Et puis ç'avait été fini. J'avais cessé mes sorties du matin, et si

facilement que je tirai alors le pronostic, qu'on verra se trouver faux,

plus tard, que je m'habituerais aisément, dans le cours de ma vie, à ne

plus voir une femme. Et quand ensuite Françoise m'eut raconté que

Jupien, désireux de s'agrandir, cherchait une boutique dans le quartier,

désireux de lui en trouver une (tout heureux aussi, en flânant dans la

rue que déjà de mon lit j'entendais crier lumineusement comme une plage,

de voir, sous le rideau de fer levé des crémeries, les petites laitières

à manches blanches), j'avais pu recommencer ces sorties. Fort librement

du reste; car j'avais conscience de ne plus les faire dans le but de

voir Mme de Guermantes; telle une femme qui prend des précautions

infinies tant qu'elle a un amant, du jour qu'elle a rompu avec lui

laisse traîner ses lettres, au risque de découvrir à son mari le secret

d'une faute dont elle a fini de s'effrayer en même temps que de la

commettre. Ce qui me faisait de la peine c'était d'apprendre que presque

toutes les maisons étaient habitées par des gens malheureux. Ici la

femme pleurait sans cesse parce que son mari la trompait. Là c'était

l'inverse. Ailleurs une mère travailleuse, rouée de coups par un fils

ivrogne, tâchait de cacher sa souffrance aux yeux des voisins. Toute une

moitié de l'humanité pleurait. Et quand je la connus, je vis qu'elle

était si exaspérante que je me demandai si ce n'était pas le mari ou la

femme adultères, qui l'étaient seulement parce que le bonheur légitime

leur avait été refusé, et se montraient charmants et loyaux envers tout

autre que leur femme ou leur mari, qui avaient raison. Bientôt je

n'avais même plus eu la raison d'être utile à Jupien pour continuer mes

pérégrinations matinales. Car on apprit que l'ébéniste de notre cour,

dont les ateliers n'étaient séparés de la boutique de Jupien que par une

cloison fort mince, allait recevoir congé du gérant parce qu'il frappait

des coups trop bruyants. Jupien ne pouvait espérer mieux, les ateliers

avaient un sous-sol où mettre les boiseries, et qui communiquait avec

nos caves. Jupien y mettrait son charbon, ferait abattre la cloison et

aurait une seule et vaste boutique. Mais même sans l'amusement de

chercher pour lui, j'avais continué à sortir avant déjeuner. Même comme

Jupien, trouvant le prix que M. de Guermantes faisait très élevé,

laissait visiter pour que, découragé de ne pas trouver de locataire, le

duc se résignât à lui faire une diminution, Françoise, ayant remarqué

que, même après l'heure où on ne visitait pas, le concierge laissait

«contre» la porte de la boutique à louer, flaira un piège dressé par le

concierge pour attirer la fiancée du valet de pied des Guermantes (ils y

trouveraient une retraite d'amour), et ensuite les surprendre.

Quoi qu'il en fût, bien que n'ayant plus à chercher une boutique pour

Jupien, je continuai à sortir avant le déjeuner. Souvent, dans ces

sorties, je rencontrais M. de Norpois. Il arrivait que, causant avec un

collègue, il jetait sur moi des regards qui, après m'avoir entièrement

examiné, se détournaient vers son interlocuteur sans m'avoir plus souri

ni salué que s'il ne m'avait pas connu du tout. Car chez ces importants

diplomates, regarder d'une certaine manière n'a pas pour but de vous

faire savoir qu'ils vous ont vu, mais qu'ils ne vous ont pas vu et

qu'ils ont à parler avec leur collègue de quelque question sérieuse.

