Comme dans l'ornementation indienne et persane, l'artiste auquel est due

cette composition a eu le soin de garnir tous les nus, de ne laisser

entrevoir, dessous ces réseaux, que de très-petites parties des fonds.

La sculpture plate, mais délicatement modelée, malgré la naïveté du

dessin, occupe également les surfaces, comme le ferait une

passementerie. C'est là un parti tout oriental, développé sous un climat

où la lumière du soleil est vive, où les brumes sont inconnues. Les

manuscrits de cette époque, dus à des mains russes, et non à des

artistes byzantins, présentent une ornementation analogue, bien plutôt

indienne et persane que byzantine[56].

L'art russe était donc arrivé, à la fin du XIIe siècle, à un certain

degré de splendeur qui ne le cédait guère aux arts de Byzance et de

l'Occident. Les artisans russes façonnaient habilement les métaux,

possédaient une école, si bien que nous voyons, au dire de Du Plan

Carpin et de Rubruquis, des artistes russes au service des

Tatars-Mongols, soixante ans plus tard.

[Note 56: Voyez l'_Histoire de l'ornement russe_.]

On sait que saint Louis envoya, étant en Chypre, des ambassadeurs au

grand Khan de Tartarie, qui inspirait alors de si vives inquiétudes à

l'Europe et dont les troupes avaient dévasté la plus grande partie des

provinces russes. Rubruquis, l'envoyé de Louis IX, trouva à la cour du

Khan un architecte russe et un orfèvre français. Cette étrange cour des

Khans manifestait un goût très-vif pour les arts, les protégeait et

aimait à s'entourer d'artistes.

Du Plan Carpin confirme les récits de Rubruquis. Envoyé par le pape

Innocent IV, en 1246, près du grand Khan pour conjurer la tempête qui

menaçait de s'étendre sur l'Occident, cet ambassadeur-moine fit un

séjour prolongé à la cour de Gaïouk qui venait de succéder à Octaï.

L'envoyé nous a laissé des descriptions d'un haut intérêt sur ces

Tatars, sur leurs habitudes fastueuses, sur leurs prodigieuses richesses

en objets d'or, en étoffes précieuses; il parle d'un orfèvre russe,

favori du Khan, qui avait fabriqué pour lui un trône d'ivoire enrichi

d'or et de pierreries, orné de bas-reliefs.

L'introduction de l'élément mongol en pleine Russie fut-elle de nature à

modifier la marche des arts dans ces contrées? C'est là une question à

laquelle il ne serait point aisé de répondre d'une manière précise. Les

Tatars possédaient-ils un art propre?

Ce premier point est déjà fort difficile à établir. Que les Mongols

aient eu un goût prononcé pour le luxe et pour les arts, ceci n'est pas

douteux; mais, vivant le plus souvent sous la tente, tout occupés de

conquêtes et de dévastations, s'ils profitaient des arts pratiqués

chez les peuples conquis, il n'est guère probable qu'ils en possédassent

un en propre; et les exemples que nous venons de citer montrent qu'ils

s'entouraient d'artistes de toute provenance en leur laissant d'ailleurs

la liberté d'exercer leur talent comme bon leur semblait; car, en dehors

de leur amour de conquête et de pillage, les Tatars ne s'occupaient ni

de convertir les gens à leurs croyances, ni de leur imposer autre chose

que des tributs ou un service quelconque.

D'autre part, il est difficile d'admettre que, dans une cour aussi

luxueuse et riche, il ne se soit pas manifesté un goût particulier pour

une forme de l'art plutôt que pour une autre.

Quelle pouvait être cette forme?

Évidemment, très-voisine de l'extrême Orient, avec lequel ces Tatars

étaient en contact.

Leur domination sur une partie de la Chine, dès le IVe siècle de notre

ère, ne paraît pas avoir modifié les arts de cette contrée, car les

monuments, antérieurs et postérieurs à cette époque, suivent une marche

qu'aucun élément nouveau ne vient modifier. La dynastie des Tang, qui

fut si brillante de 617 à 907 et sous laquelle la puissance de la Chine

s'étendit jusqu'à la péninsule de Corée, jusqu'au Japon, au Thibet, au

Tourfan et au Turkestan vers l'ouest; à la Mongolie et à la Mandchourie

au nord; au Tonkin, au Cambodge et à la Cochinchine, vit développer les

arts de l'extrême Orient sur ce vaste territoire, plus ou moins mélangés

de l'art indien.

