démenti quelques jours après, qui ne laissa pas de m'étonner, me
brouilla pour quelque temps avec Bloch, et qui constitue en soi une de
ces curieuses contradictions dont on va trouver l'explication à la fin
de ce volume[1] (Sodome I). Donc, chez Mme de Villeparisis, Bloch ne
cessa de me vanter l'air d'amabilité de M. de Charlus, lequel Charlus,
quand il le rencontrait dans la rue, le regardait dans les yeux comme
s'il le connaissait, avait envie de le connaître, savait très bien qui
il était. J'en souris d'abord, Bloch s'étant exprimé avec tant de
violence à Balbec sur le compte du même M. de Charlus. Et je pensai
simplement que Bloch, à l'instar de son père pour Bergotte, connaissait
le baron «sans le connaître». Et que ce qu'il prenait pour un regard
aimable était un regard distrait. Mais enfin Bloch vint à tant de
précisions, et sembla si certain qu'à deux ou trois reprises M. de
Charlus avait voulu l'aborder, que, me rappelant que j'avais parlé de
mon camarade au baron, lequel m'avait justement, en revenant d'une
visite chez Mme de Villeparisis, posé sur lui diverses questions, je fis
la supposition que Bloch ne mentait pas, que M. de Charlus avait appris
son nom, qu'il était mon ami, etc.... Aussi quelque temps après, au
théâtre, je demandai à M. de Charlus de lui présenter Bloch, et sur son
acquiescement allai le chercher. Mais dès que M. de Charlus l'aperçut,
un étonnement aussitôt réprimé se peignit sur sa figure où il fut
remplacé par une étincelante fureur. Non seulement il ne tendit pas la
main à Bloch, mais chaque fois que celui-ci lui adressa la parole il lui
répondit de l'air le plus insolent, d'une voix irritée et blessante. De
sorte que Bloch, qui, à ce qu'il disait, n'avait eu jusque-là du baron
que des sourires, crut que je l'avais non pas recommandé mais desservi,
pendant le court entretien où, sachant le goût de M. de Charlus pour les
protocoles, je lui avais parlé de mon camarade avant de l'amener à lui.
Bloch nous quitta, éreinté comme qui a voulu monter un cheval tout le
temps prêt à prendre le mors aux dents, ou nager contre des vagues qui
vous rejettent sans cesse sur le galet, et ne me reparla pas de six
mois.
[Footnote 1: Dans l'édition originale «Sodome et Gomorrhe I» se
trouvait compris dans le même volume que cette 2e partie du Côté de
Guermantes, ce qui explique la phrase et la parenthèse. Mais, dans cette
édition in-octavo, le titre de Sodome est reporté au volume suivant.]