Si nous examinons les manuscrits russes, nous voyons qu'ils sont

l'expression d'arts très-différents, tout en appartenant à une même

époque. Les uns sont purement byzantins, dus évidemment à des artistes

byzantins, et peut-être même enrichis de vignettes à Byzance. D'autres

contrastent de la façon la plus rude avec ceux-ci et sont sortis de

mains étrangères à cet art. Ce sont ceux-là qui nous touchent

particulièrement, bien entendu, en ce qu'ils manifestent déjà le

résultat des influences diverses qui agissaient sur le pays.

Ainsi, par exemple, le manuscrit connu sous le nom de _la Perle_, du Xe

siècle[18], est purement byzantin; tandis que le manuscrit des

_Homélies_ de saint Jean Chrysostome, de la même époque[19], se

rapproche absolument des arts slaves.

La figure A (pl. I), qui présente un fragment de l'ornementation de ce

manuscrit, rappelle exactement, et comme dessin et comme coloration, les

incrustations de verres colorés de ces peuples.

On en peut dire autant de la figure B, de la même époque[20]. Cette

ornementation est bien plutôt slave que byzantine.

Mais ne poussons pas plus loin, quant à présent, cet examen.

[Note 18: Bibliothèque synodale, Moscou. Voyez l'_Histoire de

l'ornement russe du Xe au XVIe siècle, d'après les manuscrits_, avec

une préface de M. Victor de Boutovsky. Pl. I.]

[Note 19: _Ibid_. Pl. II.]

[Note 20: OEuvres de Saint-Grégoire de Nazianze, _Ibid.,_ pl.

VII.]

Qu'étaient les constructions de la Russie à cette époque, c'est-à-dire

vers le Xe siècle?

Ces constructions étaient faites de bois[21]; les textes, à cet égard,

sont concordants, et ces constructions ne pouvaient, par conséquent,

participer de l'architecture byzantine, dont la structure ne rappelle

même pas, comme il arrive chez d'autres civilisations, les traditions

d'oeuvres de charpenterie.

[Note 21: Les églises anciennes de Kiew, bâties par la grande Olga,

étaient de bois. Dans cette ville, la tradition rapporte que l'église de

la Dîme fut la première qui fut construite en maçonnerie (999). Fondée

par le grand prince Vladimir, tout ce que l'on sait de cette église,

c'est qu'elle était construite en pierre et brique et ornée à

l'intérieur de peintures et de mosaïques. (_Histoire de l'architecture

en Russie_, par Val. Kiprianoff.)]

Lorsque, vers le XIe siècle, les Russes commencèrent à bâtir des

édifices religieux en maçonnerie dont la structure, et notamment les

voûtes, sont inspirées de l'art byzantin, ils adaptèrent à cette

structure, avec le vêtement byzantin sensiblement modifié comme on le

verra, une ornementation qui dérive d'éléments asiatiques, slaves et

touraniens, dans des proportions variables, c'est-à-dire locaux.

C'est là proprement, dans le domaine de l'architecture, ce qui constitue

l'art russe, ce qui le distingue de son voisin, l'art byzantin, ce qui

en fait l'originalité et ce qui lui permet de se développer librement,

dès l'instant qu'il demeure fidèle à ses origines et qu'il cesse de

recourir aux imitations bâtardes de l'art occidental.

Disons d'abord qu'en adoptant la structure byzantine dans leurs édifices

religieux les Russes n'en prennent pas les plans. Ceux-ci se rapprochent

beaucoup des plans des édifices grecs chrétiens du Péloponnèse et de

l'ancienne Attique. L'édifice religieux proprement byzantin conserve

dans son plan quelque chose de large, d'ouvert, qui rappelle

l'ordonnance romaine. L'église grecque du Péloponnèse, de l'Attique et

de la Thrace présente, au contraire, des dispositions peu étendues, des

travées étroites, une multiplicité de piliers épais relativement aux

vides, ainsi que l'indique parfaitement le plan (fig. 11)[22].

[Note 22: Église de Saint-Nicodème, à Athènes.]

[Illustration: Fig. 11.]

