inutile, mais ne possédait pas l'art si simple, de l'exprimer. Jugeant
ma grand'mère tout à fait perdue, c'était ses impressions à elle,
Françoise, qu'elle tenait à nous faire connaître. Et elle ne savait que
répéter: «Cela me fait quelque chose», du même ton dont elle disait,
quand elle avait pris trop de soupe aux choux: «J'ai comme un poids sur
l'estomac», ce qui dans les deux cas était plus naturel qu'elle ne
semblait le croire. Si faiblement traduit, son chagrin n'en était pas
moins très grand, aggravé d'ailleurs par l'ennui que sa fille, retenue à
Combray (que la jeune Parisienne appelait maintenant la «cambrousse» et
où elle se sentait devenir «pétrousse»), ne pût vraisemblablement
revenir pour la cérémonie mortuaire que Françoise sentait devoir être
quelque chose de superbe. Sachant que nous nous épanchions peu, elle
avait à tout hasard convoqué d'avance Jupien pour tous les soirs de la
semaine. Elle savait qu'il ne serait pas libre à l'heure de
l'enterrement. Elle voulait du moins, au retour, le lui «raconter».
Depuis plusieurs nuits mon père, mon grand-père, un de nos cousins
veillaient et ne sortaient plus de la maison. Leur dévouement continu
finissait par prendre un masque d'indifférence, et l'interminable
oisiveté autour de cette agonie leur faisait tenir ces mêmes propos qui
sont inséparables d'un séjour prolongé dans un wagon de chemin de fer.
D'ailleurs ce cousin (le neveu de ma grand'tante) excitait chez moi
autant d'antipathie qu'il méritait et obtenait généralement d'estime.
On le «trouvait» toujours dans les circonstances graves, et il était si
assidu auprès des mourants que les familles, prétendant qu'il était
délicat de santé, malgré son apparence robuste, sa voix de basse-taille
et sa barbe de sapeur, le conjuraient toujours avec les périphrases
d'usage de ne pas venir à l'enterrement. Je savais d'avance que maman,
qui pensait aux autres au milieu de la plus immense douleur, lui dirait
sous une tout autre forme ce qu'il avait l'habitude de s'entendre
toujours dire:
--Promettez-moi que vous ne viendrez pas «demain». Faites-le pour
«elle». Au moins n'allez pas «là-bas». Elle vous avait demandé de ne pas
venir.
Rien n'y faisait; il était toujours le premier à la «maison», à cause de
quoi on lui avait donné, dans un autre milieu, le surnom, que nous
ignorions, de «ni fleurs ni couronnes». Et avant d'aller à «tout», il
avait toujours «pensé à tout», ce qui lui valait ces mots: «Vous, on ne
vous dit pas merci.»
--Quoi? demanda d'une voix forte mon grand-père qui était devenu un peu
sourd et qui n'avait pas entendu quelque chose que mon cousin venait de
dire à mon père.
--Rien, répondit le cousin. Je disais seulement que j'avais reçu ce
matin une lettre de Combray où il fait un temps épouvantable et ici un
soleil trop chaud.
--Et pourtant le baromètre est très bas, dit mon père.
--Où ça dites-vous qu'il fait mauvais temps? demanda mon grand-père.
--A Combray.
--Ah! cela ne m'étonne pas, chaque fois qu'il fait mauvais ici il fait
beau à Combray, et _vice versa_. Mon Dieu! vous parlez de Combray:
a-t-on pensé à prévenir Legrandin?
--Oui, ne vous tourmentez pas, c'est fait, dit mon cousin dont les joues
bronzées par une barbe trop forte sourirent imperceptiblement de la
satisfaction d'y avoir pensé.
