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L'ART RUSSE
SES ORIGINES
SES CIMENTS CONSTITUTIFS, SON APOGÉE
SON AVENIR
PAR
E. VIOLLET LE DUC
PARIS
V° A. MOREL ET CIE, ÉDITEURS
1877
=L'ART RUSSE=
PARIS.--IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2.
L'ART RUSSE
SES ORIGINES
SES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS, SON APOGÉE
SON AVENIR
PAR E. VIOLLET LE DUC
PARIS
V° A. MOREL ET CIE, ÉDITEURS
1877
[Illustration]
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
CHAPITRE I.--DES ORIGINES DE L'ART RUSSE
(fig. 1 à 40).
CHAPITRE II.--DES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE L'ART RUSSE
CHAPITRE III.--L'ART RUSSE A SON APOGÉE
(fig. 41 à 57).
CHAPITRE IV.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
_L'architecture_ (fig. 58 à 80).
CHAPITRE V.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
_La sculpture décorative_ (fig. 81 à 92).
CHAPITRE VI.--L'AVENIR DE L'ART RUSSE
_La peinture décorative_ (fig. 93 à 97).
CONCLUSION ERRATA
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
* * * * *
INTRODUCTION
Il est des peuples auxquels on accorde tout, d'autres auxquels on refuse
tout: dans notre vieux coin occidental de l'Europe, s'entend.
Et quand on voit, en France, bon nombre de Français refuser à leur
propre pays le privilège d'avoir créé et possédé un art original tenant
à son génie, on ne peut trop être surpris si l'on dénie à d'autres
nations ce même privilège.
Cependant, l'objection principale opposée à l'existence d'un art russe
reposait et repose encore dans beaucoup d'esprits sur ce que l'empire
russe est formé d'éléments extrêmement variés, disparates, et que ces
éléments n'auraient pas été, par leur diversité même, dans les
conditions favorables à l'éclosion d'un art original.
Mais on pourrait en dire autant de la plupart des peuples qui ont
cependant su créer des arts reconnaissables à leur caractère et à leur
style.
Les Grecs étaient un composé de races assez diverses.
Les Égyptiens eux-mêmes appartiennent à plusieurs rameaux de la race
humaine, et cependant on ne saurait prétendre que ces peuples n'aient su
faire éclore des arts originaux.
Au contraire, nous avons souvent insisté sur cette observation, savoir:
que les arts les mieux caractérisés sont le produit d'un certain mélange
de races humaines, et que les expressions les plus remarquables de ces
arts sont dues à la fusion des races aryenne et sémitique.
Au point de vue de l'ethnique, la nation russe ne se trouve pas dans des
conditions plus défavorables que d'autres peuples, qui ont laissé les
traces d'un art brillant et profondément empreint d'originalité.
Son histoire politique a-t-elle été contraire à ce développement? c'est
là ce qu'il conviendra d'examiner. Mais répondons, en ne considérant la
question que d'une manière générale, que la cause de l'ignorance de
l'Europe à cet égard tient à ce qu'elle n'a connu la Russie qu'au moment
où celle-ci, pour atteindre le niveau de la civilisation occidentale,
s'empressait d'imiter l'industrie, les arts, les méthodes de l'Occident,
en éloignant d'elle ce qui lui rappelait un passé considéré comme
barbare.
C'est ainsi que l'art russe, qui marchait dans sa voie, a été
brusquement mis de côté et a été remplacé par des pastiches empruntés à
l'Italie, à la France, à l'Allemagne.
En cela, les grands fondateurs de l'empire russe ont fait une faute. Car
c'est toujours une faute, lorsqu'on prétend perfectionner un état
social, de commencer par étouffer ses qualités natives, et, cette faute,
tôt ou tard il faut la payer.
Aller quérir en Italie, en France, en Hollande, en Allemagne les
éléments d'un grand perfectionnement industriel et commercial qui
manquait à l'empire russe, rien de mieux; mais, du même coup, substituer
aux expressions du génie national des imitations des oeuvres dues au
génie particulier à ces peuples, c'était frapper pour longtemps
d'impuissance les productions natives du peuple russe; c'était se
soumettre à un état d'infériorité pour tout ce qui relève de l'art;
c'était se rendre tributaire de cette civilisation à laquelle on devait
se borner à emprunter des méthodes, des découvertes dans l'ordre
matériel, non des formules toutes tracées, et encore moins des
inspirations.
Après plusieurs siècles employés en imitations stériles des arts de
l'Occident, la Russie se demande si elle n'a pas son génie propre, et,
faisant un retour sur elle-même, fouillant dans ses entrailles, elle se
dit: «Moi aussi j'ai un art tout empreint de mon génie, art que j'ai
trop longtemps délaissé; recueillons-en les débris épars, oubliés, qu'il
reprenne sa place!»
Cette pensée, qui mériterait d'être méditée ailleurs qu'en Russie, était
trop dans nos sentiments pour que nous n'ayons pas saisi avidement
l'offre qui nous a été faite de reconstituer cet art à l'aide de ces
débris.
Dès lors ont été mis à notre disposition une masse énorme de documents
avec un empressement qui indique assez combien le sujet tient au coeur
des vrais Russes. Monuments, manuscrits, copies de tableaux, de
sculptures, procédés de construction, faits historiques, textes ont été
recueillis dans les vieilles provinces russes, et ces renseignements
réunis nous ont bientôt permis de porter l'examen de la critique au
milieu de ce chaos.
C'est ainsi que nous avons pu séparer les courants divers qui sont venus
se fondre sur le territoire russe et qui ont, dès le XIIe siècle,
constitué un art original, susceptible de progrès, en relation intime
avec l'art byzantin, sans cependant se confondre avec celui-ci.
Mais d'abord il sera bon de définir exactement ce qu'on entend par _art
byzantin_.
L'art byzantin est lui-même un composé d'éléments très divers, et son
originalité, autant qu'il en possède, est due à l'harmonie établie entre
ces éléments, les uns empruntés à l'extrême Orient, d'autres à la Perse,
beaucoup à l'art de l'Asie Mineure et même à Rome.
A quelques-unes de ces sources, la Russie a été puiser directement, sans
recourir à l'intermédiaire de Byzance; elle a reçu de première main des
traditions orientales d'une grande valeur; puis, elle s'est assimilé les
arts gréco-byzantins à une époque reculée, ainsi que nous le verrons.
