singulièrement les motifs de niches superposées sur les couronnements
pyramidaux à base rectangulaire de certains temples de l'Hindoustan. Cet
étage du beffroi n'est pas sans analogie avec ces sortes de belvédères
(fig. 53) qui surmontent les édifices de l'Inde d'une époque
récente[78].
[Illustration: Fig. 53.]
[Note 78: Sur l'une des portes d'un temple de la ville de Bhopal.]
Nous retrouvons dans les édifices russes du XVIIe siècle ces fenêtres à
couronnements étranges et compliqués (fig. 54) dus à l'imagination des
artistes hindous[79], ces colonnes fuselées ou en façon de fioles, ces
chapiteaux pansus que présentent les monuments de l'Inde d'une époque
déjà reculée. Y a-t-il imitation? non; il y a souvenir, inspiration,
désir de produire certains effets de nature à plaire au Russe depuis que
ses yeux n'étaient plus incessamment tournés vers Constantinople, depuis
que l'occupation tatare l'avait mis en contact plus direct avec
l'antique Orient central.
[Note 79: Temple de la ville de Bhopal.]
[Illustration: Fig. 54.]
Et n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'un peuple constitue un art? N'est-ce
pas en s'inspirant d'arts antérieurs et en les assimilant à son génie et
à ses besoins? L'imitation directe n'a jamais produit et ne peut
produire autre chose qu'une expression amoindrie, sans vie, de l'objet
imité.
Les artistes de la Renaissance qui, en Italie, en France, croyant avoir
découvert l'art antique de Rome, délaissèrent les formes épuisées des
arts roman et gothique pour relever l'art au contact de cette antiquité,
se gardèrent de l'imiter. Ils s'inspirèrent de ces grands modèles, mais
n'oublièrent pas pour cela leurs traditions précieuses et tous les
progrès introduits dans la société moderne par les sciences et
l'observation. Ils se contentèrent, non de copier, mais d'interpréter
des formes qui leur paraissaient belles, pour les approprier aux besoins
et aux moeurs de leur temps. Aussi, constituèrent-ils ce qu'on est
convenu d'appeler l'art de la Renaissance. Mais quand, plus tard, des
esprits critiques se mirent à étudier cette antiquité avec plus
d'attention et à l'aide d'observations plus étendues, ils reconnurent
tout d'abord que cette antiquité se compose d'éléments variés; qu'il
fallait dégager l'élément grec hellénique de l'élément romain; celui-ci
de l'élément étrusque et que, par conséquent, pour être logique dans
l'étude et l'application de ces éléments, il fallait remonter aux
sources. Les artistes de la Renaissance furent considérés comme des
enfants qui récitent un texte sans en connaître la signification, et, le
pédantisme s'introduisant dans l'art, on déclara que, puisque
l'antiquité était reconnue parfaite dans l'expression de ces arts, il
fallait la copier.
Mais quand on remonte ce courant il est difficile d'en trouver les
sources. Elles sont multiples et s'enfoncent dans les lointains horizons
de l'histoire. Laquelle est la bonne, ou la meilleure, ou la principale?
Alors on entre dans le domaine de l'archéologie et on quitte celui de
l'art. Ç'a été le défaut de toutes les écoles d'art de l'Europe depuis
le commencement du siècle. On a cru bien faire en imitant certaines
formes d'art adoptées par les Romains; mais on est venu dire à ces
imitateurs: «Les Romains ne sont, sur ce point, que les plagiaires des
Grecs; remontez donc à la source grecque.--Laquelle? ont répondu les
critiques: la source dorienne, ionienne, tyrrhénienne, asiatique,
égyptienne; laquelle?...» Et, comme les critiques ne pouvaient
s'entendre sur la plus authentique et la plus pure entre ces sources
diverses, cette prétention à retrouver un art parfait, absolu, sans
alliage, ce qui d'ailleurs n'existe pas, n'a fait qu'apporter la plus
étrange confusion dans les productions de l'art moderne,--chaque chef
d'école considérant comme hérétiques tous ceux qui ne partageaient pas
ses idées sur l'absolu dans l'art.
