sont placés formant retraite à la base de la pyramide, il est impossible
de ne pas trouver au moins une réminiscence de certains détails de
l'architecture hindoue et cet ensemble rappelle même beaucoup plus ces
monuments que ceux de la Perse, lesquels, à l'extérieur, présentent de
larges surfaces unies, rarement des saillies ou des superfétations de
membres de structure, si multipliés, au contraire, dans l'architecture
de l'Hindoustan.
Le principe de la construction byzantine ne laisse pas de dominer dans
ces édifices religieux russes du XVIe siècle; mais il s'y mêle dans
les détails, et surtout dans la composition des couronnements, dans
l'emploi de la coloration à l'extérieur et de ces combles bulbeux peints
et dorés, une influence asiatique centrale incontestable.
Ainsi, les grands arcs formerets des voûtes intérieures qui apparaissent
à l'extérieur des édifices russes et qui, comme dans l'architecture
byzantine, sont plein-cintre, commencent dès le XVIe siècle à se briser
au sommet par l'adjonction d'un angle aigu (fig. 43). Puis: l'arc est
parfois outrepassé et le sommet aigu se prononce davantage (fig. 44).
Puis, ce sont deux portions d'arcs dont les centres sont placés sur les
côtés d'un triangle équilatéral, qui sont terminés entre eux, par le
sommet de ce triangle (fig. 45). Puis encore, en partant du même
principe de tracé, une plus grande importance donnée aux arcs, et
toujours ce sommet aigu (fig. 46). Ces derniers tracés forment
couronnements ou gâbles au-dessus des baies et se rencontrent
fréquemment dans les édifices russes, à dater du XVIe siècle.
[Illustration: Fig. 43.]
[Illustration: Fig. 44.]
[Illustration: Fig. 45.]
[Illustration: Fig. 46.]
En même temps, le système de structure par encorbellements, qui ne se
montre pas dans l'architecture byzantine non plus que dans
l'architecture primitive russe, mais qui est si fort développé dans
l'architecture hindoue, dérivée de la construction de bois, apparaît et
se développe dans les édifices moscovites à dater du XVIe siècle.
L'église de Vassili Blajennoï, à Moscou, déjà citée, en présente des
exemples, à la base d'une des coupoles. Là, les arcs chevauchés portent
sur une forte saillie disposée en manière de mâchicoulis.
Pendant le XVIIe siècle, ces encorbellements prennent parfois une
grande importance, comme par exemple dans l'église de la Nativité de la
Sainte-Vierge à Poutinki, à Moscou.
Mais, sans trop nous attacher aux détails de cet édifice qui n'ont rien
de remarquable, il est nécessaire de rendre compte du système adopté
pour le couronnement très-ingénieux d'un des bras de croix.
Évidemment, l'architecte a visé à l'effet: il a voulu détacher sur le
ciel une silhouette surprenante. Mais il a su adopter, pour obtenir ce
résultat, une structure très-rationnelle et a été guidé par un sentiment
très-juste des proportions.
On ne pouvait plus adroitement passer d'une base large et puissante à la
tourelle centrale du couronnement, tout en accusant la structure la plus
propre à supporter ce couronnement.
[Illustration: Fig. 47.]
Traçons d'abord (fig. 47), la projection horizontale de cet ensemble,
théoriquement. Soit, un espace carré A B C D; il s'agit de voûter cet
espace et de couronner la voûte en forme de coupole ou autrement, par un
pavillon central très-élevé de manière à attirer au loin les regards.
Des arcs de pénétration _a b, b c, c d_, ont été bandés sur une corniche
en encorbellement prononcé, arcs dont l'extrados pénètre une pyramide;
puis, au-dessus et en retraite, ont été bandés les deux arcs _e f, f g_
pénétrant une seconde pyramide.
[Illustration: ÉGLISE DE LA NATIVITÉ]
Sur cette base a été disposée la coupole octogone _h, i, j, k, l, m,_
etc.
Accusée à l'extérieur par des arcs de pénétration, cette seconde
structure supporte le lanternon élevé.
La planche XIII donne l'élévation géométrale de ce couronnement.
L'extrados des arcs est couvert de feuilles de métal, ainsi que les
pyramides tronquées dans lesquelles pénètrent ces arcs.
