villes et villages. La culture de leur esprit, bien qu'assez développée,
ne s'élève jamais bien haut. A côté de ces peuples installés depuis des
milliers d'années à l'extrême Orient, voici les Tatars-Mongols, nomades,
guerriers, poussés par une soif inextinguible de conquêtes. Mais à une
sorte d'héroïsme sauvage, à la rapacité, ils joignent un esprit
éminemment pratique, et, pendant six siècles, ils sont les maîtres de
l'Asie, puis d'une partie orientale de l'Europe et savent gouverner cet
immense Empire à l'aide d'une puissante organisation et d'un sens
politique supérieur.
Les Aryas sortis des plateaux du Thibet, des grandes vallées au nord de
l'Himalaya, ne se sont répandus dans le centre de l'Asie, occupé par un
flot pressé des Jaunes, qu'à l'état de castes supérieures. Mais leur
esprit aventureux demandait de larges espaces. On les voit s'établir en
Médie, puis en Assyrie où ils se mêlent aux Sémites et forment ce grand
empire iranien dont le rôle eut sur la civilisation du monde une si
notable influence.
On les voit successivement, longeant la mer Caspienne, occuper la
Scythie, l'Arménie, le Caucase, la Macédoine, la Grèce, l'Italie, les
Gaules et partie de l'Espagne, la Germanie et enfin la Scandinavie.
Laissant de côté certaines races ou plutôt mélanges de races qui ont
constitué ces royaumes de Siam, du Cambodge, de Birmanie, etc., ne
parlant pas des Finnois, on voit que, si l'on dit d'une nation qu'elle
est asiatique, cela ne suffit pas.
Tous les peuples qui couvrent l'Europe sont asiatiques, et s'il reste
quelques débris des races autochtones, ils sont clair-semés ou fondus
dans l'immigration.
De ces races sorties de l'Asie, mère des hommes, les unes sont
particulièrement conservatrices, hostiles aux changements.
Ayant atteint un certain degré de civilisation qui satisfait aux besoins
matériels de la vie, qui garantit la sécurité et procède en toute chose
avec la régularité apparente d'une machine bien ordonnée, elles
entendent ne plus rien modifier à ce qui est et subissent les progrès
avec défiance plutôt qu'elles ne les acceptent.
Ces races gouvernables par excellence n'admettent d'autre distinction
que celle donnée par le travail patient[66] et ne croient pas à la
supériorité du sang. Douées d'une grande aptitude pour les travaux de
l'industrie, elles atteignent dans la pratique une adresse incomparable;
car, sans ambition, sans supposer que sa situation sociale puisse
s'améliorer, chacun fixe toutes ses facultés sur le seul objet qu'il
s'agit d'achever.
[Note 66: «Il n'y a encore que la Chine, disait M. J. Mohl dans un
_Rapport annuel fait à la Société asiatique_ en 1846, où un pauvre
étudiant puisse se présenter au concours impérial et en sortir grand
personnage. C'est le côté brillant de l'organisation sociale des
Chinois, et leur théorie est incontestablement la meilleure de toutes.
Malheureusement, l'application est loin d'être parfaite. Je ne parle pas
ici des erreurs de jugement et de la corruption des examinateurs, ni
même de la vente des biens littéraires, expédient auquel le Gouvernement
a quelquefois recours en temps de détresse financière...»]
D'autres races, qui semblent avoir avec celles-ci des rapports de
parenté frappants, sont douées cependant d'aptitudes différentes. Il
s'agit des Tatars. Instables, sachant jouir des biens accumulés par
d'autres et se les approprier sans en détruire la source, ils ont
conquis la Chine sans modifier ni son gouvernement ni ses moeurs. Ils
ont couvert toute l'Asie, et cette puissance prodigieuse s'est peu à peu
noyée au sein des civilisations qu'elle avait exploitées. Les Tatars ont
été les frelons du monde, ils n'ont rien laissé; leur activité
prodigieuse n'a eu d'autre conséquence--et c'en est une--que de mettre
en contact des peuples qui se connaissaient à peine, en forçant le
commerce à parcourir l'Asie dans tous les sens, pour satisfaire à leurs
appétits et à leur ambition de posséder tous les produits de la terre.