Le pédantisme est le dissolvant de l'art qui vit de liberté. Nous
disons: de liberté, non de licence ou de fantaisie.
Or, l'art russe était dans les conditions favorables à un développement
très-étendu. Des origines admises par tous, nationales, auxquelles se
rattachait le sentiment patriotique, en faisaient la base: en
architecture religieuse, un mode de structure emprunté à Byzance et qui
se prêtait à tous les vêtements fournis par l'Asie, mode de structure
éminemment attionnel et libre dans ses moyens; en sculpture ornementale,
les sources les plus variées, mais toutes issues de l'Orient; en
peinture, l'école du Mont-Athos et la brillante flore décorative de la
Perse et de l'Inde. Cependant la statuaire et la peinture demeuraient en
arrière, rivées aux types byzantins.
Quant à l'architecture civile, elle se manifestait dans les
constructions de bois traditionnelles dont nous retrouvons les principes
sur les rampes de l'Hymalaya, aussi bien qu'en Scandinavie, dans le
Tyrol, la Suisse. L'identité de ces constructions qui, depuis des
siècles, s'élèvent sur des parties du globe séparées les unes des autres
par des espaces immenses et sans communications directes entre elles,
est certainement un des faits les plus intéressants à étudier dans
l'histoire de l'art. L'habitant du canton de Berne n'a guère plus la
notion des usages adoptés par les Grands-Russiens, que ces derniers
n'ont la connaissance des constructions élevées par les montagnards de
l'Hymalaya; et cependant, si une fée transportait d'un coup de baguette
un chalet suisse sur les hauts plateaux de l'Indus et une maison de bois
des Kachmiriens dans la Grande-Russie, ces populations si éloignées les
unes des autres s'apercevraient à peine de l'échange.
[Illustration: Fig. 55.]
La figure 55 donne l'aspect de ces maisons des villages de la
Grande-Russie[80].
[Note 80: Gouvernement de Kostroma.]
Le plancher bas de ces habitations est souvent élevé au-dessus du sol,
et on atteint le rez-de-chaussée au moyen d'un escalier couvert placé
latéralement.
Ces escaliers couverts, disposés le long des bâtiments d'habitation,
étaient habituels en Russie, et des palais même en étaient pourvus.
La structure de ces maisons de bois, dont la figure 55 présente un
pignon, est entièrement composée de troncs de sapins empilés et
assemblés à mi-bois aux angles. Cette construction, également usitée en
Suisse et sur les hauts plateaux de l'Indus, est bonne préservatrice de
la chaleur et du froid, le bois étant mauvais conducteur.
L'ornementation consiste en des planches ou madriers découpés, sculptés
et rapportés sur la structure. Les parties ornées sont souvent peintes
de diverses couleurs, ce qui contribue à donner à ces habitations un
aspect gai malgré la petitesse des fenêtres.
A l'intérieur, les pièces sont assez élevées entre les planchers et
munies de soupentes dans lesquelles couchent les habitants.
Une sorte de poêle, four en maçonnerie, est isolé des murailles de bois
et occupe une partie de la pièce.
La figure 56 montre un de ces intérieurs dont le mobilier, des plus
simples, consiste en des bancs fixes disposés autour de la salle, en une
table ou un buffet et quelques ustensiles de ménage.
[Illustration: Fig. 56.]
Depuis des siècles, la maison du paysan russe ne change pas.
Pendant les grands froids, la famille couche sur ce four et, les
fenêtres ne donnant que de petites surfaces réfrigérantes, il est facile
d'entretenir dans ces intérieurs une température élevée. Quant à la
décoration de ces habitations, elle est réservée à l'extérieur, la salle
n'étant ornée que par quelques images vénérées (icônes) peintes.