Une grande femme que je croisais souvent près de la maison était moins

discrète avec moi. Car bien que je ne la connusse pas, elle se

retournait vers moi, m'attendait--inutilement--devant les vitrines des

marchands, me souriait, comme si elle allait m'embrasser, faisait le

geste de s'abandonner. Elle reprenait un air glacial à mon égard si elle

rencontrait quelqu'un qu'elle connût. Depuis longtemps déjà dans ces

courses du matin, selon ce que j'avais à faire, fût-ce acheter le plus

insignifiant journal, je choisissais le chemin le plus direct, sans

regret s'il était en dehors du parcours habituel que suivaient les

promenades de la duchesse et, s'il en faisait au contraire partie, sans

scrupules et sans dissimulation parce qu'il ne me paraissait plus le

chemin défendu où j'arrachais à une ingrate la faveur de la voir malgré

elle. Mais je n'avais pas songé que ma guérison, en me donnant à l'égard

de Mme de Guermantes une attitude normale, accomplirait parallèlement la

même oeuvre en ce qui la concernait et rendrait possible une amabilité,

une amitié qui ne m'importaient plus. Jusque-là les efforts du monde

entier ligués pour me rapprocher d'elle eussent expiré devant le mauvais

sort que jette un amour malheureux. Des fées plus puissantes que les

hommes ont décrété que, dans ces cas-là, rien ne pourra servir jusqu'au

jour où nous aurons dit sincèrement dans notre coeur la parole: «Je

n'aime plus.» J'en avais voulu à Saint-Loup de ne m'avoir pas mené chez

sa tante. Mais pas plus que n'importe qui, il n'était capable de briser

un enchantement. Tandis que j'aimais Mme de Guermantes, les marques de

gentillesse que je recevais des autres, les compliments, me faisaient de

la peine, non seulement parce que cela ne venait pas d'elle, mais parce

qu'elle ne les apprenait pas. Or, les eût-elle sus que cela n'eût été

d'aucune utilité. Même dans les détails d'une affection, une absence,

le refus d'un dîner, une rigueur involontaire, inconsciente, servent

plus que tous les cosmétiques et les plus beaux habits. Il y aurait des

parvenus, si on enseignait dans ce sens l'art de parvenir.

Au moment où elle traversait le salon où j'étais assis, la pensée pleine

du souvenir des amis que je ne connaissais pas et qu'elle allait

peut-être retrouver tout à l'heure dans une autre soirée, Mme de

Guermantes m'aperçut sur ma bergère, véritable indifférent qui ne

cherchais qu'à être aimable, alors que, tandis que j'aimais, j'avais

tant essayé de prendre, sans y réussir, l'air d'indifférence; elle

obliqua, vint à moi et retrouvant le sourire du soir de l'Opéra-Comique

et que le sentiment pénible d'être aimée par quelqu'un qu'elle n'aimait

pas n'effaçait plus:

--Non, ne vous dérangez pas, vous permettez que je m'asseye un instant à

côté de vous? me dit-elle en relevant gracieusement son immense jupe qui

sans cela eût occupé la bergère dans son entier.

Plus grande que moi et accrue encore de tout le volume de sa robe,

j'étais presque effleuré par son admirable bras nu autour duquel un

duvet imperceptible et innombrable faisait fumer perpétuellement comme

une vapeur dorée, et par la torsade blonde de ses cheveux qui

m'envoyaient leur odeur. N'ayant guère de place, elle ne pouvait se

tourner facilement vers moi et, obligée de regarder plutôt devant elle

que de mon côté, prenait une expression rêveuse et douce, comme dans un

portrait.

--Avez-vous des nouvelles de Robert? me dit-elle.

Mme de Villeparisis passa à ce moment-là.

--Eh bien! vous arrivez à une jolie heure, monsieur, pour une fois qu'on

vous voit.

Et remarquant que je parlais avec sa nièce, supposant peut-être que nous

étions plus liés qu'elle ne savait:

--Mais je ne veux pas déranger votre conversation avec Oriane,

ajouta-t-elle (car les bons offices de l'entremetteuse font partie des

devoirs d'une maîtresse de maison). Vous ne voulez pas venir dîner

mercredi avec elle?

C'était le jour où je devais dîner avec Mme de Stermaria, je refusai.

--Et samedi?

Ma mère revenant le samedi ou le dimanche, c'eût été peu gentil de ne

pas rester tous les soirs à dîner avec elle; je refusai donc encore.

--Ah! vous n'êtes pas un homme facile à avoir chez soi.

--Pourquoi ne venez-vous jamais me voir? me dit Mme de Guermantes quand

Mme de Villeparisis se fut éloignée pour féliciter les artistes et

remettre à la diva un bouquet de roses dont la main qui l'offrait

faisait seule tout le prix, car il n'avait coûté que vingt francs.

(C'était du reste son prix maximum quand on n'avait chanté qu'une fois.

