trouver superflue, car Albertine avait une prononciation si charnelle et
si douce que, rien qu'en vous parlant, elle semblait vous embrasser. Une
parole d'elle était une faveur, et sa conversation vous couvrait de
baisers. Et pourtant elle m'était bien agréable, cette invitation. Elle
me l'eût été même d'une autre jolie fille du même âge; mais qu'Albertine
me fût maintenant si facile, cela me causait plus que du plaisir, une
confrontation d'images empreintes de beauté. Je me rappelais Albertine
d'abord devant la plage, presque peinte sur le fond de la mer, n'ayant
pas pour moi une existence plus réelle que ces visions de théâtre, où on
ne sait pas si on a affaire à l'actrice qui est censée apparaître, à une
figurante qui la double à ce moment-là, ou à une simple projection. Puis
la femme vraie s'était détachée du faisceau lumineux, elle était venue à
moi, mais simplement pour que je pusse m'apercevoir qu'elle n'avait
nullement, dans le monde réel, cette facilité amoureuse qu'on lui
supposait empreinte dans le tableau magique. J'avais appris qu'il
n'était pas possible de la toucher, de l'embrasser, qu'on pouvait
seulement causer avec elle, que pour moi elle n'était pas plus une femme
que des raisins de jade, décoration incomestible des tables d'autrefois,
ne sont des raisins. Et voici que dans un troisième plan elle
m'apparaissait, réelle comme dans la seconde connaissance que j'avais
eue d'elle, mais facile comme dans la première; facile, et d'autant plus
délicieusement que j'avais cru si longtemps qu'elle ne l'était pas. Mon
surplus de science sur la vie (sur la vie moins unie, moins simple que
je ne l'avais cru d'abord) aboutissait provisoirement à l'agnosticisme.
Que peut-on affirmer, puisque ce qu'on avait cru probable d'abord s'est
montré faux ensuite, et se trouve en troisième lieu être vrai? Et hélas,
je n'étais pas au bout de mes découvertes avec Albertine. En tout cas,
même s'il n'y avait pas eu l'attrait romanesque de cet enseignement
d'une plus grande richesse de plans découverts l'un après l'autre par la
vie (cet attrait inverse de celui que Saint-Loup goûtait, pendant les
dîners de Rivebelle, à retrouver, parmi les masques que l'existence
avait superposés dans une calme figure, des traits qu'il avait jadis
tenus sous ses lèvres), savoir qu'embrasser les joues d'Albertine était
une chose possible, c'était un plaisir peut-être plus grand encore que
celui de les embrasser. Quelle différence entre posséder une femme sur
laquelle notre corps seul s'applique parce qu'elle n'est qu'un morceau
de chair, ou posséder la jeune fille qu'on apercevait sur la plage avec
ses amies, certains jours, sans même savoir pourquoi ces jours-là plutôt
que tels autres, ce qui faisait qu'on tremblait de ne pas la revoir. La
vie vous avait complaisamment révélé tout au long le roman de cette
petite fille, vous avait prêté pour la voir un instrument d'optique,
puis un autre, et ajouté au désir charnel un accompagnement, qui le
centuple et le diversifie, de ces désirs plus spirituels et moins
assouvissables qui ne sortent pas de leur torpeur et le laissent aller
seul quand il ne prétend qu'à la saisie d'un morceau de chair, mais qui,
pour la possession de toute une région de souvenirs d'où ils se
sentaient nostalgiquement exilés, s'élèvent en tempête à côté de lui, le
grossissent, ne peuvent le suivre jusqu'à l'accomplissement, jusqu'à
l'assimilation, impossible sous la forme où elle est souhaitée, d'une
réalité immatérielle, mais attendent ce désir à mi-chemin, et au moment
du souvenir, du retour, lui font à nouveau escorte; baiser, au lieu des
joues de la première venue, si fraîches soient-elles, mais anonymes,
sans secret, sans prestige, celles auxquelles j'avais si longtemps rêvé,
serait connaître le goût, la saveur, d'une couleur bien souvent
regardée. On a vu une femme, simple image dans le décor de la vie, comme
Albertine, profilée sur la mer, et puis cette image on peut la détacher,
la mettre près de soi, et voir peu à peu son volume, ses couleurs, comme
si on l'avait fait passer derrière les verres d'un stéréoscope. C'est
pour cela que les femmes un peu difficiles, qu'on ne possède pas tout de
suite, dont on ne sait même pas tout de suite qu'on pourra jamais les
posséder, sont les seules intéressantes. Car les connaître, les
approcher, les conquérir, c'est faire varier de forme, de grandeur, de
relief l'image humaine, c'est une leçon de relativisme dans
l'appréciation, belle à réapercevoir quand elle a repris sa minceur de
silhouette dans le décor de la vie. Les femmes qu'on connaît d'abord
chez l'entremetteuse n'intéressent pas parce qu'elles restent
invariables.