Et observons que ce plan grec-byzantin de l'église de Saint-Nicodème

d'Athènes ne ressemble en rien aux plans grecs-byzantins de la Syrie

septentrionale, et qu'à Byzance même et dans les grandes villes les plus

rapprochées de la métropole et soumises à son influence directe, les

plans des églises dont la construction remonte aux premiers siècles de

l'établissement de l'empire d'Orient tiennent à la fois et des données

fournies par cet exemple, d'une tradition romaine, et d'une influence

grecque païenne, sensible dans les églises de Syrie. Mais à l'époque où

l'on construisait ces églises de l'Attique, du Péloponnèse, de la

Thessalie, de l'Épire, ces contrées étaient envahies en grande partie

par la race slave qui formait au sud-ouest, à l'ouest et au nord de

Byzance, une épaisse couche dont la puissance s'affaiblit seulement

lors des invasions turques de Khosars, Petchenègues, Ouzes, Ougres,

Bulgares, etc.

Les populations grecques proprement dites avaient conservé avec le

centre de l'empire un lien étroit, et, bien que parfois, dans les dèmes

grecs, des émeutes populaires aient été poussées jusqu'à massacrer le

stratège de Byzance, cependant l'autorité impériale n'y était pas

discutée.

Les arts n'avaient pas cessé d'être cultivés dans ces dèmes grecs, mais

s'étaient modifiés en raison même de l'influence des races nouvelles qui

les occupaient en grande partie. Autrement, il serait impossible de

comprendre pourquoi et comment les édifices de ces territoires grecs

prenaient un caractère très-différent de ceux qui se construisent en

Asie Mineure, dans l'Arménie et la Syrie septentrionale.

Byzance, dont la politique consistait surtout à ménager l'autonomie des

provinces vassales, était ainsi placée au centre d'influences

très-diverses et qu'elle subissait tour a tour.

Comme le dit très-bien M. Alfred Rambaud[23], «toutes les races de

l'Europe orientale se trouvaient représentées dans les pays qui

confinaient l'empire grec: la race latine et même la race germanique par

les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en Crète, en

Orient; la race arménienne par le royaume pagratide et les principautés

feudataires; les races turques et ouraliennes par les Bulgares du Volga,

les Ouzes, les Petchenègues, les Khosars, les Magyars; la race slave,

par les Russes, les Bulgares danubiens, les Serbes, les Croates....

[Note 23: _L'Empire grec au Xe siècle,_ p. 531.]

L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations de races

barbares. Tous les éléments étrangers qui pénétraient dans son économie

la plus intime, il cherchait à se les assimiler. Loin de les exclure de

la cité politique, il leur ouvrait son armée, sa cour, son

administration, son Église. A ces Arabes, à ces Slaves, à ces Turks, à

ces Arméniens, il demandait des soldats, des généraux, des magistrats,

des Patriarches, des Empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce

monde barbare, il cherchait à s'en rajeunir.»

Et plus loin: «Mais il y a deux races dont l'influence dans les

provinces, dans les armées, à la cour, fut prépondérante; toutes deux

eurent l'honneur d'être représentées sur le trône: la race slave et la

race arménienne.»

Sous Constantin le Grand, des colonies slaves ou scythes furent établies

dans la Thrace, et la langue slave n'est pas sans avoir exercé une

influence sur la vieille langue hellénique.

Comment alors les arts slaves n'auraient-ils fait pénétrer aucun élément

nouveau dans l'art byzantin? Les Slaves, objectera-t-on, ne possédaient

pas d'art à l'époque où ils furent en contact immédiat et si fréquent

avec Byzance, c'est-à-dire du VIIe au XIe siècle.

Certes ils ne pratiquaient pas les arts ainsi qu'on les pratique chez

des nations soumises depuis longtemps à une civilisation raffinée, comme

on les cultivait à Rome, à Alexandrie ou à Athènes; mais l'art, pour ne

disposer que d'expressions limitées, de moyens très-insuffisants, n'en

possède pas moins des germes qui peuvent se développer et fournir une

sève nouvelle à des troncs vieillis.

L'art byzantin n'est autre chose que l'art impérial romain décrépit, qui

ne cesse de se rajeunir par les apports vivaces des nations au milieu

desquelles il s'implante.

Mais de même que la cour de Byzance établit sur toute chose un

formulaire étroit: dans l'administration une règle sévère, tout en

permettant à tant d'éléments divers de venir se joindre à la donnée

romaine première, elle impose à ce mélange hybride un archaïsme qui en

fait l'unité.