Il n'est pas besoin d'insister sur les aptitudes particulières à la race
des Aryas. Ce sont celles des peuples qui constituent l'Europe
occidentale et des Slaves qui sont, parmi les Aryas, des premiers
arrivés à l'ouest de la mer Caspienne.
Ainsi donc, quand on dit aux Russes qu'ils sont Asiatiques, cette
épithète n'a aucune signification. Qu'il y ait chez eux du sang finnois,
du sang tatar ou touranien, le fait n'est pas douteux. Mais quel est le
peuple de l'Europe qui n'est pas un composé de races diverses?
Ce qui est encore moins douteux, c'est que le Slave ou l'Asiatique aryen
domine chez le Russe, comme il domine chez le Germain, chez le Grec,
chez l'Anglais, le Normand et le Suédois.
Toutefois, ainsi que nous l'avons dit au commencement du précédent
chapitre, les aptitudes des Aryas pour les arts se modifient
sensiblement en raison des mélanges avec d'autres races, et même ces
aptitudes ne se développent qu'au contact de ces races. Livrés a
eux-mêmes, les Aryas ne sont pas artistes. Les travaux manuels leur
répugnent, et s'ils sont poëtes par excellence, c'est que la poésie ne
naît que d'un effort de la pensée, d'une aspiration de l'esprit, sans
que pour s'exprimer elle ait à recourir à un travail matériel.
Mais quand à la vivacité de l'imagination de l'Arya, à sa facilité à
comprendre et à déduire, à la hauteur de ses conceptions, à sa finesse
d'observation se joignent l'obéissance et l'adresse de la main, alors
les expressions de l'art sont abondantes et belles.
Tel a été l'Hellène. Son contact avec l'Asie Mineure, avec ces
Tyrrhéniens, ces Phéniciens Sémites, a produit l'éclosion d'art qui fera
éternellement l'admiration de l'humanité.
Quant aux Slaves, de tout temps ils ont été en contact avec les races
jaunes qui occupaient le nord de la Russie actuelle et les bords de la
mer Caspienne. Pour s'établir le long de la mer Noire, ils avaient dû
traverser des couches touraniennes. Ils manifestèrent donc de bonne
heure, ainsi que nous l'avons vu par les quelques exemples arrachés à
des tombeaux scythes, ce goût particulier aux populations hindoues. Mais
chez les Slaves l'élément aryen était assez puissant pour qu'il
s'établît entre eux et les Grecs une sorte de fraternité, accusée déjà
dès l'antiquité[67] et qui se développa énergiquement après
l'établissement du christianisme.
[Note 67: Voyez dans les tombeaux scythes, des objets grecs et
aborigènes mêlés (pl. II et III et fig. 15).]
Byzance avait prétendu, par des motifs religieux et politiques plutôt
que par un penchant naturel aux populations, immobiliser l'art. Nous
avons dit tout à l'heure les raisons qui avaient entraîné les Russes à
adopter l'hiératisme byzantin appliqué aux images, comme on adopte un
langage. Mais à côté de ce mobile religieux et civilisateur, le génie
particulier aux Slaves comme à tous les peuples issus de souche aryenne
devait les pousser à marcher en avant, à frayer une voie. Constantinople
était aux musulmans, ce n'était plus la grande école où l'orthodoxie
russe pouvait aller puiser. Le génie slave n'avait plus de lisières. Il
devait et il pouvait marcher seul d'un pas assuré. Il marcha en effet,
mais pendant un siècle à peine; après quoi, il s'égara dans des
imitations absolument étrangères à sa nature et qui ne pouvaient que
l'étouffer.
Il n'appartient pas d'ailleurs aux Occidentaux de reprocher aux Russes
de s'être ainsi fourvoyés; n'ont-ils pas fait de même? Et leur
admiration irraisonnée pour les oeuvres laissées par l'antiquité grecque
et romaine ne leur a-t-elle pas fait perdre, à eux aussi, la trace
marquée par leur génie?
