L'ornement qui l'entoure est éminemment hindou, appartient à l'extrême

Orient. On ne pourrait toutefois attribuer avec certitude cette

ornementation découpée à l'influence mongole, datant du XIVe siècle;

car une autre croix, sculptée dans un morceau de bois de cyprès, qui est

déposée sur l'autel de la cathédrale de Souzdal, gouvernement de

Vladimir, croix que l'on prétend dater de 990[63], présente une

ornementation analogue. Toutefois, et malgré le caractère archaïque des

ornements et des figures de cette dernière croix, il nous paraît

difficile d'admettre qu'elle appartienne à une époque aussi ancienne et

qu'elle soit due à des artistes grecs.

[Note 63: Elle aurait été apportée du Mont-Athos, par Théodore.]

Quoi qu'il en soit de ce dernier objet, les ornements découpés qui

encadrent la croix (fig. 40), taillée dans sa forme traditionnelle, sont

évidemment inspirés par une décoration orientale indo-tatare, sinon

copiés absolument sur cette décoration qu'il ne faut pas confondre avec

l'ornementation dite persane, bien qu'on trouve des éléments décoratifs

de l'art persan dans les contrées où la domination tatare fut jadis

établie. A Samarkand, où s'élève le tombeau de Tamerlan, le mausolée du

saint Koussam-Ibni-Abassa contient des faïences de style absolument

persan, mais ces décorations datent du XVIIIe siècle et ne peuvent être

considérées comme appartenant aux Turcomans ou aux Tatars. Nous ne

savons s'il existe à Samarkand des monuments de l'époque de sa

splendeur, c'est-à-dire du XIIIe siècle, alors que cette ville

renfermait une population de 150 000 âmes (elle en contient à peine 10

000 aujourd'hui), et nous ne pouvons qu'engager les archéologues russes

à ne pas se préoccuper des débris qui appartiennent au temps de la

dynastie persane Zend, lesquels ne peuvent montrer autre chose que des

imitations de l'art persan de la dernière époque et dont les exemples

sont si abondants dans la Perse même. Ainsi, les faïences des tombeaux

de Koussam-Ibni-Abassa, du shah Arap et de l'émir Abou-Tengy, faïences

que nous avons sous les yeux, appartiennent à cet art persan du XVIIIe

siècle et n'ont rien du caractère local qu'on pourrait espérer découvrir

dans les monuments datant de l'époque de la domination tatare-mongole.

Depuis Abbas le Grand, c'est-à-dire le commencement du XVIIe siècle, et

depuis Nadir-Shah, mort en 1747, lesquels soumirent tous deux à la Perse

la presque totalité du Turkestan, la langue persane et les arts persans

ont été introduits dans cette partie de l'Asie centrale. Les populations

professent l'islamisme et appartiennent, comme les Turcs et les Arabes,

à la secte des sunnites; ils détestent les chiites (secte des Persans) à

l'égal des infidèles. Aussi, malgré les efforts de Nadir-Shah, le

Turkestan, tout en conservant la langue de ses conquérants, secoua le

joug et recommença les guerres intestines qui dévastent cette contrée

depuis des siècles et auxquelles l'intervention de la Russie apporta

seule une trêve. C'est assez dire que cette contrée n'a point un art qui

lui soit propre.

Au XVe siècle, donc, la Russie avait réuni tous les éléments divers à

l'aide desquels un art national devait se constituer.

Résumons ces origines:

Nous trouvons déjà chez les Scythes des éléments d'art assez développés,

étrangers à l'art grec et qui dérivent d'une tradition orientale.

Byzance, en contact constant avec les populations de la Russie

méridionale, fait pénétrer chez elle ses arts. Mais au nord, quelques

faibles influences finnoises, puis Scandinaves, se font sentir.

De la Perse, la Russie reçoit également une direction d'art, par suite

de ses relations commerciales avec cette contrée, à travers la Géorgie

et l'Arménie. Au XIIIe siècle, la domination tatare-mongole s'impose à

la Russie, emploie ses artistes, ses industriels, et la met ainsi en

contact immédiat avec cet Orient du moyen âge si puissant, si brillant

par ses produits dans tous les arts.