Celles qui prêtaient leur concours à toutes les matinées et soirées

recevaient des roses peintes par la marquise.)

--C'est ennuyeux de ne jamais se voir que chez les autres. Puisque vous

ne voulez pas dîner avec moi chez ma tante, pourquoi ne viendriez-vous

pas dîner chez moi?

Certaines personnes, étant restées le plus longtemps possible, sous des

prétextes quelconques, mais qui sortaient enfin, voyant la duchesse

assise pour causer avec un jeune homme, sur un meuble si étroit qu'on

n'y pouvait tenir que deux, pensèrent qu'on les avait mal renseignées,

que c'était la duchesse, non le duc, qui demandait la séparation, à

cause de moi. Puis elles se hâtèrent de répandre cette nouvelle. J'étais

plus à même que personne d'en connaître la fausseté. Mais j'étais

surpris que, dans ces périodes difficiles où s'effectue une séparation

non encore consommée, la duchesse, au lieu de s'isoler, invitât

justement quelqu'un qu'elle connaissait aussi peu. J'eus le soupçon que

le duc avait été seul à ne pas vouloir qu'elle me reçût et que,

maintenant qu'il la quittait, elle ne voyait plus d'obstacles à

s'entourer des gens qui lui plaisaient.

Deux minutes auparavant j'eusse été stupéfait si on m'avait dit que Mme

de Guermantes allait me demander d'aller la voir, encore plus de venir

dîner. J'avais beau savoir que le salon Guermantes ne pouvait pas

présenter les particularités que j'avais extraites de ce nom, le fait

qu'il m'avait été interdit d'y pénétrer, en m'obligeant à lui donner le

même genre d'existence qu'aux salons dont nous avons lu la description

dans un roman, ou vu l'image dans un rêve, me le faisait, même quand

j'étais certain qu'il était pareil à tous les autres, imaginer tout

différent; entre moi et lui il y avait la barrière où finit le réel.

Dîner chez les Guermantes, c'était comme entreprendre un voyage

longtemps désiré, faire passer un désir de ma tête devant mes yeux et

lier connaissance avec un songe. Du moins eussé-je pu croire qu'il

s'agissait d'un de ces dîners auxquels les maîtres de maison invitent

quelqu'un en disant: «Venez, il n'y aura _absolument_ que nous»,

feignant d'attribuer au paria la crainte qu'ils éprouvent de le voir

mêlé à leurs autres amis, et cherchant même à transformer en un enviable

privilège réservé aux seuls intimes la quarantaine de l'exclu, malgré

lui sauvage et favorisé. Je sentis, au contraire, que Mme de Guermantes

avait le désir de me faire goûter à ce qu'elle avait de plus agréable

quand elle me dit, mettant d'ailleurs devant mes yeux comme la beauté

violâtre d'une arrivée chez la tante de Fabrice et le miracle d'une

présentation au comte Mosca:

--Vendredi vous ne seriez pas libre, en petit comité? Ce serait gentil.

Il y aura la princesse de Parme qui est charmante; d'abord je ne vous

inviterais pas si ce n'était pas pour rencontrer des gens agréables.

Désertée dans les milieux mondains intermédiaires qui sont livrés à un

mouvement perpétuel d'ascension, la famille joue au contraire un rôle

important dans les milieux immobiles comme la petite bourgeoisie et

comme l'aristocratie princière, qui ne peut chercher à s'élever puisque,

au-dessus d'elle, à son point de vue spécial, il n'y a rien. L'amitié

que me témoignaient «la tante Villeparisis» et Robert avait peut-être

fait de moi pour Mme de Guermantes et ses amis, vivant toujours sur

eux-mêmes et dans une même coterie, l'objet d'une attention curieuse que

je ne soupçonnais pas.

Elle avait de ces parents-là une connaissance familiale, quotidienne,

vulgaire, fort différente de ce que nous imaginons, et dans laquelle, si

nous nous y trouvons compris, loin que nos actions en soient expulsées

comme le grain de poussière de l'oeil ou la goutte d'eau de la

trachée-artère, elles peuvent rester gravées, être commentées, racontées

encore des années après que nous les avons oubliées nous-mêmes, dans le

palais où nous sommes étonnés de les retrouver comme une lettre de nous

dans une précieuse collection d'autographes.