Dans la Grande-Russie les maisons, largement isolées les unes des autres
afin d'éviter la propagation des incendies, se groupent en gros
villages; car on rencontre rarement dans la campagne ces fermes, ces
bâtiments d'exploitation agricole dont nos champs de l'Occident sont
semés. Le cultivateur possède son _izba_ dans laquelle habite toute la
famille. Quand les garçons se marient, il ne quittent l'izba paternelle
que s'ils peuvent s'en bâtir une pour leur nouvelle famille. Le paysan
russe est charpentier; chaque _moujik_ est en état de se construire une
habitation; il l'élève toujours de la même manière et sur le même plan
depuis des siècles. Autour de l'izba sont disposées des écuries, remises
et granges. Un petit clos y est attenant, consacré à la culture privée;
car la propriété des champs est en commun et les lots en sont partagés,
à certaines époques, entre les membres du village. Cette communauté des
champs arables ou des pâtures est une des raisons qui s'opposent à la
dispersion des maisons dans les campagnes. En effet, les partages des
champs étant faits à certaines époques fixes, il faut nécessairement que
ceux qui seront appelés à les cultiver, tantôt sur un point, tantôt sur
un autre, aient un centre commun. De là aussi l'absence d'initiative du
moujik en ce qui touche à l'habitation de la famille. L'égalité rétablie
sans cesse entre les membres de la communauté impose naturellement
l'identité des demeures.
Avant l'introduction des arts occidentaux en Russie, les palais ou
grandes habitations des boyards ne paraissent pas avoir étalé, à
l'extérieur comme à l'intérieur, un grand luxe décoratif.
La ville de Moscou, au commencement du XVIe siècle, présentait l'aspect
d'une cité défendue par des murailles crénelées et des tours (le
Kremlin), et entourée de vastes faubourgs ouverts ou simplement protégés
par des palissades, presque entièrement composés de maisons de bois
généralement isolées les unes des autres par des jardins.
Au milieu de ces faubourgs, les couvents, avec leurs enceintes
blanchies et leurs églises élevées, couronnées de coupoles métalliques
dorées, semblaient de petites villes. Les corps d'état faisant usage du
feu, tels que les forgerons, les fondeurs, demeuraient dans les
_slobodes_, villages isolés, afin d'éviter qu'un incendie pût se
généraliser. Ces villages avaient leurs cultures particulières soignées
par ces artisans.
On rencontrait bien quelques rues étroites et tortueuses dans ces
faubourgs; mais elles étaient rares. Sur les rives abruptes de la Yaousa
des moulins servaient aux besoins de la ville, et une retenue de la
Néglinnaïa formait un lac destiné à alimenter les fossés du Kremlin.
Cet ensemble, très-pittoresque, rappelait l'aspect des villes asiatiques
avec leur acropole, leur ville défendue occupée par le prince et par
ceux qui l'entourent, et ces grands faubourgs éparpillés au milieu de
terrains vagues et de jardins.
En effet, les dignitaires, le métropolitain et les boyards habitaient
pour la plupart des palais de bois bâtis dans le Kremlin même. Près de
l'enceinte était le Gostinoï-Dvor[81], grand marché, entouré aussi de
murailles, qui contenait les marchandises asiatiques et européennes
accumulées à Moscou. En hiver, la vente des denrées se faisait sur la
Moskva glacée.
[Note 81: Bazar.]
Seules les troupes mercenaires au service du prince avaient le droit de
boire des liqueurs alcooliques pendant la semaine; aussi
occupaient-elles un quartier séparé, le Naleïki. La nuit close, tous les
habitants devaient être rentrés chez eux ou ne sortir que munis de
lanternes pour les cas urgents. Des sentinelles étaient chargées de
faire respecter cette consigne.
Alors, beaucoup d'églises étaient encore construites en bois. Elles
étaient petites, conformément à l'ancien plan, et, par conséquent,
très-nombreuses, afin de satisfaire aux habitudes de piété d'une
population qui dépassait de beaucoup cent mille âmes, puisqu'en 1520 on
comptait à Moscou quarante-un mille cinq cents maisons d'après un
dénombrement fait par ordre du grand Prince.
Mais les palais des personnages importants, bien que construits de bois,
ne ressemblaient point à ces maisons de paysan dont nous avons présenté
un spécimen.
Si, à l'intérieur, ils affectaient une grande simplicité, si, contre
leurs murailles nues s'étalaient quelques meubles rares, à l'extérieur
ils offraient des dispositions singulières. Ce n'était point la grosse
bâtisse carrée, si fort prisée en Russie dans les temps modernes et
affectant des allures de palais italien, mais une réunion de pavillons
pittoresquement agencés, avec escalier extérieur couvert, loges
saillantes ou bretèches et toits de formes étranges.