A ce moment, mon père se précipita, je crus qu'il y avait du mieux ou du
pire. C'était seulement le docteur Dieulafoy qui venait d'arriver. Mon
père alla le recevoir dans le salon voisin, comme l'acteur qui doit
venir jouer. On l'avait fait demander non pour soigner, mais pour
constater, en espèce de notaire. Le docteur Dieulafoy a pu en effet être
un grand médecin, un professeur merveilleux; à ces rôles divers où il
excella, il en joignait un autre dans lequel il fut pendant quarante ans
sans rival, un rôle aussi original que le raisonneur, le scaramouche ou
le père noble, et qui était de venir constater l'agonie ou la mort. Son
nom déjà présageait la dignité avec laquelle il tiendrait l'emploi, et
quand la servante disait: M. Dieulafoy, on se croyait chez Molière. A la
dignité de l'attitude concourait sans se laisser voir la souplesse d'une
taille charmante. Un visage en soi-même trop beau était amorti par la
convenance à des circonstances douloureuses. Dans sa noble redingote
noire, le professeur entrait, triste sans affectation, ne donnait pas
une seule condoléance qu'on eût pu croire feinte et ne commettait pas
non plus la plus légère infraction au tact. Aux pieds d'un lit de mort,
c'était lui et non le duc de Guermantes qui était le grand seigneur.
Après avoir regardé ma grand'mère sans la fatiguer, et avec un excès de
réserve qui était une politesse au médecin traitant, il dit à voix basse
quelques mots à mon père, s'inclina respectueusement devant ma mère, à
qui je sentis que mon père se retenait pour ne pas dire: «Le professeur
Dieulafoy». Mais déjà celui-ci avait détourné la tête, ne voulant pas
importuner, et sortit de la plus belle façon du monde, en prenant
simplement le cachet qu'on lui remit. Il n'avait pas eu l'air de le
voir, et nous-mêmes nous demandâmes un moment si nous le lui avions
remis tant il avait mis de la souplesse d'un prestidigitateur à le faire
disparaître, sans pour cela perdre rien de sa gravité plutôt accrue de
grand consultant à la longue redingote à revers de soie, à la belle tête
pleine d'une noble commisération. Sa lenteur et sa vivacité montraient
que, si cent visites l'attendaient encore, il ne voulait pas avoir l'air
pressé. Car il était le tact, l'intelligence et la bonté mêmes. Cet
homme éminent n'est plus. D'autres médecins, d'autres professeurs ont pu
l'égaler, le dépasser peut-être. Mais l'«emploi» où son savoir, ses dons
physiques, sa haute éducation le faisaient triompher, n'existe plus,
faute de successeurs qui aient su le tenir. Maman n'avait même pas
aperçu M. Dieulafoy, tout ce qui n'était pas ma grand'mère n'existant
pas. Je me souviens (et j'anticipe ici) qu'au cimetière, où on la vit,
comme une apparition surnaturelle, s'approcher timidement de la tombe et
semblant regarder un être envolé qui était déjà loin d'elle, mon père
lui ayant dit: «Le père Norpois est venu à la maison, à l'église, au
cimetière, il a manqué une commission très importante pour lui, tu
devrais lui dire un mot, cela le toucherait beaucoup», ma mère, quand
l'ambassadeur s'inclina vers elle, ne put que pencher avec douceur son
visage qui n'avait pas pleuré. Deux jours plus tôt--et pour anticiper
encore avant de revenir à l'instant même auprès du lit où la malade
agonisait--pendant qu'on veillait ma grand'mère morte, Françoise, qui,
ne niant pas absolument les revenants, s'effrayait au moindre bruit,
disait: «Il me semble que c'est elle.» Mais au lieu d'effroi, c'était
une douceur infinie que ces mots éveillèrent chez ma mère qui aurait
tant voulu que les morts revinssent, pour avoir quelquefois sa mère
auprès d'elle.
Pour revenir maintenant à ces heures de l'agonie:
--Vous savez ce que ses soeurs nous ont télégraphié? demanda mon
grand-père à mon cousin.
--Oui, Beethoven, on m'a dit; c'est à encadrer, cela ne m'étonne pas.
--Ma pauvre femme qui les aimait tant, dit mon grand-père en essuyant
une larme. Il ne faut pas leur en vouloir. Elles sont folles à lier, je
l'ai toujours dit. Qu'est-ce qu'il y a, on ne donne plus d'oxygène?