On a trop souvent, nous paraît-il, considéré en Russie comme une
imitation absolue de l'art byzantin une influence et une similitude
d'origine, et on n'a pas tenu un compte suffisant, pour apprécier la
valeur de ces origines, du développement prodigieux des arts en Orient
au commencement de notre ère.
Alors les vastes territoires compris entre la mer Noire, la mer
Caspienne et la mer d'Aral, et qui s'étendent au nord du grand Altaï
jusqu'à la Mongolie et la Mandchourie, n'étaient pas totalement
abandonnés à la barbarie. Au nord comme au sud du grand désert de
Chamo ou de Mongolie, existaient des civilisations adonnées aux arts et
à l'industrie. Pendant le XIIIe siècle encore, l'empire des Mongols,
qui occupait cette zone étendue de l'Asie, était florissant, ainsi que
le prouvent les voyages de Du Plan Carpin en 1245-1246, ceux de G.
Rubruquis en 1253 et de Marco Polo en 1272-1275.
Deux de ces voyageurs suivirent à peu près le même itinéraire: le
premier, de Lyon à Caracorum, au sud du lac Baïkal; le deuxième, de
Crimée à la même résidence du grand Kan; le troisième, de
Saint-Jean-d'Acre à Kanbalou (Pé-king), en passant par la Perse et le
nord du Thibet.
Le développement de la navigation d'une part, et certainement une
modification climatérique des contrées centrales de l'Asie, firent
abandonner les voies de terre suivies depuis l'antiquité jusqu'au XVe
siècle et qui mettaient en communication l'extrême Orient avec les
contrées situées à l'ouest du Volga. Mais, avant les voyages des grands
navigateurs de la fin du XVe siècle et du commencement du XVIe, cette
voie de terre était relativement très-fréquentée et il existait au
centre de l'Asie des civilisations qui aujourd'hui ont entièrement
disparu.
Des déserts de sable mouvant ont pu ensevelir des cités, des forêts,
combler des lits de rivières et changer des contrées habitées et
fertiles en steppes à peine parcourues par des nomades.
Cet envahissement des flots sablonneux de l'est à l'ouest semble chaque
jour s'étendre sur des contrées qui, de mémoire historique, étaient
encore habitables.
Déjà du temps de Du Plan Carpin, qui, ayant traversé le Tanaïs et le
Volga, passa au nord de la mer Caspienne, suivit les limites
septentrionales des régions centrales de l'Asie et se dirigea vers le
pays des Mongols où Gaïouk, fils d'Octaq et petit-fils de Gengis-Kan,
venait d'être proclamé souverain, il n'existait plus une ville debout
sur tout le trajet.
Les Tatars avaient détruit ce que le temps et les sables avaient
respecté.
Ce voyageur et Rubruquis ne rencontrèrent que des campements et des
ruines. Mais ces restes indiquaient l'établissement de civilisations
disparues, étouffées sous la terrible invasion tatare qui s'étendait
jusqu'aux confins de l'Europe, suivie de l'invasion non moins terrible
des sables due à l'abandon de la culture et des irrigations.
La Russie avait donc pu recevoir, bien avant le XIIIe siècle, des
éléments d'art de l'extrême Orient par une voie qui est encore à peu
près fermée de nos jours.
Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que les grandes migrations Aryennes,
qui s'étaient, à l'origine, portées au sud dans l'Hindoustan, tendirent
de plus en plus à incliner vers l'ouest, lorsque les contrées
méridionales furent successivement occupées par elles.
Après l'Inde, la Perse, puis la Médie, l'Asie Mineure, la Grèce, furent
envahies par la race aryenne. Trouvant au sud les pays occupés et le
barrage de la mer Caspienne, les derniers émigrants passèrent au nord de
cette mer, s'établirent dans la Circassie et sur le Caucase,
traversèrent le Don et se répandirent dans le nord de l'Europe; les
derniers occupèrent la Scandinavie et les bords de la Baltique. Mais
pendant bien des siècles cette voie, frayée à travers les rampes
méridionales de l'Oural, dut rester ouverte et familière aux dernières
migrations des tribus Aryennes, et c'est ainsi que celles-ci purent
subir pendant des siècles les influences de l'extrême Orient.
Le dernier torrent aryen, en passant entre les rampes méridionales de
l'Oural et la mer Caspienne, avait laissé à sa droite, le long des
contrées occidentales de l'Oural, les races finnoises qui occupaient
probablement ces territoires et, s'avançant droit devant lui, avait
envahi la vieille Russie, la Lithuanie, la Livonie, puis enfin le
Danemark et la Suède. Et, sur cette zone, on trouve la trace
caractérisée d'un art dont les origines sont tout orientales.
Que ces populations aient été demander à Byzance des artistes, des
objets de luxe, des étoffes, cela n'est pas douteux.
Elles étaient voisines de la capitale de l'empire, qu'elles firent
trembler souvent; tantôt ennemies, tantôt alliées de la cour de Byzance,
elles tiraient de cette double situation des avantages qui se
traduisaient par des présents ou des sommes considérables.
Le goût de l'art byzantin pénétrait ainsi chez les Russes; mais il
n'étouffait pas ces germes empruntés à la source orientale qui restaient
vivaces et dont on suit les influences jusqu'à nos jours.
Ce sont ces origines qu'il est bon d'abord de signaler.
De notre temps, par un de ces retours dont l'histoire de l'humanité
montre des exemples, les Russes ont une tendance à reprendre peu à peu
possession de leur berceau: on les a vus se diriger de Kasan à Perm en
remontant la Kama; franchir l'Oural; descendre dans les contrées d'où
sortirent les Hongrois, à l'est de ces montagnes; traverser la rivière
de Tobol; occuper toute la Sibérie jusqu'à la mer d'Okhotsk, les rives
du fleuve Amour, longeant ainsi toute la chaîne du petit Altaï, et
dépasser les monts Stanovoy.
Entre eux et l'Inde, le grand Thibet, la Chine, et le grand désert de
Chamo forment la seule barrière naturelle qui les empêche de descendre
vers le sud.