Tout ce qui vient d'être dit démontre assez qu'un art est un produit
très-complexe d'éléments divers, parmi lesquels domine l'aptitude
particulière à chaque race. Il serait aussi ridicule de trouver mauvais
que le Chinois, dont la structure architectonique repose sur l'emploi du
pisé et du bambou, n'ait pas bâti le Parthénon, qu'il serait insensé de
reprocher à l'Hellène, qui construisait en pierre et en marbre, de
n'avoir pas élevé une pagode à l'instar des édifices bouddhiques de
Pékin.
Croire que la beauté dans l'art réside dans une seule forme, ce serait
nier la diversité résultant, s'il s'agit de l'architecture, par exemple,
des moeurs, des besoins, des matériaux employés, de la façon de les
mettre en oeuvre et du climat. La nature, qui est en tout la grande
institutrice, nous apprend que la beauté n'exclut pas la variété et
qu'une des conditions essentielles imposées d'abord à la beauté, c'est
de mettre la forme en parfaite harmonie avec les conditions d'existence
faites à l'être, s'il s'agit des animaux ou des végétaux, avec les
conditions de stabilité, de cohésion, de durée, s'il s'agit de la
manière.
Quand une nation est parvenue, après avoir réuni tous les matériaux
que son expérience propre, celle acquise par ses devanciers et ses
voisins, mettaient à sa disposition; après avoir élevé des édifices
répondant exactement à ses besoins et à la nature de la matière que le
sol lui offrait; après avoir tissé des étoffes, fabriqué des objets qui
non-seulement satisfaisaient à ses habitudes, mais flattaient ses goûts;
après avoir peint ou sculpté des images comprises de tous; quand une
nation, disons-nous, est parvenue, de cet ensemble, à composer un tout
harmonieux, elle possède un art, et certes la Russie réunissait ces
conditions au XVe siècle. Ses monuments, sa peinture, ses étoffes, les
objets qu'elle façonnait appartenaient à la même famille; ces diverses
branches de l'art étaient en concordance parfaite et donnaient
l'empreinte exacte de cette civilisation particulière, intermédiaire
entre le monde asiatique et le monde occidental, et dont le rôle devait
être et sera probablement d'établir le lien entre ces deux mondes.
Il n'y avait donc aucune raison d'abandonner cet art; il y en avait
beaucoup de le conserver et de le développer conformément au génie qui
l'avait su constituer de tant d'éléments divers.
CHAPITRE III
L'ART RUSSE A SON APOGÉE
Nous avons compris sous la dénomination d'_art russe_ les arts pratiqués
dans cette partie du continent que l'on désigne aujourd'hui sous le nom
de _Russie d'Europe_. Mais il va sans dire que ce vaste territoire se
trouvait, pendant tout le moyen âge, divisé politiquement et au point de
vue ethnique. L'unité ne s'est faite que fort tard entre les membres de
la grande famille russe, et c'est à ce défaut d'unité qu'il faut
attribuer les succès des envahisseurs et conquérants qui, pendant tant
de siècles, sillonnèrent ces contrées.
La domination des Mongols, les agressions des Livoniens, des Léthoniens
et des Polonais avaient isolé la Russie de l'Europe; mais ce fut pendant
ces temps d'oppression et de luttes qu'il se fit un travail de gestation
dans la société russe et que tous les éléments d'art dont nous avons
parlé purent se former en faisceau.
Après de longues guerres, Moscou domina les principautés qui, au XIVe
siècle, composaient la Russie orientale; celles de Twerskoé, de
Nijégorodskoé, de Souzdalskoé, de Riazanskoé, durent se soumettre à la
prédominance de Moscou. Le noyau était formé, la résistance contre les
Tatars organisée. Pendant trois siècles (XIVe, XVe et XVIe siècles),
l'unité tendit à s'établir en sapant la féodalité, l'autonomie des cités
et en donnant de plus en plus d'importance au gouvernement monarchique.
Du XVe au XVIIe siècle, la Russie présente deux divisions principales:
l'une est Léthonienne, l'autre Moscovite, séparées par le Dnjeper, et,
même au commencement du XVIIe siècle, alors que la rive droite de ce
fleuve était polonaise, chez les peuples de l'Ukraine, petits Russiens,
les révoltes ne cessèrent contre ces maîtres.
De jour en jour le gouvernement moscovite, comme d'un centre auquel
convergent de grands cours d'eau, s'étendait à l'est, au nord, à
l'ouest, puis au sud, avec une persistance, une suite dans l'action qui
indiquent assez combien le sentiment de l'unité nationale était
profondément, quoique tardivement, entré dans l'esprit de la nation.
