ayant rendu de la semence en mourant, cette semence fut purifiée par la
lumière du soleil, que Nério-Sengh[38] en garda deux portions et que
Sapandomad[39] eut soin de la troisième. Au bout de quarante ans, le
corps d'un _Reivas_, formant une colonne (un arbre) de quinze ans avec
quinze feuilles, sortit de terre, le jour de Mithra du mois de Mithra.
Cet arbre représentait deux corps disposés de manière que l'un avait la
main dans l'oreille de l'autre, lui était uni, lié, faisant même un tout
avec lui.... Ils étaient si bien unis tous les deux l'un à l'autre,
qu'on ne voyait pas qui était le mâle, quelle était la femelle...»
Des pierres intaillées et des cylindres assyriens représentent, en
effet, l'arbre ou la colonne avec les deux figures humaines, ou encore
deux lions ailés affrontés, séparés par un arbre avec quinze
feuilles[40]. Ce sujet fut beaucoup plus tard conservé comme motif
décoratif dans les monuments persans; on le retrouve partout, en
Occident, dans l'architecture dite romane et aussi dans les étoffes
d'Orient des premiers siècles du christianisme, et enfin dans ces
broderies russes d'une époque récente.
[Note 34: _Mensch_, homme.]
[Note 35: _Recherche sur le culte de Mithra_, sect. I, chap. V,
Félix Lajard.]
[Note 36: Le _Zend-Avesta_.]
[Note 37: Taureau-homme.]
[Note 38: Nom du feu Créateur.]
[Note 39: Femelle qui représente la Terre.]
[Note 40: Voyez l'Atlas de l'ouvrage de M. J. Lajard, pl. XXV,
XXXVIII, XLIII, XLIX.]
Il en est de même pour un certain nombre de ces compositions assyriennes
et iraniennes, qui fournirent les éléments d'ornements persans de
l'époque des Arsacides et des Sassanides que l'on retrouve parfois dans
l'ornementation dite byzantine, mais plus prononcés encore dans celle
des XIe et XIIe siècles, en Occident aussi bien qu'en Russie. Tels
sont (fig. 20), par exemple, ces combats et entrelacements d'animaux
fantastiques et réels, lions et griffons[41], ces torsades (fig. 21)
si fréquentes sur les cylindres et terres cuites de l'époque des
Perses[42], ces végétations toutes méridionales, fig. 22[43] et fig.
23[44].
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Note 41: Fragment d'une cuirasse de cuivre rouge, travail au
repoussé (Musée du Louvre). Lajard.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Note 42: Lajard, cylindre de belle hématite.]
[Note 43: Bas-relief découvert à Persépolis par M. le colonel
Macdonald Kinneir. Lajard.]
[Note 44: Seuil, _Antiquités de Ninive_. Place.]
A coup sûr ce n'est pas sur les territoires russes, non plus que dans
le nord occidental de l'Europe, que cette ornementation a pris naissance
puisque, dans ces contrées, ces animaux et ces végétaux n'existaient
pas; donc la transmission asiatique est évidente dans les sculptures et
les manuscrits des XIe et XIIe siècles, en Russie comme en Occident.
Leur ornementation rappelle ces motifs, ces animaux fabuleux que
l'antiquité attribuait à l'Orient: tels que ces griffons, gardiens de
l'or, ces dragons, serpents ailés.
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 25.]
Dans les fouilles faites sous la direction de M. Samokvasov dans le
gouvernement de Tchernigov (petite Russie au nord de Kiew), on a trouvé
deux cornes de ces chèvres du Caucase appelées _tours_, cornes enrichies
de garnitures d'argent, gravées, dont les figures 24 et 25 donnent une
portion. Ces objets étaient réunis, dans une sépulture, à un casque de
fer, à une cotte de maille et à deux monnaies byzantines d'or du IXe
siècle. L'une de ces garnitures A (fig. 24) montre des ornements
curvilignes entrelacés dont l'origine asiatique est des mieux
caractérisées; l'autre B (fig. 25) présente des animaux entrelacés, deux
chasseurs armés, des oiseaux et quadrupèdes dont on ne peut méconnaître
de même le style oriental. Si vous rapprochez ces gravures A de certains
entrelacs persans, l'analogie est frappante; il en est de même des
animaux B. Mais aussi cette ornementation A rappelle les incrustations
d'argent sur des plaques de fer mérovingiennes[45] et celles B des
dessins scandinaves d'une époque plus récente.