Il n'y a pas lieu de s'étonner si, parallèlement à ce mouvement national
qui est dans l'ordre des choses, il se manifeste en Russie un désir
très-vif et légitime de ressaisir l'art national si longtemps dominé par
l'imitation des arts occidentaux!
[Illustration: Casque en bronze doré trouvé sur la presqu'île de
Tunan.]
CHAPITRE PREMIER
DES ORIGINES DE L'ART RUSSE
Dès le VIe siècle de l'ère chrétienne, les Slaves occupaient une grande
partie de l'Europe, depuis la mer Baltique jusqu'à la mer Noire. Les
historiens byzantins les dépeignent comme des peuples différant
essentiellement des Germains et des Sarmates Caucasiens. Déjà du temps
de Justinien, s'étant alliés aux Ougres et aux Antes, ils attaquent
l'empire qui finit par acheter leurs services. Vers la fin de ce siècle,
les Avars entrant en scène et, en 568, leur puissance s'étendait du
Volga à l'Elbe.
Ces Avars étaient sous la conduite d'un Kan avec lequel la cour de
Byzance fut obligée de traiter. Ils semblent avoir atteint un degré de
civilisation assez avancé, car on trouve en Sibérie, au milieu de
l'Altaï d'où ils étaient sortis, des tombeaux qui renferment quantité
d'objets précieux.
Pendant les dernières années du VIe siècle, les Avars soumettent les
Antes et les Slaves du sud. Ceux de Bohême se révoltent bientôt et
recouvrent leur indépendance. Au VIIe siècle, on trouve les Slaves
établis dans la Thrace, dans la Moesie et la Bulgarie actuelle, dans
le Péloponnèse, en Bithynie, en Phrygie, en Dardanie et même en Syrie.
Ainsi formaient-ils autour de Constantinople des agglomérations, tantôt
combattant, tantôt aidant l'empire.
En 635, les Avars du Danube sont chassés par les Slaves qui redeviennent
possesseurs de leur ancien territoire.
Quant aux territoires de la Russie actuelle, des populations finnoises
ou tchoudes les occupaient au nord, sous les dénominations de Mériens
autour de Rostov; de Mouromiens, sur l'Oka, à son embouchure dans le
Volga; de Tchérémisses, Mechtchères et Mordviens, au sud-est des
Mériens; de Liviens, en Livonie; de Tchoudes, en Esthonie et à Test,
vers le lac Ladoga; de Naroviens, sur le territoire de Narva; de Jamiens
ou Emiens en Finlande; de Vesses sur le lac Bielo-Osero; de Permiens
dans le gouvernement de Perm; de Yougres ou Ostiaks actuels de Bérézof
sur l'Obi et la Sozva, et de Petchores sur la Petchora.
Ces populations, de moeurs douces, dépourvues d'initiative,
abandonnèrent peu à peu les immenses territoires qu'elles occupaient,
soit au nord de la Russie, soit en Norvège, aux races conquérantes
Slaves et Varègues (Scandinaves).
Les Khosars ou Khasars, qui habitaient les côtes occidentales de la mer
Caspienne et qui ravagèrent l'Arménie, l'Ibérie et la Médie sans que les
empereurs d'Orient essayassent de s'y opposer, apparurent les armes à la
main au commencement du VIIIe siècle sur les rives du Dnjeper et
subjuguèrent les populations slaves Kiéviens[1], Sévériens[2],
Radimitches et Viatitches[3].
[Note 1: Les habitants du territoire de Kiew.]
[Note 2: Voisins des Polaniens, sur les bords de la Desna, de la
Séma et de la Soula, dans les Gouvernements de Tchernigov et Pultava.]
[Note 3: Sur les bords de la Seja, dans le gouvernement de Mohilof
et sur l'Oka, dans les gouvernements de Kalouga, de Toula et d'Oral.]
Qu'étaient ces Khosars? Ils appartenaient à ces races hunniques, à ces
Turks descendus de la région de l'Altaï, dans les plaines du Touran des
Iraniens, et qui, du temps de Khosroès, étaient maîtres des contrées
situées entre le nord-ouest de la Chine et les frontières de la Perse.
Ils obéissaient au Khâ Kan ou Grand Khan des Turks[4].
[Note 4: Vivien de Saint-Martin, _Histoire de la géographie_.]
Encore au temps de Constantin Porphyrogénète (911-959), les populations
qui occupaient les rivages de la mer Noire, sur une grande profondeur,
étaient les Petchenègues, les Khosars, les Ouses, les Ziches, les Alains
et, derrière ces peuples, vers le nord, les Bulgares noirs ou Bulgares
de la Kama[5].
[Note 5: _L'Empire grec au Xe siècle_, par Alfred Rambaud.]
Il ne paraît pas que les Khosars, les plus civilisés parmi ces nations,
aient imposé un joug très-dur aux races slaves au milieu desquelles ils
s'établirent. Les Novgorodiens et les Krivitches, au delà de l'Oka,
conservèrent leur indépendance.
Mais, en 859, apparurent au nord les Varègues qui, traversant la
Baltique, imposèrent des tributs aux Tchoudes, aux Slaves d'Ilmen, aux
Krivitches et aux Mériens.
Suivant leur coutume, ces peuplades normandes paraissent s'être
présentées d'abord plutôt en pirates qu'en conquérants.
Cependant, d'après l'annaliste Nestor, les Slaves, en proie aux
discordes et à l'anarchie, auraient appelé, en 862, trois frères
Varègues pour leur remettre le pouvoir. Ces trois frères s'appelaient
Rurick, Sinéous et Trouvor[6].
[Note 6: Ces noms sont on effet scandinaves.]
Sans attacher à ces traditions plus d'importance qu'il ne convient, on
constate cependant la présence des Varègues en Russie jusqu'au
commencement du règne de Vladimir, comme mercenaires, alliés souvent
gênants, parfois utiles; mais possédant une influence notable.
Le récit de Nestor rapporte à la seconde moitié du IXe siècle la
conversion des Russes au christianisme, et, dès lors, les relations avec
Constantinople deviennent de plus en plus fréquentes.
«Les Russes, dit le patriarche Photius dans ses lettres aux évoques
d'Orient[7], si célèbres par leur cruauté, vainqueurs de leurs voisins,
et qui, dans leur orgueil, osèrent attaquer l'Empire romain, ont déjà
renoncé à leurs superstitions et professent maintenant la religion de
Jésus-Christ. Naguère nos ennemis les plus redoutables, ils sont devenus
nos fidèles amis; déjà nous leur avons donné un évêque et un prêtre et
ils témoignent du plus grand zèle pour le christianisme[8].»