D'autre part Albertine tenait, liées autour d'elle, toutes les
impressions d'une série maritime qui m'était particulièrement chère. Il
me semblait que j'aurais pu, sur les deux joues de la jeune fille,
embrasser toute la plage de Balbec.
--Si vraiment vous permettez que je vous embrasse, j'aimerais mieux
remettre cela à plus tard et bien choisir mon moment. Seulement il ne
faudrait pas que vous oubliiez alors que vous m'avez permis. Il me faut
un «bon pour un baiser».
--Faut-il que je le signe?
--Mais si je le prenais tout de suite, en aurais-je un tout de même plus
tard?
--Vous m'amusez avec vos bons, je vous en referai de temps en temps.
--Dites-moi, encore un mot: vous savez, à Balbec, quand je ne vous
connaissais pas encore, vous aviez souvent un regard dur, rusé; vous ne
pouvez pas me dire à quoi vous pensiez à ces moments-là?
--Ah! je n'ai aucun souvenir.
--Tenez, pour vous aider, un jour votre amie Gisèle a sauté à pieds
joints par-dessus la chaise où était assis un vieux monsieur. Tâchez de
vous rappeler ce que vous avez pensé à ce moment-là.
--Gisèle était celle que nous fréquentions le moins, elle était de la
bande si vous voulez, mais pas tout à fait. J'ai dû penser qu'elle était
bien mal élevée et commune.
--Ah! c'est tout?
J'aurais bien voulu, avant de l'embrasser, pouvoir la remplir à nouveau
du mystère qu'elle avait pour moi sur la plage, avant que je la
connusse, retrouver en elle le pays où elle avait vécu auparavant; à sa
place du moins, si je ne le connaissais pas, je pouvais insinuer tous
les souvenirs de notre vie à Balbec, le bruit du flot déferlant sous ma
fenêtre, les cris des enfants. Mais en laissant mon regard glisser sur
le beau globe rose de ses joues, dont les surfaces doucement incurvées
venaient mourir aux pieds des premiers plissements de ses beaux cheveux
noirs qui couraient en chaînes mouvementées, soulevaient leurs
contreforts escarpés et modelaient les ondulations de leurs vallées, je
dus me dire: «Enfin, n'y ayant pas réussi à Balbec, je vais savoir le
goût de la rose inconnue que sont les joues d'Albertine. Et puisque les
cercles que nous pouvons faire traverser aux choses et aux êtres,
pendant le cours de notre existence, ne sont pas bien nombreux,
peut-être pourrai-je considérer la mienne comme en quelque manière
accomplie, quand, ayant fait sortir de son cadre lointain le visage
fleuri que j'avais choisi entre tous, je l'aurai amené dans ce plan
nouveau, où j'aurai enfin de lui la connaissance par les lèvres.» Je me
disais cela parce que je croyais qu'il est une connaissance par les
lèvres; je me disais que j'allais connaître le goût de cette rose
charnelle, parce que je n'avais pas songé que l'homme, créature
évidemment moins rudimentaire que l'oursin ou même la baleine, manque
cependant encore d'un certain nombre d'organes essentiels, et notamment
n'en possède aucun qui serve au baiser. A cet organe absent il supplée
par les lèvres, et par là arrive-t-il peut-être à un résultat un peu
plus satisfaisant que s'il était réduit à caresser la bien-aimée avec
une défense de corne. Mais les lèvres, faites pour amener au palais la
saveur de ce qui les tente, doivent se contenter, sans comprendre leur
erreur et sans avouer leur déception, de vaguer à la surface et de se
heurter à la clôture de la joue impénétrable et désirée. D'ailleurs à ce
moment-là, au contact même de la chair, les lèvres, même dans
l'hypothèse où elles deviendraient plus expertes et mieux douées, ne
pourraient sans doute pas goûter davantage la saveur que la nature les
empêche actuellement de saisir, car, dans cette zone désolée où elles ne
peuvent trouver leur nourriture, elles sont seules, le regard, puis
l'odorat les ont abandonnées depuis longtemps. D'abord au fur et à
mesure que ma bouche commença à s'approcher des joues que mes regards
lui avaient proposé d'embrasser, ceux-ci se déplaçant virent des joues
nouvelles; le cou, aperçu de plus près et comme à la loupe, montra, dans
ses gros grains, une robustesse qui modifia le caractère de la figure.