Ma mère dit:
--Mais, alors, maman va recommencer à mal respirer.
Le médecin répondit:
--Oh! non, l'effet de l'oxygène durera encore un bon moment, nous
recommencerons tout à l'heure.
Il me semblait qu'on n'aurait pas dit cela pour une mourante; que, si ce
bon effet devait durer, c'est qu'on pouvait quelque chose sur sa vie. Le
sifflement de l'oxygène cessa pendant quelques instants. Mais la plainte
heureuse de la respiration jaillissait toujours, légère, tourmentée,
inachevée, sans cesse recommençante. Par moments, il semblait que tout
fût fini, le souffle s'arrêtait, soit par ces mêmes changements
d'octaves qu'il y a dans la respiration d'un dormeur, soit par une
intermittence naturelle, un effet de l'anesthésie, le progrès de
l'asphyxie, quelque défaillance du coeur. Le médecin reprit le pouls de
ma grand'mère, mais déjà, comme si un affluent venait apporter son
tribut au courant asséché, un nouveau chant s'embranchait à la phrase
interrompue. Et celle-ci reprenait à un autre diapason, avec le même
élan inépuisable. Qui sait si, sans même que ma grand'mère en eût
conscience, tant d'états heureux et tendres comprimés par la souffrance
ne s'échappaient pas d'elle maintenant comme ces gaz plus légers qu'on
refoula longtemps? On aurait dit que tout ce qu'elle avait à nous dire
s'épanchait, que c'était à nous qu'elle s'adressait avec cette
prolixité, cet empressement, cette effusion. Au pied du lit, convulsée
par tous les souffles de cette agonie, ne pleurant pas mais par moments
trempée de larmes, ma mère avait la désolation sans pensée d'un
feuillage que cingle la pluie et retourne le vent. On me fit m'essuyer
les yeux avant que j'allasse embrasser ma grand'mère.
--Mais je croyais qu'elle ne voyait plus, dit mon père.
--On ne peut jamais savoir, répondit le docteur.
Quand mes lèvres la touchèrent, les mains de ma grand'mère s'agitèrent,
elle fut parcourue tout entière d'un long frisson, soit réflexe, soit
que certaines tendresses aient leur hyperesthésie qui reconnaît à
travers le voile de l'inconscience ce qu'elles n'ont presque pas besoin
des sens pour chérir. Tout d'un coup ma grand'mère se dressa à demi, fit
un effort violent, comme quelqu'un qui défend sa vie. Françoise ne put
résister à cette vue et éclata en sanglots. Me rappelant ce que le
médecin avait dit, je voulus la faire sortir de la chambre. A ce moment,
ma grand'mère ouvrit les yeux. Je me précipitai sur Françoise pour
cacher ses pleurs, pendant que mes parents parleraient à la malade. Le
bruit de l'oxygène s'était tu, le médecin s'éloigna du lit. Ma
grand'mère était morte.
Quelques heures plus tard, Françoise put une dernière fois et sans les
faire souffrir peigner ces beaux cheveux qui grisonnaient seulement et
jusqu'ici avaient semblé être moins âgés qu'elle. Mais maintenant, au
contraire, ils étaient seuls à imposer la couronne de la vieillesse sur
le visage redevenu jeune d'où avaient disparu les rides, les
contractions, les empâtements, les tensions, les fléchissements que,
depuis tant d'années, lui avait ajoutés la souffrance. Comme au temps
lointain où ses parents lui avaient choisi un époux, elle avait les
traits délicatement tracés par la pureté et la soumission, les joues
brillantes d'une chaste espérance, d'un rêve de bonheur, même d'une
innocente gaieté, que les années avaient peu à peu détruits. La vie en
se retirant venait d'emporter les désillusions de la vie. Un sourire
semblait posé sur les lèvres de ma grand'mère. Sur ce lit funèbre, la
mort, comme le sculpteur du moyen âge, l'avait couchée sous l'apparence
d'une jeune fille.