Abandonnée à elle-même enfin, au XVe siècle la Russie, de ces sources

diverses, constitue son art propre.

Mais cette diversité des sources est plus apparente que réelle. Il

suffit d'examiner les exemples ci-dessus donnés, pour reconnaître que

ces ornements scythes (pl. II et fig. 15, 16, 24 et 25) sont empreints

d'un caractère indo-oriental prononcé, qui se manifeste également à

plusieurs siècles de distance, après l'invasion tatare[64].

[Note 64: Voyez les dernières figures jointes à notre texte.]

Entre ces productions d'art de même origine, le goût byzantin a eu sur

la Russie une influence prépondérante. Mais on a pu reconnaître que ce

style byzantin est lui-même un composé d'éléments très-divers, parmi

lesquels figure, en première ligne, l'art oriental asiatique, et que de

cet art byzantin la Russie incline à s'approprier surtout ce côté

asiatique.

Si bien qu'on peut considérer l'art russe comme un composé d'éléments

empruntés à l'Orient, à l'exclusion presque complète de tous autres.

D'ailleurs, lorsqu'on remonte les courants d'art, on arrive bientôt à

reconnaître que les sources auxquelles ils s'alimentent sont peu

nombreuses.

S'il s'agit de l'architecture, il n'y a guère que deux principes en

présence; le principe de la structure de bois et le principe de la

structure concrète: grottes, construction de pisé, de pierres maçonnées

qui en dérivent. Quant à la structure de pierres de taille, elle

résulte, soit d'une tradition de la structure de bois, soit de la

structure concrète, grottes, conglomérats; quelquefois des deux, comme

par exemple dans l'art égyptien.

L'art décoratif, qu'il s'applique aux édifices, aux meubles, aux

ustensiles et même aux étoffes, ainsi que nous l'avons dit déjà, ne se

compose également que de deux éléments: les figures géométriques et

l'imitation des productions de la nature: faune et flore.

Dès que l'homme a pu façonner un outil tranchant, il a cherché à graver

certaines combinaisons de lignes ou à copier ce qu'il avait devant les

yeux. Nous en avons la preuve dans ces fragments d'os, trouvés dans les

dépôts diluviens, et sur lesquels ont été gravés, à l'aide d'une pointe

de silex, des lignes, des figures d'animaux: cheval, mammouth, buffles,

rennes; des feuilles de fougères, etc.

Bien entendu, ces copies des productions naturelles sont tout d'abord

naïves, simples, n'indiquant que les caractères principaux qui frappent

le regard et laissent une vive impression.

Or, les civilisations les plus anciennes semblent, après avoir atteint

un certain degré de perfection dans l'imitation, s'être arrêtées et

n'avoir pas voulu pousser cette imitation jusqu'à la reproduction

absolument réelle et détaillée des modèles.

S'il s'agit des animaux, par exemple, il est facile de reconnaître dans

les monuments les plus anciens de l'Égypte que l'artiste s'est contenté

d'en reproduire les traits généraux, le caractère, le style dominant,

l'allure, sans pousser l'imitation jusqu'à la fidélité absolue dans le

détail.

Il en est de même touchant la flore; celle-ci est interprétée plutôt que

scrupuleusement copiée.

Ainsi s'établissent des types consacrés par la tradition et fixés par la

religion.

Arrivé à ce point, l'art devient hiératique, il n'est plus permis d'en

modifier les diverses expressions, et ce n'est plus à la nature, mais

à ces formes consacrées que l'on doit recourir.

Pour figurer un lion, ce n'est plus un lion que l'artiste copiera, mais

le type consacré par ses prédécesseurs. Et ainsi de toute reproduction.

Mais si rigoureux que soit l'hiératisme dans les arts, il ne saurait

changer les conditions propres à l'espèce humaine.

Chaque reproduction est un affaiblissement.

C'est ainsi que les plus belles productions de l'art égyptien sont les

plus anciennes, parce que ces reproductions sont dérivées d'une étude

directe de la nature.