Les dernières applications de la photographie--qui couchent aux pieds
d'une cathédrale toutes les maisons qui nous parurent si souvent, de
près, presque aussi hautes que les tours, font successivement manoeuvrer
comme un régiment, par files, en ordre dispersé, en masses serrées, les
mêmes monuments, rapprochent l'une contre l'autre les deux colonnes de
la Piazzetta tout à l'heure si distantes, éloignent la proche Salute et
dans un fond pâle et dégradé réussissent à faire tenir un horizon
immense sous l'arche d'un pont, dans l'embrasure d'une fenêtre, entre
les feuilles d'un arbre situé au premier plan et d'un ton plus
vigoureux, donnent successivement pour cadre à une même église les
arcades de toutes les autres--je ne vois que cela qui puisse, autant que
le baiser, faire surgir de ce que nous croyons une chose à aspect
défini, les cent autres choses qu'elle est tout aussi bien, puisque
chacune est relative à une perspective non moins légitime. Bref, de même
qu'à Balbec, Albertine m'avait souvent paru différente,
maintenant--comme si, en accélérant prodigieusement la rapidité des
changements de perspective et des changements de coloration que nous
offre une personne dans nos diverses rencontres avec elle, j'avais voulu
les faire tenir toutes en quelques secondes pour recréer
expérimentalement le phénomène qui diversifie l'individualité d'un être
et tirer les unes des autres, comme d'un étui, toutes les possibilités
qu'il enferme--dans ce court trajet de mes lèvres vers sa joue, c'est
dix Albertines que je vis; cette seule jeune fille étant comme une
déesse à plusieurs têtes, celle que j'avais vue en dernier, si je
tentais de m'approcher d'elle, faisait place une autre. Du moins tant
que je ne l'avais pas touchée, cette tête, je la voyais, un léger parfum
venait d'elle jusqu'à moi. Mais hélas!--car pour le baiser, nos narines
et nos yeux sont aussi mal placés que nos lèvres mal faites--tout d'un
coup, mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez s'écrasant ne
perçut plus aucune odeur, et sans connaître pour cela davantage le goût
du rose désiré, j'appris à ces détestables signes, qu'enfin j'étais en
train d'embrasser la joue d'Albertine.
Était-ce parce que nous jouions (figurée par la révolution d'un solide)
la scène inverse de celle de Balbec, que j'étais, moi, couché, et elle
levée, capable d'esquiver une attaque brutale et de diriger le plaisir à
sa guise, qu'elle me laissa prendre avec tant de facilité maintenant ce
qu'elle avait refusé jadis avec une mine si sévère? (Sans doute, de
cette mine d'autrefois, l'expression voluptueuse que prenait aujourd'hui
son visage à l'approche de mes lèvres ne différait que par une déviation
de lignes infinitésimales, mais dans lesquelles peut tenir toute la
distance qu'il y a entre le geste d'un homme qui achève un blessé et
d'un qui le secourt, entre un portrait sublime ou affreux.) Sans savoir
si j'avais à faire honneur et savoir gré de son changement d'attitude à
quelque bienfaiteur involontaire qui, un de ces mois derniers, à Paris
ou à Balbec, avait travaillé pour moi, je pensai que la façon dont nous
étions placés était la principale cause de ce changement. C'en fut
pourtant une autre que me fournit Albertine; exactement celle-ci: «Ah!
c'est qu'à ce moment-là, à Balbec, je ne vous connaissais pas, je
pouvais croire que vous aviez de mauvaises intentions.» Cette raison me
laissa perplexe. Albertine me la donna sans doute sincèrement. Une femme
a tant de peine à reconnaître dans les mouvements de ses membres, dans
les sensations éprouvées par son corps, au cours d'un tête-à-tête avec
un camarade, la faute inconnue où elle tremblait qu'un étranger
préméditât de la faire tomber.
