«Il est dit dans la loi[36], au sujet des hommes, que Kaïomorts[37]

ayant rendu de la semence en mourant, cette semence fut purifiée par la

lumière du soleil, que Nério-Sengh[38] en garda deux portions et que

Sapandomad[39] eut soin de la troisième. Au bout de quarante ans, le

corps d'un _Reivas_, formant une colonne (un arbre) de quinze ans avec

quinze feuilles, sortit de terre, le jour de Mithra du mois de Mithra.

Cet arbre représentait deux corps disposés de manière que l'un avait la

main dans l'oreille de l'autre, lui était uni, lié, faisant même un tout

avec lui.... Ils étaient si bien unis tous les deux l'un à l'autre,

qu'on ne voyait pas qui était le mâle, quelle était la femelle...»

Des pierres intaillées et des cylindres assyriens représentent, en

effet, l'arbre ou la colonne avec les deux figures humaines, ou encore

deux lions ailés affrontés, séparés par un arbre avec quinze

feuilles[40]. Ce sujet fut beaucoup plus tard conservé comme motif

décoratif dans les monuments persans; on le retrouve partout, en

Occident, dans l'architecture dite romane et aussi dans les étoffes

d'Orient des premiers siècles du christianisme, et enfin dans ces

broderies russes d'une époque récente.

[Note 34: _Mensch_, homme.]

[Note 35: _Recherche sur le culte de Mithra_, sect. I, chap. V,

Félix Lajard.]

[Note 36: Le _Zend-Avesta_.]

[Note 37: Taureau-homme.]

[Note 38: Nom du feu Créateur.]

[Note 39: Femelle qui représente la Terre.]

[Note 40: Voyez l'Atlas de l'ouvrage de M. J. Lajard, pl. XXV,

XXXVIII, XLIII, XLIX.]

Il en est de même pour un certain nombre de ces compositions assyriennes

et iraniennes, qui fournirent les éléments d'ornements persans de

l'époque des Arsacides et des Sassanides que l'on retrouve parfois dans

l'ornementation dite byzantine, mais plus prononcés encore dans celle

des XIe et XIIe siècles, en Occident aussi bien qu'en Russie. Tels

sont (fig. 20), par exemple, ces combats et entrelacements d'animaux

fantastiques et réels, lions et griffons[41], ces torsades (fig. 21)

si fréquentes sur les cylindres et terres cuites de l'époque des

Perses[42], ces végétations toutes méridionales, fig. 22[43] et fig.

23[44].

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Note 41: Fragment d'une cuirasse de cuivre rouge, travail au

repoussé (Musée du Louvre). Lajard.]

[Illustration: Fig. 22.]

[Illustration: Fig. 23.]

[Note 42: Lajard, cylindre de belle hématite.]

[Note 43: Bas-relief découvert à Persépolis par M. le colonel

Macdonald Kinneir. Lajard.]

[Note 44: Seuil, _Antiquités de Ninive_. Place.]

A coup sûr ce n'est pas sur les territoires russes, non plus que dans

le nord occidental de l'Europe, que cette ornementation a pris naissance

puisque, dans ces contrées, ces animaux et ces végétaux n'existaient

pas; donc la transmission asiatique est évidente dans les sculptures et

les manuscrits des XIe et XIIe siècles, en Russie comme en Occident.

Leur ornementation rappelle ces motifs, ces animaux fabuleux que

l'antiquité attribuait à l'Orient: tels que ces griffons, gardiens de

l'or, ces dragons, serpents ailés.

[Illustration: Fig. 24.]

[Illustration: Fig. 25.]

Dans les fouilles faites sous la direction de M. Samokvasov dans le

gouvernement de Tchernigov (petite Russie au nord de Kiew), on a trouvé

deux cornes de ces chèvres du Caucase appelées _tours_, cornes enrichies

de garnitures d'argent, gravées, dont les figures 24 et 25 donnent une

portion. Ces objets étaient réunis, dans une sépulture, à un casque de

fer, à une cotte de maille et à deux monnaies byzantines d'or du IXe

siècle. L'une de ces garnitures A (fig. 24) montre des ornements

curvilignes entrelacés dont l'origine asiatique est des mieux

caractérisées; l'autre B (fig. 25) présente des animaux entrelacés, deux

chasseurs armés, des oiseaux et quadrupèdes dont on ne peut méconnaître

de même le style oriental. Si vous rapprochez ces gravures A de certains

entrelacs persans, l'analogie est frappante; il en est de même des

animaux B. Mais aussi cette ornementation A rappelle les incrustations

d'argent sur des plaques de fer mérovingiennes[45] et celles B des

dessins scandinaves d'une époque plus récente.

