles à l'Occident

depuis le règne de Charlemagne jusque vers le milieu du XIIe siècle;

mais, à cette époque, les statuaires français, notamment, laissent de

côté les modèles byzantins pour s'adonner à l'étude de la nature, et

former cette admirable école du XIIIe siècle qui alors n'a pas d'égale

en Europe.

Les Byzantins semblaient, d'ailleurs, lorsqu'ils représentaient la

figure humaine, préférer les procédés de la peinture à ceux de la

statuaire, qui ne s'appliquait plus guère qu'à des meubles ou à des

menus objets. Les artistes russes manifestèrent la même tendance, et les

monuments ne montrent que de rares exemples de statuaire traitée dans de

petites dimensions et sans caractère spécial.

Il n'en est pas de même de l'ornementation. Celle-ci se montre déjà

brillante dans les plus anciens édifices de la Russie et ne cesse de se

produire avec éclat, empruntant ses éléments à Byzance, à l'Inde, à la

Perse, à la Syrie et à la flore.

Nous avons donné quelques exemples de cette ornementation russe

élégante, délicate, mélange harmonieux de ces divers éléments. Il nous

reste à faire ressortir les principes constitutifs de cette

ornementation sculptée, et à indiquer le parti qu'on peut en tirer.

On sait avec quelle sobriété les Grecs de l'antiquité appliquaient

l'ornementation sculptée à leurs monuments à l'extérieur comme à

l'intérieur. Les Romains de l'empire, fastueux, ne suivirent pas cet

exemple, et ne tardèrent pas à couvrir leurs édifices d'une

ornementation surabondante.

Les édifices de Baalbeck nous laissent voir une profusion d'ornements

appliqués avec plus d'amour de la richesse que de discernement. On ne

saurait douter que, à l'origine, Byzance n'ait suivi cet exemple; mais

bientôt l'influence grecque et asiatique se fit sentir, et la décoration

sculptée devint plus sobre, plus délicate, plus précieuse dans son

exécution. Les nombreux édifices de la Syrie centrale en font foi, et la

sculpture d'ornement qui les décore se rapproche beaucoup plus du

sentiment grec que du _faire_ lâché de la décadence romaine. On y voit

réapparaître ces feuillages aux dentelures aiguës, aux arêtes vives

qu'on observe dans l'antique sculpture grecque, puis cette ornementation

dérivée d'un tracé géométrique (fig. 81)[87] qui appartient à l'Orient,

à la Perse et qui, plus tard, fut si largement employée dans

l'architecture dite arabe.

[Illustration: Fig. 81.]

[Note 87: _Syrie centrale_. Betoursu.]

C'est à ces modèles que la Russie eut recours tout d'abord pour décorer

ses édifices. Mais nous avons vu qu'elle possédait des traditions

locales scythiques qui n'étaient pas sans valeur. Elle ne les négligea

pas et sut les fondre avec les éléments qu'elle empruntait à Byzance, à

l'Orient et aussi peut-être aux Scandinaves.

Toutes ces origines, d'ailleurs, s'accordaient sur un point, savoir: de

ne jamais considérer la sculpture décorative que comme une tapisserie ou

une façon de passementerie destinée à orner des fonds, des bandeaux, des

frises, des tympans.

C'est là tout un système auquel les architectures persane, arabe, russe,

demeurent attachées et qui fut adopté par les Byzantins lorsqu'ils

abandonnèrent les traditions de la sculpture romaine pour se rapprocher

des arts décoratifs de l'Asie et des Grecs des derniers temps.

On peut discuter les mérites et les avantages de ce système; mais on ne

saurait disconvenir qu'il ne tende à faire valoir les masses

architectoniques, en ce qu'il n'altère jamais les lignes principales et

qu'il permet, au contraire, de les faire ressortir.

L'Arménie, la Géorgie, qui élevèrent de charmants édifices dans lesquels

les éléments byzantins et persans semblent se confondre, édifices qui ne

laissèrent pas que d'exercer à leur tour une influence sur

l'architecture russe, nous montrent une ornementation sculptée qui se

tient exactement dans les données indiquées (fig. 82 et 83)[88],

c'est-à-dire qui se compose habituellement d'entrelacs, sorte de

passementerie dérivée, comme toute passementerie, des figures

géométriques. L'origine de cette ornementation est indiscutable: on la

trouve dans les combinaisons produites par l'assemblage de cordons.