Si les Russes des villes ont aujourd'hui adopté à peu près les habitudes
des populations occidentales, il n'en était pas de même autrefois.
Contarini dit que les Moscovites s'attroupent depuis le matin jusqu'à
l'heure du dîner, sur les places publiques, dans les marchés, et vont
achever leur journée au cabaret; qu'ils s'amusent, s'arrêtent devant
tout ce qui peut exciter leur curiosité frivole et ne s'occupent
nullement d'affaires.
Certes, il est sage de ne voir dans cette appréciation passablement
légère qu'une boutade de voyageur; cependant, il y a là une apparence de
vérité.
L'ancien Russe des villes, comme l'Asiatique citadin, vivait dehors,
faisait ses affaires dans le bazar, le marché ou les lieux publics. Les
femmes riches laissaient gérer leur maison par des intendants et la
bourgeoise ou la marchande ne se montrait pas en public. Condamnée à
une sorte de captivité, son unique occupation consistait à coudre, à
filer ou à broder. Il lui était interdit de donner la mort à aucun
animal et elle devait requérir l'assistance du premier venu pour couper
le cou à une oie ou à une poule. Les parents fiançaient leurs enfants
sans consulter leur goût et souvent le futur ne voyait sa femme que le
jour de ses noces.
Polis et hospitaliers entre eux, les nobles ou riches négociants
faisaient montre de leur supériorité devant les inférieurs, avec ces
formes paternelles des aristocraties de l'Orient lorsqu'elles ne sont
point établies sur l'esprit de caste.
Mais ces moeurs asiatiques se montraient dans tout leur formalisme
lorsqu'il s'agissait de recevoir un ambassadeur étranger. Voici ce que
dit Karamsin à ce sujet[82]:
«En approchant de la frontière, l'ambassadeur annonçait son arrivée aux
gouverneurs des villes voisines. Alors il était accablé de questions; on
lui demandait:--_De quel pays il était; le nom de son souverain; s'il
était d'une origine illustre; le rang, qu'il occupait; s'il était déjà
venu en Russie; s'il parlait le russe; de combien de personnes sa suite
était composée; comment elles s'appelaient._--Les réponses étaient
sur-le-champ transmises au grand Prince et l'on envoyait à l'ambassadeur
un dignitaire qui, l'ayant joint, ne le laissait point passer outre
avant qu'il n'eût entendu, debout, le compliment destiné au grand
Prince, avec tous ses titres plusieurs fois répétés. On déterminait le
chemin que l'ambassadeur devait prendre ainsi que les lieux où il devait
souper et passer la nuit. La marche était si lente, que parfois la
troupe ne faisait que quinze ou vingt verstes par jour, en attendant une
réponse de Moscou.
[Note 82: _Histoire de Russie_, t. VII, p. 279. Traduction de MM.
Saint-Thomas et Jauffret. Paris, 1820.]
Il arrivait même que, par le froid le plus rigoureux, on s'arrêtait en
plein champ où l'on ne trouvait pas les choses les plus nécessaires à la
vie: aussi le commissaire russe supportait avec un flegme imperturbable
les reproches que lui adressaient les étrangers à ce sujet. Enfin, le
monarque dépêchait ses gentilshommes à l'ambassadeur qui, dès lors,
voyageait beaucoup plus vite et était mieux traité.--La réception à
Moscou était toujours pompeuse; on voyait paraître plusieurs officiers,
richement vêtus, à la tête d'un détachement de cavalerie; ils
prononçaient un discours, s'informaient de la santé de l'illustre
étranger, etc., et le conduisaient au palais des ambassadeurs, situé sur
le bord de la Moskva; c'était un vaste édifice distribué en plusieurs
grands appartements entièrement vides.... Les commissaires chargés de
servir ces étrangers consultaient sans cesse leur registre où était
calculé et mesuré tout ce qu'il fallait donner aux ambassadeurs
d'Allemagne, de Lithuanie et d'Asie; la quantité de viande, de miel,
d'oignons, de poivre, de beurre et même de bois[83] destinée à leur
usage.--Cependant, les officiers de la cour devaient s'informer tous les
jours si ces ambassadeurs étaient contents de la manière dont on les
traitait.
