Par moments, j'entendais le bruit de l'ascenseur qui montait, mais il

était suivi d'un second bruit, non celui que j'espérais: l'arrêt à mon

étage, mais d'un autre fort différent que l'ascenseur faisait pour

continuer sa route élancée vers les étages supérieurs et qui, parce

qu'il signifia si souvent la désertion du mien quand j'attendais une

visite, est resté pour moi plus tard, même quand je n'en désirais plus

aucune, un bruit par lui-même douloureux, où résonnait comme une

sentence d'abandon. Lasse, résignée, occupée pour plusieurs heures

encore à sa tâche immémoriale, la grise journée filait sa passementerie

de nacre et je m'attristais de penser que j'allais rester seul en tête à

tête avec elle qui ne me connaissait pas plus qu'une, ouvrière qui,

installée près de la fenêtre pour voir plus clair en faisant sa besogne,

ne s'occupe nullement de la personne présente dans la chambre. Tout d'un

coup, sans que j'eusse entendu sonner, Françoise vint ouvrir la porte,

introduisant Albertine qui entra souriante, silencieuse, replète,

contenant dans la plénitude de son corps, préparés pour que je

continuasse à les vivre, venus vers moi, les jours passés dans ce Balbec

où je n'étais jamais retourné. Sans doute, chaque fois que nous

revoyons une personne avec qui nos rapports--si insignifiants

soient-ils--se trouvent changés, c'est comme une confrontation de deux

époques. Il n'y a pas besoin pour cela qu'une ancienne maîtresse vienne

nous voir en amie, il suffit de la visite à Paris de quelqu'un que nous

avons connu dans l'au-jour-le-jour d'un certain genre de vie, et que

cette vie ait cessé, fût-ce depuis une semaine seulement. Sur chaque

trait rieur, interrogatif et gêné du visage d'Albertine, je pouvais

épeler ces questions: «Et Madame de Villeparisis? Et le maître de danse?

Et le pâtissier?» Quand elle s'assit, son dos eut l'air de dire: «Dame,

il n'y a pas de falaise ici, vous permettez que je m'asseye tout de même

près de vous, comme j'aurais fait à Balbec?» Elle semblait une

magicienne me présentant un miroir du Temps. En cela elle était pareille

à tous ceux que nous revoyons rarement, mais qui jadis vécurent plus

intimement avec nous. Mais avec Albertine il n'y avait que cela. Certes,

même à Balbec, dans nos rencontres quotidiennes j'étais toujours surpris

en l'apercevant tant elle était journalière. Mais maintenant on avait

peine à la reconnaître. Dégagés de la vapeur rose qui les baignait, ses

traits avaient sailli comme une statue. Elle avait un autre visage, ou

plutôt elle avait enfin un visage; son corps avait grandi. Il ne restait

presque plus rien de la gaine où elle avait été enveloppée et sur la

surface de laquelle à Balbec sa forme future se dessinait à peine.

Albertine, cette fois, rentrait à Paris plus tôt que de coutume.

D'ordinaire elle n'y arrivait qu'au printemps, de sorte que, déjà

troublé depuis quelques semaines par les orages sur les premières

fleurs, je ne séparais pas, dans le plaisir que j'avais, le retour

d'Albertine et celui de la belle saison. Il suffisait qu'on me dise

qu'elle était à Paris et qu'elle était passée chez moi pour que je la

revisse comme une rose au bord de la mer. Je ne sais trop si c'était le

désir de Balbec ou d'elle qui s'emparait de moi alors, peut-être le

désir d'elle étant lui-même une forme paresseuse, lâche et incomplète de

posséder Balbec, comme si posséder matériellement une chose, faire sa

résidence d'une ville, équivalait à la posséder spirituellement. Et

d'ailleurs, même matériellement, quand elle était non plus balancée par

mon imagination devant l'horizon marin, mais immobile auprès de moi,

elle me semblait souvent une bien pauvre rose devant laquelle j'aurais

bien voulu fermer les yeux pour ne pas voir tel défaut des pétales et

pour croire que je respirais sur la plage.