L'effet perspectif de cette composition est saisissant et le regard est
conduit avec beaucoup d'adresse de cette base carrée à ce campanile
cylindrique coiffé d'une haute pyramide à base octogone.
Généralement ces constructions, suivant la méthode byzantine et persane,
sont faites de briques ou de petits matériaux enduits. Le système de
structure concrète adopté dans une bonne partie de l'Orient et dont les
premiers exemples se trouvent en Assyrie, sur les bords du Tigre et de
l'Euphrate, persiste en Russie, malgré la rigueur d'un climat qui altère
promptement ces enduits s'ils ne sont soigneusement abrités. A vrai dire
aussi, les pierres propres à bâtir ne sont pas communes sur le vaste
territoire russe, et force est bien, dans la plupart des cas, d'employer
la brique,--les terres argileuses étant abondantes.
L'emploi des enduits amène nécessairement la coloration; aussi ces
édifices religieux, à l'apogée de l'art russe, sont-ils le plus souvent
colorés à l'extérieur, soit au moyen de couleurs appliquées, soit par
l'apposition de faïences émaillées.
Les couleurs dominantes sont le rouge, le blanc et le vert; cette
dernière couleur étant spécialement réservée aux combles de métal.
[Illustration: Fig. 48.]
Si, à cette époque, les édifices religieux ont un caractère tranché, les
constructions militaires ne sont pas moins remarquables et se
distinguent nettement de celles que l'on élevait alors en Occident.
L'Asie avait aussi, dans, cette architecture militaire, une grande part.
Les tours de Kremnik (ancien nom du Kremlin) à Moscou, avec leurs
courtines couronnées de merlons étroits et dentelés, ne ressemblent
nullement aux bâtisses défensives qu'on élevait au XVIe siècle en
Allemagne et en Italie. Ces tours, qui datent de la fin du XVe siècle,
ont été terminées un peu plus tard, par de hautes guettes surmontant une
salle couverte au niveau du crénelage élevé sur des mâchicoulis (fig.
48). Ces tours de la vieille Russie sont habituellement bâties sur plan
carré, tradition orientale, et les merlons étroits et hauts
appartiennent également à l'architecture militaire de l'Asie. Parfois,
ces merlons (fig. 49), comme ceux de certaines forteresses hindoues
datant d'une époque postérieure à l'emploi de la poudre, forment un
couronnement continu avec créneaux étroits et meurtrières circulaires
pour les armes à feu[70]. Mais l'abondance des bois, sur presque tout le
territoire russe, permettait de construire des enceintes toutes
composées de troncs d'arbres empilés, formant deux parements maintenus
entre eux par des entre-toises assemblées. L'intervalle était rempli de
terre et donnait un chemin de ronde. Des tours carrées, également
construites de bois empilé, flanquaient ces courtines.
[Illustration: Fig. 49.]
[Note 70: Enceinte du couvent de Saint-Serge, à Troitza, près
Moscou.]
Ce système de structure militaire, conforme à celui employé pour la
plupart des habitations privées, paraît avoir persisté très-tard.
On a vu qu'au XIIIe siècle les Khans avaient près d'eux des ouvriers ou
artisans russes. Ces ouvriers, instruits à l'école de Byzance, passaient
pour très-habiles dans l'art de façonner les métaux. Mais après leur
affranchissement du joug tatar, les Moscovites donnèrent un grand essor
à la fabrication des armes, des objets d'orfèvrerie ciselés et niellés,
des broderies, à l'industrie des cuirs ouvrés. L'exportation moscovite
s'étendit bientôt jusqu'en Perse, en Scandinavie, en Hongrie, en
Pologne. Les armes d'acier trempé (à couper le fer) étaient demandées
aux Russes par les populations du Caucase, ainsi que les heaumes et les
cottes de maille, pendant la fin du XVe siècle et le commencement du
XVIe. Et, en effet, les armes moscovites qui datent de cette époque
sont faites d'un excellent métal et damasquinées avec beaucoup d'art;
attribuées souvent à tort à l'industrie persane ou caucasienne, elles
sont sorties des ateliers de Moscou.