Les Perses, les Grecs, les Asiatiques, les Latins, peuvent chacun

revendiquer une part de l'art byzantin: ils ont tous concouru à sa

formation; mais les peuplades slaves n'ont pas été non plus sans y

apporter un élément.

Il ne faut pas méconnaître les influences de l'art byzantin chez les

peuples de l'Europe du Xe au XIIe siècle. Elles ont eu une puissance

considérable, soit sur la structure architectonique, soit sur son

ornementation, soit, enfin, sur les meubles, vêtements, bijoux, etc.

Byzance fut, pendant trois siècles au moins, la grande école où les

nations latines, visigothes et germaniques de l'Europe vinrent chercher

les enseignements d'art, et ce fut à la fin du XIIe siècle seulement

que les Français rompirent avec ces traditions. Leur exemple fut suivi

en Italie, en Angleterre, en Allemagne, avec plus ou moins de succès. La

Russie resta en dehors de ces tentatives: elle s'était trop intimement

identifié à l'art byzantin pour essayer une autre voie; de cet art elle

fut, pourrait-on dire, la gardienne et devait en continuer les

traditions en y mêlant des éléments dus au génie slave asiatique.

Quels sont ces éléments? En quoi consistent-ils?

De l'art des Scythes nous reste-t-il des traces?

Hérodote, en parlant de ce peuple qui joua un rôle important pendant

l'antiquité, ne donne aucun renseignement de nature à faire supposer que

les Scythes nomades, non plus que les Scythes agriculteurs, aient

cultivé les arts.

Cependant, il mentionne des objets d'art fabriqués par ces populations,

il parle même de maisons de bois, il présente les Scythes comme étant

à l'état de barbarie, mais la qualification de _barbares_, dans la

bouche d'un Grec, n'a pas le sens que nous lui attachons aujourd'hui. Il

signale, comme les ayant vus, des objets de métal fondu et, entre

autres, ce vase d'airain qui contenait le liquide de six cents amphores

et dont l'épaisseur était de six doigts[24].

[Note 24: Melpomène, liv. IV, LXXXI.]

Il nous dit comment certains grands personnages, malgré les lois

terribles qui interdisaient à tous les Scythes, de quelque rang qu'ils

fussent, d'adopter les usages étrangers, se plaisaient parmi les Grecs

et manifestaient un goût particulier pour leurs arts et leurs coutumes.

Il cite, entre autres, le roi Scylès, qui se fit bâtir un palais à

Borysthènes. Enfin au nord des Scythes, Hérodote parle des Budins,

grande et nombreuse nation qui aurait occupé toute la contrée comprise

entre le haut Tanaïs et le Rho (le Don et le Volga). Sur leur

territoire, l'historien grec prétend qu'il existe une grande ville,

entièrement construite de bois, ainsi que ses hautes murailles, et

possédant des temples bâtis suivant la méthode des Grecs, avec statues

et autels. Cette ville aurait été fondée par une colonie grecque,

chassée de Borysthènes.

Il donne à ce peuple le nom de Gélons et prétend qu'ils parlent un

langage composé de scythe et de grec[25]. C'est à tort, ajoute-t-il, que

les Grecs confondent les Budins avec les Gélons. Les premiers sont

autochtones, nomades et se peignent le corps entier en bleu et en rouge,

ils se nourrissent de vermine. Les Gélons, au contraire, cultivent la

terre, mangent du pain, ont des jardins et ne ressemblent aux Budins, ni

par les traits du visage, ni par la couleur de la peau....

[Note 25: _Id.,_ liv. IV, CVIII.]

Ainsi, dès cette époque reculée, on entrevoit entre les Scythes et les

civilisations grecque et persane certains liens, certains rapports qui

n'ont pu que se développer jusqu'au moment où l'empire romain s'établit

à Byzance. De même aussi, sur le territoire occupé par la Russie

d'Europe, on signale déjà la présence de plusieurs races: les Scythes

nomades au sud, les Scythes agriculteurs sur la rive gauche du

Borysthènes, les Androphages au nord de ce fleuve, les Melanchloenes le

long du haut Tanaïs, puis les Budins et les Gélons entre le haut Tanaïs

et le Volga.