Leur beau caractère, leur allure énergique sont la conséquence même de

cette étude. Ces artistes primitifs croyaient copier exactement la

nature et, en effet, la copiaient-ils scrupuleusement, mais avec des

yeux habitués à s'attacher aux grandes lignes, aux caractères

principaux, à ne pas tenir compte des détails infinis que nous

permettent d'apercevoir une longue critique et une science avancée.

Évidemment, les artistes égyptiens qui, sous les premiers Ptolémées,

avaient la connaissance des oeuvres dues à la Grèce, lorsqu'ils

continuèrent la reproduction des types admis sous les anciennes

dynasties, n'étaient point sincères; ils faisaient de l'archaïsme....

Pouvaient-ils faire autre chose? Là gît la question.

Il semble qu'il y ait des races d'hommes dont la destinée, s'il s'agit

des arts, consiste à river, sans interruption et jusqu'à la fin des

temps, les anneaux identiques d'une chaîne; d'autres, au contraire,

recommenceraient perpétuellement leurs oeuvres de production en ne

laissant entre celles-ci qu'un lien à peine visible. Nous ne discuterons

pas, bien entendu, le point de savoir lesquelles, parmi ces branches de

l'humanité, sont le plus près d'atteindre à la perfection; car nous

pensons que toutes concourent à un ensemble dans la mesure de leurs

aptitudes. En effet, lorsqu'elles prétendent violenter leur nature,

elles tombent dans la décadence sénile avec une effrayante rapidité. Si

l'Europe occidentale parvient à introduire en Chine ses méthodes en fait

d'art, les développements qu'elle a su donner aux expressions de l'art,

ses raffinements en ce qui touche la peinture, le sentiment de l'effet,

de la perspective aérienne, de la réalité dans la façon de comprendre la

lumière et les ombres, c'en est fait de l'art chinois et de ses

merveilleuses interprétations de la nature.

Déjà fort compromis, par suite de son contact avec l'Europe, il est

irrémédiablement perdu.

Ainsi en est-il de l'Inde. Ses arts s'éclipsent au contact de la

civilisation européenne, malgré la rigueur de l'hiératisme hindou et la

non-ingérence des Anglais en tout ce qui touche à la religion, aux

moeurs et aux habitudes du pays.

Cependant, comme rien n'est stable en ce monde, l'hiératisme le plus

absolu ne saurait arrêter toute transformation ou corruption des types

consacrés. Il est évident que les monuments de l'Inde, lesquels

d'ailleurs ne remontent pas à une très-haute antiquité, sont les oeuvres

d'une décadence avancée; mais par cela même que l'art hindou est un art

hiératique, il n'est pas difficile de découvrir, dans ses produits, des

origines, des types transmis d'âge en âge avec une telle persistance

que, sans trop d'efforts, on pourrait reconstituer l'art primitif. Or,

comme les quelques exemples donnés ci-dessus le font voir, cet art

indien dérive essentiellement de la structure de bois; et tout ce qui

s'en écarte résulte d'une influence relativement moderne, due au

mahométisme et à la Perse.

Quant à son ornementation, elle est empruntée aux combinaisons dues à

des industries, nattes, tissus, passementeries, à la flore et à la

faune. La manière toute conventionnelle dont sont traités ces deux

derniers éléments décoratifs trahit un art très-ancien, hiératique, qui,

comme en Égypte, avait arrêté des types dans la reproduction des objets

naturels. Mais dans l'Inde et plus particulièrement en Chine, à côté de

cet art consacré, pourrait-on dire, on trouve dans l'imitation de la

faune et de la flore un sentiment si juste, si réel de la nature, qu'on

est obligé d'admettre chez les artistes, indépendamment de leur

soumission aux traditions, aux types, une étude délicate, journalière et

toute personnelle de la nature; qualité qu'on ne rencontre que

faiblement indiquée en Égypte où l'art hiératique semble dominer en

maître absolu jusqu'aux derniers temps.

A Byzance, les Grecs, en contact avec les civilisations de l'Orient,

non-seulement ne réagirent pas contre les tendances hiératiques, mais

s'y soumirent entièrement, et l'on vit se produire ce fait étrange: que

l'introduction du christianisme, loin d'émanciper les arts dans l'empire

d'Orient, prétendit, au contraire, les subordonner à certaines formules,

à des types consacrés. Tant il est vrai que l'adoption de telle ou telle

religion chez une nation ne modifie pas ses tendances de race et n'a,

sur l'expression de ses moeurs, sur l'art, qu'une faible influence.