Était-ce à ces longues et douloureuses luttes contre tant de peuplades
voisines, qui n'avaient cessé de se jeter sur la Russie, qu'elle devait
cette ténacité dans la poursuite du but?--reculer, reculer chaque jour
les frontières ouvertes qui, pendant tant de siècles, avaient laissé
passer l'invasion et la conquête, les reculer jusqu'aux limites
géographiques... Et, en ces pays de steppes, elles sont si loin.
L'art russe se faisait en même temps que l'unité. Ses éléments,
rassemblés d'une façon un peu incohérente jusque-là, se mélangeaient et
tendaient à se soumettre à une pensée dominante.
Tous les résultats furent-ils excellents? Non; n'oublions pas que nous
atteignons le XVIe siècle, l'époque de la Renaissance en Occident, et
que l'engouement, dépourvu de critique, qui s'empara des esprits pour
les oeuvres d'art laissées par les Romains, sans tenir grand compte de
celles dues à la Grèce, eut en Russie son contre-coup et apporta plus
d'embarras que de lumières aux artistes de cette contrée.
Mais il faut étudier un art, s'il s'agit d'en connaître les principes
vivifiants, d'abord dans les résultats incomplets ou modifiés, puis
surtout dans leurs conséquences. C'est ce que nous allons essayer de
faire.
L'art russe, ainsi que nous l'avons dit, s'était identifié à la religion
grecque autant par esprit de patriotisme que par sentiment de foi. Ce
phénomène, qui se produit d'ailleurs chez toutes les civilisations à
leur origine, eut en Russie une prépondérance marquée, à cause même de
la situation de la population russe entièrement entourée de nations qui
ne partageaient ni ses croyances ni son culte.
Il fallait donc donner au monument religieux, symbole de la nationalité
russe, un éclat, une splendeur qui en fissent le signe très-apparent de
cette nationalité.
L'église devait attirer au loin les regards par sa masse et plus encore
par un caractère particulier: par sa richesse et la silhouette
surprenante de ses couronnements.
Le plan de l'église, adopté dès le XIe siècle, ne fut pas modifié dans
ses données principales; mais à la coupole centrale admise dès les
premiers temps, d'autres furent adjointes. Et ces coupoles, élevées en
forme de tours, furent couronnées de combles bulbeux de métal
curieusement travaillés, souvent dorés ou peints, terminés par des croix
ouvragées haubannées de chaînes. A distance, ces édifices présentaient
donc un aspect aussi éloigné du caractère de la basilique antique que de
la cathédrale gothique. On y retrouvait les dispositions générales
byzantine, géorgienne ou arménienne, mais avec une physionomie asiatique
des plus prononcées. Ces coupoles en forme de tours présentaient des
séries d'arcs en encorbellement à l'extérieur, des renflements qui
accusaient également une influence hindoue.
Indépendamment de ces combles métalliques historiés, dorés ou peints,
les murs extérieurs, revêtus de pierre, de brique, d'émaux et de
peintures, présentaient aux regards une tapisserie brillante.
A l'intérieur, les parois, percées de rares fenêtres, couvertes de
peintures représentant les personnages de l'Ancien et du Nouveau
Testament, les iconostases garnies d'orfèvrerie, d'images et d'or avec
leurs trois portes saintes, ces coupoles élevées, étroites et comme
forées dans un monde paradisiaque, se prêtaient singulièrement aux
mystères du culte grec et étaient faites pour inspirer le recueillement
mêlé d'une sorte de terreur sainte qui plaît aux âmes pieuses.
De tous les temples élevés à la divinité, et le culte grec admis, il
n'en est pas qui remplissent plus exactement le programme religieux que
ces églises russes du XVe et du XVIe siècle.
Il ne parait pas que, primitivement, elles aient été précédées du
narthex byzantin; les portes s'ouvraient sur la place et la plupart de
ces églises étant petites, il est à croire que, dans les grandes fêtes,
une partie de la foule se tenait dehors.