[Note 7: En 866.]
[Note 8: Karamsin, _Histoire de Russie_.]
D'autre part, Constantin Porphyrogénète écrit que les Russes ne furent
baptisés que du temps de Basile le Macédonien et du patriarche Ignace,
c'est-à-dire vers l'an 867.
Cependant il fallut un temps assez long pour que la religion nouvelle
pénétrât sur toute l'étendue de ce territoire occupé dès lors par les
Russes, et les Varègues paraissent avoir persisté très-tard encore dans
l'observation du culte Scandinave.
Au commencement du Xe siècle, un fait important est signalé par
l'annaliste Nestor. Pendant les expéditions brillantes d'Oleg et ses
conquêtes entreprises pour donner de la cohésion aux diverses provinces
occupées par des populations vivant à peu près à l'état d'indépendance
les unes envers les autres, la nouvelle capitale du prince russe, Kiew,
vit dresser devant ses murs les tentes des Ougres[9] qui, sortis des
rampes orientales de l'Oural, s'étaient établis pendant le IXe siècle
dans la Libédie à l'orient de Kiew. Ces Ougres pendant leur longue
migration, poussés par les Petchenègues, s'étaient divisés.
[Note 9: Madjares, Hongrois de nos jours.]
Une partie avait passé le Don, se dirigeant vers la Perse; l'autre se
présentait devant les rives du Dnjeper.
Qu'ils aient traversé la province de Kiew de gré ou de force, le fait
est qu'ils allèrent s'établir le long du Danube, dans la Moldavie et la
Valachie.
Oleg, d'origine Scandinave, tolérait le christianisme dans les provinces
russes soumises à son pouvoir, mais n'était pas chrétien. Suivant les
habitudes de piraterie si chères aux peuplades scandinaves, il réunit
les Novgorodiens, les Finnois de Bielo-Osero, les Mériens de Rostov, les
Krivitches, les Polanes de Kiew, les Radimitches, les Doulèbes, les
Gorvates et les Tivertses; il embarque son armée sur des bateaux légers
qui descendent le Dnjeper, suivent les côtes du nord-ouest de la mer
Noire et se présentent devant Byzance. L'empereur Léon effrayé, après
avoir vu saccager les environs de sa capitale, achète la paix.
Cette expédition et ses conséquences ont des rapports trop intimes avec
ce que les Normands de Scandinavie pratiquaient alors sur les côtes
occidentales de l'Europe, pour que nous ne signalions pas ce fait.
Cette armée, très-nombreuse, embarquée sur dès bateaux transportés à
bras pour franchir les cataractes du fleuve, bateaux qui côtoient le
rivage que suit à cheval la cavalerie protégée par la flotte, mis à
terre près de Byzance et montés sur des rouleaux, se convertissant ainsi
en un camp: tous ces détails, donnés par l'annaliste Nestor, sont si
conformes aux habitudes des Normands, connues d'ailleurs et par d'autres
sources qu'on ne saurait en contester la réalité.
Si nous insistons sur ce fait qui s'était déjà présenté une fois,
lorsque les Varègues de Kiew tentèrent une première expédition contre
Byzance, vers 865, c'est qu'il concorde singulièrement avec les éléments
d'art que nous rencontrons dominants à l'origine de la puissance russe,
savoir: l'élément slave, l'élément byzantin et une trace scandinave.
Mais il nous faut définir clairement d'abord ce qu'était l'art byzantin
à l'époque où les Russes se trouvaient en communication incessante avec
la capitale de l'empire d'Orient, soit comme alliés, soit comme ennemis
ou envahisseurs.
Des origines très-diverses ont composé ce que l'on est convenu d'appeler
l'art byzantin. L'empire romain, en venant établir sa nouvelle capitale
sur les bords du Bosphore, trouvait là une civilisation très-avancée,
mélange de traditions orientales de l'Asie Mineure, modifiées par le
génie grec. La dynastie des Arsacides avait porté la culture des arts
chez les Perses à un haut degré de splendeur et Rome qui était toujours
disposée à s'approprier les éléments d'art qu'elle trouvait chez les
peuples conquis, tout en imposant les grandes dispositions commandées
par ses habitudes administratives, n'hésita pas à se servir des méthodes
de structure adoptées chez les nations au milieu desquelles l'empire
s'établissait.
L'art byzantin, comme tous les arts, comprend deux parties distinctes,
surtout s'il s'agit de l'architecture: 1° la pratique, la structure, le
moyen matériel; 2° le choix de la forme, le style, l'apparence. Les
Romains, pourvu qu'on remplit les programmes qu'ils imposaient, surtout
à la fin de l'empire, se souciaient assez peu des moyens employés pour y
satisfaire. Tous les modes de structure d'une voûte, par exemple, leur
étaient indifférents, pourvu que la voûte se fît. Ce scepticisme
s'étendait jusqu'à un certain point à la décoration, depuis que les
traditions de la belle époque grecque, si fort prisées à la fin de la
République, s'étaient effacées sous l'apport d'éléments orientaux de
plus en plus nombreux et puissants, et que les Grecs eux-mêmes s'étaient
emparés de l'art asiatique pour le diriger dans une voie nouvelle.
On sait aujourd'hui que la voûte était employée dans les constructions
des Ninivites et des Babyloniens, c'est-à-dire chez les peuples
assyriens qui jetèrent un si vif éclat; non-seulement la voûte en
berceau, mais la coupole et la demi-coupole. Mais ce qu'on n'a peut-être
pas assez étudié, ce sont les moyens pratiques employés pour élever ces
voûtes. Encore aujourd'hui nous voyons dans tout l'Orient élever des
voûtes sans le secours de cintres, et, en examinant les monuments
anciens, c'est-à-dire qui datent de l'époque des Sassanides, on retrouve
exactement l'emploi des mêmes procédés, tant l'Orient change peu.