L'ornementation russe, peinte, niellée, gravée adoptait alors (dès le
XVe siècle) un caractère fort remarquable et qui indiqué une école
d'art puissante, possédant ses méthodes, ses principes et des exécutants
d'une grande habileté.
On se souvient de ce que nous avons dit précédemment au sujet de
vignettes de manuscrits du XIVe siècle[71] dans la composition
desquelles l'influence hindoue était sensible. Entre cette ornementation
et celle qui se développa pendant le XVe siècle, l'écart est
considérable. D'une part, les tracés à combinaisons géométriques
dominent, puis la coloration se complique d'assemblages de tons souvent
très-harmonieux. On peut se rendre compte de ce que nous disons ici en
consultant l'_Histoire de l'ornement russe du Xe au XVIe
siècle_[72], et les planches qui y sont jointes (L à LXXVI). On se
rendra compte ainsi de la transformation opérée dans l'école d'art russe
depuis la fin de la domination tatare jusqu'au commencement des
influences occidentales. Cette école, tout en utilisant les éléments
asiatiques qui lui ont été abondamment fournis, tend à revenir peu à peu
au style byzantin. Ainsi, dans l'ouvrage cité, les exemples donnés
(planches L à LVII) sont profondément pénétrés encore du caractère
asiatique et, dans les planches LVIII, LIX, LXIX, les réminiscences du
style byzantin se font jour.
[Illustration]
[Note 71: Planche IX.]
Évidemment, pendant la seconde moitié du XVe siècle et la première
moitié du XVIe, il se fit en Russie un travail intéressant à suivre,
tendant à constituer un art en se servant de tous les éléments amassés
par les siècles, sur ce territoire exposé sans cesse aux invasions
venues de l'Orient. Sans abandonner l'art byzantin, qui était
l'initiateur, mais qui alors n'existait plus qu'à l'état de tradition,
les artistes russes tentèrent, non sans succès, d'y associer les
ressources nombreuses que leur fournissait cet Orient si brillant
pendant les XIVe et XVe siècles.
Nous donnons pour appuyer ce qui vient d'être dit (pl. XIV) une vignette
du XVe siècle[73] et (pl. XV) une autre vignette du XVIe siècle[74]
appartenant à des manuscrits russes, et qui montrent, dans deux exemples
extrêmes, les modifications apportées pendant cette période dans le
style de l'ornementation. Le retour à l'art byzantin est marqué dans
ce dernier ornement avec une harmonie de tons plus brillante et certains
détails qui rappellent les dessins hindous et persans.
[Note 72: _Histoire de l'ornement russe, du Xe au XVIe siècle,
d'après les manuscrits_; texte historique et descriptif par S. Exc. M.
V. de Boutovsky, directeur du Musée d'Art et d'Industrie de Moscou.--100
planches en couleur, reproduisant en _fac-simile_ 1332 ornements divers
du Xe au XVIe siècle, et 100 planches à deux teintes représentant des
motifs isolés et agrandis. Paris, Librairie Ve A. Morel et Cie (Voy.
la Préface de M. de Boutovsky.)]
[Note 73: _Psautier_, Bibliothèque du couvent de Saint-Serge,
gouvernement de Moscou.]
[Note 74: _Missel, XVIe siècle_, Bibliothèque de la Laure de
Saint-Serge.]
C'est plus tard seulement que le goût allemand vient se mêler de la
manière la plus fâcheuse à cette ornementation remarquable par son unité
d'allure et ses harmonies. On peut constater combien fut inopportune
cette introduction d'un art étranger aux éléments constitutifs de l'art
russe, en examinant les planches LXX, LXXI, LXXVII, LXXXIII, XCI, XCIV,
XCVII, XCVIII, de l'ouvrage déjà cité[75], et notre planche XVI[76].
[Note 75: L'_Histoire de l'ornement russe_.]
[Note 76: _Les cantiques de louanges, XVIIe siècle_, Bibliothèque
de la Laure de Saint-Serge.]
C'est qu'en effet les arts orientaux ou directement issus et inspirés de
l'Orient ne peuvent supporter l'introduction d'un élément étranger. Les
tentatives faites par les artistes les plus distingués pour obtenir ces
mélanges ont échoué. Et le principal défaut reproché à l'art byzantin
sera toujours d'avoir essayé cette alliance entre l'art occidental
adopté par Rome et les arts de l'Asie. Il lui fallut bientôt abandonner
la tradition romaine pour incliner de plus en plus vers les écoles
persique et de l'Asie-Mineure.