Cette origine est, non moins évidemment, toute orientale, l'Asie ayant

été, depuis l'antiquité la plus reculée, la grande fabricatrice des

étoffes. Rien de semblable dans la sculpture décorative de la Grèce

antique et de Rome, qui empruntent leur ornementation sculptée à la

flore, à la faune et à des joyaux: perles, besants; ou à des objets d'un

usage journalier: vases, flambeaux, armes.

[Illustration: Fig. 82]

[Note 88: Kaben, Géorgie]

En adoptant, ainsi que l'avaient fait avec réserve les Byzantins,

l'ornementation dérivée des étoffes et de tracés géométriques, les

Russes ne négligèrent pas la flore et la faune et allièrent les deux

systèmes dès le XIIe siècle, ainsi que l'indique clairement l'église

cathédrale de Saint-Dimitri à Vladimir, dont nous avons donné des

détails (pl. VII et VIII, et fig. 33 et 34). En cela, l'art russe

semblait se rapprocher du mode hindou qui mêle dans sa décoration

sculptée la reproduction des tissus et des passementeries à la faune et

à la flore.

[Illustration: Fig. 83.]

Il est même évident que, dans l'ornementation sculptée russe de cette

époque déjà reculée, c'est la flore hindoue qui apparaît et non la flore

locale[89], c'est-à-dire une imitation de seconde main.

[Note 89: Voyez les figures 32, 33 et 34.]

Cependant, parmi les objets de fabrication russe d'une époque plus

récente: bijoux, pièce d'orfèvrerie, faïences en relief, on remarque une

tendance vers l'imitation de la flore locale.

La Russie, reconstituant son art abandonné, doit-elle changer de système

s'il s'agit de la décoration sculptée, se rapprocher des méthodes

occidentales? Nous ne le pensons pas. Son architecture ne saurait

s'allier à notre ornementation moderne, ni même à celle qui fut adoptée

chez nous pendant le moyen âge. Conservant son architecture dont nous

avons développé les principes, les qualités et les ressources étendues,

elle doit maintenir le seul système décoratif qui s'accorde avec cette

architecture et avec les moyens de structure employés généralement. En

effet, la nécessité où l'on est en Russie d'employer les enduits à

l'extérieur comme à l'intérieur dans la plupart des cas impose

l'adoption du mode décoratif qui seul peut s'appliquer aux enduits. Or

ce mode décoratif ne se prête pas aux grands reliefs; il ne peut guère

être employé que sur des nus, sur ce qu'on appelle _tapisseries_ dans le

langage des architectes. Il s'ensuit que cette décoration sculptée

affecte un caractère différant essentiellement de celui qui lui est

donné dans l'architecture romaine, et même dans l'architecture du moyen

âge; et que, tout en se servant de la flore et de la faune, elle peut

continuer de prendre aux sources si riches de l'Orient. Joignons

l'exemple à la théorie et voyons le parti que l'on peut tirer de ces

éléments.

[Illustration: Fig. 84.]

La figure 84 présente un ornement composé suivant ces données,

c'est-à-dire en alliant le système géométrique à la flore (fougères) et

à la faune. On n'ignore pas que les Persans, et particulièrement les

Arabes, ont employé pour décorer leurs édifices un procédé très-simple,

très-économique et qui cependant permet d'obtenir des effets

surprenants. Ce procédé consiste à estamper des reliefs sur des enduits

au moyen de moules creux en bois. Ce mode d'ornementation par

empreintes, d'une exécution si facile, peut tout aussi bien s'appliquer

à l'architecture russe qu'à l'architecture de la Perse et de l'Afrique

septentrionale, puisqu'il est la conséquence de l'emploi des enduits; il

se prête à la peinture et a besoin, peut-on dire, de son secours pour

produire tout l'effet qu'on doit en attendre. Les reliefs, étant peu

sensibles, sont ainsi rehaussés par la diversité des tons.