On sait que les saints mystères, dans l'office grec, s'accomplissent
derrière l'iconostase et sont dérobés à la vue des fidèles,--ainsi du
reste que cela se pratiquait, même en Occident, avant la séparation des
deux églises grecque et latine, puisque nos autels conservèrent
longtemps, en France, les voiles que l'on fermait au moment du
sacrifice. Cependant, à des époques plus récentes, des porches fermés ou
vestibules ont été plantés devant les portes des églises russes, à
l'instar des églises arméniennes et géorgiennes qui en possèdent pour la
plupart.
Le plan de l'église russe, jusqu'au XVIIe siècle, se modifie peu. Avec
quelques variantes, il présente la disposition générale que donne la
figure 41; ou, si l'église doit être plus grande, le principe du tracé
des latéraux se répète comme, par exemple, à la cathédrale de
Sainte-Sophie, à Kiew, avant les adjonctions qui en ont modifié la forme
première. A l'unique coupole qui, dans les édifices les plus
anciens[68], était élevée en A (fig. 41), quatre coupoles d'un ordre
inférieur sont placées en B, et parfois quatre autres plus étroites et
basses s'ajoutent en C.
[Note 68: Voyez planche VI.]
[Illustration: Figure 41.]
Si nous supposons les tambours de ces coupoles dépassant
très-sensiblement le niveau des combles, on comprendra l'effet
surprenant de ce couronnement. Les architectes russes des XVe et
XVIe siècles ont été pourvus d'un sentiment très-juste des proportions
dans les compositions imaginées sur ce programme. Les rapports entre ces
couronnements et l'édifice sont généralement bien saisis et les détails,
quoique parfaitement étrangère au goût classique conventionnel, sont à
l'échelle de l'ensemble, font ressortir le système de construction
adopté, avec adresse et un grand sens pratique.
La Russie a malheureusement beaucoup gâté ses monuments depuis deux
siècles, sous le prétexte de les restaurer et de les mettre en harmonie
avec le goût occidental, auquel il était de bon ton de se conformer dans
les hautes sphères de la société russe; mais cependant, en recourant à
beaucoup d'exemples, à des fragments laissés de droite et de gauche, il
est possible de reconstruire un type à la date de la moitié du XVIe
siècle, époque de la véritable splendeur de l'art moscovite.
Voyons donc comment l'architecte russe, les données traditionnelles
admises, sait tirer parti de ce plan (fig. 41), au double point de vue
de la structure et de l'effet décoratif.
Des arcs doubleaux plein cintre sont bandés d'une pile à l'autre, et des
voûtes d'arête D sur la première travée. Ces arcs doubleaux et les
formerets y correspondant apparaissent à l'extérieur habituellement, et
reposent leurs naissances sur les contreforts, conformément à la méthode
byzantine. Si ces contreforts sont saillants, les arcs extérieurs
forment autant d'auvents demi-circulaires, abritant des peintures, ce
qui est l'occasion d'un grand effet décoratif. Les couvertures de métal
sont posées sur l'extrados des arcs et sur les voûtes. Il s'agit
d'élever les coupoles; celles-ci sont posées sur des trompillons, sur
des pendentifs ou, si elles sont d'un petit diamètre comme en C, sur des
combinaisons d'arcs posés en encorbellement.
[Illustration: Fig. 42.]
[Illustration]
Ainsi soit, par exemple, l'une de ces coupoles C, inscrite non dans
un carré mais dans un parallélogramme (fig. 42) (voir en A). Sur
l'extrados des arcs doubleaux de plus faible diamètre _a b_ seront posés
d'autres arcs _c d, e f_, de telle sorte que le vide _c d e f_ soit un
carré. Le diamètre de la coupole étant beaucoup plus petit que n'est le
côté du carré, des arcs ou trompillons diagonaux seront bandés de _i_ en
_k_, de façon à obtenir un octogone régulier.
Puis de la clef formant corbeau, de chacun de ces arcs aux arcs voisins,
seront encore bandés des arcs _op, pq, qr_, etc.; et ainsi procédant de
la même manière de _s_ en _t, u v_, de _x_ en _y, y w, w z_, le
constructeur aura peu à peu rétréci le vide jusqu'au diamètre de la
coupolette projetée.