[Note 45: Boucles de baudriers (Musée de Saint-Germain, Musée de
Dijon).]
Évidemment cette ornementation asiatique est de première main et n'est
pas inspirée des produits de Byzance. Il serait plus exact de dire que
les artistes byzantins ont été puiser aux mêmes sources, mais à une
époque beaucoup plus récente. Et, pour nous expliquer plus clairement,
les populations slaves qui gravaient ces ornements au IXe siècle les
possédaient évidemment longtemps avant que l'art byzantin n'eût composé
son ornementation gréco-persane.
La rudesse sauvage, mais empreinte d'un puissant caractère, de ces
gravures, indique assez que ce n'est pas là un art de seconde
main.--Cette fleur _d'arum_, reproduite par la figure B, se retrouve
dans l'ornementation hindoue à toutes les époques, et nous la voyons
gravée avec une énergie primitive que les Byzantins ont affaiblie.
[Illustration]
Mais, pour en revenir aux manuscrits, nous avons dit qu'à ces
éléments,--qui semblent être adoptés dans l'ornementation russe pendant
les XIIe et XIIIe siècles sans passer par Byzance, puisqu'alors l'art
byzantin ne les reproduisait pas sur ses peintures et vignettes de
manuscrits,--il se joignait d'autres influences d'un caractère différent
appartenant à la race mongole touranienne.
Telles sont, entre autres, ces vignettes (pl. V) d'un manuscrit du
XIIIe siècle [46].
[Note 46: Évangéliaire du XIIIe siècle. Moscou, cathédrale de
l'archange Saint-Michel. _Histoire de l'ornement russe_. (Voyez
l'Introduction de H. V. de Boutovsky.)]
L'ornementation A ne rappelle, ni par sa forme ni par l'harmonie des
tons, l'art byzantin, persan ou arabe, mais l'art qui appartient aux
races jaunes de l'Asie centrale. L'ornement B conserve quelques traces
de l'art persan dans sa forme, tandis qu'il est touranien par
l'assemblage des tons.
On peut, jusqu'au XVe siècle, c'est-à-dire jusqu'à la chute de l'empire
d'Orient, constater dans les manuscrits russes: d'une part l'influence
byzantine pure, ou plutôt le travail des artistes byzantins; puis, dans
les oeuvres vraiment russes, cette influence byzantine singulièrement
mélangée d'un élément slave asiatique et d'un apport touranien, et cela
dans des proportions très-variables.
Mais ici il se présente un fait singulier.
Nous possédons en France des manuscrits qui appartiennent au XIIe
siècle, et qui montrent dans leurs vignettes ces entrelacs bizarres
d'animaux et d'ornements. Des manuscrits dits anglo-saxons, mais qui
devraient bien plutôt être désignés comme anglo-normands, puisque leurs
vignettes sont profondément empreintes de l'art Scandinave, montrent des
compositions analogues et datent également du XIIe siècle. Or, parmi
les manuscrits russes, il s'en trouve qui rappellent aussi ces
compositions, mais qui datent du XIVe siècle. Est-ce par la Scandinavie
que cette nouvelle influence s'est produite, ou en allant quérir à une
source commune orientale?--Car n'oublions pas que rien ne change en
Orient et qu'un élément d'art, qui a pu aux époques reculées être
introduit par les Aryas scandinaves au nord de l'Europe, pouvait encore
fournir au XIVe siècle des exemples conservés à travers les siècles.
[Illustration: fig. 26.]
Quoi qu'il en soit, nous donnons (fig. 26) une majuscule[47] d'un
manuscrit picard du XIIe siècle et (fig. 27) une vignette d'un
manuscrit russe[48] du XIVe siècle. Nous n'avons pas besoin de faire
ressortir les rapports qui existent entre ces deux ornements. Les formes
courbes toutefois dominent dans les entrelacs de la figure 26, tandis
que les formes anguleuses sont prononcées dans les entrelacs de la
figure 27. Mais nous expliquons plus loin les causes de ces relations
entre certaines oeuvres occidentales du XIIe siècle et celles du peuple
russe au XIVe siècle.