L'art russe, presque entièrement byzantin jusqu'au XIIIe siècle, mais
possédant en outre des origines orientales qui s'alliaient au mieux avec
l'école grecque d'Orient, fut mis, à cette époque, en contact plus
direct avec l'Asie centrale. Ce qu'il pouvait prendre là appartenait aux
origines mêmes qui lui avaient fourni des premières notions. Il en fut
de même lorsque les rapports de la Russie avec la Perse devinrent
très-fréquents. Tout ce que l'art moscovite recueillait alors ne faisait
que lui donner de nouvelles forces, qu'à affermir sa constitution,
conformément à son génie primitif. Au contraire, l'introduction
d'éléments latins ou germaniques ne pouvait que provoquer une
dissolution qui se fit sentir dès la fin du XVIIe siècle et s'accusa de
plus en plus jusqu'à la fin du XVIIIe.
[Illustration: ORNEMENTATION D'UN MANUSCRIT RUSSE (XVIe Siècle)]
[Illustration: ORNEMENTATION D'UN MANUSCRIT RUSSE (XVIIe Siècle)]
En examinant notre planche XVI, on est choqué par l'étrangeté de ces
ornements qui rappellent les bijoux émaillés provenant des ateliers de
Nuremberg de la fin du XVIe siècle, au milieu de ces traditions
byzantines et de ces personnages hiératiques, de ces formes de structure
qui rappelaient les arts d'Orient. En effet, pendant que l'ornementation
russe se dévoyait ainsi, la peinture des images conservait son ancien
style byzantin et recourait toujours aux modèles du mont Athos, ainsi
que le prouve le _Manuel_ imagier Stroganowsky, qui date de la fin du
XVIe siècle ou du commencement du XVIIe et dont nous donnons un
fragment (fig. 50).
[Illustration: Fig. 50.]
S'il importait assez peu au peuple que l'ornementation de ses monuments
subît les changements apportés par la mode, il n'en était point ainsi
des images. Le Russe tenait à ce que la physionomie, le caractère des
personnages saints ne fussent pas modifiés. De plus, l'Église grecque
russe, qui n'avait jamais admis les doctrines des Iconoclastes,
considérait, au contraire, la peinture des images comme une partie
essentielle du culte; elle a toujours admis et elle admet encore que,
pour la foule, les images seules peuvent faire pénétrer dans les esprits
les plus grossiers les idées religieuses, tout en repoussant la tendance
idolâtre et s'appuyant en ceci sur les paroles de saint Athanase
d'Alexandrie: «Nous respectons les images, non pour elles-mêmes, mais
par ce sentiment qui nous pousse vers ceux qu'elles représentent, comme
le fils rend hommage au souvenir de son père, en possédant son
portrait.»
Si, dit l'Église grecque, nous sommes d'accord sur l'efficacité des
images pour entretenir le respect des personnages sacrés ou saints
qu'elles représentent, il s'agit de trouver quel est le mode de
représentation qui doit être préféré. Elle n'hésite pas à déclarer,
encore aujourd'hui, que le style hiératique est le seul convenable, en
ce qu'il perpétue aux yeux des fidèles les types consacrés et vénérés
par leurs pères.
Cependant le souffle de civilisation occidentale qui se répandit sur la
Russie au XVIIIe siècle fit pénétrer jusque dans l'Église la peinture
moderne; mais jamais le peuple ne parut s'associer à cette mode, et pour
lui il n'y a d'autre art que l'art hiératique.
Ce sentiment est juste. Le système d'architecture dont nous avons décrit
quelques principes étant admis, la peinture hiératique pouvait seule
s'associer à ces formes, partie byzantines, partie asiatiques, et les
concessions aux arts introduits d'Occident ne pouvaient que présenter
les discordances les plus choquantes,--du moment que l'on conservait la
moindre trace des arts locaux dans les édifices.