Hérodote distingue ces peuples et attribue à chacun des moeurs

différentes; il signale les Androphages comme les seuls qui se

repaissent de chair humaine; les autres échangent leurs produits, se

livrent à un commerce plus ou moins étendu avec les nations de la Grèce

et de l'Iran. Les Scythes nomades font la guerre, ont une nombreuse

cavalerie, dévastent leur propre pays pour affamer l'envahisseur et font

le vide devant lui en l'observant et le harcelant sans trêve. Les

descendants de ces Scythes, les Slaves, ont prouvé en maintes

circonstances que ces antiques traditions ne s'étaient pas perdues chez

eux.

Mais nous possédons mieux que les renseignements vagues fournis par

Hérodote; nous possédons des objets laissés en grand nombre par les

Scythes ou les Skolotes dans les _tumuli_ répandus sur le territoire

méridional de la Russie.

Ces objets de métal, cuivre, argent, or, fer indiquent un état de

civilisation passablement avancé et des traditions d'art évidemment

sorties de l'Asie centrale, qui méritent une étude sérieuse, car elles

éclairent d'un jour nouveau cette page si obscure de l'art appelé

byzantin. Tous ces objets ne paraissent pas appartenir à la même époque

et, parmi eux, on en trouve qui sont de provenance grecque.

Il existe près du village d'Alexandropol, dans le district

d'Ekatérinoslav, un grand _tumulus_, connu sous le nom de

«Lougavaïa-Moguila» (tombe de la prairie). C'est un des plus

considérables de toute la Nouvelle Russie. Sa base, entourée d'une

enceinte de pierres brutes, avait cent cinquante sagènes (320m,10) de

pourtour et sa hauteur dix sagènes (21m,40).

En 1851, des fouilles furent pratiquées dans ce _tumulus_ et firent

découvrir quantité d'objets curieux: deux figures de femmes ailées,

tenant deux animaux à cornes. Ces deux objets de fer sont plaqués d'or

sur la face et d'argent sur le revers. Quel est ce personnage (fig. 12)

ou cette divinité[26]? Est-ce Aura ou même Artémis?--Nous trouvons (fig.

13) parmi les antiquités découvertes à Camyros (île de Rhodes), par M.

A. Salzmann, un collier de plaques d'or[27] qui présente un sujet

analogue et qui appartient à l'art phénicien.

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Note 26: Au tiers de l'exécution. (Voy. _Recueil d'antiquités de la

Scythie_, publié par la Commission impériale archéologique.

Saint-Pétersbourg.)]

Dans le même _tumulus_, en 1853, on découvrit quatre plaques de bronze,

munies de douilles avec bielles et représentant chacune un griffon dans

un cadre (fig. 14). Deux clochettes sont attachées aux angles inférieurs

du carré orné à la base d'oves renversées[28]. Beaucoup d'autres objets

d'or et d'argent furent trouvés dans ce tumulus et dans quelques autres

situés à l'entour de la Lougavaïa-Moguila.

[Illustration: Fig. 14.]

[Note 27: Musée du Louvre.]

[Note 28: Aux deux tiers de l'exécution.]

[Illustration]

Les populations scythes, qui occupaient alors les contrées situées sur

les bords du Dnjeper inférieur, savaient donc façonner les métaux,

plaquer l'or et l'argent sur le fer--car beaucoup d'objets de fer sont

revêtus de ces métaux précieux--et possédaient des éléments d'art qui

ont une affinité incontestable avec les arts asiatiques.

Les fouilles continuées en contre-bas du niveau du sol extérieur, au

centre de la Lougavaïa-Moguila, firent découvrir la tombe d'un cheval et

des plaques d'or qui décoraient le harnais de la bête. Ces plaques d'or

représentent un hippocampe, un lion, un oiseau et un taureau entourés

d'arabesques, une rosace; le tout est façonné au repoussé et dépendait

de la têtière et du mors en fer. D'autres excavations mirent au jour des

tombes humaines ainsi qu'un grand nombre de fragments d'or dépendant de

vêtements et d'ustensiles.

Nous présentons (pl. II) deux de ces plaques d'or repoussé qui

représentent une tête humaine A, couronnée de feuillages, d'un travail

grec, et B, un lion appartenant à un art tout différent et absolument

asiatique.