[Note 45: Boucles de baudriers (Musée de Saint-Germain, Musée de

Dijon).]

Évidemment cette ornementation asiatique est de première main et n'est

pas inspirée des produits de Byzance. Il serait plus exact de dire que

les artistes byzantins ont été puiser aux mêmes sources, mais à une

époque beaucoup plus récente. Et, pour nous expliquer plus clairement,

les populations slaves qui gravaient ces ornements au IXe siècle les

possédaient évidemment longtemps avant que l'art byzantin n'eût composé

son ornementation gréco-persane.

La rudesse sauvage, mais empreinte d'un puissant caractère, de ces

gravures, indique assez que ce n'est pas là un art de seconde

main.--Cette fleur _d'arum_, reproduite par la figure B, se retrouve

dans l'ornementation hindoue à toutes les époques, et nous la voyons

gravée avec une énergie primitive que les Byzantins ont affaiblie.

[Illustration]

Mais, pour en revenir aux manuscrits, nous avons dit qu'à ces

éléments,--qui semblent être adoptés dans l'ornementation russe pendant

les XIIe et XIIIe siècles sans passer par Byzance, puisqu'alors l'art

byzantin ne les reproduisait pas sur ses peintures et vignettes de

manuscrits,--il se joignait d'autres influences d'un caractère différent

appartenant à la race mongole touranienne.

Telles sont, entre autres, ces vignettes (pl. V) d'un manuscrit du

XIIIe siècle [46].

[Note 46: Évangéliaire du XIIIe siècle. Moscou, cathédrale de

l'archange Saint-Michel. _Histoire de l'ornement russe_. (Voyez

l'Introduction de H. V. de Boutovsky.)]

L'ornementation A ne rappelle, ni par sa forme ni par l'harmonie des

tons, l'art byzantin, persan ou arabe, mais l'art qui appartient aux

races jaunes de l'Asie centrale. L'ornement B conserve quelques traces

de l'art persan dans sa forme, tandis qu'il est touranien par

l'assemblage des tons.

On peut, jusqu'au XVe siècle, c'est-à-dire jusqu'à la chute de l'empire

d'Orient, constater dans les manuscrits russes: d'une part l'influence

byzantine pure, ou plutôt le travail des artistes byzantins; puis, dans

les oeuvres vraiment russes, cette influence byzantine singulièrement

mélangée d'un élément slave asiatique et d'un apport touranien, et cela

dans des proportions très-variables.

Mais ici il se présente un fait singulier.

Nous possédons en France des manuscrits qui appartiennent au XIIe

siècle, et qui montrent dans leurs vignettes ces entrelacs bizarres

d'animaux et d'ornements. Des manuscrits dits anglo-saxons, mais qui

devraient bien plutôt être désignés comme anglo-normands, puisque leurs

vignettes sont profondément empreintes de l'art Scandinave, montrent des

compositions analogues et datent également du XIIe siècle. Or, parmi

les manuscrits russes, il s'en trouve qui rappellent aussi ces

compositions, mais qui datent du XIVe siècle. Est-ce par la Scandinavie

que cette nouvelle influence s'est produite, ou en allant quérir à une

source commune orientale?--Car n'oublions pas que rien ne change en

Orient et qu'un élément d'art, qui a pu aux époques reculées être

introduit par les Aryas scandinaves au nord de l'Europe, pouvait encore

fournir au XIVe siècle des exemples conservés à travers les siècles.

[Illustration: fig. 26.]

Quoi qu'il en soit, nous donnons (fig. 26) une majuscule[47] d'un

manuscrit picard du XIIe siècle et (fig. 27) une vignette d'un

manuscrit russe[48] du XIVe siècle. Nous n'avons pas besoin de faire

ressortir les rapports qui existent entre ces deux ornements. Les formes

courbes toutefois dominent dans les entrelacs de la figure 26, tandis

que les formes anguleuses sont prononcées dans les entrelacs de la

figure 27. Mais nous expliquons plus loin les causes de ces relations

entre certaines oeuvres occidentales du XIIe siècle et celles du peuple

russe au XIVe siècle.