[Note 83: Herbentein, _Ber. Mosc. Comment_, p. 92.]
On attendait longtemps le jour fixé pour l'audience, parce qu'en cette
occasion on aimait à faire de grands préparatifs. Les ambassadeurs
demeuraient seuls, accablés d'ennui, ne pouvant communiquer avec
personne. Pour leur entrée solennelle dans le Kremlin, le grand Prince
leur donnait ordinairement des chevaux richement harnachés»[84].
[Note 84: Voyez à ce sujet la relation de l'ambassadeur Jenkinson
(1557) à la cour d'Ivan IV: au banquet de Noël, pendant lequel Jenkinson
eut l'honneur d'être admis en face de l'Empereur. «Les tables, dit-il,
ployaient sous le poids de la vaisselle d'or et de la vaisselle
d'argent. Il était telle coupe enrichie de pierreries qui eut valu à
Londres 400 livres sterling. Une pièce d'orfèvrerie avait deux yards de
long; des têtes de dragons admirablement ciselées y flanquaient des
tours d'or.» (Voy. _Revue des Deux-Mondes_, 1er octobre 1876: _les
Marins du XVIe siècle_, par le vice-amiral Jurien de la Gravière.)]
Comme les Asiatiques, aussi, et malgré la simplicité des habitations à
l'intérieur, les Moscovites aimaient la pompe, les vêtements somptueux,
les harnais magnifiques. Les habits, les armes étaient d'une extrême
richesse. A Moscou, les étrangers étaient accueillis avec faveur et
trouvaient facilement à exercer leur talent, et pourvu qu'ils ne
s'occupassent pas des affaires d'État et qu'ils montrassent un grand
respect pour le Prince, ils jouissaient d'une entière liberté.
[Illustration: Fig. 57.]
Mais il est bon de donner l'aspect de ces palais moscovites élevés en
bois et datant du XVIe siècle. La figure 57 présente un échantillon de
ces demeures des boyards, d'après des fragments recueillis de tous
côtés; car, aujourd'hui, ces palais ont été remplacés par des
constructions de brique ou de pierre qui ont perdu le caractère
particulier à cet art moscovite, résumé de traditions locales et
d'influence asiatique ou persane.
L'étage inférieur contenait les services; les cuisines au-dessus des
caves. Le premier étage, auquel on arrivait du dehors par le grand degré
extérieur, renfermait une grande salle, un oratoire et des chambres;
puis l'étage supérieur, des logements pour les enfants et les familiers.
Le climat et les incendies ont détruit presque toutes ces habitations,
dont on ne retrouve que des restes défigurés par de modernes
restaurations.
Les combles de ces demeures étaient souvent recouverts de planches comme
le sont encore la plupart des maisons de paysans slaves, et les plus
riches employaient la tuile ou le métal (cuivre).
Des étoffes de laine fabriquées dans le pays même ou provenant de la
Perse, ou des cuirs couvraient les murs et les meubles.
L'art russe était alors viable et pouvait se constituer définitivement
sur tant de traditions accumulées par les siècles et que le peuple
s'assimilait en faisant un choix entre toutes; mais un événement
politique ou plutôt une modification dans l'organisation sociale de la
Russie arrêta court ce développement d'un art national.
Le servage n'existait pas dans l'ancienne Russie. Il y avait des
esclaves, prisonniers de guerre, débiteurs insolvables ou gens qui se
vendaient pour vivre; mais le paysan était libre de se transporter ou
bon lui semblait, lui et sa famille, de servir tel boyard ou tel
autre; comme le boyard pouvait servir tel prince ou tel autre.
Ce droit de _passage_, ainsi qu'on l'appelait, pouvait s'exercer une
fois par an, à la Saint-Georges; et alors, le boyard, pour empêcher le
départ de ses paysans, n'avait d'autre moyen que de les tenir en état
d'ivresse pendant le délai accordé au droit de passage (quinze jours).
Toutefois, dans beaucoup de localités, les bras venaient à manquer, car
les paysans cherchaient naturellement les terres les plus fertiles, les
climats les meilleurs ou les conditions les plus douces.