Et cependant ces deux objets ont été trouvés sur le même point du

_tumulus_, dans la même tombe. Parmi tous ces objets d'or, reproduits

dans l'atlas des _Antiquités de la Scythie_, et qui sont en nombre

considérable, ces deux influences grecque et asiatique sont

très-appréciables.

Lors de nouvelles fouilles entreprises en 1856, on trouva encore, dans

une des tombes que recouvrait le tumulus de la Lougavaïa-Moguila, un

squelette de cheval avec les restes d'un magnifique harnais de bronze et

d'or. Les plaques de bronze fondu appartiennent à un travail grec d'une

belle époque, et le collier de poitrail, qui ne pèse pas moins d'une

demi-livre d'or, et se compose d'une bande ajourée représentant des

griffons terrassant des sangliers et des cerfs, avec ses deux plaques

de pendants, est d'un travail absolument étranger à l'art grec. La

planche III présente la plaque de bronze qui ornait la têtière du cheval

et qui montre Athéné en buste, et la figure 15, ci-dessous, l'une des

plaques pendantes du collier d'or de poitrail. Il n'est pas besoin

d'insister. Évidemment, ces deux objets, appartenant, à un même harnais

et, par conséquent, de la même époque, qui datent (si l'on s'en rapporte

au style de la plaque) du IIIe siècle avant l'ère chrétienne, sont dus

à des fabrications et à des écoles d'art absolument étrangères l'une à

l'autre. Si les objets de bronze ont été fournis par la Grèce, les

objets d'or proviennent d'un art local et cet art local est tout

asiatique.

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration]

Ce dragon qui dévore une panthère est une composition asiatique et

l'exécution de l'ornementation, les formes sèches et enchevêtrées, le

style décoratif enfin, nous reportent au centre de l'Asie.

Les Grecs ont dédaigné cet art tant qu'ils ont maintenu les traditions

de leur belle époque, mais à la fin de l'empire romain il n'en est plus

de même; redevenus plus asiatiques qu'occidentaux, ils s'emparent de ces

éléments, se les assimilent, les mélangent avec les arts de la Perse et

constituent cette ornementation byzantine qui eut une si grande

influence pendant le XIe et le XIIe siècle dans tout l'Occident.

Des objets découverts sous d'autres _tumuli_ de la même contrée

présentent encore un caractère différent.

Dans l'un des _tumuli_ appelés «Grosses tombes», sur la route

d'Ekatérinoslav à Nicopol, en 1860, M. Zabeline trouva quantité

d'objets, provenant de harnais de chars, en argent, et entre autres deux

flancs de têtière de cheval (fig. 16), représentant un entrelacs de

deux serpents à têtes de cheval et affectant un caractère particulier se

rapprochant singulièrement des influences mongoles[29].

[Illustration: Fig. 16.]

[Note 29: Moitié d'exécution.]

Cette partie méridionale de la Scythie ou Scythie grecque semble donc

avoir été occupée par trois races différentes, ou du moins avoir été

soumise à des influences d'art provenant de trois sources différentes:

source iranienne ou arienne à laquelle il faut attribuer les objets

(fig. 12, 14, pl. II B et fig. 15); source grecque, à laquelle

appartiennent incontestablement les objets (pl. II A et pl. III); source

mongole, qu'indiquent l'objet (fig. 16) et plusieurs autres de même

provenance.

Ceci ne s'accorderait pas parfaitement avec la version d'Hérodote, qui

prétend que les Scythes repoussaient toute influence étrangère, mais se

trouve confirmé par la découverte dans ces diverses nécropoles de crânes

humains qui, évidemment, appartiennent les uns aux races iranienne ou

cimmérienne, et d'autres à la race mongole. D'ailleurs, la loi scythe

qui punissait de mort tout individu ayant adopté des usages étrangers ou

ayant frayé avec des étrangers, n'est-elle pas précisément une marque de

ces habitudes? car on n'établit jamais une loi que quand on reconnaît la

nécessité de l'édicter par la fréquence et le danger d'un délit.

Si, sur le territoire méridional actuel de la Russie, on signale ces

divers éléments d'art assez étrangers les uns aux autres; au Nord, les

populations finnoises occupaient d'immenses territoires et n'étaient pas

absolument dépourvues de toute idée d'art, comme certains auteurs l'ont

prétendu.