Ainsi, dans le Cambodge et le royaume de Siam, les influences des arts

chinois et hindous se mêlent si bien, qu'elles semblent former un art

distinct. Il n'est pas difficile, cependant, pour peu qu'on se livre à

un examen d'analyse, de faire la part des deux sources.

Au XIIIe siècle, il y a donc tout lieu de croire que les Tatars

n'avaient d'autres éléments d'art que ceux fournis par cette

civilisation de l'extrême Orient, c'est-à-dire le mélange indo-chinois.

Mais cette observation, en admettant qu'elle soit absolument fondée, ne

nous dit guère quels sont les caractères propres à cet art; car si,

d'une part, l'art chinois est bien connu et s'est peu modifié depuis les

temps les plus reculés, il n'en est pas ainsi de l'art indien qui ne

nous laisse plus voir que des oeuvres d'une époque récente, relativement

à l'antiquité de la civilisation brahmanique.

En effet, un art n'arrive pas à fournir les exemples que nous donnent

les monuments de l'Inde sans avoir parcouru de longues transformations.

Tout ce que nous montre l'Inde en fait d'anciens monuments d'art indique

une structure originaire de bois, et ces monuments sont, ou bâtis de

pierre, ou taillés à même le roc.

La forme n'est donc pas d'accord avec la matière employée. La forme est

traditionnelle, remonte évidemment à la plus haute antiquité,

c'est-à-dire bien au delà de l'époque à laquelle il faut rattacher les

monuments les plus anciens actuellement existants sur le territoire

indien, lesquels ne sont que postérieurs au Bouddhisme[57].

[Note 57: VIIe siècle avant J.-C.]

La religion des premiers Aryas ne comportait guère de temples. Elle

n'était qu'un hommage rendu aux puissances naturelles, et chaque chef de

famille était le ministre du culte rendu à ces puissances. Mais partout

où la race aryenne a été dominante, la structure de bois est le principe

de l'art de l'architecture; et quand, dans la suite des temps, cette

structure a dû être abandonnée, soit par faute de matériaux, soit afin

d'assurer aux édifices une plus longue durée, le principe de cette

structure s'est reproduit dans la construction de pierre, souvent avec

un scrupule assez prononcé pour faire admettre que c'était là une

tradition dont on ne voulait pas s'écarter.

Mais il est clair qu'il faut à une civilisation beaucoup de temps pour

en venir à ces transpositions dans le domaine de l'art.

Les monuments indo-chinois, du royaume de Siam, du Cambodge présentent

le même phénomène de transposition, et, bien que bâtis souvent

entièrement de pierre, compris les combles, ils reproduisent avec une

fidélité singulière la structure de bois, affectent des formes, dans

l'ensemble comme dans les détails, qui appartiennent à l'emploi du bois.

Ce portique, ou plutôt cette claire-voie taillée dans le roc, qui

précède la grande excavation, décorée de figures bouddhiques à Gwaliore

(fig. 36, ci-après), démontre clairement ce que nous venons d'indiquer.

C'est bien là le simulacre traditionnel d'une structure de bois exprimée

par le diagramme A. Mais souvent il arrive que, dans ces monuments de

l'Indoustan, ces liens _b_, quoique taillés dans la pierre, sont

refouillés, ajourés, sculptés, encorbellés, de telle sorte qu'ils

rappellent les bois découpés des chalets du Tyrol et des maisons slaves

et scandinaves.

Ces liens de pierre soutiennent des saillies de combles, des auvents

également de pierre. Mais à distance on pourrait prendre cette

décoration pour une structure de bois; témoin ces excavations dites de

Kylas à Ellora, dont les étages taillés dans le roc sont séparés et

couronnés par des sortes de corniches en façon d'auvents (fig. 37,

ci-après), qui certes sont inspirées de la structure de charpentes[58].

[Note 58: D'après des photographies.]