Ces arcs seront apparents à l'extérieur et constitueront une décoration
aussi rationnelle qu'originale. A l'intérieur, ces arcs en
encorbellement produiront un grand effet et des jeux d'ombre et de
lumière se prêtant merveilleusement à la peinture. La coupe B explique
la combinaison de ces arcs superposés et comment le tambour T de la
coupolette est porté.
Bien que cette structure rappelle certaines combinaisons persanes et
arabes des XIVe et XVe siècles et dérive du même principe, il n'y
faudrait pas voir une imitation de ces formes, mais une déduction _sui
generis_, amenée par cette tendance de l'architecture russe à élever de
plus en plus les coupoles couronnant les édifices religieux et à les
amincir afin de laisser de l'air entre elles.
Il fallait couronner ces quilles dépassant de beaucoup le niveau des
couvertures; et ces couronnements, pour produire de l'effet, devaient
nécessairement prendre de l'importance. La forme bulbeuse fut donc
adoptée.
Une figure est nécessaire pour faire saisir ce système de structure à
l'extérieur.
Soit (pl. XI), en A B C D, la moitié de la base de la coupole
au-dessus des arcs doubleaux, les arcs en encorbellement, figurés à
l'intérieur précédemment, apparaissent à l'extérieur et, comme ils
pénètrent les côtés d'un octogone, leurs naissances qui se joignent en
_a_ (voir en E) se séparent en _b_. Les tympans _hachés_ dans ces arcs
ne sont plus qu'un remplissage mince, toutes les pesanteurs se portant
sur les sommiers _a, bb_. Cette structure est donc aussi légère que
possible et se prête à la décoration. A l'intérieur, les tympans des
petits arcs sont décorés de mosaïques ou de peintures et à l'extérieur,
de faïences ou d'enduits de diverses couleurs.
Le tambour cylindrique, orné aussi de faïences ou de colorations,
s'élevait donc sur ces arcs encorbellés, percé de fenêtres étroites,
puis le comble de métal posé sur charpente couronnait le tout. Parfois,
ces couvertures de métal sont côtelées, résiliées, gironnées comme dans
l'église de Vassili Blajennoï[69], à Moscou, élevée par Jean le
Terrible, en 1554, en commémoration de la conquête de Kasan et
d'Astrakan.
[Note 69: Basile le Bienheureux.]
Il n'est besoin d'insister sur le parti que des artistes habiles
pouvaient tirer de ces dispositions.
Aussi ne se firent-ils pas faute d'adopter toutes les combinaisons que
leur fournissait ce système d'arcs encorbellés.
Mais ils ne se contentèrent pas de ces couronnements bulbeux. L'Arménie
et la Géorgie leur donnaient des exemples de coupoles couronnées par des
pyramides à huit pans. On mêla donc parfois les deux systèmes.
Cette même église de Vassili Blajennoï présente une coupole centrale
ainsi composée:
Une tour octogone se dégage des voûtes au-dessus des couvertures. Cette
tour reçoit des arcs encorbellés, lesquels portent un deuxième étage
octogone couronné par une pyramide et un lanternon terminé par un
toit bulbeux de métal doré. La tour est bâtie, comme tout l'édifice, en
brique et pierre.
[Illustration: ÉGLISE DE VASSILI BLAJENNOÏ A MOSCOU]
La planche XII donne une idée sommaire de cette construction originale.
Ici les arcs ne sont pas chevauchés, mais posés les uns au-dessus des
autres et portant leurs naissances sur de petits arcs bandés d'un grand
arc à l'autre, perpendiculairement aux grands rayons de l'octogone. Le
plan A donne les projections horizontales des arcs et de la pyramide.
On doit reconnaître dans cette composition, aussi bien que dans la
précédente, un sentiment juste des proportions et des silhouettes qui
conviennent à un couronnement se détachant sur le ciel.
Elle se prête parfaitement à la coloration extérieure.
Les tympans, abrités par les saillies de ces arcs, reçoivent des
faïences émaillées, des peintures, des mosaïques sur fond d'or, des
sujets ou ornements. Ils peuvent même être percés d'ajours, éclairant
l'intérieur.
Comme construction, aucune difficulté d'exécution; bonne répartition des
pesanteurs et légèreté, car les tympans ne sont que de véritables
clôtures.