Je peux le dire ici, bien que je ne susse pas alors ce qui ne devait

arriver que dans la suite. Certes, il est plus raisonnable de sacrifier

sa vie aux femmes qu'aux timbres-poste, aux vieilles tabatières, même

aux tableaux et aux statues. Seulement l'exemple des autres collections

devrait nous avertir de changer, de n'avoir pas une seule femme, mais

beaucoup. Ces mélanges charmants qu'une jeune fille fait avec une plage,

avec la chevelure tressée d'une statue d'église, avec une estampe, avec

tout ce à cause de quoi on aime en l'une d'elles, chaque fois qu'elle

entre, un tableau charmant, ces mélanges ne sont pas très stables. Vivez

tout à fait avec la femme et vous ne verrez plus rien de ce qui vous l'a

fait aimer; certes les deux éléments désunis, la jalousie peut à nouveau

les rejoindre. Si après un long temps de vie commune je devais finir par

ne plus voir en Albertine qu'une femme ordinaire, quelque intrigue

d'elle avec un être qu'elle eût aimé à Balbec eût peut-être suffi pour

réincorporer en elle et amalgamer la plage et le déferlement du flot.

Seulement ces mélanges secondaires ne ravissant plus nos yeux, c'est à

notre coeur qu'ils sont sensibles et funestes. On ne peut sous une forme

si dangereuse trouver souhaitable le renouvellement du miracle. Mais

j'anticipe les années. Et je dois seulement ici regretter de n'être pas

resté assez sage pour avoir eu simplement ma collection de femmes comme

on a des lorgnettes anciennes, jamais assez nombreuses derrière une

vitrine où toujours une place vide attend une lorgnette nouvelle et plus

rare.

Contrairement à l'ordre habituel de ses villégiatures, cette année elle

venait directement de Balbec et encore y était-elle restée bien moins

tard que d'habitude. Il y avait longtemps que je ne l'avais vue. Et

comme je ne connaissais pas, même de nom, les personnes qu'elle

fréquentait à Paris, je ne savais rien d'elle pendant les périodes où

elle restait sans venir me voir. Celles-ci étaient souvent assez

longues. Puis, un beau jour, surgissait brusquement Albertine dont les

roses apparitions et les silencieuses visites me renseignaient assez peu

sur ce qu'elle avait pu faire dans leur intervalle, qui restait plongé

dans cette obscurité de sa vie que mes yeux ne se souciaient guère de

percer.

Cette fois-ci pourtant, certains signes semblaient indiquer que des

choses nouvelles avaient dû se passer dans cette vie. Mais il fallait

peut-être tout simplement induire d'eux qu'on change très vite à l'âge

qu'avait Albertine. Par exemple, son intelligence se montrait mieux, et

quand je lui reparlai du jour où elle avait mis tant d'ardeur à imposer

son idée de faire écrire par Sophocle: «Mon cher Racine», elle fut la

première à rire de bon coeur. «C'est Andrée qui avait raison, j'étais

stupide, dit-elle, il fallait que Sophocle écrive: «Monsieur». Je lui

répondis que le «monsieur» et le «cher monsieur» d'Andrée n'étaient pas

moins comiques que son «mon cher Racine» à elle et le «mon cher ami» de

Gisèle, mais qu'il n'y avait, au fond, de stupides que des professeurs

faisant encore adresser par Sophocle une lettre à Racine. Là, Albertine

ne me suivit plus. Elle ne voyait pas ce que cela avait de bête; son

intelligence s'entr'ouvrait, mais n'était pas développée. Il y avait des

nouveautés plus attirantes en elle; je sentais, dans la même jolie fille

qui venait de s'asseoir près de mon lit, quelque chose de différent; et

dans ces lignes qui dans le regard et les traits du visage expriment la

volonté habituelle, un changement de front, une demi-conversion comme si

avaient été détruites ces résistances contre lesquelles je m'étais brisé

à Balbec, un soir déjà lointain où nous formions un couple symétrique

mais inverse de celui de l'après-midi actuel, puisque alors c'était elle

qui était couchée et moi à côté de son lit. Voulant et n'osant m'assurer

si maintenant elle se laisserait embrasser, chaque fois qu'elle se

levait pour partir, je lui demandais de rester encore. Ce n'était pas

très facile à obtenir, car bien qu'elle n'eût rien à faire (sans cela,

elle eût bondi au dehors), elle était une personne exacte et d'ailleurs

peu aimable avec moi, ne semblant guère se plaire dans ma compagnie.