Il arriva même qu'à Byzance l'aversion traditionnelle des Sémites pour

la représentation des êtres animés, et particulièrement de la divinité

sous une forme humaine, faillit à deux reprises exclure des oeuvres

d'art toute image empruntée au règne animal. L'art grec byzantin

s'arrêta toutefois dans son exclusivisme, et se borna à établir des

types invariables et consacrés quant à la représentation des personnages

divins et saints. L'école du Mont-Athos conserva ces sortes de recettes

jusqu'à notre époque.

Mais aussi advint-il de cette école ce qu'il advint des grandes écoles

de l'Égypte.

Les premiers types sont les plus purs et les plus remarquables au point

de vue de l'art, et chaque reproduction marque un pas dans la voie de la

décadence.

Les peuplades innombrables, issues de l'Orient, qui ne cessèrent de se

jeter sur l'Europe, appartenant la plupart à la race aryenne et dont le

flot sans cesse renouvelé finit par faire sombrer l'empire romain,

avaient-elles conservé de leur berceau des traditions et

continuèrent-elles à demeurer en communication avec les contrées d'où

elles étaient sorties? Toujours est-il que, dans les objets d'art

laissés par elles, l'origine asiatique est incontestable.

Mieux qu'aucun peuple, les Russes ne cessèrent de conserver ces

traditions et de les rajeunir, pourrait-on dire, chaque fois qu'un flot

nouveau passait sur leur territoire; car c'était toujours de l'Orient

septentrional ou méridional, de l'Oural ou du Taurus, que sortaient les

envahisseurs ou ceux qui demandaient une place à l'ouest de la mer

Caspienne. Qu'ils se présentassent comme ennemis ou comme colons, ils

apportaient avec eux quelque chose de cette Asie, grande matrice des

civilisations.

Ainsi la Russie, élevée à l'école des arts de Byzance, mais possédant

dès une haute antiquité ses traditions d'art asiatiques, devait sans

cesse pouvoir les retremper à leur source.

Cet art russe n'était donc pas fatalement frappé de décadence comme

l'était l'art byzantin. Il ne vivait pas seulement sur lui-même, mais

profitait de tous les apports passant d'Asie en Europe et de la

fréquence de ses communications avec l'extrême Orient. Aussi, pendant

qu'au XVe siècle l'empire d'Orient s'effondrait, ne laissant des

dernières expressions de ses arts qu'une trace pâle et sans style, la

Russie, au contraire, élevait des édifices, fabriquait des objets

d'une haute valeur au point de vue de l'art.

L'Occident n'avait qu'une faible part dans ces productions; mais

cependant cet appoint était suffisant pour que l'art russe pût se

distinguer des arts de l'Orient par une certaine liberté de conception,

une variété dans l'exécution qui en faisaient un produit original plein

de promesses et dont les développements eussent pu être merveilleux, si

la marche naturelle des choses n'avait été entravée par la passion avec

laquelle la haute société russe se jeta sur les oeuvres d'art de

l'Italie, de l'Allemagne et de la France.

Nous devons, maintenant que les origines de l'art russe sont connues,

analyser cet art au moment de son développement et montrer quelles

étaient les ressources nombreuses dont il disposait.

CHAPITRE II

DES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE L'ART RUSSE

Il faut tenir compte de la situation faite aux populations de la Russie

pour comprendre la nature de ses arts.

L'art russe fut essentiellement religieux, se développa et se propagea

avec le sentiment religieux. Mais le sentiment religieux en Russie était

et est encore intimement lié à l'amour du pays, du sol. Patriotisme et

religion se confondent dans l'esprit du vieux Russe.

Or, cette tendance à confondre deux sentiments qui, pour les

Occidentaux, sont distincts, devait avoir sur les expressions de l'art

une influence notable.

Sur ce vaste territoire russe la population est relativement disséminée.