En tout cas, quelles que fussent les modifications survenues depuis
quelque temps dans sa vie, et qui eussent peut-être expliqué qu'elle eût
accordé aisément à mon désir momentané et purement physique ce qu'à
Balbec elle avait avec horreur refusé à mon amour, une bien plus
étonnante se produisit en Albertine, ce soir-là même, aussitôt que ses
caresses eurent amené chez moi la satisfaction dont elle dut bien
s'apercevoir et dont j'avais même craint qu'elle ne lui causât le petit
mouvement de répulsion et de pudeur offensée que Gilberte avait eu à un
moment semblable, derrière le massif de lauriers, aux Champs-Élysées.
Ce fut tout le contraire. Déjà, au moment où je l'avais couchée sur mon
lit et où j'avais commencé à la caresser, Albertine avait pris un air
que je ne lui connaissais pas, de bonne volonté docile, de simplicité
presque puérile. Effaçant d'elle toutes préoccupations, toutes
prétentions habituelles, le moment qui précède le plaisir, pareil en
cela à celui qui suit la mort, avait rendu à ses traits rajeunis comme
l'innocence du premier âge. Et sans doute tout être dont le talent est
soudain mis en jeu devient modeste, appliqué et charmant; surtout si,
par ce talent, il sait nous donner un grand plaisir, il en est lui-même
heureux, veut nous le donner bien complet. Mais dans cette expression
nouvelle du visage d'Albertine il y avait plus que du désintéressement
et de la conscience, de la générosité professionnels, une sorte de
dévouement conventionnel et subit; et c'est plus loin qu'à sa propre
enfance, mais à la jeunesse de sa race qu'elle était revenue. Bien
différente de moi qui n'avais rien souhaité de plus qu'un apaisement
physique, enfin obtenu, Albertine semblait trouver qu'il y eût eu de sa
part quelque grossièreté à croire que ce plaisir matériel allât sans un
sentiment moral et terminât quelque chose. Elle, si pressée tout à
l'heure, maintenant sans doute et parce qu'elle trouvait que les baisers
impliquent l'amour et que l'amour l'emporte sur tout autre devoir,
disait, quand je lui rappelais son dîner:
--Mais ça ne fait rien du tout, voyons, j'ai tout mon temps.
Elle semblait gênée de se lever tout de suite après ce qu'elle venait
de faire, gênée par bienséance, comme Françoise, quand elle avait cru,
sans avoir soif, devoir accepter avec une gaieté décente le verre de vin
que Jupien lui offrait, n'aurait pas osé partir aussitôt la dernière
gorgée bue, quelque devoir impérieux qui l'eût appelée. Albertine--et
c'était peut-être, avec une autre que l'on verra plus tard, une des
raisons qui m'avaient à mon insu fait la désirer--était une des
incarnations de la petite paysanne française dont le modèle est en
pierre à Saint-André-des-Champs. De Françoise, qui devait pourtant
bientôt devenir sa mortelle ennemie, je reconnus en elle la courtoisie
envers l'hôte et l'étranger, la décence, le respect de la couche.
Françoise, qui, après la mort de ma tante, ne croyait pouvoir parler que
sur un ton apitoyé, dans les mois qui précédèrent le mariage de sa
fille, eût trouvé choquant, quand celle-ci se promenait avec son fiancé,
qu'elle ne le tînt pas par le bras. Albertine, immobilisée auprès de
moi, me disait:
--Vous avez de jolis cheveux, vous avez de beaux yeux, vous êtes gentil.
Comme, lui ayant fait remarquer qu'il était tard, j'ajoutais: «Vous ne
me croyez pas?», elle me répondit, ce qui était peut-être vrai, mais
seulement depuis deux minutes et pour quelques heures:
--Je vous crois toujours.
Elle me parla de moi, de ma famille, de mon milieu social. Elle me dit:
«Oh! je sais que vos parents connaissent des gens très bien. Vous êtes
ami de Robert Forestier et de Suzanne Delage.» A la première minute, ces
noms ne me dirent absolument rien. Mais tout d'un coup je me rappelai
que j'avais en effet joué aux Champs-Élysées avec Robert Forestier que
je n'avais jamais revu. Quant à Suzanne Delage, c'était la petite nièce
de Mme Blandais, et j'avais dû une fois aller à une leçon de danse, et
même tenir un petit rôle dans une comédie de salon, chez ses parents.