[Note 47: Manuscrit, biblioth. d'Amiens, provenant de l'ancienne

abbaye de Corbie (XIIe siècle). Psautier.]

[Note 48: Manuscrit de la sacristie du couvent de Saint-Serge

(Troïtza Sergié) (XIVe siècle). _Histoire de l'ornement russe_, pl.

XXXVIII.]

[Illustration: Fig. 27.]

Ce qui précède montre quels sont les éléments qui dominent dans l'art

russe. Tous ces éléments, qu'ils viennent du nord, qu'ils viennent du

midi, appartiennent à l'Asie. Iraniens ou Persans, Indiens, Touraniens

ou Mongols ont fourni leurs tributs, à doses inégales toutefois, à cet

art.

Et l'on peut dire que si la Russie a beaucoup emprunté à Byzance, les

éléments d'art répandus dans ses populations n'ont pas été sans exercer

une action sur la formation de l'art byzantin.

Nous croyons d'ailleurs qu'on s'est beaucoup exagéré l'influence de

l'art byzantin sur l'art russe, et la Perse paraît avoir eu sur la

marche des arts en Russie tout autant d'effet au moins que Byzance.

Nous en exceptons toutefois ce qui concerne les images. Mais là, encore,

l'influence asiatique se fait sentir, non dans la forme, mais dans la

conservation des types. L'imagerie de l'école grecque n'a jamais cessé

d'être en faveur en Russie, et elle y tient encore sa place dans les

représentations de personnages saints.

En cela, le Russe montre combien il est attaché à la tradition, comme le

sont tous les peuples asiatiques, et combien peu se modifient ses

sentiments intimes.

Les Russes se sont soustraits à l'influence des Iconoclastes, qui se fit

sentir si violemment dans l'empire d'Orient, au VIIIe siècle, et plus

tard, sur divers points de l'Europe occidentale: chez les Vaudois; les

Albigeois aux XIIe et XIIIe siècles; au XVe, chez les Hussites, et au

XVIe chez les réformistes.

Mais si l'architecture et l'ornementation russes manifestent une

originalité marquée, il ne semble pas qu'il en soit ainsi de la

représentation des personnages saints. Ceux-ci demeurent byzantins.

C'est l'école du Mont-Athos qui fournit les types à la Russie, comme à

presque tout l'Orient chrétien grec.

A peine si l'on peut apercevoir, dans ces représentations, une tendance

vers le réalisme qui se manifeste d'ailleurs assez tard et n'arrive pas

à l'éclosion.

Il est possible également de signaler, dans l'art russe, quelques traces

scandinaves, ou, pour être plus vrai, on trouve dans les arts de la

Scandinavie des éléments empruntés aux sources mêmes où les Russes ont

été puiser.

La Russie a été l'un des laboratoires où les arts, venus de tous les

points de l'Asie, se sont réunis pour adopter une forme intermédiaire

entre le monde oriental et le monde occidental.

Géographiquement, elle était placée pour recueillir ces influences;

_ethnologiquement_, elle était toute préparée pour s'assimiler ces arts

et les développer. Si elle s'est arrêtée dans ce travail, c'est

seulement à une époque très-rapprochée de nous et lorsque reniant ses

origines, ses traditions, elle a prétendu se faire occidentale, en dépit

de son génie.

Il nous reste à parler de certaines formes particulières à l'art russe

adoptées dans l'architecture et dont l'origine se retrouve dans la Grèce

proprement dite et dans l'Asie méridionale.

Tout d'abord, les plus anciens édifices religieux de la Russie affectent

des formes sveltes, en élévation, qui les distinguent des constructions

purement byzantines.

Évidemment, les Russes, dès le XIIe siècle, employaient, pour le tracé

de leurs édifices religieux, un étalon géométrique différent de celui

adopté par les architectes de Byzance, mais se rapprochant davantage de

celui admis chez les architectes de la Grèce des premiers siècles du

moyen âge.

Les églises chrétiennes de la Grèce, qui existent encore et dont la date

est comprise entre les Xe et XIIe siècles, nous surprennent par leurs

petites dimensions et leur physionomie relativement élancée qui ne

rappelle pas l'aspect des monuments byzantins antérieurs.