Pourtant chaque fois, après avoir regardé sa montre, elle se rasseyait à

ma prière, de sorte qu'elle avait passé plusieurs heures avec moi et

sans que je lui eusse rien demandé; les phrases que je lui disais se

rattachaient à celles que je lui avais dites pendant les heures

précédentes, et ne rejoignaient en rien ce à quoi je pensais, ce que je

désirais, lui restaient indéfiniment parallèles. Il n'y a rien comme le

désir pour empêcher les choses qu'on dit d'avoir aucune ressemblance

avec ce qu'on a dans la pensée. Le temps presse et pourtant il semble

qu'on veuille gagner du temps en parlant de sujets absolument étrangers

à celui qui nous préoccupe. On cause, alors que la phrase qu'on voudrait

prononcer serait déjà accompagnée d'un geste, à supposer même que, pour

se donner le plaisir de l'immédiat et assouvir la curiosité qu'on

éprouve à l'égard des réactions qu'il amènera sans mot dire, sans

demander aucune permission, on n'ait pas fait ce geste. Certes je

n'aimais nullement Albertine: fille de la brume du dehors, elle pouvait

seulement contenter le désir imaginatif que le temps nouveau avait

éveillé en moi et qui était intermédiaire entre les désirs que peuvent

satisfaire d'une part les arts de la cuisine et ceux de la sculpture

monumentale, car il me faisait rêver à la fois de mêler à ma chair une

matière différente et chaude, et d'attacher par quelque point à mon

corps étendu un corps divergent comme le corps d'Ève tenait à peine par

les pieds à la hanche d'Adam, au corps duquel elle est presque

perpendiculaire, dans ces bas-reliefs romans de la cathédrale de Balbec

qui figurent d'une façon si noble et si paisible, presque encore comme

une frise antique, la création de la femme; Dieu y est partout suivi,

comme par deux ministres, de deux petits anges dans lesquels on

reconnaît--telles ces créatures ailées et tourbillonnantes de l'été que

l'hiver a surprises et épargnées--des Amours d'Herculanum encore en vie

en plein XIIIe siècle, et traînant leur dernier vol, las mais ne

manquant pas à la grâce qu'on peut attendre d'eux, sur toute la façade

du porche.

Or, ce plaisir, qui en accomplissant mon désir m'eût délivré de cette

rêverie, et que j'eusse tout aussi volontiers cherché en n'importe

quelle autre jolie femme, si l'on m'avait demandé sur quoi--au cours de

ce bavardage interminable où je taisais à Albertine la seule chose à

laquelle je pensasse--se basait mon hypothèse optimiste au sujet des

complaisances possibles, j'aurais peut-être répondu que cette hypothèse

était due (tandis que les traits oubliés de la voix d'Albertine

redessinaient pour moi le contour de sa personnalité) à l'apparition de

certains mots qui ne faisaient pas partie de son vocabulaire, au moins

dans l'acception qu'elle leur donnait maintenant. Comme elle me disait

qu'Elstir était bête et que je me récriais:

--Vous ne me comprenez pas, répliqua-t-elle en souriant, je veux dire

qu'il a été bête en cette circonstance, mais je sais parfaitement que

c'est quelqu'un de tout à fait distingué.

De même pour dire du golf de Fontainebleau qu'il était élégant, elle

déclara:

--C'est tout à fait une sélection.

A propos d'un duel que j'avais eu, elle me dit de mes témoins: «Ce sont

des témoins de choix», et regardant ma figure avoua qu'elle aimerait me

voir «porter la moustache». Elle alla même, et mes chances me parurent

alors très grandes, jusqu'à prononcer, terme que, je l'eusse juré, elle

ignorait l'année précédente, que depuis qu'elle avait vu Gisèle il

s'était passé un certain «laps de temps». Ce n'est pas qu'Albertine ne

possédât déjà quand j'étais à Balbec un lot très sortable de ces

expressions qui décèlent immédiatement qu'on est issu d'une famille

aisée, et que d'année en année une mère abandonne à sa fille comme elle

lui donne au fur et à mesure qu'elle grandit, dans les circonstances

importantes, ses propres bijoux. On avait senti qu'Albertine avait cessé

d'être une petite enfant quand un jour, pour remercier d'un cadeau

qu'une étrangère lui avait fait, elle avait répondu: «Je suis confuse.»

Mme Bontemps n'avait pu s'empêcher de regarder son mari, qui avait

répondu:

--Dame, elle va sur ses quatorze ans.