Un jeune voyageur français, ingénieur, M. Choisy, envoyé depuis peu en
Asie Mineure, a rapporté, sur la construction des voûtes dites
byzantines et d'après les indications qu'il avait bien voulu nous
demander, des renseignements d'une haute valeur, en ce qu'ils expliquent
l'adoption de certaines formes qui se développent en Russie à dater du
XIIe siècle, mais dont l'origine se trouve dans la structure byzantine
proprement dite.
Les architectes byzantins des premiers siècles avaient donc, tout en
conservant à peu près les apparences de la voûte romaine, substitué au
mode de structure adopté par les Romains un mode de structure oriental
et dont nous trouvons les éléments dans les ruines de Khorsabad;
c'est-à-dire un mode de structure qui permettait de se passer de cintres
en charpente. En effet, les égouts du palais de Khorsabad montrent des
voûtes en berceau ogival, elliptique ou plein-cintre, composées de
briques placées de champ, mais suivant un plan incliné, de telle sorte
que ces voûtes présentent le diagramme ci-dessus (fig. 1 et 2).
[Illustration: Fig. 1.--Projection horizontale.]
[Illustration: Fig. 2.--Coupe longitudinale.]
Eh bien, à Mossoul, les voûtes se construisent encore aujourd'hui
d'après ce système qui évite la dépense des cintres; et les Byzantins de
Salonique et d'Éphèse, au IVe siècle, employaient la même méthode pour
bander des voûtes en berceau, méthode qui n'est nullement romaine,
comme chacun sait[10].
[Note 10: Renseignements fournis par M. Guise, consul de France à
Damas et relatés par M. Choisy dans son Mémoire adressé à la Commission
des _Annales des ponts et chaussées_. (Voyez _Note sur la construction
des voûtes sans cintrage pendant la période byzantine_, par M. Choisy,
ingénieur des ponts et chaussées.)]
[Illustration: Fig. 3.--Projection horizontale.]
[Illustration: Fig. 4.--Coupe transversale.]
[Illustration: Fig. 5.--Coupe longitudinale.]
En un mot, ces voûtes en berceau donnent, en projection horizontale, le
diagramme (fig. 3). En A (fig. 4), sont posés des rangs de briques
(sommiers) sur un simple gabarit; ces rangs-sommiers tiennent par la
seule adhérence des mortiers.
Quand le constructeur est arrivé aux points _a_ et _b_, alors il procède
par tranches de briques posées de champ suivant un plan incliné à 60
degrés (fig. 5), en faisant simplement avancer son gabarit.
Ces briques reposent l'une sur l'autre par l'inclinaison des lits et
sont retenues par l'adhérence du mortier jusqu'à ce que le rang soit
complet, ce qui s'obtient en peu de minutes. Le rang bandé ne peut plus
se déformer.
[Illustration: Fig. 6.]
Ce système pouvait s'appliquer de diverses manières; à des voûtes
d'arêtes, par exemple, sur plan carré ou sur plan barlong. Soit (fig.
6), une voûte d'arête sur plan barlong, c'est-à-dire composée d'un
demi-cylindre sur le grand côté et d'une courbe elliptique sur le petit,
le constructeur établit en même temps les deux berceaux, ainsi que le
montre notre projection horizontale. Alors les rangs sont
tronc-coniques[11], et les épais enduits couverts de peintures ou de
mosaïques masquaient les redans des rangs de briques. Les constructeurs
byzantins, ne trouvant pas assez de stabilité à ces voûtes d'arêtes dont
les clefs sont horizontales, ainsi que le montre la section A (fig. 6,
ci-contre), imaginèrent de prendre pour courbe génératrice des deux
berceaux se pénétrant, un plein cintre tracé sur la diagonale, ce qui
les conduisit parfois à obtenir des arêtes creuses près de la clef au
lieu d'arêtes saillantes.
[Illustration: Fig. 7.]
[Note 11: Monastère de Vatopedi (Athos).]
Mais ces voûtes étaient toujours bandées au moyen de rangs, reposant les
uns sur les autres.
Lorsqu'ils firent des coupoles, ils procédèrent du même système. Pour
eux, ainsi que M. Choisy a pu le reconnaître dans ses récentes
recherches et que je l'avait indiqué moi-même[12], la coupole sur
pendentifs n'est qu'un dérivé de la voûte d'arête, engendré par l'arc
diagonal plein cintre (fig. 7). A[13], projection horizontale d'un
quart; B, section. L'arête _a b_ n'est qu'une ligne de jonction des
surfaces tronc-coniques, mais ne présente aucune saillie.
[Illustration: Fig. 8.]
[Note 12: _Dictionnaire raisonné de l'architecture française du Xe
au XVIe siècle (art. VOÛTE)_]
[Note 13: Voûte de la grande citerne de Constantinople.]
Il est une autre solution, mais tendant au même résultat et en employant
des moyens pratiques analogues, c'est-à-dire en faisant toujours reposer
les rangs de briques ou de moellons sur les rangs voisins de manière à
éviter les cintres.
Cette deuxième méthode s'applique aux coupoles sur pendentifs aussi bien
qu'aux coupoles sur tambour. Les rangées de briques ou de moellons
semblent être horizontales, mais les joints ne sont pas normaux à la
courbe de la voûte (fig. 8) et cherchent toujours à se rapprocher d'un
plan peu incliné, ainsi que l'indique la section en A. Aussi les
constructeurs byzantins, ayant grand'peine à construire les derniers
rangs annulaires _a b_, s'arrêtèrent parfois en _a_, et, à partir de ce
niveau, reprirent une seconde coupole en matériaux très-légers, ainsi
que l'indique le tracé B[14].
[Illustration: Fig. 9.]
[Note 14: Citernes de Constantinople; l'une, près de celle des mille
et une colonnes; l'autre, récemment découverte au nord-est de
l'Et-Meïdan.]
Les Persans procédèrent plus franchement et adoptèrent la forme de
coupole indiquée en C. Nous ne mentionnerons que pour mémoire les
coupoles à section horizontale bulbeuse (fig. 9) (Saint-Serge et
monastère de Chora à Constantinople). Celles construites au moyen de
trompillons à rangs tronc-coniques, s'enchevêtrant (fig. 10), (tombeau
de saint Dimitri à Salonique) et celles construites en poteries, telle
que la voûte de Saint-Vital de Ravenne.
[Illustration: Fig. 10]
Toutes ces voûtes sont construites à l'aide d'une simple tige
directrice, de bois ou de fer, sous-tendue par un fil et sans qu'il soit
besoin de cintres.