Indépendamment du plan grec[49] que nous avons donné figure 11, cet

autre plan[50] que nous présentons ci-après (fig. 28) n'est pas

absolument byzantin et semble avoir servi de type aux plus anciennes

églises russes bien plutôt que les plans byzantins purs.

[Note 49: Église de Saint-Nicodème d'Athènes.]

[Note 50: Église de Kapnicarea, Athènes.]

En Géorgie et en Arménie, nombre d'anciennes églises, la plupart

très-petites, se renferment également dans ces données. Mais, tout en se

soumettant à ces dispositions, à ces plans, dans leurs édifices

religieux, les Russes, dès qu'ils adoptèrent la structure de maçonnerie

à la place de la structure de bois primitive, donnèrent à ces édifices

des proportions élancées tout à fait particulières.

[Illustration: Fig. 28.]

Telle est, entre autres (pl. VI), l'ancienne église de l'Intercession de

la Sainte-Vierge (Pokrova), bâtie en 1165 par André Bogolubsky, dans le

gouvernement de Vladimir, près du couvent de Bogolubow[51]. Cette église

est construite extérieurement en pierre de taille. La structure

intérieure se prononce au dehors par ces arcs qui ne sont que la trace

des voûtes. La haute coupole centrale repose sur quatre piliers; les

voûtes d'arêtes ou en berceau qui flanquent et étayent cette coupole

sont couvertes de feuilles de métal. Les entrées sont sur trois des

faces (l'abside étant en A) et, au-dessus, dans le tympan du grand

cintre supérieur, le Christ est représenté entouré de quatre animaux:

deux lions et deux oiseaux. Dans les tympans latéraux sont sculptés des

griffons terrassant des quadrupèdes, puis sept têtes sont rangées

au-dessous de ces sculptures et, des deux côtés de la fenêtre centrale,

deux lions dont les queues sont terminées par un fleuron et un oiseau.

Il n'est pas besoin d'insister sur le caractère asiatique de ces

représentations.

[Illustration: ÉGLISE DE L'INTERCESSION DE LA SAINTE VIERGE]

[Note 51: Le couronnement bulbeux de la coupole est d'une époque

plus récente.]

La sculpture d'ornement se rapproche du faire des artistes syriaques,

ainsi que le fait voir l'un des gros chapiteaux de la porte (fig. 29).

[Illustration: Fig. 29.]

Quant aux profils, ils rappellent beaucoup plus les profils des édifices

de la Syrie centrale que ceux des Byzantins proprement dits.

Il est nécessaire de faire ici une observation importante. Nous avons

montré ailleurs[52] qu'au moment des Croisades, l'Occident et la France

en particulier avaient été puiser dans la Syrie septentrionale, où les

croisés s'établirent d'abord et où ils séjournèrent si longtemps, des

éléments d'art qui eurent sur le développement de l'architecture et

des écoles de sculpture une influence très-considérable, notamment en

Provence, dans le Poitou, l'Anjou, le Languedoc, l'Artois et les

Flandres. La Russie fut un des itinéraires suivis par les populations

Scandinaves pour se rendre en Syrie; un autre passait par la Suisse,

ainsi que le prouve le journal de Nicolas Soemundarson, abbé du

monastère bénédictin de Thingeyrar, en Islande, qui alla en Palestine de

1151 à 1154, et qui marque les étapes d'Ayenches, de Vevey, d'Étroubles,

etc.; le troisième, long et périlleux, était la voie de mer, par le

détroit de Gibraltar.

[Note 52: Voyez les _Entretiens sur l'architecture_ et, dans le

_Dictionnaire de l'architecture française du Xe au XVIe siècle_, les

articles PROFIL, SCULPTURE.]

[Illustration: Fig. 30.]

On n'ignore pas que cette passion des croisades, qui s'empara de toute

l'Europe, pendant le XIIe siècle, poussait un flot incessant

d'émigrants vers les Lieux-Saints. Partout où il passait, ce flot

entraînait avec lui quantité d'aventuriers et de gens désireux

d'acquérir fortune ou gloire, ou simplement mus par le désir de voir du

nouveau.