[Note 47: Manuscrit, biblioth. d'Amiens, provenant de l'ancienne
abbaye de Corbie (XIIe siècle). Psautier.]
[Note 48: Manuscrit de la sacristie du couvent de Saint-Serge
(Troïtza Sergié) (XIVe siècle). _Histoire de l'ornement russe_, pl.
XXXVIII.]
[Illustration: Fig. 27.]
Ce qui précède montre quels sont les éléments qui dominent dans l'art
russe. Tous ces éléments, qu'ils viennent du nord, qu'ils viennent du
midi, appartiennent à l'Asie. Iraniens ou Persans, Indiens, Touraniens
ou Mongols ont fourni leurs tributs, à doses inégales toutefois, à cet
art.
Et l'on peut dire que si la Russie a beaucoup emprunté à Byzance, les
éléments d'art répandus dans ses populations n'ont pas été sans exercer
une action sur la formation de l'art byzantin.
Nous croyons d'ailleurs qu'on s'est beaucoup exagéré l'influence de
l'art byzantin sur l'art russe, et la Perse paraît avoir eu sur la
marche des arts en Russie tout autant d'effet au moins que Byzance.
Nous en exceptons toutefois ce qui concerne les images. Mais là, encore,
l'influence asiatique se fait sentir, non dans la forme, mais dans la
conservation des types. L'imagerie de l'école grecque n'a jamais cessé
d'être en faveur en Russie, et elle y tient encore sa place dans les
représentations de personnages saints.
En cela, le Russe montre combien il est attaché à la tradition, comme le
sont tous les peuples asiatiques, et combien peu se modifient ses
sentiments intimes.
Les Russes se sont soustraits à l'influence des Iconoclastes, qui se fit
sentir si violemment dans l'empire d'Orient, au VIIIe siècle, et plus
tard, sur divers points de l'Europe occidentale: chez les Vaudois; les
Albigeois aux XIIe et XIIIe siècles; au XVe, chez les Hussites, et au
XVIe chez les réformistes.
Mais si l'architecture et l'ornementation russes manifestent une
originalité marquée, il ne semble pas qu'il en soit ainsi de la
représentation des personnages saints. Ceux-ci demeurent byzantins.
C'est l'école du Mont-Athos qui fournit les types à la Russie, comme à
presque tout l'Orient chrétien grec.
A peine si l'on peut apercevoir, dans ces représentations, une tendance
vers le réalisme qui se manifeste d'ailleurs assez tard et n'arrive pas
à l'éclosion.
Il est possible également de signaler, dans l'art russe, quelques traces
scandinaves, ou, pour être plus vrai, on trouve dans les arts de la
Scandinavie des éléments empruntés aux sources mêmes où les Russes ont
été puiser.
La Russie a été l'un des laboratoires où les arts, venus de tous les
points de l'Asie, se sont réunis pour adopter une forme intermédiaire
entre le monde oriental et le monde occidental.
Géographiquement, elle était placée pour recueillir ces influences;
_ethnologiquement_, elle était toute préparée pour s'assimiler ces arts
et les développer. Si elle s'est arrêtée dans ce travail, c'est
seulement à une époque très-rapprochée de nous et lorsque reniant ses
origines, ses traditions, elle a prétendu se faire occidentale, en dépit
de son génie.
Il nous reste à parler de certaines formes particulières à l'art russe
adoptées dans l'architecture et dont l'origine se retrouve dans la Grèce
proprement dite et dans l'Asie méridionale.
Tout d'abord, les plus anciens édifices religieux de la Russie affectent
des formes sveltes, en élévation, qui les distinguent des constructions
purement byzantines.
Évidemment, les Russes, dès le XIIe siècle, employaient, pour le tracé
de leurs édifices religieux, un étalon géométrique différent de celui
adopté par les architectes de Byzance, mais se rapprochant davantage de
celui admis chez les architectes de la Grèce des premiers siècles du
moyen âge.
Les églises chrétiennes de la Grèce, qui existent encore et dont la date
est comprise entre les Xe et XIIe siècles, nous surprennent par leurs
petites dimensions et leur physionomie relativement élancée qui ne
rappelle pas l'aspect des monuments byzantins antérieurs.