Ce temple d'Ellora, taillé dans le roc, date du IXe au Xe siècle de

l'ère chrétienne. C'est une des oeuvres prodigieuses dues à la

civilisation hindoue. Le fragment A est le couronnement qui surmonte

l'un des degrés taillés sur la face de la salle principale, et le

fragment B, le couronnement extrême de cette salle.

[Illustration: Fig. 36.]

On ne peut méconnaître qu'il y ait là, mélangées à des éléments

appartenant à la structure de bois, des traditions très-voisines de

l'art chinois.

[Illustration: Fig. 37.]

L'art brahmanique indien des Aryas s'était donc alors modifié ou

complété par un apport de l'extrême Orient ou des Tamouls. Et ce style,

avec des variantes, semble se développer en s'exagérant, plus on se

dirige vers le sud, chez les Siamois et les Cambodgiens.

Mais observons cette coupole B qui affecte une forme particulière.

Des monuments plus récents de l'Inde développent les parois latérales et

arrivent à la structure bulbeuse qui fut si fréquemment adoptée dans la

Perse à dater du XIVe siècle et en Russie vers la même époque.

Les Tatars trouvaient, en Birmanie et dans ces vastes contrées de l'Asie

dont ils étaient devenus les maîtres puissants, les diverses expressions

plus ou moins modifiées de cet art hindou; ils n'en connaissaient pas

d'autres et durent faire pénétrer ces éléments dans la Russie, dont ils

occupèrent si longtemps une partie considérable et à laquelle, pendant

près de trois siècles, ils imposèrent de si lourds tributs.

Ces combles ornés que donne le temple d'Ellora sont certainement une

imitation, une reproduction de couverture de métal, et cette matière, en

effet, parait avoir été adoptée en Russie dès une époque assez ancienne

pour couvrir au moins les édifices religieux.

Nous aurons d'autres preuves à donner encore de l'influence directe sur

la Russie des arts de l'extrême Orient, dès avant l'occupation tatare.

Mais, il faut le dire, cette influence ne modifie pas le caractère

général de l'architecture et n'y introduit que des éléments disséminés,

sans cohésion, sans rapports logiques avec les ensembles[59].

[Note 59: Au XIIIe siècle, ces Tatars, qui possédaient presque

toute l'Asie jusqu'à son extrémité orientale, avaient adopté le luxe des

peuples conquis. Il suffit, pour constater ce fait, de lire les

relations de Marco Polo. Voici comment le célèbre voyageur décrit le

palais du grand Khan, dans la cité de Khanbalou (Pé-king): «Et, en

milieu de cestes mures est le palais dou grant sire qui est fait en tel

mainere con je voz dirai. Il est le greingnor que jamès fust veu. Il ne

a pas soler (il n'y a qu'un rez-de-chaussée) mès le paviment est plus

aut que l'autre tore entor dix paumes. La covreure est mout autes, mes

les murs de les sales et de les canbres sunt toutes covertes d'or et

d'argent, et hi a portraites dragons et bestes et osiaus et chevals et

autres diverses jenerasions (espèces) des bestes; et la coverture est

aussi faite si que ne i se port autre que hor et pointures. La sale est

si grant et si larges, que bien hi menuient plus de six mille homes. Il

ha tantes chanbres que c'en est mervoilles à voir. Il est si grant et si

bien fait que ne a home au monde que le pooir en aiist qu'il le seust

miaus ordrer ne faire, et la covreture desoure sunt tout vermeile et

vers bloies et jaunes et de tous colors, et sunt envertrée (vernie) si

bien et si soitilemant, qu'il sunt respredisant corne cristians, si que

mout ou loingne environ le palais luissent. Et sachiés que cele covreure

est si fort et si ferméement faite que dure maint anz...»

_Recueil de voyages et mémoires publiés par la Société de géographie_,

t. I. Paris, 1824. (Voyages de Marco Polo.)]

Que les Tatars aient prétendu imposer leur goût, en fait d'art, aux

parties de la Russie qu'ils occupaient, il n'y a nulle apparence, ces

conquérants ne se préoccupant guère que d'une chose, lever des impôts.