Il dut donc s'établir alors, entre la Russie et la Syrie, des rapports

assez fréquents, ne fût-ce que pour commercer; car les contrées

avoisinant les côtes septentrionales de la mer Noire qui envoyaient du

blé à Byzance durent en fournir également aux armées des croisés. Or, il

ne faut point s'étonner si dans l'ornementation architectonique, si dans

les profils on trouve, pendant le XIIe siècle en Russie, les influences

syriaques qui se prononcent si puissamment dans les écoles occidentales.

L'ornementation d'un des tores de la porte de l'église que présente la

planche VI (1165) nous donne le dessin ci-contre (fig. 30). Or, cet

ornement est absolument syriaque, ainsi que le démontre la figure 31,

reproduisant un ornement sculpté sur le linteau d'une porte à

Moudjeleia, Ve siècle (Syrie centrale)[53].

[Note 53: Voyez la _Syrie centrale_, par M. le comte de Vogué,

planches de M. Duthoit.]

[Illustration: Fig. 31.]

La curieuse église cathédrale de Saint-Dimitri construite en pierre, de

1194 à 1197, par le grand-duc Vsévolod Andréiévitch, à Vladimir, laisse

également voir dans sa riche ornementation une influence non-seulement

syriaque, mais encore arménienne.

La composition de cet édifice rappelle exactement celle de l'église de

l'Intercession de la Sainte-Vierge, bâtie quelques années auparavant

(pl. VI). Même plan, même système de structure. Mais ici les trumeaux

entre les fenêtres, au-dessus de l'arcature, sont entièrement couverts

de sculptures sur les trois faces. Toujours le Christ est figuré

au-dessus de l'arc de la fenêtre centrale, accompagné d'anges, des deux

lions et des deux oiseaux. Mais, autour et au-dessous de lui, sont des

animaux et des arbres en grand nombre, qui indiquent certainement la

Création; des cavaliers courant ventre à terre, et, parmi les animaux,

le griffon souvent répété.

Chacune de ces sculptures, en bas-relief vivement découpé, occupe une

face d'un morceau de pierre, si bien qu'il existe autant de sujets que

de pierres et que cette ornementation a dû être faite avant la pose.

L'arcature et les trois portes sont extrêmement riches comme sculpture.

Nous donnons (pl. VII) le détail de l'arcature aveugle qui règne autour

de l'édifice, entre les fenêtres et les portes, comme dans l'église de

l'Intercession de la Sainte-Vierge.

Les fûts des colonnettes sont entièrement couverts de sculptures, et,

sous les arcades, sont représentés des personnages saints, nimbés, puis

plus bas, des ornements et animaux. Ces ornements affectent un caractère

oriental des plus prononcés.

[Illustration: Fig. 32.]

Ainsi que le fait voir la figure 32, l'ornement A reproduit une des

extrémités végétales de la décoration sculptée de cet édifice, et

l'ornementation B, un fragment d'un bronze hindou[54] de l'époque

brahmanique (XIVe siècle).

[Note 54: Cabinet de l'auteur.]

[Illustration]

Il est difficile de ne pas attribuer à ces deux sculptures un même point

de départ. De même qu'on ne saurait refuser une origine iranienne à

l'ornement (fig. 33), l'un de ceux qui se trouvent sous les

personnages de la planche VII, et à l'ornement (fig. 34) qui décore

plusieurs colonnettes.

[Illustration: Fig. 33.]

[Illustration: Fig. 34.]

Donc, les influences qui se font sentir dans ces édifices russes du

XIIe siècle sont purement asiatiques: méridionale ou centrale. L'Inde,

la Perse forment les éléments de l'architecture russe à cette époque,

ainsi que de son ornementation.

Certes, Byzance, qui elle-même, de son côté, avait recueilli ces arts de

l'Orient, inspirait les artistes russes; c'était la grande école, mais

évidemment ces artistes de la Russie avaient leurs traditions et

puisaient directement aux sources où la capitale de l'empire d'Orient

avait été chercher les éléments de sa structure et de son ornementation.

Mais nous l'avons dit, l'Europe entière, pendant la première moitié du

XIIe siècle au moins, n'avait d'autre école que Byzance, l'Arménie et

les arts de la Syrie centrale. Chaque peuple s'assimilait ces éléments

orientaux et les développait suivant son génie propre. L'Italie, La

France, l'Allemagne s'instruisaient à cette école, sans abandonner

certaines traditions nationales. Il en était de même de la Russie, le

génie slave possédait ses traditions tout asiatiques qui s'appropriaient

parfaitement aux modèles que lui présentait l'architecture byzantine.