La nubilité plus accentuée s'était marquée quand Albertine, parlant

d'une jeune fille qui avait mauvaise façon, avait dit: «On ne peut même

pas distinguer si elle est jolie, elle a un _pied de rouge_ sur la

figure.» Enfin, quoique jeune fille encore, elle prenait déjà des façons

de femme de son milieu et de son rang en disant, si quelqu'un faisait

des grimaces: «Je ne peux pas le voir parce que j'ai envie d'en faire

aussi», ou si on s'amusait à des imitations: «Le plus drôle, quand vous

la contrefaites, c'est que vous lui ressemblez.» Tout cela est tiré du

trésor social. Mais justement le milieu d'Albertine ne me paraissait pas

pouvoir lui fournir «distingué» dans le sens où mon père disait de tel

de ses collègues qu'il ne connaissait pas encore et dont on lui vantait

la grande intelligence: «Il paraît que c'est quelqu'un de tout à fait

distingué.» «Sélection», même pour le golf, me parut aussi incompatible

avec la famille Simonet qu'il le serait, accompagné de l'adjectif

«naturel», avec un texte antérieur de plusieurs siècles aux travaux de

Darwin. «Laps de temps» me sembla de meilleur augure encore. Enfin

m'apparut l'évidence de bouleversements que je ne connaissais pas mais

propres à autoriser pour moi toutes les espérances, quand Albertine me

dit, avec la satisfaction d'une personne dont l'opinion n'est pas

indifférente:

--C'est, _à mon sens_, ce qui pouvait arriver de mieux.... J'estime que

c'est la meilleure solution, la solution élégante.

C'était si nouveau, si visiblement une alluvion laissant soupçonner de

si capricieux détours à travers des terrains jadis inconnus d'elle que,

dès les mots «à mon sens», j'attirai Albertine, et à «j'estime» je

l'assis sur mon lit.

Sans doute il arrive que des femmes peu cultivées, épousant un homme

fort lettré, reçoivent dans leur apport dotal de telles expressions. Et

peu après la métamorphose qui suit la nuit de noces, quand elles font

leurs visites et sont réservées avec leurs anciennes amies, on remarque

avec étonnement qu'elles sont devenues femmes si, en décrétant qu'une

personne est intelligente, elles mettent deux _l_ au mot intelligente;

mais cela est justement le signe d'un changement, et il me semblait

qu'il y avait un monde entre les expressions actuelles et le vocabulaire

de l'Albertine que j'avais connue à Balbec--celui où les plus grandes

hardiesses étaient de dire d'une personne bizarre: «C'est un type», ou,

si on proposait à Albertine de jouer: «Je n'ai pas d'argent à perdre»,

ou encore, si telle de ses amies lui faisait un reproche qu'elle ne

trouvait pas justifié: «Ah! vraiment, je te trouve magnifique!», phrases

dictées dans ces cas-là par une sorte de tradition bourgeoise presque

aussi ancienne que le _Magnificat_ lui-même, et qu'une jeune fille un

peu en colère et sûre de son droit emploie ce qu'on appelle «tout

naturellement», c'est-à-dire parce qu'elle les a apprises de sa mère

comme à faire sa prière ou à saluer. Toutes celles-là, Mme Bontemps les

lui avait apprises en même temps que la haine des Juifs et que l'estime

pour le noir où on est toujours convenable et comme il faut, même sans

que Mme Bontemps le lui eût formellement enseigné, mais comme se modèle

au gazouillement des parents chardonnerets celui des petits

chardonnerets récemment nés, de sorte qu'ils deviennent de vrais

chardonnerets eux-mêmes. Malgré tout, «sélection» me parut allogène et

«j'estime» encourageant. Albertine n'était plus la même, donc elle

n'agirait peut-être pas, ne réagirait pas de même.