Les Russes ont encore, comme les populations de l'Orient, le sentiment

de l'harmonie des couleurs; les étoffes et les broderies qu'ils

fabriquent, leurs peintures, leurs émaux possèdent cette qualité

naturelle, et, par conséquent, il leur est aisé de donner à ces

sculptures en bas-relief tout l'attrait qui nous charme dans celles de

la Perse et des Arabes. Ils peuvent même ajouter à cet attrait la

variété qui manque parfois aux compositions arabes et persanes,

lesquelles dérivent, d'une façon trop rigoureuse peut-être, des figures

géométriques. Les Russes, comme les populations de l'Asie centrale,

savent habilement se servir de la flore dans leurs décorations

monumentales, et ils ont ainsi devant eux un champ sans limites.

Mais l'emploi de la flore avec ce genre d'ornementation doit être fait

dans des conditions particulières qui n'admettent pas l'imitation

absolue, laquelle ne saurait s'accorder avec les figures géométriques.

C'est une interprétation plutôt qu'une imitation des formes de la flore

qui s'impose dans ces conditions. Et, en effet, les quelques ornements

russes des belles époques se soumettent à ce programme avec un sentiment

très-vif du style. De même qu'en Orient, ces inspirations de la flore

sont prises souvent, de préférence, sur les bourgeons, les formes

embryonnaires, les pistils, les boutons, sur des sujets très-petits

perdus dans l'herbe et que le sculpteur grandit. Car les artistes des

bonnes époques, chez tous les peuples doués, n'ont pas été sans observer

que ces petites plantes à peine visibles possèdent un caractère de

puissance, une beauté de galbe que ne présentent pas au même degré de

grands végétaux. La nature semble avoir pourvu ces infiniment petits,

parmi les plantes, d'organes d'autant plus robustes qu'ils ont plus à

souffrir des intempéries. D'où il est résulté des formes remarquables

par leur caractère énergique, par la vigueur de leurs contours, par une

simplicité de galbe qui se prêtent au grandissement et à l'application

du petit végétal à la sculpture monumentale.

Mais nous venons de dire que ce genre de sculpture d'ornement de faible

relief demande, pour produire tout son effet, l'appui de la peinture.

Indépendamment de cette nécessité décorative, il y a la tradition, il y

a l'influence des origines.

Les édifices hindous sont entièrement revêtus de peinture, aussi bien

les nus que la sculpture; l'art architectonique hindou ne se passe du

secours de la peinture que quand il emploie des matières précieuses qui,

elles-mêmes, portent leur coloration particulière.

Les surprenants monuments d'Ellora, taillés à même le roc, étaient

entièrement revêtus d'un stuc fin, recevant de la peinture; et on en

trouve encore de nombreuses traces. Ce stuc s'étendait aussi bien sur

les parties sculptées que sur les parties nues.

On n'ignore pas que ce procédé était employé également par les

Égyptiens et par les Grecs. Les Doriens aussi bien que les Ioniens

revêtaient leur architecture et tous les parements qui la composent, la

sculpture d'ornement et la statuaire d'une couverte délicate destinée à

recevoir de la peinture.

Les monuments doriens de la Sicile et de la Grande Grèce en font foi.

Ils coloraient même le marbre blanc lorsqu'ils l'employèrent, ne pouvant

admettre que l'architecture pût se passer de la peinture.

Il est évident que ce parti général doit exercer une influence sérieuse

sur l'emploi de la forme. Il ne viendra à personne l'idée de colorer un

chapiteau corinthien romain, tandis qu'il est naturel de couvrir

d'ornements peints l'échine du chapiteau dorique grec.

L'emploi de la peinture dans l'architecture grecque explique pourquoi

les édifices doriens sont si pauvres en sculpture d'ornement, et

pourquoi, quand cette sculpture se montre, elle est plate, découpée,

quelque peu sèche. La peinture était là pour lui donner le relief,

l'effet, l'harmonie, le _flou_ qui lui manquait.

Il est bon d'apprécier ces arts sans omettre aucune des conditions qui

leur étaient faites; prétendre les juger et déduire de ce jugement des

conséquences, lorsque ces conditions ne sont pas groupées, c'est risquer

fort de se tromper.

Ainsi, longtemps, certains défenseurs prétendus de la forme se sont

refusés à admettre la coloration de l'architecture grecque des belles

époques.