Ce que nous voulons établir ici, c'est que, pour ce qui touche la
construction des voûtes, objet si important dans l'architecture
byzantine, l'influence orientale, asiatique ou iranienne est bien
autrement puissante que n'est l'influence occidentale romaine. Il en est
de même pour l'ornementation. La tradition de l'architecture romaine se
perd, s'efface promptement à Byzance sous l'apport iranien. De même qu'à
Rome les monuments étaient confiés le plus souvent à des artistes grecs,
car les Romains n'ont jamais fourni d'artistes, de même, à Byzance, le
gouvernement impérial s'adressait à des artistes asiatiques qui, depuis
longtemps, possédaient leurs méthodes, leur art, dont il serait trop
long d'énumérer les origines diverses, mais toutes issues du centre de
l'Asie aux époques les plus reculées.
Il est évident, par exemple, que les chapiteaux les plus anciens de
Sainte-Sophie de Constantinople ne rappellent guère les chapiteaux grecs
et romains ioniques et corinthiens de l'époque des premiers Césars, mais
qu'ils appartiennent à un autre art dont nous retrouvons les éléments en
Asie et jusque dans l'extrême Orient. De même pour toute
l'ornementation. Au lieu de dériver immédiatement d'une inspiration de
la flore, comme dans l'architecture grecque des beaux temps et jusque
sous les premiers empereurs de Rome, elle est toute empreinte d'un
hiératisme vieilli, dont on a longtemps usé et abusé. On peut en dire
autant de la peinture, des harmonies obtenues par la juxtaposition des
tons: cela ne rappelle ni l'antiquité grecque, ni l'antiquité romaine,
c'est asiatique.
L'art byzantin, quittant la voie tracée par l'antiquité grecque païenne
dans la statuaire et la peinture, abandonnant cette recherche de plus en
plus exacte de la nature qui penchait déjà, sous les Antonins, vers le
réalisme, se rattache aux traditions archaïques de l'Asie. Il prétend
immobiliser les types, suspendre le libre arbitre de l'artiste,
l'astreindre à des formules invariables. En un mot, le propre de l'art
byzantin, à un point de vue philosophique, est de quitter la voie
occidentale ouverte par les Grecs, pour se rattacher entièrement à
l'esprit asiatique porté vers l'immobilité en toutes choses.
Merveilleusement placé pour opérer cette transformation, le nouveau
siège de l'empire était au centre des voies qui, de tous les points de
l'Asie, aboutissaient au Bosphore pour communiquer avec l'Occident.
Ajoutons à cela que l'Europe occidentale allait être sillonnée par les
incursions des Barbares et que la vieille machine romaine se disloquait
de toutes parts.
Byzance devenait donc le point central, comme le résumé de tous les
éléments d'art du monde connu. Et c'était à cette capitale que, pendant
des siècles, l'Europe devait recourir pour trouver ces éléments. Aussi
l'influence de Byzance se faisait-elle sentir encore, au XIIe siècle,
jusqu'aux limites de l'Occident, et les arts italiens, français,
anglais, rhénans et germains se constituèrent à son école.
Les croisades et les rapports journaliers politiques qui en résultèrent
avec Constantinople contribuèrent à activer ce mouvement. Toutefois,
c'est précisément après cette sorte d'enseignement que l'Occident
recueillait au centre de l'Empire d'Orient qu'il s'affranchit assez
brusquement de l'influence byzantine pour prendre des voies différentes.
Mais ces nations occidentales possédaient encore, même au XIIe siècle,
des traditions romaines, qui n'avaient cessé d'exercer leur action, puis
des apports nouveaux appartenant aux populations barbares qui avaient
sillonné l'Europe du Ve au VIIe siècle. Si faibles qu'ils fussent, ces
apports ne laissaient pas moins des traces encore visibles de nos jours.
Ainsi, ne perdons pas de vue ce point important: l'art byzantin, dans
sa constitution pratique aussi bien que dans sa forme, est un résumé
d'éléments très-divers dont le régime impérial prétendit former un tout
immuable, une formule hiératique soumise à des lois rigoureuses. Mais
comme, en ce monde, ce qui ne se transforme pas atteint fatalement la
décrépitude et la mort, l'art byzantin était condamné, après avoir jeté
un vif éclat, à s'éteindre peu à peu et ses dernières expressions, bien
que les écoles subsistassent, bien que les causes de production fussent
entretenues, sont loin d'avoir la valeur de celles formées du Ve au
VIIe siècle.
Quant au peuple Russe, composé d'éléments divers mais où dominaient les
Slaves, au moment où ce vaste Empire commença de se constituer, sous les
grands princes, au milieu de luttes incessantes, il était en
communication trop directe avec Byzance pour n'avoir pas été soumis
jusqu'à un certain point aux arts byzantins; mais cependant ces éléments
n'étaient pas sans posséder chacun, des notions d'art qu'on ne saurait
négliger.
Les Slaves, comme les Varègues, ne connaissaient guère que la structure
de bois; mais, dès une époque reculée, ils avaient poussé assez loin
l'art de la charpenterie, bien que dans des voies différentes.
Les Slaves (ainsi que le démontrent les traditions encore vivantes)
procédaient par _empilages_ dans leurs constructions de bois: les
Scandinaves par _assemblages_. Aussi ces derniers avaient-ils atteint de
bonne heure une grande habileté dans l'art des constructions navales.
Ces deux modes d'employer le bois dans les constructions se fondirent et
persistent jusqu'à nos jours, ce qu'il est facile de constater en
examinant les habitations rurales de la Russie.
Mais encore les Slaves, aussi bien que les Varègues, possédaient
certaines expressions d'art que tous les jours les études
archéologiques permettent de constater avec plus de certitude et qui
dénotent une origine asiatique.
Ces Slaves, aussi bien que ces Scandinaves, n'étaient-ils pas sortis,
comme la plupart des peuples qui occupent le continent européen, d'un
tronc commun?
N'étaient-ils pas descendants des Aryas?