Non seulement je n'avais plus d'amour pour elle, mais je n'avais même,

plus à craindre, comme j'aurais pu à Balbec, de briser en elle une

amitié pour moi qui n'existait plus. Il n'y avait aucun doute que je lui

fusse depuis longtemps devenu fort indifférent. Je me rendais compte que

pour elle je ne faisais plus du tout partie de la «petite bande» à

laquelle j'avais autrefois tant cherché, et j'avais ensuite été si

heureux de réussir à être agrégé. Puis comme elle n'avait même plus,

comme à Balbec, un air de franchise et de bonté, je n'éprouvais pas de

grands scrupules; pourtant je crois que ce qui me décida fut une

dernière découverte philologique. Comme, continuant à ajouter un nouvel

anneau à la chaîne extérieure de propos sous laquelle je cachais mon

désir intime, je parlais, tout en ayant maintenant Albertine au coin de

mon lit, d'une des filles de la petite bande, plus menue que les autres,

mais que je trouvais tout de même assez jolie: «Oui, me répondit

Albertine, elle a l'air d'une petite mousmé.» De toute évidence, quand

j'avais connu Albertine, le mot de «mousmé» lui était inconnu. Il est

vraisemblable que, si les choses eussent suivi leur cours normal, elle

ne l'eût jamais appris, et je n'y aurais vu pour ma part aucun

inconvénient car nul n'est plus horripilant. A l'entendre on se sent le

même mal de dents que si on a mis un trop gros morceau de glace dans sa

bouche. Mais chez Albertine, jolie comme elle était, même «mousmé» ne

pouvait m'être déplaisant. En revanche, il me parut révélateur sinon

d'une initiation extérieure, au moins d'une évolution interne.

Malheureusement il était l'heure où il eût fallu que je lui dise au

revoir si je voulais qu'elle rentrât à temps pour son dîner et aussi que

je me levasse assez tôt pour le mien. C'était Françoise qui le

préparait, elle n'aimait pas qu'il attendît et devait déjà trouver

contraire à un des articles de son code qu'Albertine, en l'absence de

mes parents, m'eût fait une visite aussi prolongée et qui allait tout

mettre en retard. Mais, devant «mousmé», ces raisons tombèrent et je me

hâtai de dire:

--Imaginez-vous que je ne suis pas chatouilleux du tout, vous pourriez

me chatouiller pendant une heure que je ne le sentirais même pas.

--Vraiment!

--Je vous assure.

Elle comprit sans doute que c'était l'expression maladroite d'un désir,

car comme quelqu'un qui vous offre une recommandation que vous n'osiez

pas solliciter, mais dont vos paroles lui ont prouvé qu'elle pouvait

vous être utile:

--Voulez-vous que j'essaye? dit-elle avec l'humilité de la femme.

--Si vous voulez, mais alors ce serait plus commode que vous vous

étendiez tout à fait sur mon lit.

--Comme cela?

--Non, enfoncez-vous.

--Mais je ne suis pas trop lourde?