Indépendamment du plan grec[49] que nous avons donné figure 11, cet
autre plan[50] que nous présentons ci-après (fig. 28) n'est pas
absolument byzantin et semble avoir servi de type aux plus anciennes
églises russes bien plutôt que les plans byzantins purs.
[Note 49: Église de Saint-Nicodème d'Athènes.]
[Note 50: Église de Kapnicarea, Athènes.]
En Géorgie et en Arménie, nombre d'anciennes églises, la plupart
très-petites, se renferment également dans ces données. Mais, tout en se
soumettant à ces dispositions, à ces plans, dans leurs édifices
religieux, les Russes, dès qu'ils adoptèrent la structure de maçonnerie
à la place de la structure de bois primitive, donnèrent à ces édifices
des proportions élancées tout à fait particulières.
[Illustration: Fig. 28.]
Telle est, entre autres (pl. VI), l'ancienne église de l'Intercession de
la Sainte-Vierge (Pokrova), bâtie en 1165 par André Bogolubsky, dans le
gouvernement de Vladimir, près du couvent de Bogolubow[51]. Cette église
est construite extérieurement en pierre de taille. La structure
intérieure se prononce au dehors par ces arcs qui ne sont que la trace
des voûtes. La haute coupole centrale repose sur quatre piliers; les
voûtes d'arêtes ou en berceau qui flanquent et étayent cette coupole
sont couvertes de feuilles de métal. Les entrées sont sur trois des
faces (l'abside étant en A) et, au-dessus, dans le tympan du grand
cintre supérieur, le Christ est représenté entouré de quatre animaux:
deux lions et deux oiseaux. Dans les tympans latéraux sont sculptés des
griffons terrassant des quadrupèdes, puis sept têtes sont rangées
au-dessous de ces sculptures et, des deux côtés de la fenêtre centrale,
deux lions dont les queues sont terminées par un fleuron et un oiseau.
Il n'est pas besoin d'insister sur le caractère asiatique de ces
représentations.
[Illustration: ÉGLISE DE L'INTERCESSION DE LA SAINTE VIERGE]
[Note 51: Le couronnement bulbeux de la coupole est d'une époque
plus récente.]
La sculpture d'ornement se rapproche du faire des artistes syriaques,
ainsi que le fait voir l'un des gros chapiteaux de la porte (fig. 29).
[Illustration: Fig. 29.]
Quant aux profils, ils rappellent beaucoup plus les profils des édifices
de la Syrie centrale que ceux des Byzantins proprement dits.
Il est nécessaire de faire ici une observation importante. Nous avons
montré ailleurs[52] qu'au moment des Croisades, l'Occident et la France
en particulier avaient été puiser dans la Syrie septentrionale, où les
croisés s'établirent d'abord et où ils séjournèrent si longtemps, des
éléments d'art qui eurent sur le développement de l'architecture et
des écoles de sculpture une influence très-considérable, notamment en
Provence, dans le Poitou, l'Anjou, le Languedoc, l'Artois et les
Flandres. La Russie fut un des itinéraires suivis par les populations
Scandinaves pour se rendre en Syrie; un autre passait par la Suisse,
ainsi que le prouve le journal de Nicolas Soemundarson, abbé du
monastère bénédictin de Thingeyrar, en Islande, qui alla en Palestine de
1151 à 1154, et qui marque les étapes d'Ayenches, de Vevey, d'Étroubles,
etc.; le troisième, long et périlleux, était la voie de mer, par le
détroit de Gibraltar.
[Note 52: Voyez les _Entretiens sur l'architecture_ et, dans le
_Dictionnaire de l'architecture française du Xe au XVIe siècle_, les
articles PROFIL, SCULPTURE.]
[Illustration: Fig. 30.]
On n'ignore pas que cette passion des croisades, qui s'empara de toute
l'Europe, pendant le XIIe siècle, poussait un flot incessant
d'émigrants vers les Lieux-Saints. Partout où il passait, ce flot
entraînait avec lui quantité d'aventuriers et de gens désireux
d'acquérir fortune ou gloire, ou simplement mus par le désir de voir du
nouveau.