CHAPITRE DEUXIÈME
VISITE D'ALBERTINE. PERSPECTIVE D'UN RICHE MARIAGE POUR QUELQUES AMIS DE
SAINT-LOUP. L'ESPRIT DES GUERMANTES DEVANT LA PRINCESSE DE PARME.
ÉTRANGE VISITE A M. DE CHARLUS. JE COMPRENDS DE MOINS EN MOINS SON
CARACTÈRE. LES SOULIERS ROUGES DE LA DUCHESSE.
Bien que ce fût simplement un dimanche d'automne, je venais de renaître,
l'existence était intacte devant moi, car dans la matinée, après une
série de jours doux, il avait fait un brouillard froid qui ne s'était
levé que vers midi. Or, un changement de temps suffit à recréer le monde
et nous-même. Jadis, quand le vent soufflait dans ma cheminée,
j'écoutais les coups qu'il frappait contre la trappe avec autant
d'émotion que si, pareils aux fameux coups d'archet par lesquels débute
la Symphonie en ut mineur, ils avaient été les appels irrésistibles d'un
mystérieux destin. Tout changement à vue de la nature nous offre une
transformation semblable, en adaptant au mode nouveau des choses nos
désirs harmonisés. La brume, dès le réveil, avait fait de moi, au lieu
de l'être centrifuge qu'on est par les beaux jours, un homme replié,
désireux du coin du feu et du lit partagé, Adam frileux en quête d'une
Ève sédentaire, dans ce monde différent.
Entre la couleur grise et douce d'une campagne matinale et le goût d'une
tasse de chocolat, je faisais tenir toute l'originalité de la vie
physique, intellectuelle et morale que j'avais apportée une année
environ auparavant à Doncières, et qui, blasonnée de la forme oblongue
d'une colline pelée--toujours présente même quand elle était
invisible--formait en moi une série de plaisirs entièrement distincts de
tous autres, indicibles à des amis en ce sens que les impressions
richement tissées les unes dans les autres qui les orchestraient les
caractérisaient bien plus pour moi et à mon insu que les faits que
j'aurais pu raconter. A ce point de vue le monde nouveau dans lequel le
brouillard de ce matin m'avait plongé était un monde déjà connu de moi
(ce qui ne lui donnait que plus de vérité), et oublié depuis quelque
temps (ce qui lui rendait toute sa fraîcheur). Et je pus regarder
quelques-uns des tableaux de bruine que ma mémoire avait acquis,
notamment des «Matin à Doncières», soit le premier jour au quartier,
soit, une autre fois, dans un château voisin où Saint-Loup m'avait
emmené passer vingt-quatre heures, de la fenêtre dont j'avais soulevé
les rideaux à l'aube, avant de me recoucher, dans le premier un
cavalier, dans le second (à la mince lisière d'un étang et d'un bois
dont tout le reste était englouti dans la douceur uniforme et liquide de
la brume) un cocher en train d'astiquer une courroie, m'étaient apparus
comme ces rares personnages, à peine distincts pour l'oeil obligé de
s'adapter au vague mystérieux des pénombres, qui émergent d'une fresque
effacée.
C'est de mon lit que je regardais aujourd'hui ces souvenirs, car je
m'étais recouché pour attendre le moment où, profitant de l'absence de
mes parents, partis pour quelques jours à Combray, je comptais ce soir
même aller entendre une petite pièce qu'on jouait chez Mme de
Villeparisis. Eux revenus, je n'aurais peut-être osé le faire; ma mère,
dans les scrupules de son respect pour le souvenir de ma grand'mère,
voulait que les marques de regret qui lui étaient données le fussent
librement, sincèrement; elle ne m'aurait pas défendu cette sortie, elle
l'eût désapprouvée. De Combray au contraire, consultée, elle ne m'eût
pas répondu par un triste: «Fais ce que tu veux, tu es assez grand pour
savoir ce que tu dois faire», mais se reprochant de m'avoir laissé seul
à Paris, et jugeant mon chagrin d'après le sien, elle eût souhaité pour
lui des distractions qu'elle se fût refusées à elle-même et qu'elle se
persuadait que ma grand'mère, soucieuse avant tout de ma santé et de mon
équilibre nerveux, m'eût conseillées.