De simples gens élégants peuvent défendre leur porte trop envahie. Mais

celle des Guermantes ne l'était pas. Un étranger n'avait presque jamais

l'occasion de passer devant elle. Pour une fois que la duchesse s'en

voyait désigner un, elle ne songeait pas à se préoccuper de la valeur

mondaine qu'il apporterait, puisque c'était chose qu'elle conférait et

ne pouvait recevoir. Elle ne pensait qu'à ses qualités réelles, Mme de

Villeparisis et Saint-Loup lui avaient dit que j'en possédais. Et sans

doute ne les eût-elle pas crus, si elle n'avait remarqué qu'ils ne

pouvaient jamais arriver à me faire venir quand ils le voulaient, donc

que je ne tenais pas au monde, ce qui semblait à la duchesse le signe

qu'un étranger faisait partie des «gens agréables».

Il fallait voir, parlant de femmes qu'elle n'aimait guère, comme elle

changeait de visage aussitôt si on nommait, à propos de l'une, par

exemple sa belle-soeur. «Oh! elle est charmante», disait-elle d'un air

de finesse et de certitude. La seule raison qu'elle en donnât était que

cette dame avait refusé d'être présentée à la marquise de Chaussegros et

à la princesse de Silistrie. Elle n'ajoutait pas que cette dame avait

refusé de lui être présentée à elle-même, duchesse de Guermantes. Cela

avait eu lieu pourtant, et depuis ce jour, l'esprit de la duchesse

travaillait sur ce qui pouvait bien se passer chez la dame si difficile

à connaître. Elle mourait d'envie d'être reçue chez elle. Les gens du

monde ont tellement l'habitude qu'on les recherche que qui les fuit leur

semble un phénix et accapare leur attention.

Le motif véritable de m'inviter était-il, dans l'esprit de Mme de

Guermantes (depuis que je ne l'aimais plus), que je ne recherchais pas

ses parents quoique étant recherché d'eux? Je ne sais. En tout cas,

s'étant décidée à m'inviter, elle voulait me faire les honneurs de ce

qu'elle avait de meilleur chez elle, et éloigner ceux de ses amis qui

auraient pu m'empêcher de revenir, ceux qu'elle savait ennuyeux. Je

n'avais pas su à quoi attribuer le changement de route de la duchesse

quand je l'avais vue dévier de sa marche stellaire, venir s'asseoir à

côté de moi et m'inviter à dîner, effet de causes ignorées, faute de

sens spécial qui nous renseigne à cet égard. Nous nous figurons les

gens que nous connaissons à peine--comme moi la duchesse--comme ne

pensant à nous que dans les rares moments où ils nous voient. Or, cet

oubli idéal où nous nous figurons qu'ils nous tiennent est absolument

arbitraire. De sorte que, pendant que dans le silence de la solitude

pareil à celui d'une belle nuit nous nous imaginons les différentes

reines de la société poursuivant leur route dans le ciel à une distance

infinie, nous ne pouvons nous défendre d'un sursaut de malaise ou de

plaisir s'il nous tombe de là-haut, comme un aérolithe portant gravé

notre nom, que nous croyions inconnu dans Vénus ou Cassiopée, une

invitation à dîner ou un méchant potin.

Peut-être parfois, quand, à l'imitation des princes persans qui, au dire

du _Livre d'Esther_, se faisaient lire les registres où étaient inscrits

les noms de ceux de leurs sujets qui leur avaient témoigné du zèle, Mme

de Guermantes consultait la liste des gens bien intentionnés, elle

s'était dit de moi: «Un à qui nous demanderons de venir dîner.» Mais

d'autres pensées l'avaient distraite

_(De soins tumultueux un prince environné

Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné)_

jusqu'au moment où elle m'avait aperçu seul comme Mardochée à la porte

du palais; et ma vue ayant rafraîchi sa mémoire elle voulait, tel

Assuérus, me combler de ses dons.

Cependant je dois dire qu'une surprise d'un genre opposé allait suivre

celle que j'avais eue au moment où Mme de Guermantes m'avait invité.