Mais la peur d'avoir le fou rire, et des saignements de nez m'en avaient
empêché, de sorte que je ne l'avais jamais vue. J'avais tout au plus cru
comprendre autrefois que l'institutrice à plumet des Swann avait été
chez ses parents, mais peut-être n'était-ce qu'une soeur de cette
institutrice ou une amie. Je protestai à Albertine que Robert Forestier
et Suzanne Delage tenaient peu de place dans ma vie. «C'est possible,
vos mères sont liées, cela permet de vous situer. Je croise souvent
Suzanne Delage avenue de Messine, elle a du chic.» Nos mères ne se
connaissaient que dans l'imagination de Mme Bontemps qui, ayant su que
j'avais joué jadis avec Robert Forestier auquel, paraît-il, je récitais
des vers, en avait conclu que nous étions liés par des relations de
famille. Elle ne laissait jamais, m'a-t-on dit, passer le nom de maman
sans dire: «Ah! oui, c'est le milieu des Delage, des Forestier, etc.»,
donnant à mes parents un bon point qu'ils ne méritaient pas.
Du reste les notions sociales d'Albertine étaient d'une sottise extrême.
Elle croyait les Simonnet avec deux _n_ inférieurs non seulement aux
Simonet avec un seul _n_, mais à toutes les autres personnes possibles.
Que quelqu'un ait le même nom que vous, sans être de votre famille, est
une grande raison de le dédaigner. Certes il y a des exceptions. Il peut
arriver que deux Simonnet (présentés l'un à l'autre dans une de ces
réunions où l'on éprouve le besoin de parler de n'importe quoi et où on
se sent d'ailleurs plein de dispositions optimistes, par exemple dans le
cortège d'un enterrement qui se rend au cimetière), voyant qu'ils
s'appellent de même, cherchent avec une bienveillance réciproque, et
sans résultat, s'ils n'ont aucun lien de parenté. Mais ce n'est qu'une
exception. Beaucoup d'hommes sont peu honorables, mais nous l'ignorons
ou n'en avons cure. Mais si l'homonymie fait qu'on nous remet des
lettres à eux destinées, ou _vice versa_ nous commençons par une
méfiance, souvent justifiée, quant à ce qu'ils valent. Nous craignons
des confusions, nous les prévenons par une moue de dégoût si l'on nous
parle d'eux. En lisant notre nom porté par eux, dans le journal, ils
nous semblent l'avoir usurpé. Les péchés des autres membres du corps
social nous sont indifférents. Nous en chargeons plus lourdement nos
homonymes. La haine que nous portons aux autres Simonnet est d'autant
plus forte qu'elle n'est pas individuelle, mais se transmet
héréditairement. Au bout de deux générations on se souvient seulement de
la moue insultante que les grands-parents avaient à l'égard des autres
Simonnet; on ignore la cause; on ne serait pas étonné d'apprendre que
cela a commencé par un assassinat. Jusqu'au jour fréquent où, entre une
Simonnet et un Simonnet qui ne sont pas parents du tout, cela finit par
un mariage.
Non seulement Albertine me parla de Robert Forestier et de Suzanne
Delage, mais spontanément, par un devoir de confidence que le
rapprochement des corps crée, au début du moins, avant qu'il ait
engendré une duplicité spéciale et le secret envers le même être,
Albertine me raconta sur sa famille et un oncle d'Andrée une histoire
dont elle avait, à Balbec, refusé de me dire un seul mot, mais elle ne
pensait pas qu'elle dût paraître avoir encore des secrets à mon égard.
Maintenant sa meilleure amie lui eût raconté quelque chose contre moi
qu'elle se fût fait un devoir de me le rapporter. J'insistai pour
qu'elle rentrât, elle finit par partir, mais si confuse pour moi de ma
grossièreté, qu'elle riait presque pour m'excuser, comme une maîtresse
de maison chez qui on va en veston, qui vous accepte ainsi mais à qui
cela n'est pas indifférent.
--Vous riez? lui dis-je.