Les Scandinaves, arrivés tard au nord de l'Europe, établis d'abord sur
les rivages de la Baltique, de la mer du Nord, puis sur le sol du
Danemark actuel, de l'Islande, de la Normandie et enfin de l'Angleterre,
ont laissé des traces de ces premières occupations; traces qui ont leur
physionomie caractérisée, que l'on retrouve également sur les monuments
les plus anciens de la Russie et que l'on ne saurait confondre avec
les influences germaniques, non plus qu'avec les éléments turks et grecs
byzantins.
Mais il y avait dans l'art byzantin même, en ce qui touche
l'ornementation, des origines évidemment communes avec celles qui se
faisaient sentir dans les arts slaves. Cela, au premier abord, peut
passer pour un paradoxe; l'examen des monuments ne doit guère cependant
laisser de doutes à cet égard. Et ces origines, on les retrouve dans le
centre du continent asiatique.
Nous venons de démontrer que l'art byzantin, dans le domaine de la
structure architectonique, n'a fait qu'adopter des méthodes et procédés
appartenant à l'Asie, à cette belle civilisation des Assyriens, Perses
ou Mèdes, comme on voudra les appeler, en y mêlant quelques éléments
grecs et romains.
Mais les peuplades grecques qui s'étaient établies dès les derniers
temps de l'empire en Asie Mineure et notamment sur cette route si
fréquentée par les caravanes partant du golfe Persique pour aboutir à
Antioche, et qui nous ont laissé des édifices religieux et civils si
remarquables dans la Syrie centrale, possédaient une ornementation qui
ne rappelle nullement l'ornementation grecque proprement dite, mais se
rapproche des arts de l'Orient iranien, dont il faut aller chercher la
source dans l'Inde supérieure.
Cette ornementation, composée d'entrelacs et d'une flore de conventions,
sèche, découpée, métallique et qui fut adoptée à Byzance, où elle
étouffa bientôt les derniers vestiges de l'art romain, apparaît aussi
dans les monuments les plus anciens des Slaves et même dans les objets
qu'en France on attribue aux Mérovingiens, c'est-à-dire aux Francs venus
des bords de la Baltique.
Ainsi, la Russie allait prendre ses arts, au moins en ce qui touche
l'ornementation, à deux rameaux fort éloignés l'un de l'autre par la
distance et le temps, mais sortis d'un tronc commun.
Il n'existe, parmi les diverses races dont se compose l'humanité, qu'un
nombre restreint de principes d'art, soit au point de vue de la
structure, soit au point de vue de l'ornementation. Quant à la
structure, il n'est que deux méthodes principales.
La première, et la plus ancienne très-probablement, consiste à employer
le bois; la seconde comprend tous les systèmes d'agglutinage, méthode
que l'on désigne sous le nom général de maçonnerie: brique crue ou
cuite, pierre, moellon réunis par de l'argile ou un ciment.
La structure de bois comprend deux systèmes: l'un qui consiste à empiler
des troncs d'arbres les uns sur les autres comme de longues assises, en
les enchevêtrant à leurs extrémités et à former ainsi des murailles
solides. L'autre, qui est proprement ce qu'on appelle la charpente,
c'est-à-dire l'art d'assembler les bois de manière à profiter des
qualités particulières à ces matériaux en les utilisant en raison même
de ces qualités.
Le système de structure par agglutinage paraît avoir appartenu
primitivement aux races jaunes; tandis que l'emploi du bois dans les
constructions semble être l'attribut de la race âryenne.
Et ceci serait la conséquence, soit du génie propre à ces deux races,
soit du milieu dans lequel primitivement elles se sont développées.
Les Aryas descendaient des hauts plateaux boisés du Thibet et de
l'Himalaya.
Les Jaunes occupaient les vastes plaines de l'Asie, arrosées par de
larges fleuves et ou les matériaux maniables, argile et roseaux, se
trouvent en abondance.
Si un rameau de race âryenne s'établit dans les plaines du Tigre et de
l'Euphrate, par exemple, les deux éléments peuvent se mélanger, mais on
retrouve toujours la trace des influences originaires[15].
[Note 15: Nous avons développé ces observations dans l'_Histoire de
l'habitation humaine_.]
Un de ces rameaux occupe-t-il un territoire où le bois de construction,
aussi bien que le limon, font défaut, comme est le territoire
hellénique, mais où abondent les matériaux calcaires, la pierre de
taille,--tout en se servant de ces matériaux, on distingue, dans leur
emploi, les formes imposées par le système de structure de charpente. Le
Grec dorien pousse si loin son aversion pour les éléments empruntés à
d'autres races que les races âryenne et sémitique, qu'il n'emploie
jamais le mortier dans ses constructions comme moyen d'agglutinage, bien
qu'il le connaisse parfaitement, puisqu'il fait des enduits légers et
d'une extrême finesse peur appliquer la peinture. En un mot, il bâtit
toujours en pierre sèche. Et même le romain, lui, qui emploie les deux
modes: il ne les mêle point, et s'il bâtit en _pierre d'appareil_,
jamais il ne réunit par un ciment ces matériaux taillés; il les pose
jointifs.
Sur quelque point du globe que ce soit, les constructions dérivent
toujours de ces principes fondamentaux; soit de l'un ou de l'autre, soit
des deux ensemble. Mais les origines sont d'autant plus apparentes qu'on
remonte plus haut dans l'histoire des peuples. Cependant, jamais elles
ne s'effacent entièrement.
Quant à l'ornementation, deux principes se trouvent également en
présence chez les humains: l'ornementation géométrique et celle qui
dérive d'une imitation des produits de la nature, faune et flore.
Il n'est peuplade si barbare qui ne possède certains éléments d'art, et
c'est une illusion de croire que l'art se développe en raison du degré
de l'état policé qu'aujourd'hui on appelle civilisation.
Un peuple de moeurs très barbares peut posséder, sinon un art très
parfait, des éléments d'art susceptibles d'un grand développement. Et
nous en avons la preuve tous les jours. Ces misérables Thibétains, qui
vivent à l'état quasi sauvage, à notre point de vue européen, façonnent,
cependant ces tissus merveilleux dont, à grand'peine, avec tous nos
moyens de fabrication perfectionnés, nous imitons la composition et
l'harmonie. Les pauvres chaudronniers hindous font avec des instruments
élémentaires ces vases de cuivre repoussé et gravé dont le galbe et les
dessins sont ravissants, et, chose étrange, les éléments de
perfectionnement, qu'à notre point de vue nous apportons à ces artistes
et artisans, ne font qu'altérer et détruire bientôt même leurs facultés
créatrices, soit dans la composition, soit dans l'exécution. Les
éléments d'art et d'industrie européens introduits en Chine et au Japon
précipitent la décadence de l'art chez ces peuples avec une effrayante
rapidité.