Il reste de ces monuments finnois primitifs des débris et, mieux que

cela, des traditions tellement vivaces et caractérisées qu'on est

forcément entraîné à les rattacher à un art fort ancien.

Tels sont, par exemple, ces dessins de broderies dont on ne saurait

déterminer la date exacte (fig. 17), mais dont la tradition remonte à

une haute antiquité. Ce ne sont que des linéaments géométriques qu'il ne

faut pas confondre avec d'autres combinaisons également anciennes,

appartenant à d'autres races[30].

[Note 30: A, broderie d'un tablier tchérémisse; B et D, d'une

chemise ostiaque; C, d'un costume vollaque. (Musées de la Société

géographique, de l'Académie des sciences. _L'ornement nat. russe,

broderies, tissus, etc.,_ avec texte explicatif de W. Stassof.

Saint-Pétersbourg.)]

[Illustration: Fig. 17.]

Dans ces ornements géométriques finnois que nous donnons ici, les

méandres, par exemple, n'apparaissent pas, tandis qu'on les rencontre à

l'origine de toutes les ornementations appartenant à l'extrême Orient

central.

Il n'est pas plus difficile de concevoir l'ornement A, de la figure

17, qu'il n'en coûte de composer les ornements géométriques de la figure

18, et dans ces broderies russes, dont il existe de si curieuses

collections (voir les Musées de la Société géographique et de l'Académie

des sciences de Russie), on rencontre très-rarement ces méandres, si

fréquents dans l'ornementation de l'extrême Orient et notamment sur les

monuments les plus anciens de l'Inde et de la Chine.

[Illustration: Fig. 18.]

L'Iran n'est pas sans avoir également adopté le méandre dans son

ornementation, non sur les monuments les plus anciens connus qui n'en

présentent pas de traces, mais sous l'influence des civilisations

grecques de l'Ionie et à l'époque des Arsacides.

Les arts égyptiens anciens n'en montrent pas davantage. En un mot, la

combinaison géométrique de l'ornement connu sous le nom de méandre

n'appartient ni aux Iraniens, ni à la race sémitique, tandis qu'elle

apparaît, soit dans l'extrême Orient, soit chez les peuplades grecques.

Quoique rare dans la composition des broderies russes, le méandre se

fait voir cependant et nous paraît dû à une influence slave (fig. 19).

[Illustration]

Ces dessins sont brodés en coton rouge, sans envers, sur une

toile[31]. Quant à l'harmonie des tons de ces étoffes populaires

brodées, elle mérite d'être signalée.

[Note 31: Bordure d'un essuie-mains; gouvernement de Twer

(_Ibid_.).]

[Illustration: Fig. 19.]

Cette harmonie se rapproche parfois absolument des harmonies asiatiques

de la Perse (pl. IV)[32]; d'autres se rapprochent des tonalités mongoles

dures et heurtées.

[Note 32: Broderie sur la manche d'une chemise mordwine, coton jaune

et bleu, soie noire et laine rouge, bordure de perles fausses. (Acad.

des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg.)]

Mais, dans la composition des dessins de ces tissus, les figures

géométriques ne dominent pas seules. Les fleurs, la figure humaine, les

animaux entrent dans la décoration et se rapprochent intimement des

compositions iraniennes anciennes; souvent ces figures sont affrontées,

adossées ou juxtaposées, ayant entre elles un arbre ou un vase. On sait

combien ce motif a été reproduit dans les étoffes et même dans la

sculpture de la Perse; on sait également qu'on en trouve l'origine dans

le culte de Mithra.

Dans un récit du _Boun-dehesch_[33], il est dit comment Meschia naquit

mâle et femelle d'un arbre produit par la portion de la semence de

Kaïomorts qui avait été confiée à la terre, et comment le corps

androgyne de Meschia se divisa en deux corps: l'un mâle qui retint le

nom de Meschia[34], l'autre femelle qui s'appela Meschiané[35]. Voici la

traduction de ce passage d'après Anquetil:

[Note 33: _Zend-Avesta._]

L'art russe: Ses origines, ses éléments constitutifs, son apogée, son avenir · 第 2 / 15 段