--Je ne ris pas, je vous souris, me répondit-elle tendrement. Quand
est-ce que je vous revois? ajouta-t-elle comme n'admettant pas que ce
que nous venions de faire, puisque c'en est d'habitude le couronnement,
ne fût pas au moins le prélude d'une amitié grande, d'une amitié
préexistante et que nous nous devions de découvrir, de confesser et qui
seule pouvait expliquer ce à quoi nous nous étions livrés.
--Puisque vous m'y autorisez, quand je pourrai je vous ferai chercher.
Je n'osai lui dire que je voulais tout subordonner à la possibilité de
voir Mme de Stermaria.
--Hélas! ce sera à l'improviste, je ne sais jamais d'avance, lui dis-je.
Serait-ce possible que je vous fisse chercher le soir quand je serai
libre?
--Ce sera très possible bientôt car j'aurai une entrée indépendante de
celle de ma tante. Mais en ce moment c'est impraticable. En tout cas je
viendrai à tout hasard demain ou après-demain dans l'après-midi. Vous ne
me recevrez que si vous le pouvez.
Arrivée à la porte, étonnée que je ne l'eusse pas devancée, elle me
tendit sa joue, trouvant qu'il n'y avait nul besoin d'un grossier désir
physique pour que maintenant nous nous embrassions. Comme les courtes
relations que nous avions eues tout à l'heure ensemble étaient de celles
auxquelles conduisent parfois une intimité absolue et un choix du coeur,
Albertine avait cru devoir improviser et ajouter momentanément aux
baisers que nous avions échangés sur mon lit, le sentiment dont ils
eussent été le signe pour un chevalier et sa dame tels que pouvait les
concevoir un jongleur gothique.
Quand m'eut quitté la jeune Picarde, qu'aurait pu sculpter à son porche
l'imagier de Saint-André-des-Champs, Françoise m'apporta une lettre qui
me remplit de joie, car elle était de Mme de Stermaria, laquelle
acceptait à dîner. De Mme de Stermaria, c'est-à-dire, pour moi, plus
que de la Mme de Stermaria réelle, de celle à qui j'avais pensé toute la
journée avant l'arrivée d'Albertine. C'est la terrible tromperie de
l'amour qu'il commence par nous faire jouer avec une femme non du monde
extérieur, mais avec une poupée intérieure à notre cerveau, la seule
d'ailleurs que nous ayons toujours à notre disposition, la seule que
nous posséderons, que l'arbitraire du souvenir, presque aussi absolu que
celui de l'imagination, peut avoir fait aussi différente de la femme
réelle que du Balbec réel avait été pour moi le Balbec rêvé; création
factice à laquelle peu à peu, pour notre souffrance, nous forcerons la
femme réelle à ressembler.
Albertine m'avait tant retardé que la comédie venait de finir quand
j'arrivai chez Mme de Villeparisis; et peu désireux de prendre à revers
le flot des invités qui s'écoulait en commentant la grande nouvelle: la
séparation qu'on disait déjà accomplie entre le duc et la duchesse de
Guermantes, je m'étais, en attendant de pouvoir saluer la maîtresse de
maison, assis sur une bergère vide dans le deuxième salon, quand du
premier, où sans doute elle avait été assise tout à fait au premier rang
de chaises, je vis déboucher, majestueuse, ample et haute dans une
longue robe de satin jaune à laquelle étaient attachés en relief
d'énormes pavots noirs, la duchesse. Sa vue ne me causait plus aucun
trouble. Un certain jour, m'imposant les mains sur le front (comme
c'était son habitude quand elle avait peur de me faire de la peine), en
me disant: «Ne continue pas tes sorties pour rencontrer Mme de
Guermantes, tu es la fable de la maison. D'ailleurs, vois comme ta
grand'mère est souffrante, tu as vraiment des choses plus sérieuses à
faire que de te poster sur le chemin d'une femme qui se moque de toi»,
d'un seul coup, comme un hypnotiseur qui vous fait revenir du lointain
pays où vous vous imaginiez être, et vous rouvre les yeux, ou comme le
médecin qui, vous rappelant au sentiment du devoir et de la réalité,
vous guérit d'un mal imaginaire dans lequel vous vous complaisiez, ma
mère m'avait réveillé d'un trop long songe. La journée qui avait suivi
avait été consacrée à dire un dernier adieu à ce mal auquel je
renonçais; j'avais chanté des heures de suite en pleurant l'«Adieu» de
Schubert:
... _Adieu, des voix étranges
T'appellent loin de moi, céleste soeur des Anges_.