Il dut donc s'établir alors, entre la Russie et la Syrie, des rapports
assez fréquents, ne fût-ce que pour commercer; car les contrées
avoisinant les côtes septentrionales de la mer Noire qui envoyaient du
blé à Byzance durent en fournir également aux armées des croisés. Or, il
ne faut point s'étonner si dans l'ornementation architectonique, si dans
les profils on trouve, pendant le XIIe siècle en Russie, les influences
syriaques qui se prononcent si puissamment dans les écoles occidentales.
L'ornementation d'un des tores de la porte de l'église que présente la
planche VI (1165) nous donne le dessin ci-contre (fig. 30). Or, cet
ornement est absolument syriaque, ainsi que le démontre la figure 31,
reproduisant un ornement sculpté sur le linteau d'une porte à
Moudjeleia, Ve siècle (Syrie centrale)[53].
[Note 53: Voyez la _Syrie centrale_, par M. le comte de Vogué,
planches de M. Duthoit.]
[Illustration: Fig. 31.]
La curieuse église cathédrale de Saint-Dimitri construite en pierre, de
1194 à 1197, par le grand-duc Vsévolod Andréiévitch, à Vladimir, laisse
également voir dans sa riche ornementation une influence non-seulement
syriaque, mais encore arménienne.
La composition de cet édifice rappelle exactement celle de l'église de
l'Intercession de la Sainte-Vierge, bâtie quelques années auparavant
(pl. VI). Même plan, même système de structure. Mais ici les trumeaux
entre les fenêtres, au-dessus de l'arcature, sont entièrement couverts
de sculptures sur les trois faces. Toujours le Christ est figuré
au-dessus de l'arc de la fenêtre centrale, accompagné d'anges, des deux
lions et des deux oiseaux. Mais, autour et au-dessous de lui, sont des
animaux et des arbres en grand nombre, qui indiquent certainement la
Création; des cavaliers courant ventre à terre, et, parmi les animaux,
le griffon souvent répété.
Chacune de ces sculptures, en bas-relief vivement découpé, occupe une
face d'un morceau de pierre, si bien qu'il existe autant de sujets que
de pierres et que cette ornementation a dû être faite avant la pose.
L'arcature et les trois portes sont extrêmement riches comme sculpture.
Nous donnons (pl. VII) le détail de l'arcature aveugle qui règne autour
de l'édifice, entre les fenêtres et les portes, comme dans l'église de
l'Intercession de la Sainte-Vierge.
Les fûts des colonnettes sont entièrement couverts de sculptures, et,
sous les arcades, sont représentés des personnages saints, nimbés, puis
plus bas, des ornements et animaux. Ces ornements affectent un caractère
oriental des plus prononcés.
[Illustration: Fig. 32.]
Ainsi que le fait voir la figure 32, l'ornement A reproduit une des
extrémités végétales de la décoration sculptée de cet édifice, et
l'ornementation B, un fragment d'un bronze hindou[54] de l'époque
brahmanique (XIVe siècle).
[Note 54: Cabinet de l'auteur.]
[Illustration]
Il est difficile de ne pas attribuer à ces deux sculptures un même point
de départ. De même qu'on ne saurait refuser une origine iranienne à
l'ornement (fig. 33), l'un de ceux qui se trouvent sous les
personnages de la planche VII, et à l'ornement (fig. 34) qui décore
plusieurs colonnettes.
[Illustration: Fig. 33.]
[Illustration: Fig. 34.]
Donc, les influences qui se font sentir dans ces édifices russes du
XIIe siècle sont purement asiatiques: méridionale ou centrale. L'Inde,
la Perse forment les éléments de l'architecture russe à cette époque,
ainsi que de son ornementation.
Certes, Byzance, qui elle-même, de son côté, avait recueilli ces arts de
l'Orient, inspirait les artistes russes; c'était la grande école, mais
évidemment ces artistes de la Russie avaient leurs traditions et
puisaient directement aux sources où la capitale de l'empire d'Orient
avait été chercher les éléments de sa structure et de son ornementation.
Mais nous l'avons dit, l'Europe entière, pendant la première moitié du
XIIe siècle au moins, n'avait d'autre école que Byzance, l'Arménie et
les arts de la Syrie centrale. Chaque peuple s'assimilait ces éléments
orientaux et les développait suivant son génie propre. L'Italie, La
France, l'Allemagne s'instruisaient à cette école, sans abandonner
certaines traditions nationales. Il en était de même de la Russie, le
génie slave possédait ses traditions tout asiatiques qui s'appropriaient
parfaitement aux modèles que lui présentait l'architecture byzantine.