L'image korsoune tenait par de trop profondes attaches au sentiment
populaire russe pour que les tentatives d'imitation de la peinture
italienne de la Renaissance pussent avoir quelques chances de durée. A
plus forte raison l'école allemande du XVIe siècle, maniérée à l'excès,
n'eut-elle en Russie aucune influence sérieuse, et pouvait-elle encore
moins s'allier à l'architecture religieuse des Russes que la peinture
italienne dont le caractère conservait une grandeur de style
incontestable. D'ailleurs, l'habitude prise par les peintres russes
aussi bien que par les artistes byzantins, d'enrichir la peinture des
images, d'or, de pierreries même, de perles, d'en faire un motif
décoratif splendide par la variété des couleurs et l'éclat des métaux,
habitude tout orientale, ne pouvait s'associer aux exigences de l'art
moderne.
On ne saurait disconvenir que cet art hiératique est plus conforme aux
données monumentales que n'est l'art de la peinture tel qu'il est
compris en Occident depuis le XVIe siècle, et il faut reconnaître que
cet art hiératique, tout d'une pièce, ne peut recevoir de modification.
L'alliance souvent tentée entre l'art de la peinture archaïque et l'art
moderne a toujours donné des produits bâtards, sans valeur esthétique,
rejetés par les gens de goût.
Après quelques-unes de ces tentatives, les Russes semblent avoir reconnu
l'impossibilité de cette alliance, et tout en estimant la peinture
moderne à sa valeur et en lui faisant une place dans leurs galeries, ils
ont cru devoir maintenir les types consacrés dans leurs monuments
religieux.
La richesse des images russes dépasse ce qu'on pourrait rêver, et si
cette richesse est prodiguée, c'est avec un goût incontestable. Leurs
iconostases offrent aux regards toutes les splendeurs accumulées et
celles qui datent des XVIe et XVIIe siècles présentent, aussi bien
dans l'ensemble que dans leurs détails, une variété d'ornementation dont
une reproduction ne saurait donner l'idée.
Les têtes des personnages saints sont entourées de nimbes d'or rehaussés
de pierres et de perles et finement gravés; de larges colliers,
également de métal, couvrent leur poitrine. Les fonds sont damasquinés,
niellés d'arabesques souvent d'un goût excellent où se fait sentir la
tradition byzantine, hindoue et persane adroitement réunies. Nous
donnons (pl. XVII et XVIII) quelques-uns de ces nimbes du XVIe siècle,
décorés d'arabesques de couleur sur or, et (fig. 51) un de ces colliers
du XVIIe siècle en vermeil repoussé.
[Illustration: Fig. 51.]
[Illustration]
Il est à remarquer d'ailleurs que l'influence byzantine est beaucoup
plus prononcée dans l'ornementation des objets réservés au culte que
dans celle des ustensiles destinés à un usage civil.
Si les artistes affectent de reproduire les types byzantins dans les
images sacrées, s'ils conservent avec plus ou moins de fidélité les
données de l'ornementation byzantine dans les vêtements, vases, bijoux
et meubles religieux, ils ont à leur disposition un art plus libre dans
ses allures et dont l'origine, comme on l'a vu, est presque entièrement
asiatique. De ces deux courants d'art, il résulte une extrême variété
dans l'ornementation et un attrait puissant.
Les trésors de la Russie conservent encore quantité de meubles, de
vêtements, d'armes et armures, de bijoux et d'objets d'orfèvrerie d'une
grande valeur comme art. Il suffit, pour se faire une idée de la
richesse de ces collections, de parcourir le volumineux recueil des
_Antiquités de la Russie_[77]. Les XVe, XVIe et XVIIe siècles
fournissent le plus grand nombre d'exemples de ces objets extrêmement
variés, plus précieux par la délicatesse et le goût des compositions que
par la valeur de la matière mise en oeuvre.
[Note 77: Editées par ordre de S. M. l'Empereur Nicolas Ier.]
Laissant de côté les produits qui sont de provenance étrangère, dus à la
Perse, à Damas, à l'Occident, à l'Italie et à l'Allemagne et qui
relativement sont rares, ceux de la Russie non-seulement ne le cèdent en
rien, comme perfection de main-d'oeuvre, à ces objets étrangers, mais au
contraire se distinguent par l'originalité de leur ornementation et une
délicatesse dans l'exécution que peut seule donner une industrie d'art
très-avancée et possédant de belles traditions.