Depuis le matin on avait allumé le nouveau calorifère à eau. Son bruit
désagréable, qui poussait de temps à autre une sorte de hoquet, n'avait
aucun rapport avec mes souvenirs de Doncières. Mais sa rencontre
prolongée avec eux en moi, cet après-midi, allait lui faire contracter
avec eux une affinité telle que, chaque fois que (un peu) déshabitué de
lui j'entendrais de nouveau le chauffage central, il me les
rappellerait.
Il n'y avait à la maison que Françoise. Le jour gris, tombant comme une
pluie fine, tissait sans arrêt de transparents filets dans lesquels les
promeneurs dominicaux semblaient s'argenter. J'avais rejeté à mes pieds
le _Figaro_ que tous les jours je faisais acheter consciencieusement
depuis que j'y avais envoyé un article qui n'y avait pas paru; malgré
l'absence de soleil, l'intensité du jour m'indiquait que nous n'étions
encore qu'au milieu de l'après-midi. Les rideaux de tulle de la
fenêtre, vaporeux et friables comme ils n'auraient pas été par un beau
temps, avaient ce même mélange de douceur et de cassant qu'ont les ailes
de libellules et les verres de Venise. Il me pesait d'autant plus d'être
seul ce dimanche-là que j'avais fait porter le matin une lettre à Mlle
de Stermaria. Robert de Saint-Loup, que sa mère avait réussi à faire
rompre, après de douloureuses tentatives avortées, avec sa maîtresse, et
qui depuis ce moment avait été envoyé au Maroc pour oublier celle qu'il
n'aimait déjà plus depuis quelque temps, m'avait écrit un mot, reçu la
veille, où il m'annonçait sa prochaine arrivée en France pour un congé
très court. Comme il ne ferait que toucher barre à Paris (où sa famille
craignait sans doute de le voir renouer avec Rachel), il m'avertissait,
pour me montrer qu'il avait pensé à moi, qu'il avait rencontré à Tanger
Mlle ou plutôt Mme de Stermaria, car elle avait divorcé après trois mois
de mariage. Et Robert se souvenant de ce que je lui avais dit à Balbec
avait demandé de ma part un rendez-vous à la jeune femme. Elle dînerait
très volontiers avec moi, lui avait-elle répondu, un des jours que,
avant de regagner la Bretagne, elle passerait à Paris. Il me disait de
me hâter d'écrire à Mme de Stermaria, car elle était certainement
arrivée. La lettre de Saint-Loup ne m'avait pas étonné, bien que je
n'eusse pas reçu de nouvelles de lui depuis qu'au moment de la maladie
de ma grand'mère il m'eût accusé de perfidie et de trahison. J'avais
très bien compris alors ce qui s'était passé. Rachel, qui aimait à
exciter sa jalousie--elle avait des raisons accessoires aussi de m'en
vouloir--avait persuadé à son amant que j'avais fait des tentatives
sournoises pour avoir, pendant l'absence de Robert, des relations avec
elle. Il est probable qu'il continuait à croire que c'était vrai, mais
il avait cessé d'être épris d'elle, de sorte que, vrai ou non, ce lui
était devenu parfaitement égal et que notre amitié seule subsistait.
Quand, une fois que je l'eus revu, je voulus essayer de lui parler de
ses reproches, il eut seulement un bon et tendre sourire par lequel il
avait l'air de s'excuser, puis il changea de conversation. Ce n'est pas
qu'il ne dût un peu plus tard, à Paris, revoir quelquefois Rachel. Les
créatures qui ont joué un grand rôle dans notre vie, il est rare
qu'elles en sortent tout d'un coup d'une façon définitive. Elles
reviennent s'y poser par moments (au point que certains croient à un
recommencement d'amour) avant de la quitter à jamais. La rupture de
Saint-Loup avec Rachel lui était très vite devenue moins douloureuse,
grâce au plaisir apaisant que lui apportaient les incessantes demandes
d'argent de son amie. La jalousie, qui prolonge l'amour, ne peut pas
contenir beaucoup plus de choses que les autres formes de l'imagination.