Et, par suite de son contact continuel avec l'Asie, la Russie devait
comprendre et appliquer, mieux qu'aucun peuple de l'Europe, les éléments
orientaux qui favorisèrent la renaissance des arts en Occident, pendant
le XIIe siècle.
Nous avons dit encore que les Slaves donnaient alors à leurs monuments
religieux un aspect svelte tout particulier. Le détail présenté sur la
planche VII montre que cette élégance de proportion ne s'appliquait pas
seulement à l'ensemble des édifices, mais aussi aux parties. Cette
arcature (pl. VII) possède des proportions élancées qui contrastent avec
ce qui se faisait alors en France, en Italie et surtout en Allemagne, où
l'architecture, dite rhénane, affectait une certaine lourdeur dans les
détails.
Ce qui reste des églises de la fin du XIIe siècle, en Russie, indique
cette tendance à donner aux édifices une proportion élancée. C'était
encore là une tradition due à l'Asie centrale et non une imitation de
l'art purement byzantin ou de l'art pratiqué dans la Syrie moyenne. Il
faut reconnaître d'ailleurs que les peuples établis depuis longtemps
dans les pays de plaines sont portés, lorsqu'ils bâtissent, à donner à
leurs monuments une grande hauteur, relativement à leur étendue en
surface. Mais il y a mieux: les races d'origine asiatique, les Aryas
aiment les édifices sveltes, élancés, marquant de loin la ville ou
l'agglomération d'habitants. Ils cherchent à faire dominer la verticale,
tandis que le contraire s'observe chez les races sémitiques, qui tendent
à faire dominer les lignes horizontales.
On sait avec quelle ardeur les populations du nord occidental de
l'Europe, dès qu'elles se furent affranchies des traditions romaines, se
lancèrent dans la construction d'édifices surprenants par leur hauteur.
Nos églises françaises, dès la fin du XIIe siècle, en sont la preuve.
Certes, cela n'était nullement la conséquence des éléments fournis par
l'étude des édifices byzantins et de la Syrie. C'était, au contraire,
une réaction contre ces éléments.
Les Russes, guidés par ce sentiment inné chez les races asiatiques
supérieures, ne paraissent pas avoir cessé de donner à leurs
constructions, religieuses notamment, cette procérité qui distingue les
églises les plus anciennes de leur territoire, aussi bien que celles qui
ont été bâties depuis et jusqu'au XVIIe siècle.
On retrouve cette élégance, cette sveltesse dans les monuments religieux
de l'Arménie et de la Géorgie qui présentent comme un intermédiaire
entre l'art persan et l'art russe.
Cette petite église (fig. 35) d'Ousounlar, en Arménie[55], indique la
tendance à donner aux édifices religieux une grande élévation,
relativement à leur surface, et notamment à surélever les coupoles; de
telle sorte qu'à l'intérieur ces églises surprennent par
l'étroitesse des vides, par la hauteur de ces petites coupoles et par la
rareté des jours: dispositions qui impriment à ces intérieurs un
caractère recueilli, mystérieux, parfaitement conforme au rite grec.
[Illustration]
[Illustration: Fig. 35.]
[Note 55: Voyez _Monuments d'architecture byzantine en Arménie et en
Géorgie_, par Grimm.]
Le plan et la coupe (fig. 35) montrent ce _pronaos_ et ces portiques
latéraux bas que l'on rencontre fréquemment dans les églises russes et
qui appartiennent à des traditions tout orientales.
L'ornementation de l'architecture russe du XIIe siècle est le produit
d'un mélange des arts byzantin proprement dit et asiatique.
Comme exemple, nous prenons un fragment de l'archivolte de la porte
principale de l'église cathédrale de Saint-Dimitri à Vladimir, dont la
planche VII présente l'arcature. L'ornementation de cette archivolte
(pl. VIII) avec ces bandelettes nattées, ces animaux fantastiques, ces
feuillages dentelés, ces délicates torsades, se rapproche plus encore
des arts de la Perse que de ceux adoptés par les artistes byzantins pur.