Mais que ces relations entre conquérants et sujets n'aient eu aucune

influence sur l'art russe au XIIIe siècle, ce serait contraire à

l'ordre habituel des choses. Ces Khans tatars employaient, comme on l'a

vu, des artistes russes; ceux-ci durent recevoir et transmettre des

formes adoptées par leurs maîtres; ils séjournèrent près d'eux au fond

de l'Asie, et ces maîtres ne se faisaient pas faute, suivant leurs

fantaisies, d'emmener à travers les déserts asiatiques des populations

entières qu'ils renvoyaient ou rendaient moyennant finance. Rentrés dans

leur patrie, ces captifs ne pouvaient manquer de rapporter au moins des

souvenirs de leurs longs séjours, et les industries, les arts recevaient

ainsi des éléments nouveaux.

Le grand prince Alexandre Nevsky se crut obligé, pour obtenir des Tatars

quelques adoucissements à leurs exigences continuelles et sur

l'invitation de Bâti, de se rendre en 1247 à la Horde.

Bâti, qui n'était qu'une sorte de lieutenant général du grand Khan, fit

connaître à ce prince et à son frère André, lorsqu'ils furent au camp

des Mongols, que cette démarche ne suffisait pas et qu'ils devaient se

rendre près du grand Khan, dans la Tartarie. Ces deux princes, bon gré

mal gré, durent entreprendre ce voyage qui dura près de deux ans.

Mais ce fait seul indiquerait combien les rapports étaient forcément

établis entre les Tatars et les Russes.

Alexandre, qui était un prince sage et prudent, en ces temps difficiles,

envoyait une partie de l'argent dont il pouvait disposer à la Horde pour

racheter les Russes enlevés par les Tatars, et ceux-ci, bien entendu,

peu scrupuleux, profitaient de toutes les occasions pour emmener des

captifs. A cela ils trouvaient un double avantage: ils les faisaient

travailler et ils en tiraient de l'argent en les rendant.

Cette domination tatare sur la Russie présente un caractère qui mérite

d'être signalé.

Ces conquérants n'occupaient pas le pays et se contentaient de tenir les

provinces frontières.

Ils avaient seulement, dans les villes soumises directement à leur

domination, quelques agents chargés de percevoir les impôts. Si la

population, exaspérée par la rigueur et la continuité des demandes

d'argent, faisait mine de se révolter, la Horde, c'est-à-dire les camps

permanents installés aux frontières, en bons lieux, bien gardés, levait

les tentes, et la ville ou la province insoumise était tout à coup

envahie, saccagée, brûlée, les habitants valides emmenés en captivité.

D'ailleurs la Russie, non occupée, se gouvernait comme elle l'entendait;

elle gardait ses princes, faisait la guerre avec ses voisins si elle le

jugeait convenable; mais il fallait qu'elle payât.

Cet esprit exclusivement militaire des Tatars, incessamment campés et

toujours prêts à agir, leur rapacité étaient évidemment antipathiques au

caractère slave; aussi, tout ce qui rappelait les dominateurs devait

être mal vu, et c'est à ce sentiment qu'il faut attribuer,

vraisemblablement, la diffusion et l'incohérence de l'élément d'art

indo-tatar en Russie.

Nous ne devons pas le négliger toutefois, et voici pourquoi.

Nous avons dit que, dans l'origine, la structure slave, aussi bien que

la structure scandinave, était principalement donnée par l'emploi du

bois. Et bien que, par suite de l'influence byzantine, les constructions

appliquées aux églises, les plus riches du moins, fussent faites de

pierre ou de brique, à dater du XIe siècle,--pour les habitations, pour

les travaux civils et même pour la plupart des ouvrages militaires, le

bois continuait à être employé comme il continue à être affecté encore

aujourd'hui aux maisons du paysan russe.

Cet art indien, comme on vient de le voir, dérivait essentiellement de

la structure de bois.

Si, pendant la domination mongole, les Russes prirent quelques éléments

à leurs maîtres, ces éléments d'art se rapprochaient, sur plusieurs

points, de ceux qu'ils possédaient déjà chez eux de temps immémorial.