Et, par suite de son contact continuel avec l'Asie, la Russie devait

comprendre et appliquer, mieux qu'aucun peuple de l'Europe, les éléments

orientaux qui favorisèrent la renaissance des arts en Occident, pendant

le XIIe siècle.

Nous avons dit encore que les Slaves donnaient alors à leurs monuments

religieux un aspect svelte tout particulier. Le détail présenté sur la

planche VII montre que cette élégance de proportion ne s'appliquait pas

seulement à l'ensemble des édifices, mais aussi aux parties. Cette

arcature (pl. VII) possède des proportions élancées qui contrastent avec

ce qui se faisait alors en France, en Italie et surtout en Allemagne, où

l'architecture, dite rhénane, affectait une certaine lourdeur dans les

détails.

Ce qui reste des églises de la fin du XIIe siècle, en Russie, indique

cette tendance à donner aux édifices une proportion élancée. C'était

encore là une tradition due à l'Asie centrale et non une imitation de

l'art purement byzantin ou de l'art pratiqué dans la Syrie moyenne. Il

faut reconnaître d'ailleurs que les peuples établis depuis longtemps

dans les pays de plaines sont portés, lorsqu'ils bâtissent, à donner à

leurs monuments une grande hauteur, relativement à leur étendue en

surface. Mais il y a mieux: les races d'origine asiatique, les Aryas

aiment les édifices sveltes, élancés, marquant de loin la ville ou

l'agglomération d'habitants. Ils cherchent à faire dominer la verticale,

tandis que le contraire s'observe chez les races sémitiques, qui tendent

à faire dominer les lignes horizontales.

On sait avec quelle ardeur les populations du nord occidental de

l'Europe, dès qu'elles se furent affranchies des traditions romaines, se

lancèrent dans la construction d'édifices surprenants par leur hauteur.

Nos églises françaises, dès la fin du XIIe siècle, en sont la preuve.

Certes, cela n'était nullement la conséquence des éléments fournis par

l'étude des édifices byzantins et de la Syrie. C'était, au contraire,

une réaction contre ces éléments.

Les Russes, guidés par ce sentiment inné chez les races asiatiques

supérieures, ne paraissent pas avoir cessé de donner à leurs

constructions, religieuses notamment, cette procérité qui distingue les

églises les plus anciennes de leur territoire, aussi bien que celles qui

ont été bâties depuis et jusqu'au XVIIe siècle.

On retrouve cette élégance, cette sveltesse dans les monuments religieux

de l'Arménie et de la Géorgie qui présentent comme un intermédiaire

entre l'art persan et l'art russe.

Cette petite église (fig. 35) d'Ousounlar, en Arménie[55], indique la

tendance à donner aux édifices religieux une grande élévation,

relativement à leur surface, et notamment à surélever les coupoles; de

telle sorte qu'à l'intérieur ces églises surprennent par

l'étroitesse des vides, par la hauteur de ces petites coupoles et par la

rareté des jours: dispositions qui impriment à ces intérieurs un

caractère recueilli, mystérieux, parfaitement conforme au rite grec.

[Illustration]

[Illustration: Fig. 35.]

[Note 55: Voyez _Monuments d'architecture byzantine en Arménie et en

Géorgie_, par Grimm.]

Le plan et la coupe (fig. 35) montrent ce _pronaos_ et ces portiques

latéraux bas que l'on rencontre fréquemment dans les églises russes et

qui appartiennent à des traditions tout orientales.

L'ornementation de l'architecture russe du XIIe siècle est le produit

d'un mélange des arts byzantin proprement dit et asiatique.

Comme exemple, nous prenons un fragment de l'archivolte de la porte

principale de l'église cathédrale de Saint-Dimitri à Vladimir, dont la

planche VII présente l'arcature. L'ornementation de cette archivolte

(pl. VIII) avec ces bandelettes nattées, ces animaux fantastiques, ces

feuillages dentelés, ces délicates torsades, se rapproche plus encore

des arts de la Perse que de ceux adoptés par les artistes byzantins pur.

L'art russe: Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir · 第 3 / 15 段