Si l'on emporte, quand on part en voyage, trois ou quatre images qui du
reste se perdront en route (les lys et les anémones du Ponte Vecchio,
l'église persane dans les brumes, etc.), la malle est déjà bien pleine.
Quand on quitte une maîtresse, on voudrait bien, jusqu'à ce qu'on l'ait
un peu oubliée, qu'elle ne devînt pas la possession de trois ou quatre
entreteneurs possibles et qu'on se figure, c'est-à-dire dont on est
jaloux: tous ceux qu'on ne se figure pas ne sont rien. Or, les demandes
d'argent fréquentes d'une maîtresse quittée ne vous donnent pas plus une
idée complète de sa vie que des feuilles de température élevée ne
donneraient de sa maladie. Mais les secondes seraient tout de même un
signe qu'elle est malade et les premières fournissent une présomption,
assez vague il est vrai, que la délaissée ou délaisseuse n'a pas dû
trouver grand'chose comme riche protecteur. Aussi chaque demande
est-elle accueillie avec la joie que produit une accalmie dans la
souffrance du jaloux, et suivie immédiatement d'envois d'argent, car on
veut qu'elle ne manque de rien, sauf d'amants (d'un des trois amants
qu'on se figure), le temps de se rétablir un peu soi-même et de pouvoir
apprendre sans faiblesse le nom du successeur. Quelquefois Rachel revint
assez tard dans la soirée pour demander à son ancien amant la permission
de dormir à côté de lui jusqu'au matin. C'était une grande douceur pour
Robert, car il se rendait compte combien ils avaient tout de même vécu
intimement ensemble, rien qu'à voir que, même s'il prenait à lui seul
une grande moitié du lit, il ne la dérangeait en rien pour dormir. Il
comprenait qu'elle était près de son corps, plus commodément qu'elle
n'eût été ailleurs, qu'elle se retrouvait à son côté--fût-ce à
l'hôtel--comme dans une chambre anciennement connue où l'on a ses
habitudes, où on dort mieux. Il sentait que ses épaules, ses jambes,
tout lui, étaient pour elle, même quand il remuait trop par insomnie ou
travail à faire, de ces choses si parfaitement usuelles qu'elles ne
peuvent gêner et que leur perception ajoute encore à la sensation du
repos.
Pour revenir en arrière, j'avais été d'autant plus troublé par la lettre
de Robert que je lisais entre les lignes ce qu'il n'avait pas osé écrire
plus explicitement. «Tu peux très bien l'inviter en cabinet particulier,
me disait-il. C'est une jeune personne charmante, d'un délicieux
caractère, vous vous entendrez parfaitement et je suis certain d'avance
que tu passeras une très bonne soirée.» Comme mes parents rentraient à
la fin de la semaine, samedi ou dimanche, et qu'après je serais forcé de
dîner tous les soirs à la maison, j'avais aussitôt écrit à Mme de
Stermaria pour lui proposer le jour qu'elle voudrait, jusqu'à vendredi.
On avait répondu que j'aurais une lettre, vers huit heures, ce soir
même. Je l'aurais atteint assez vite si j'avais eu pendant l'après-midi
qui me séparait de lui le secours d'une visite. Quand les heures
s'enveloppent de causeries, on ne peut plus les mesurer, même les voir,
elles s'évanouissent, et tout d'un coup c'est bien loin du point où il
vous avait échappé que reparaît devant votre attention le temps agile et
escamoté. Mais si nous sommes seuls, la préoccupation, en ramenant
devant nous le moment encore éloigné et sans cesse attendu, avec la
fréquence et l'uniformité d'un tic tac, divise ou plutôt multiplie les
heures par toutes les minutes qu'entre amis nous n'aurions pas comptées.
Et confrontée, par le retour incessant de mon désir, à l'ardent plaisir
que je goûterais dans quelques jours seulement, hélas! avec Mme de
Stermaria, cette après-midi, que j'allais achever seul, me paraissait
bien vide et bien mélancolique.