Néanmoins cet art indou, arrivé à la décadence depuis longtemps,

surchargé, présentait dans ses détails une richesse, une surabondance de

moulures et d'ornements qui dut séduire les Russes, et, dès le XIIIe

siècle, on vit, dans l'architecture de pierre, remplacer ces

dispositions simples qui se manifestent dans l'église de l'Intercession

de la Sainte-Vierge (pl. VI) et qui rappellent, ou l'architecture

byzantine ou persane, ou géorgienne ou arménienne, par une décoration

extérieure plus compliquée, plus chargée. Alors apparaissent ces gâbles

que l'on remarque dans les monuments du Thibet, ces baies surchargées de

moulures, ces colonnes galbées couronnées de chapiteaux ventrus, détails

qui font quelque peu dévier l'art russe de la voie qu'il suivait pendant

le XIIe siècle, et tendent à le pénétrer plus profondément du goût

indo-mongolien sans que cependant la première empreinte byzantine se

puisse effacer.

C'est qu'en effet, malgré l'oppression sous laquelle ils vivaient

pendant la longue domination tatare, les Russes ne cessèrent, jusqu'à la

chute de l'empire d'Orient, d'être en communication avec Constantinople.

Loin d'entraver le commerce de la Russie, la Horde le favorisait au

contraire, et les Tatars étaient doués d'un esprit de rapacité trop

intelligent pour nuire au développement de la richesse d'un peuple dont

ils tiraient tant de profit. Malgré ses malheurs pendant les XIIIe,

XIVe et XVe siècles, la Russie était riche. Elle avait pu renoncer à

la monnaie de peaux, sorte d'assignats adoptés avant l'invasion de Bâti,

mais que les Tatars ne voulurent point accepter en paiement des impôts.

Il fallut donc avoir de l'argent et de l'or pour payer les maîtres, et

on en trouva par l'industrie et le commerce.

Pendant ces siècles de la domination mongole, la Russie était un des

pays de l'Europe qui renfermait le plus de métaux précieux, et l'argent

qu'elle donnait à ses dominateurs lui revenait rapidement d'Asie en

échange de ses produits.

Un si long contact avec les Hordes n'eut pas cependant une influence

prononcée sur les moeurs et les habitudes de la population russe

attachée à la religion grecque, au sol, à la culture et possédée d'un

amour profond du pays. Ces nomades Tatars demeurèrent antipathiques à

cette population de la Russie jusqu'au dernier jour, bien qu'ils

affectassent, avant l'extension du mahométisme, une grande déférence

pour le clergé régulier et séculier des Russes,--car par son canal ils

obtenaient plus facilement ce qu'ils demandaient avant tout: l'argent du

peuple. Les boyards mêmes des villes russes ne laissèrent pas d'acquérir

des richesses considérables pendant la longue domination tatare.

[Illustration]

Chargés de recueillir les impôts, ils en gardaient pour eux une partie,

achetant ainsi des territoires entiers et fondant de grandes fortunes

domaniales, faisant bâtir des palais, des villages, des monastères et

des églises.

Ce temps d'oppression ne fut donc pas une cause de ralentissement dans

le développement des arts en Russie. Seulement, les écoles d'art,

n'étant plus en contact aussi intime avec Byzance, amenées par les

événements à recourir, soit à leurs traditions locales, soit aux

influences asiatiques que leur transmettaient les Tatars ou que leur

apportait le commerce avec l'Asie, ces écoles, disons-nous,

s'approprièrent ces éléments indo-tatars en les mélangeant avec ce

qu'elles avaient acquis déjà.

Nous avons montré (fig. 27) un ornement de manuscrit russe tracé au

XIVe siècle et qui se rapproche singulièrement de certaines vignettes

de manuscrits occidentaux du XIIe siècle.

L'Orient, et l'Orient indien, est la source d'où ce genre

d'ornementation découle. Comment les artistes occidentaux reçurent-ils

les exemples de cette ornementation au XIIe siècle? Ce ne peut être que

par leur contact si fréquent, à cette époque, avec l'Orient et non point

par Byzance; car rien dans l'ornementation byzantine ne rappelle ces

combinaisons. Ce qui est incontestable, c'est qu'en Russie, pendant le

XIVe siècle, alors que les Tatars étaient les maîtres, apparaissent

dans les manuscrits russes ces ornements étranges composés d'entrelacs

et d'animaux, et, comme coloration, possédant une tonalité qui n'est

point byzantine.