Il faut donc admettre que, dans un milieu barbare, des éléments d'art
existent parfois et peuvent être assez puissants pour exercer une
influence marquée dans le développement artistique de peuples
relativement civilisés.
Ceci dit, nous devons considérer comment l'ornementation procède.
Les monuments d'art les plus anciens connus dans l'histoire de
l'humanité sont certainement ces os d'animaux sur lesquels sont gravés
des linéaments, monuments qui sont contemporains de l'âge de pierre
primitif et se trouvent avec des débris de mammouths, de rennes et de
l'ours des cavernes.
Jusqu'à présent on n'a découvert ces restes du génie primitif des
humains que dans l'ouest de l'Europe[16] et on ne sait à quelle race les
attribuer. Quoi qu'il en soit, ces gravures reproduisent habituellement
des êtres animés: chevaux, mammouths, rennes, hommes, parfois des lignes
dont on ne peut indiquer la signification, mais point de dessins
géométriques, même rudimentaires.
[Note 16: Musée de Saint-Germain-en-Laye.]
Peut-être des fouilles dirigées avec intelligence dans d'autres parties
du monde feront-elles découvrir des monuments contemporains de ceux-ci
et où apparaîtrait le tracé géométrique.
Mais si on arrive à une époque plus rapprochée de nous, les dessins
géométriques se montrent[17]: cercles, triangles, lignes croisées,
entrelacées, parallèles, spirales.
[Note 17: A l'époque dite de l'âge de bronze.]
Sur les armes de bois, de corne ou d'os appartenant aux races noires les
plus sauvages, aujourd'hui comme jadis--car la plupart de ces races ne
paraissent pas susceptibles de progrès--les dessins géométriques sont
fréquents, et, relativement très supérieurs comme correction aux
grossières imitations des objets naturels.
Si l'on atteint des temps encore plus rapprochés de nous, on peut
constater des faits qui ne manquent pas d'importance.
Pendant que certains peuples conservent l'ornement géométrique en y
mêlant la faune et la flore, comme les Égyptiens, les Sémites en
général, d'autres abandonnent entièrement le tracé géométrique dans
l'ornementation pour se consacrer exclusivement à l'imitation de la
faune et de la flore.
Tels ont été les Grecs pendant l'antiquité, telle a été en Occident,
pendant le moyen âge, l'école française.
Il faut dire que ce sont là des exceptions; car, à toutes les époques de
l'histoire, en Asie et chez les nations où les arts de l'Orient et
sémitiques ont exercé une influence, l'ornementation mêle sans
discontinuité les combinaisons géométriques à l'imitation de la faune et
de la flore, et, même chez les Sémites, le tracé géométrique dans
l'ornementation l'emporte singulièrement sur la flore, puis l'imitation
de la faune fait défaut.
Les Pélasges, les Hellènes, qui, dans l'état primitif de leur
civilisation, ne semblent avoir eu d'autre art que l'art asiatique, où
ce mélange entre le tracé géométrique et l'imitation de la faune et de
la flore apparaît dès l'époque la plus ancienne, surent donc
s'affranchir de ces traditions et furent les premiers peut-être à imiter
les productions naturelles à l'exclusion du tracé géométrique, sans se
départir de cette imitation, mais en la perfectionnant sans cesse.
Quant aux Romains, ils ne firent autre chose que de suivre la voie
ouverte par les Grecs, en abandonnant les éléments étrusques, d'autant
qu'ils n'employaient guère, sous l'empire, que des artistes grecs.
Et cependant, au déclin de l'empire, ces mêmes Grecs, influents sur le
territoire asiatique, abandonnèrent la voie ouverte par leur grande
école hellénique pour revenir aux compositions orientales. Ainsi
apportèrent-ils ces compositions d'art à Byzance, en y mêlant quelques
débris de l'art élevé si haut par eux à l'apogée de leur grandeur.
Un fait inverse se produit en France vers le Xe siècle. L'élément
gallo-romain, qui dominait alors aussi bien dans la structure
architectonique que dans l'ornementation, est étouffé peu à peu sous
l'influence de l'art byzantin, dans le Midi particulièrement, et
scandinave asiatique dans le Nord.
Ce que nous appelons le _roman_, en France, n'est, à tout prendre, qu'un
apport asiatique sur un fonds romain. La structure quasi romaine
subsiste avec une certaine persistance dans les provinces du Nord; mais
dans l'Ouest la structure byzantine exerce une grande influence et
modifie profondément l'architecture, pendant qu'au Nord, au Centre, à
l'Ouest et au Midi, l'ornementation gallo-romaine disparaît presque
simultanément. Les objets, les étoffes, les meubles rapportés de Byzance
produisent dans l'ornementation de l'architecture méridionale française
une véritable transformation. Cette ornementation va, par suite des
relations fréquentes de la Provence avec la Syrie, chercher ses nouveaux
modèles dans les édifices d'Orient, pendant que les apports asiatiques,
francs, scandinaves, se mêlent aux traditions gallo-romaines et se
rencontrent avec les éléments d'ornementation empruntés à Byzance.
La Russie se trouva, en ce qui touche l'ornementation, à peu près dans
le même cas.
D'une part, elle avait l'art de Byzance, qui tendait à se vulgariser, au
moins dans les provinces voisines de la cité impériale; d'autre part,
des éléments slaves, peut-être aussi scandinaves.
[Illustration: ORNEMENTATION DE MANUSCRITS RUSSES (Xe Siècle)]
Ces arts ne demandaient qu'à se réunir comme des frères longtemps
séparés, et c'est pourquoi nous voyons dans les manuscrits les plus
anciens de provenance russe des compositions qui rappellent ces deux
origines issues de deux points si éloignés quoique appartenant à une
même famille. On peut aussi découvrir dans ces monuments des traces
mongoles dues à l'extrême Orient septentrional; mais cet apport est
relativement faible, inégalement réparti, et n'a exercé qu'une influence
de peu de valeur sur l'art russe.