Comme elle finissait cette phrase la porte s'ouvrit, et Françoise

portant une lampe entra. Albertine n'eut que le temps de se rasseoir sur

la chaise. Peut-être Françoise avait-elle choisi cet instant pour nous

confondre, étant à écouter à la porte, ou même à regarder par le trou de

la serrure. Mais je n'avais pas besoin de faire une telle supposition,

elle avait pu dédaigner de s'assurer par les yeux de ce que son instinct

avait dû suffisamment flairer, car à force de vivre avec moi et mes

parents, la crainte, la prudence, l'attention et la ruse avaient fini

par lui donner de nous cette sorte de connaissance instinctive et

presque divinatoire qu'a de la mer le matelot, du chasseur le gibier, et

de la maladie, sinon le médecin, du moins souvent le malade. Tout ce

qu'elle arrivait à savoir aurait pu stupéfier à aussi bon droit que

l'état avancé de certaines connaissances chez les anciens, vu les moyens

presque nuls d'information qu'ils possédaient (les siens n'étaient pas

plus nombreux: c'était quelques propos, formant à peine le vingtième de

notre conversation à dîner, recueillis à la volée par le maître d'hôtel

et inexactement transmis à l'office). Encore ses erreurs tenaient-elles

plutôt, comme les leurs, comme les fables auxquelles Platon croyait, à

une fausse conception du monde et à des idées préconçues qu'à

l'insuffisance des ressources matérielles. C'est ainsi que, de nos jours

encore, les plus grandes découvertes dans les moeurs des insectes ont pu

être faites par un savant qui ne disposait d'aucun laboratoire, de nul

appareil. Mais si les gênes qui résultaient de sa position de domestique

ne l'avaient pas empêchée d'acquérir une science indispensable à l'art

qui en était le terme--et qui consistait à nous confondre en nous en

communiquant les résultats--la contrainte avait fait plus; là l'entrave

ne s'était pas contentée de ne pas paralyser l'essor, elle y avait

puissamment aidé. Sans doute Françoise ne négligeait aucun adjuvant,

celui de la diction et de l'attitude par exemple. Comme (si elle ne

croyait jamais ce que nous lui disions et que nous souhaitions qu'elle

crût) elle admettait sans l'ombre d'un doute ce que toute personne de sa

condition lui racontait de plus absurde et qui pouvait en même temps

choquer nos idées, autant sa manière d'écouter nos assertions témoignait

de son incrédulité, autant l'accent avec lequel elle rapportait (car le

discours indirect lui permettait de nous adresser les pires injures avec

impunité) le récit d'une cuisinière qui lui avait raconté qu'elle avait

menacé ses maîtres et en avait obtenu, en les traitant devant tout le

monde de «fumier», mille faveurs, montrait que c'était pour elle parole

d'évangile. Françoise ajoutait même: «Moi, si j'avais été patronne je me

serais trouvée vexée.» Nous avions beau, malgré notre peu de sympathie

originelle pour la dame du quatrième, hausser les épaules, comme à une

fable invraisemblable, à ce récit d'un si mauvais exemple, en le

faisant, la narratrice savait prendre le cassant, le tranchant de la

plus indiscutable et plus exaspérante affirmation.

Mais surtout, comme les écrivains arrivent souvent à une puissance de

concentration dont les eût dispensés le régime de la liberté politique

ou de l'anarchie littéraire, quand ils sont ligotés par la tyrannie d'un

monarque ou d'une poétique, par les sévérités des règles prosodiques ou

d'une religion d'État, ainsi Françoise, ne pouvant nous répondre d'une

façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite. Elle

savait faire tenir tout ce qu'elle ne pouvait exprimer directement, dans

une phrase que nous ne pouvions incriminer sans nous accuser, dans moins

qu'une phrase même, dans un silence, dans la manière dont elle plaçait

un objet.

Ainsi, quand il m'arrivait de laisser, par mégarde, sur ma table, au

milieu d'autres lettres, une certaine qu'il n'eût pas fallu qu'elle vît,

par exemple parce qu'il y était parlé d'elle avec une malveillance qui

en supposait une aussi grande à son égard chez le destinataire que chez

l'expéditeur, le soir, si je rentrais inquiet et allais droit à ma

chambre, sur mes lettres rangées bien en ordre en une pile parfaite, le

document compromettant frappait tout d'abord mes yeux comme il n'avait

pas pu ne pas frapper ceux de Françoise, placé par elle tout en dessus,

presque à part, en une évidence qui était un langage, avait son

éloquence, et dès la porte me faisait tressaillir comme un cri. Elle

excellait à régler ces mises en scène destinées à instruire si bien le

spectateur, Françoise absente, qu'il savait déjà qu'elle savait tout

quand ensuite elle faisait son entrée. Elle avait, pour faire parler

ainsi un objet inanimé, l'art à la fois génial et patient d'Irving et de

Frédéric Lemaître. En ce moment, tenant au-dessus d'Albertine et de moi

la lampe allumée qui ne laissait dans l'ombre aucune des dépressions

encore visibles que le corps de la jeune fille avait creusées dans le

couvre-pieds, Françoise avait l'air de la «Justice éclairant le Crime».

La figure d'Albertine ne perdait pas à cet éclairage. Il découvrait sur

les joues le même vernis ensoleillé qui m'avait charmé à Balbec. Ce

visage d'Albertine, dont l'ensemble avait quelquefois, dehors, une

espèce de pâleur blême, montrait, au contraire, au fur et à mesure que

la lampe les éclairait, des surfaces si brillamment, si uniformément

colorées, si résistantes et si lisses, qu'on aurait pu les comparer aux

carnations soutenues de certaines fleurs. Surpris pourtant par l'entrée

inattendue de Françoise, je m'écriai:

--Comment, déjà la lampe? Mon Dieu que cette lumière est vive!

Mon but était sans doute par la seconde de ces phrases de dissimuler

mon trouble, par la première d'excuser mon retard. Françoise répondit

avec une ambiguïté cruelle:

--Faut-il que j'éteinde?

--Teigne? glissa à mon oreille Albertine, me laissant charmé par la

vivacité familière avec laquelle, me prenant à la fois pour maître et

pour complice, elle insinua cette affirmation psychologique dans le ton

interrogatif d'une question grammaticale.

Quand Françoise fut sortie de la chambre et Albertine rassise sur mon

lit:

--Savez-vous ce dont j'ai peur, lui dis-je, c'est que si nous continuons

comme cela, je ne puisse pas m'empêcher de vous embrasser.

--Ce serait un beau malheur.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 16 / 19 段