Ayant conservé quelque chose des goûts nomades de leurs conquérants, il
ne leur en coûtait pas de quitter une cabane qu'ils auraient bientôt
élevée ailleurs.
«L'homme, ainsi que le dit M. Anatole Leroy de Beaulieu[85], se dérobait
au fisc comme aux propriétaires. C'était l'âge où l'empire moscovite,
récemment agrandi aux dépens des Tatars, offrait aux cultivateurs des
ingrates régions du Nord les terres plus fertiles du Sud; l'âge, où pour
se soustraire à l'impôt et mener la libre vie de Cosaques, les hommes
aventureux fuyaient vers le Volga et le Don, vers la Kama et la Sibérie.
[Note 85: _Revue des Deux-Mondes_, livraison du 1er avril 1876.]
Pour assurer au pays ses ressources financières et militaires, le plus
simple moyen était de fixer l'homme au sol, le paysan au champ qu'il
cultivait, le bourgeois à la ville qu'il habitait. C'est ce que firent
Godounof et les Tsars du XVIIe siècle. Depuis lors jusqu'au règne
d'Alexandre II, le _moujik_ est demeuré fixé à la terre, affermé,
consolidé; _prikréplennyi_, car tel est le sens du terme russe que nous
traduisons assez improprement par le mot de serf.
Le servage russe ne fut pas autre chose et n'eut pas d'autre origine;
il sortit des conditions économiques, des conditions physiques même de
la Moscovie, considérablement agrandie par les derniers souverains de la
maison de Rurick et menacée de voir sa mince population s'écouler et se
perdre dans ces vastes plaines comme des ruisseaux au sein du désert...»
Et, pendant que le paysan, l'artisan, le bourgeois même, ne pouvaient
quitter la terre sur laquelle ils étaient nés, le boyard, à
l'instigation du souverain, se rapprochait chaque jour de la
civilisation occidentale, lui empruntait son industrie, ses
connaissances, ses arts, faisait venir sur la terre russe des
industriels, des savants, des artistes étrangers: allemands, italiens,
français, lesquels, bien entendu, apportaient avec eux leurs goûts,
leurs méthodes, leurs préjugés.
Ce fut une véritable invasion rurale et industrielle appuyée sur la
haute classe, et contre laquelle le peuple russe, fixé sur le sol, ne
pouvait réagir.
L'art russe fut ainsi étouffé au moment même où le pays, après des
luttes incessantes et après une longue domination étrangère, commençait
à se constituer sur des bases inébranlables. Mais, de même que le moujik
conservait le souvenir amer de son ancienne liberté relative, il
demeurait en dehors de cette civilisation importée, maintenait
soigneusement ses traditions, le respect de ses anciens monuments
religieux, de ses anciennes coutumes et continuait à bâtir ses maisons
comme ses ancêtres les avaient bâties. La réinstallation, pourrait-on
dire, de l'art russe en Russie, non-seulement ne rencontrerait pas les
obstacles auxquels une entreprise de cette nature se heurterait dans
d'autres pays, mais serait accueillie avec faveur par l'immense majorité
de la nation et deviendrait le corollaire de l'émancipation des serfs.
La Russie possède un arsenal d'art d'une extrême richesse; pendant
plus de deux siècles elle l'a tenu fermé. Il lui suffit aujourd'hui de
le rouvrir et d'y puiser à pleines mains.
Plus heureuse que nous sous ce rapport, elle n'aura pas à lutter
longtemps dans son propre sein pour reprendre ce qui lui appartient et
s'en servir; car, dans cette oeuvre de véritable renaissance, elle aura
pour elle l'opinion de l'immense majorité des Russes qui n'a pu être
entamée par une longue direction étrangère à son génie et qui
n'attendait qu'une occasion de se manifester. Mais on ne saurait
cependant le dissimuler, pour que l'art russe puisse renouer le fil
brisé au XVIIe siècle; pour qu'il puisse, sans longs tâtonnements, en
saisir les éléments principaux et les utiliser, il est nécessaire de
choisir avec l'esprit critique moderne et de ne pas prendre au hasard.