Les relations furent longtemps, à cause des distances à franchir, peu

fréquentes; et les grandes villes clairsemées, prétendant à leur

autonomie, maintenaient religieusement les traditions qui leur

semblaient conserver cette autonomie. Changer quelque chose aux usages

établis, aux monuments de la cité, aux objets qu'on avait sous les yeux,

c'était détruire un symbole, c'était altérer le souvenir d'un passé

glorieux sur lequel chacun tenait à s'appuyer. Des cités telles que

Kiew, Novgorod, Vladimir, Rostov, Moscou tenaient essentiellement à

leurs vieux monuments, aux objets, aux images qu'ils renfermaient. Tout

le luxe d'art s'était concentré dans les édifices religieux, dans les

couvents, et, si le temps altérait ces édifices, on tenait, en les

réparant, à conserver leur forme première.

Lorsque les moines s'en allaient à travers les forêts et les marais, qui

couvrent ces vastes contrées, pour faire pénétrer les lumières du

christianisme au milieu des populations rurales demeurées longtemps à

l'état sauvage, ils apportaient dans ces nouveaux centres des principes

d'art qui demeuraient nécessairement stationnaires.

Mais il fallait parler aux yeux de ces populations; aussi l'iconographie

sacrée se répandit-elle d'assez bonne heure en Russie. C'était une

lecture des textes qu'on offrait à ces esprits grossiers. Et, pour que

cette lecture fût toujours compréhensible, il était nécessaire de ne

rien changer à la forme des images.

L'archaïsme était ainsi imposé à l'art de la peinture. Le Sauveur, la

Vierge, les Apôtres, les Prophètes, les Saints devaient être,

individuellement, représentés d'une certaine manière, afin que chacun de

ces personnages pût être reconnu et vénéré comme il convenait qu'il le

fût. La peinture des images étant une écriture, il fallait qu'elle eût

la fixité de l'écriture. C'est ce qui explique comment, en Russie,

l'iconographie byzantine, une fois acceptée, se perpétua sans

interruption, bien que les autres branches de l'art subissent de

notables modifications dans leur forme.

Que les populations qui couvrent l'Occident de l'Europe, serrées,

compactes, familiarisées de longue main avec cette communauté de vues

résultant d'un mode de gouvernement régulier, modifient chaque jour le

langage des arts, cela n'a rien de surprenant. La fréquence et la

facilité des relations font que l'on se comprend toujours.

Mais il n'en est pas ainsi lorsque les populations sont disséminées et

lorsqu'il y a un écart très-considérable entre l'état policé des villes

et l'état relativement primitif des campagnes. L'unité de vues ne peut

alors s'établir qu'à la condition de ne rien changer au langage dans les

choses d'art, surtout en ce qui touche la religion. Or, la religion

ayant été, en Russie, pendant bien des siècles, le seul moyen

d'unification, il fallait que son expression, les signes visibles ne

subissent aucune altération.

La perpétuité des types dans l'iconographie russe empruntée à Byzance

avait donc sa raison d'être, et il n'est pas temps encore, probablement,

de laisser altérer ces types. Car le paysan russe, pour _lire_ l'image

sacrée, comme disaient les Romains, doit la retrouver telle que ses

aïeux l'ont vue.

L'image korsoune[65], pour le Russe, a donc une importance qu'il est

difficile aux Occidentaux d'apprécier à sa valeur.

[Note 65: Korsoune (chersonèse), c'est-à-dire issue du berceau de la

religion grecque en Russie.]

L'image, pour le Russe, c'est le lien qui unit les membres de la nation,

c'est quelque chose d'équivalent au drapeau, c'est le langage compris de

tous, qui fait que tous peuvent s'entendre et s'unir dans une pensée

commune. Les _Icônes_ se trouvent partout en Russie, dans le palais

comme dans la chaumière, dans l'auberge comme sous la tente du soldat.

Elles rappellent au loin le pays; encore une fois, elles sont le symbole

du patriotisme et, par cela même, on ne saurait pas plus les modifier

qu'on ne modifie un blason.