On avait beau leur montrer des traces nombreuses de couleurs, des

ornements peints sur certaines parties des édifices, ils ne voulaient

pas être convaincus et répondaient par cet axiome à l'usage de tous les

doctrinaires: «Cela n'est pas, parce que cela ne peut être.»

Cependant cela est, c'est un fait indiscutable. Qu'il gêne certaines

doctrines, qu'il ne soit pas conforme à un certain goût, c'est

possible, mais le fait existe et l'on est contraint d'admirer

l'architecture grecque avec ce complément ou de refuser aux Grecs le

goût, sur un point.

C'est qu'il faut bien le dire, l'admiration en fait d'art

architectonique, qui est un art de convention, est habituellement de

convention elle-même et résulte plus souvent d'une certaine habitude

contractée par les yeux que d'un raisonnement ou d'une appréciation

exacte des conditions dans lesquelles cet art se développe.

Dire d'un art qu'il est barbare, cela peut s'entendre habituellement

d'un art étranger aux habitudes de celui qui porte ce jugement, mais

n'implique pas une infériorité.

Ceux qui ont pris la peine d'examiner une oeuvre d'architecture en

raison du milieu où elle s'est produite, des usages de ceux qui l'ont

conçue, des matériaux employés, des traditions qui s'imposaient, de

l'impression qu'elle prétendait produire, ne sauraient la considérer

comme barbare si elle remplit ces conditions. Et, à cet égard, l'oeuvre

vraiment barbare est celle que parfois nous considérons, par suite d'une

fausse éducation, comme un chef-d'oeuvre.

Cette digression n'a d'autre objet que de mettre en garde nos lecteurs

contre ce préjugé trop fréquent dans le monde des artistes, et qui tend

à dédaigner comme inférieur ou barbare, si l'on veut, tout ce qui

contrarie les habitudes contractées par les yeux.

Ainsi l'Occident et la Russie, depuis deux siècles, se sont habitués à

considérer les _ordres_ romains comme la dernière, la plus complète et

la plus noble expression du _support_. Nous ne discuterons pas si en

effet les ordres romains méritent ou ne méritent pas cet arrêt

classique. Nous dirons simplement que d'autres peuples que les Romains

ont imaginé et composé des supports qui ont leurs qualités propres, leur

raison d'être, qui remplissent leurs fonctions suivant les conditions

imposées et qui affectent des formes non moins logiques, sinon plus, que

celles attribuées aux colonnes d'ordres romains.

Nous dirons que s'il est une oeuvre barbare, c'est celle qui consiste,

par exemple, à placer un entablement, qui est une saillie de comble, là

où il n'y a pas de comble. Nous dirons qu'il est barbare--parce que cela

ne peut se justifier d'aucune façon--de plaquer un ordre contre un mur,

lequel semble ainsi n'être qu'un bouchement, fait après coup, entre des

supports verticaux isolés. Nous dirons qu'il est barbare de placer un

entablement sur un ordre, dans un intérieur, c'est-à-dire là où il n'est

nul besoin de garantir ces supports contre les effets de la pluie, et

nous ne pourrons considérer comme barbares les artistes, quels qu'ils

soient, qui ont su échapper à ces fausses applications d'un principe.

Or, dans l'architecture de la Perse, non plus que dans l'architecture

arabe, il n'est fait emploi de ces partis décoratifs, contraires à

l'application vraie des formes et au bon sens. On en peut dire autant de

l'architecture russe jusqu'au moment où elle s'est fourvoyée dans

l'imitation irraisonnée des arts occidentaux. Des ordres, il n'est pas

question. Les colonnes, lorsqu'elles existent, ou sont engagées et sont

considérées, ainsi que dans l'architecture romane, comme des

contre-forts (pl. VI et fig. 67), ou sont isolées et alors peuvent

passer, comme dans l'architecture hindoue, pour des piliers. Mais

l'influence des ordres romains ne se fait pas sentir. Comme aussi, dans

quelques exemples de l'architecture hindoue, ces supports sont

puissamment galbés et leurs chapiteaux forment des bourrelets saillants.

Toutefois, le pilier hindou porte des plates-bandes, tradition d'une

structure de bois, ainsi qu'il est apparent dans les monuments d'Ellora

et d'Éléphanta, tandis que le pilier russe est destiné à porter des

arcs.

L'art russe: Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir · 第 11 / 15 段