Voici (pl. IX) une de ces vignettes[60]. Il n'est pas besoin d'insister

pour démontrer que cette ornementation appartient bien plus à l'Inde

qu'à Byzance.

[Note 60: Ménologe du XIVe siècle, collection Pogodine,

Saint-Pétersbourg, Bibliothèque impériale. (Voyez _Histoire de

l'ornement russe_, pl. XLIX.)]

Quant à la peinture de sujets, à la représentation des personnages

saints, l'école byzantine continuait à régner en maîtresse chez les

artistes russes, et ces peintures durent être souvent exécutées par des

mains grecques.

L'influence asiatique ne paraît avoir eu aucune action sur l'école des

peintres de figures; car, au XIVe siècle, alors que toute

l'ornementation prend un caractère oriental indépendant de Byzance,

très-marqué, dans les mêmes monuments ou sur les mêmes objets, à côté de

cette ornementation, la représentation humaine conserve son style

archaïque byzantin, ou se rapproche du style occidental de cette époque.

Ce fait est facilement appréciable sur un monument fort curieux: la

Porte-Sainte de l'église de Saint-Isidore à Rostov, gouvernement de

Jaroslaw (XIVe siècle).

Cette porte, dont la figure 38, ci-contre, donne l'ensemble, n'est

nullement byzantine, mais se rapproche beaucoup des formes persanes et

hindoues.

L'ornementation, comme cet ensemble même, rappelle les objets sculptés

de l'Inde, ainsi que la silhouette des niches qui contiennent des

sujets. Quant à ces sujets, le caractère des personnages offre un

singulier mélange du style byzantin et occidental de cette époque. La

planche X donne un détail de cette porte[61].

[Note 61: Les quatre sujets qui occupent la partie inférieure du

vantail de gauche représentent: _la descente de la croix,

l'ensevelissement, l'apparition de Jésus aux apôtres et l'ascension_]

On observera, dans la composition de cet objet, la persistance du goût

oriental indien et persan qui veut que toute ornementation remplisse

complètement les champs et ne laisse pas apparaître les fonds. On

retrouve cette même tendance dans le style dit arabe; et on peut ajouter

que c'est là le caractère dominant de l'architecture issue de

l'Orient, savoir: des surfaces parfaitement unies, sans décoration

d'aucune sorte, puis des bandeaux, des panneaux, des entourages de

baies et boiseries dont l'ornementation, à une petite échelle,

très-délicate, est excessivement fournie et riche.

[Illustration]

[Illustration: Fig. 38.]

L'ornement (fig. 39) provenant du battant de cette porte de

Saint-Isidore, à Rostov, est de même, par sa composition, entièrement

indien et se retrouve aussi sur les monuments chinois les plus anciens.

[Illustration: Fig. 39.]

Ces caractères paraissent se prononcer avec plus de persistance dans

l'architecture russe, à dater du XIIIe siècle, en même temps que

s'accuse l'influence hindoue.

Que l'on veuille bien remarquer la forme de ces niches dont le cintre

est engendré par des arcs de cercle et un sommet rectiligne aigu; car, à

dater de cette époque, on retrouvera cette figure fréquemment adoptée

pour les couronnements des baies dans les édifices russes. Cela n'est

nullement byzantin, non plus que persan. C'est indien, kachemirien;

c'est la tradition de ces encorbellements si fréquemment indiqués dans

les édifices du nord de l'Inde, même dans ceux de Bénarès et que l'on

retrouve jusqu'en Chine. On en peut dire autant de ces ornements

découpés que nous présentent certains édifices de l'Inde, et notamment

ceux de Ceylan, du Cambodge, du royaume de Siam et de la Chine, et que

nous retrouvons dans la décoration russe, témoin cette croix de bois

(fig. 40), qui paraît dater du XVe siècle et qui peut-être est plus

récente[62].

[Illustration: Fig. 40.]

[Note 62: Musée l'Oroujeinaia Palata, à Moscou. (_Antiquités de

l'Empire de Russie_, édit. par ordre de S. M. l'Empereur.)]

L'art russe: Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir · 第 4 / 15 段