Cette première surprise, comme j'avais trouvé plus modeste de ma part et

plus reconnaissant de ne pas la dissimuler et d'exprimer au contraire

avec exagération ce qu'elle avait de joyeux, Mme de Guermantes, qui se

disposait à partir pour une dernière soirée, venait de me dire, presque

comme une justification, et par peur que je ne susse pas bien qui elle

était, pour avoir l'air si étonné d'être invité chez elle: «Vous savez

que je suis la tante de Robert de Saint-Loup qui vous aime beaucoup, et

du reste nous nous sommes déjà vus ici.» En répondant que je le savais,

j'ajoutai que je connaissais aussi M. de Charlus, lequel «avait été très

bon pour moi à Balbec et à Paris». Mme de Guermantes parut étonnée et

ses regards semblèrent se reporter, comme pour une vérification, à une

page déjà plus ancienne du livre intérieur. «Comment! vous connaissez

Palamède?» Ce prénom prenait dans la bouche de Mme de Guermantes une

grande douceur à cause de la simplicité involontaire avec laquelle elle

parlait d'un homme si brillant, mais qui n'était pour elle que son

beau-frère et le cousin avec lequel elle avait été élevée. Et dans le

gris confus qu'était pour moi la vie de la duchesse de Guermantes, ce

nom de Palamède mettait comme la clarté des longues journées d'été où

elle avait joué avec lui, jeune fille, à Guermantes, au jardin. De plus,

dans cette partie depuis longtemps écoulée de leur vie, Oriane de

Guermantes et son cousin Palamède avaient été fort différents de ce

qu'ils étaient devenus depuis; M. de Charlus notamment, tout entier

livré à des goûts d'art qu'il avait si bien refrénés par la suite que je

fus stupéfait d'apprendre que c'était par lui qu'avait été peint

l'immense éventail d'iris jaunes et noirs que déployait en ce moment la

duchesse. Elle eût pu aussi me montrer une petite sonatine qu'il avait

autrefois composée pour elle. J'ignorais absolument que le baron eût

tous ces talents dont il ne parlait jamais. Disons en passant que M. de

Charlus n'était pas enchanté que dans sa famille on l'appelât Palamède.

Pour Mémé, on eût pu comprendre encore que cela ne lui plût pas. Ces

stupides abréviations sont un signe de l'incompréhension que

l'aristocratie a de sa propre poésie (le judaïsme a d'ailleurs la même

puisqu'un neveu de Lady Rufus Israël, qui s'appelait Moïse, était

couramment appelé dans le monde: «Momo») en même temps que de sa

préoccupation de ne pas avoir l'air d'attacher d'importance à ce qui est

aristocratique. Or, M. de Charlus avait sur ce point plus d'imagination

poétique et plus d'orgueil exhibé. Mais la raison qui lui faisait peu

goûter Mémé n'était pas celle-là puisqu'elle s'étendait aussi au beau

prénom de Palamède. La vérité est que se jugeant, se sachant d'une

famille princière, il aurait voulu que son frère et sa belle-soeur

disent de lui: «Charlus», comme la reine Marie-Amélie ou le duc

d'Orléans pouvaient dire de leurs fils, petits-fils, neveux et frères:

«Joinville, Nemours, Chartres, Paris».

--Quel cachottier que ce Mémé, s'écria-t-elle. Nous lui avons parlé

longuement de vous, il nous a dit qu'il serait très heureux de faire

votre connaissance, absolument comme s'il ne vous avait jamais vu.

Avouez qu'il est drôle! et, ce qui n'est pas très gentil de ma part à

dire d'un beau-frère que j'adore et dont j'admire la rare valeur, par

moments un peu fou.

Je fus très frappé de ce mot appliqué à M. de Charlus et je me dis que

cette demi-folie expliquait peut-être certaines choses, par exemple

qu'il eût paru si enchanté du projet de demander à Bloch de battre sa

propre mère. Je m'avisai que non seulement par les choses qu'il disait,

mais par la manière dont il les disait, M. de Charlus était un peu fou.