A ce travail local se joignent souvent des pièces apportées de l'Inde,
et ces détails s'harmonisent de la façon la plus complète avec ce qui
les entoure.
Nous citerons, parmi les meubles, le trône du tsar Alexis Mikaïlovitch,
père de Pierre Ier, et qui prit le sceptre en 1645. Ce meuble, tout
couvert d'ornements d'or, avec pierreries, d'un charmant travail, est
garni devant, sur les côtés et par derrière, au-dessous du siège, de
tables d'ivoire évidemment dues à des artistes hindous (la table de
devant retrace dans des entrelacs une chasse à dos d'éléphants). Notre
planche XIX présente, grandeur d'exécution, un fragment d'une de ces
tables latérales d'ivoire.
Les ornements sont légèrement en relief sur un fond teinté. Leur
provenance hindoue n'est pas douteuse; mais l'ornementation métallique,
ainsi que les peintures qui décorent certaines parties du meuble,
sortent d'ateliers russes et s'harmonisent complètement avec ces pièces
rapportées. Nous donnons (pl. XX), grandeur d'exécution, des fragments
des bras de ce trône et des bandes qui ornent les montants. La
composition des ornements, leur forme, ces roses et fleurons qui
accompagnent les rinceaux du fragment A sont bien plutôt hindous que
persans, et cependant le fragment B se rapprocherait plus de l'art
persan que de l'art hindou. On peut en dire autant de la forme générale
du meuble, des peintures qui garnissent les traverses latérales et les
pieds postérieurs.
Nous avons pris cet exemple parce qu'il est comme un spécimen complet de
l'art russe appliqué aux monuments et objets en dehors du culte.
Ainsi qu'il vient d'être dit, le caractère asiatique domine dans ces
expressions de l'art, et les souvenirs de l'école byzantine tendent à se
renfermer dans l'Église.
[Illustration]
Cependant, il y avait dans l'art byzantin trop de rapports avec les arts
de la Perse et de l'Inde pour que des relations ne pussent exister
entre l'art profane et l'art religieux russes. La séparation n'existait
pas, seulement la tradition byzantine persistait dans l'art religieux et
une grande liberté était laissée à l'art civil.
Nous voyons dès le XVIe siècle que les artistes ne se font pas faute
d'introduire dans certains détails, dans des objets mobiliers de
l'Église, les éléments hindo-persans. La curieuse et charmante Porte
Sainte de l'église de Saint-Jean-le-Théologue, à Rostov (gouvernement de
Jaroslaw, XVIe siècle), est un travail hindo-persan d'une extrême
délicatesse, quoique dû à des artistes russes.
Notre planche XXI donne la moitié de la partie supérieure de ce bel
ouvrage. Si puissante d'ailleurs que soit une tradition, si absolu que
soit le dogme qui entend maintenir cette tradition, les influences
nouvelles ne laissent pas de pénétrer peu à peu. Constantinople au
pouvoir de l'Islam n'était plus la source où les Grecs pouvaient
entretenir les traditions d'art religieux qu'elle fournissait jadis.
L'art byzantin en Russie ne pouvait vivre que de ses souvenirs, sur son
passé. Les séductions des arts hindo-persans étaient là présentes, il
n'était pas possible qu'elles n'agissent pas sur l'esprit des artistes,
même lorsqu'ils avaient à composer et faire exécuter des oeuvres
religieuses.
C'est aussi ce qui arriva. Bien que l'ensemble du plan de l'Église russe
ne se modifie guère, le goût oriental tend de plus en plus à revêtir la
structure consacrée. On l'a vu déjà dans les exemples donnés (pl. XII et
XIII); mais le fait apparaît plus marqué encore dans des édifices
religieux moins anciens, dans l'église de Saint-Jean-Chrysostome de
Jaroslaw, entre autres, bâtie en 1654. Le campanile de cette église,
isolé, construit en brique, affecte un caractère hindou assez prononcé
(fig. 52).
[Illustration: Fig. 52.]
[Illustration]
[Illustration: ÉGLISE DE SAINT JEAN LE THÉOLOGUE A ROSTOV Porte
sainte--Fragment]