Mais, si l'on examine les images russes, on est frappé du caractère

ascétique donné aux figures. L'explication de ce fait est simple. Les

premiers d'entre les missionnaires chrétiens byzantins qui tentèrent de

convertir les populations barbares avaient à lutter contre la tendance

très-prononcée de ces populations vers la satisfaction brutale et

exclusive des besoins matériels. Il fallait, pour eux, vaincre la chair

et ses appétits les plus grossiers.

Ainsi, la représentation des personnages donnés comme des exemples de

sainteté, de supériorité morale et de sagesse dut-elle exclure toute

l'idée de sensualisme et se rapprocher le plus possible d'un type

extra-humain, n'ayant rien des passions et des appétits de l'homme

barbare.

Les Saints sont, dès lors, représentés comme des êtres ne possédant

aucun des caractères propres à l'homme qui vit de la vie matérielle. Ce

sont des ascètes ayant dépouillé les formes qui constituaient, pour les

Grecs de l'antiquité par exemple, la beauté: c'est-à-dire la santé,

conséquence d'un développement physique complet.

Bien entendu, nous ne portons ici aucun jugement sur ces différentes

expressions de l'art, nous donnons les raisons qui ont dû faire

consacrer une de ces expressions, destinée à agir sur une foule barbare

et soumise aux appétits grossiers. L'art étant un des moyens de

moraliser cette foule, de l'amener à se représenter la forme que

prennent la sainteté, la vertu,--les personnages des Icônes se montrent

graves, rigides, maigres, décharnés même ou couverts de vêtements longs

qui masquent entièrement les nus, et voués aux seules occupations

spirituelles.

C'est à ces motifs, plus encore qu'au génie particulier à la grande

majorité des populations qui composent la nation russe, qu'il faut

attribuer l'archaïsme dans la peinture des images saintes; car les

Slaves, s'ils ont, comme la plupart des nations qui peuplent l'Europe,

leur berceau en Asie, comme elles aussi, sont accessibles aux progrès et

ont même la faculté d'assimilation qui distingue la race aryenne à un

haut degré.

On a souvent prétendu que les Russes sont des Asiatiques, et cette

opinion, répandue dans une intention que nous n'avons pas à juger ici

mais qui tendrait à conclure que ces peuples ne font pas partie de la

grande famille européenne, prête aux équivoques.

Les Slaves, qui composent le fond de la nation russe, ne sont ni plus ni

moins Asiatiques que l'étaient les Pélasges, les Grecs, les Celtes, les

Germains, les Cimbres et les Scandinaves. Et s'ils se sont trouvés, par

la suite des temps, en contact plus fréquent avec l'Asie que n'ont pu

l'être les Celtes, les Germains et les Scandinaves, ils n'en sont pas

moins des Aryens, pourvus du génie particulier aux Aryens, c'est-à-dire

susceptibles de progrès, disposés a s'assimiler tout ce qui peut les

faire avancer dans la voie du progrès.

Mais c'est qu'en ces matières, comme en bien d'autres touchant

l'histoire de l'humanité, on se paye volontiers de mots sans aller au

fond des choses.

Asiatique!... c'est bientôt dit. Mais l'Asie est grande et est occupée,

encore aujourd'hui, par des races fort distinctes.

Il est probable qu'en remontant à une haute antiquité, ces races étaient

encore en plus grand nombre, plusieurs ayant pu se fondre les unes dans

les autres ou disparaître, ce qui semble probable lorsqu'on examine les

monuments.

Sans entrer dans des discussions ethniques qui nous mèneraient trop

loin, on peut distinguer en Asie certains principes dominants qui ont de

tous temps régi ces vastes contrées et les régissent encore; principes

qui tiennent aux races bien plus qu'aux circonstances ou au climat.

Les Chinois, ou la race jaune, sont essentiellement voués a la

satisfaction des besoins matériels. Le Chinois est avant tout

conservateur, il a horreur des bouleversements et, comme le dit M. John

Francis Davis, l'histoire de ce peuple ne présente pas de ces tentatives

de révolutions sociales, de ces changements dans les formes du pouvoir,

si fréquents chez les peuples de race blanche. Ils ne sont pas guerriers

par nature et, s'ils affrontent la mort sans crainte, ils ne connaissent

pas la noble passion de l'héroïsme.

L'art russe: Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir · 第 5 / 15 段