La première fois qu'on entend un avocat ou un acteur, on est surpris de

leur ton tellement différent de la conversation. Mais comme on se rend

compte que tout le monde trouve cela tout naturel, on ne dit rien aux

autres, on ne se dit rien à soi-même, on se contente d'apprécier le

degré de talent. Tout au plus pense-t-on d'un acteur du

Théâtre-Français: «Pourquoi au lieu de laisser retomber son bras levé

l'a-t-il fait descendre par petites saccades coupées de repos, pendant

au moins dix minutes?» ou d'un Labori: «Pourquoi, dès qu'il a ouvert la

bouche, a-t-il émis ces sons tragiques, inattendus, pour dire la chose

la plus simple?» Mais comme tout le monde admet cela _a priori_, on

n'est pas choqué. De même, en y réfléchissant, on se disait que M. de

Charlus parlait de soi avec emphase, sur un ton qui n'était nullement

celui du débit ordinaire. Il semblait qu'on eût dû à toute minute lui

dire: «Mais pourquoi criez-vous si fort? pourquoi êtes-vous si

insolent?» Seulement tout le monde semblait bien avoir admis tacitement

que c'était bien ainsi. Et on entrait dans la ronde qui lui faisait fête

pendant qu'il pérorait. Mais certainement à de certains moments un

étranger eût cru entendre crier un dément.

--Mais vous êtes sûr que vous ne confondez pas, que vous parlez bien de

mon beau-frère Palamède? ajouta la duchesse avec une légère impertinence

qui se greffait chez elle sur la simplicité.

Je répondis que j'étais absolument sûr et qu'il fallait que M. de

Charlus eût mal entendu mon nom.

--Eh bien! je vous quitte, me dit comme à regret Mme de Guermantes. Il

faut que j'aille une seconde chez la princesse de Ligne. Vous n'y allez

pas? Non, vous n'aimez pas le monde? Vous avez bien raison, c'est

assommant. Si je n'étais pas obligée! Mais c'est ma cousine, ce ne

serait pas gentil. Je regrette égoïstement, pour moi, parce que

j'aurais pu vous conduire, même vous ramener. Alors je vous dis au

revoir et je me réjouis pour mercredi.

Que M. de Charlus eût rougi de moi devant M. d'Argencourt, passe encore.

Mais qu'à sa propre belle-soeur, et qui avait une si haute idée de lui,

il niât me connaître, fait si naturel puisque je connaissais à la fois

sa tante et son neveu, c'est ce que je ne pouvais comprendre.

Je terminerai ceci en disant qu'à un certain point de vue il y avait

chez Mme de Guermantes une véritable grandeur qui consistait à effacer

entièrement tout ce que d'autres n'eussent qu'incomplètement oublié.

Elle ne m'eût jamais rencontré la harcelant, la suivant, la pistant,

dans ses promenades matinales, elle n'eût jamais répondu à mon salut

quotidien avec une impatience excédée, elle n'eût jamais envoyé promener

Saint-Loup quand il l'avait suppliée de m'inviter, qu'elle n'aurait pas

pu avoir avec moi des façons plus noblement et naturellement aimables.

Non seulement elle ne s'attardait pas à des explications

rétrospectives, à des demi-mots, à des sourires ambigus, à des

sous-entendus, non seulement elle avait dans son affabilité actuelle,

sans retours en arrière, sans réticences, quelque chose d'aussi

fièrement rectiligne que sa majestueuse stature, mais les griefs qu'elle

avait pu ressentir contre quelqu'un dans le passé étaient si entièrement

réduits en cendres, ces cendres étaient elles-mêmes rejetées si loin de

sa mémoire ou tout au moins de sa manière d'être, qu'à regarder son

visage chaque fois qu'elle avait à traiter par la plus belle des

simplifications ce qui chez tant d'autres eût été prétexte à des restes

de froideur, à des récriminations, on avait l'impression d'une sorte de

purification.

Mais si j'étais surpris de la modification qui s'était opérée en elle à

mon égard, combien je l'étais plus d'en trouver en moi une tellement

plus grande au sien. N'y avait-il pas eu un moment où je ne reprenais

vie et force que si j'avais, échafaudant toujours de nouveaux projets,

cherché quelqu'un qui me ferait recevoir par elle et, après ce premier

bonheur, en procurerait bien d'autres à mon coeur de plus en plus

exigeant? C'était l'impossibilité de rien trouver qui m'avait fait

partir à Doncières voir Robert de Saint-Loup. Et maintenant, c'était

bien par les conséquences dérivant d'une lettre de lui que j'étais

agité, mais à cause de Mme de Stermaria et non de Mme de Guermantes.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 18 / 19 段