Des offres aussi utiles, et infiniment plus touchantes par la manière

(qui était un mélange de la plus haute intelligence, du plus grand

coeur, et d'un rare bonheur d'expression), me furent adressées par le

grand-duc héritier de Luxembourg. Je l'avais connu à Balbec où il était

venu voir une de ses tantes, la princesse de Luxembourg, alors qu'il

n'était encore que comte de Nassau. Il avait épousé quelques mois après

la ravissante fille d'une autre princesse de Luxembourg, excessivement

riche parce qu'elle était la fille unique d'un prince à qui appartenait

une immense affaire de farines. Sur quoi le grand-duc de Luxembourg,

qui n'avait pas d'enfants et qui adorait son neveu Nassau, avait fait

approuver par la Chambre qu'il fût déclaré grand-duc héritier. Comme

dans tous les mariages de ce genre, l'origine de la fortune est

l'obstacle, comme elle est aussi la cause efficiente. Je me rappelais ce

comte de Nassau comme un des plus remarquables jeunes gens que j'aie

rencontrés, déjà dévoré alors d'un sombre et éclatant amour pour sa

fiancée. Je fus très touché des lettres qu'il ne cessa de m'écrire

pendant la maladie de ma grand'mère, et maman elle-même, émue, reprenait

tristement un mot de sa mère: Sévigné n'aurait pas mieux dit. Le sixième

jour, maman, pour obéir aux prières de grand'mère, dut la quitter un

moment et faire semblant d'aller se reposer. J'aurais voulu, pour que ma

grand'mère s'endormît, que Françoise restât sans bouger. Malgré mes

supplications, elle sortit de la chambre; elle aimait ma grand'mère;

avec sa clairvoyance et son pessimisme elle la jugeait perdue. Elle

aurait donc voulu lui donner tous les soins possibles. Mais on venait de

dire qu'il y avait un ouvrier électricien, très ancien dans sa maison,

beau-frère de son patron, estimé dans notre immeuble où il venait

travailler depuis de longues années, et surtout de Jupien. On avait

commandé cet ouvrier avant que ma grand'mère tombât malade. Il me

semblait qu'on eût pu le faire repartir ou le laisser attendre. Mais le

protocole de Françoise ne le permettait pas, elle aurait manqué de

délicatesse envers ce brave homme, l'état de ma grand'mère ne comptait

plus. Quand au bout d'un quart d'heure, exaspéré, j'allai la chercher à

la cuisine, je la trouvai causant avec lui sur le «carré» de l'escalier

de service, dont la porte était ouverte, procédé qui avait l'avantage de

permettre, si l'un de nous arrivait, de faire semblant qu'on allait se

quitter, mais l'inconvénient d'envoyer d'affreux courants d'air.

Françoise quitta donc l'ouvrier, non sans lui avoir encore crié

quelques compliments, qu'elle avait oubliés, pour sa femme et son

beau-frère. Souci caractéristique de Combray, de ne pas manquer à la

délicatesse, que Françoise portait jusque dans la politique extérieure.

Les niais s'imaginent que les grosses dimensions des phénomènes sociaux

sont une excellente occasion de pénétrer plus avant dans l'âme humaine;

ils devraient au contraire comprendre que c'est en descendant en

profondeur dans une individualité qu'ils auraient chance de comprendre

ces phénomènes. Françoise avait mille fois répété au jardinier de

Combray que la guerre est le plus insensé des crimes et que rien ne vaut

sinon vivre. Or, quand éclata la guerre russo-japonaise, elle était

gênée, vis-à-vis du czar, que nous ne nous fussions pas mis en guerre

pour aider «les pauvres Russes» «puisqu'on est alliance», disait-elle.

Elle ne trouvait pas cela délicat envers Nicolas II qui avait toujours

eu «de si bonnes paroles pour nous»; c'était un effet du même code qui

l'eût empêchée de refuser à Jupien un petit verre, dont elle savait

qu'il allait «contrarier sa digestion», et qui faisait que, si près de

la mort de ma grand'mère, la même malhonnêteté dont elle jugeait

coupable la France, restée neutre à l'égard du Japon, elle eût cru la

commettre, en n'allant pas s'excuser elle-même auprès de ce bon ouvrier

électricien qui avait pris tant de dérangement.

Nous fûmes heureusement très vite débarrassés de la fille de Françoise

qui eut à s'absenter plusieurs semaines. Aux conseils habituels qu'on

donnait, à Combray, à la famille d'un malade: «Vous n'avez pas essayé

d'un petit voyage, le changement d'air, retrouver l'appétit, etc....»

elle avait ajouté l'idée presque unique qu'elle s'était spécialement

forgée et qu'ainsi elle répétait chaque fois qu'on la voyait, sans se

lasser, et comme pour l'enfoncer dans la tête des autres: «Elle aurait

dû se soigner _radicalement_ dès le début.» Elle ne préconisait pas un

genre de cure plutôt qu'un autre, pourvu que cette cure fût _radicale_.

Quant à Françoise, elle voyait qu'on donnait peu de médicaments à ma

grand'mère. Comme, selon elle, ils ne servent qu'à vous abîmer

l'estomac, elle en était heureuse, mais plus encore humiliée. Elle avait

dans le Midi des cousins--riches relativement--dont la fille, tombée

malade en pleine adolescence, était morte à vingt-trois ans; pendant

quelques années le père et la mère s'étaient ruinés en remèdes, en

docteurs différents, en pérégrinations d'une «station» thermale à une

autre, jusqu'au décès. Or cela paraissait à Françoise, pour ces

parents-là, une espèce de luxe, comme s'ils avaient eu des chevaux de

courses, un château. Eux-mêmes, si affligés qu'ils fussent, tiraient une

certaine vanité de tant de dépenses. Ils n'avaient plus rien, ni surtout

le bien le plus précieux, leur enfant, mais ils aimaient à répéter

qu'ils avaient fait pour elle autant et plus que les gens les plus

riches. Les rayons ultra-violets, à l'action desquels on avait,

plusieurs fois par jour, pendant des mois, soumis la malheureuse, les

flattaient particulièrement. Le père, enorgueilli dans sa douleur par

une espèce de gloire, en arrivait quelquefois à parler de sa fille comme

d'une étoile de l'Opéra pour laquelle il se fût ruiné. Françoise n'était

pas insensible à tant de mise en scène; celle qui entourait la maladie

de ma grand'mère lui semblait un peu pauvre, bonne pour une maladie sur

un petit théâtre de province.

Il y eut un moment où les troubles de l'urémie se portèrent sur les yeux

de ma grand'mère. Pendant quelques jours, elle ne vit plus du tout. Ses

yeux n'étaient nullement ceux d'une aveugle et restaient les mêmes. Et

je compris seulement qu'elle ne voyait pas, à l'étrangeté d'un certain

sourire d'accueil qu'elle avait dès qu'on ouvrait la porte, jusqu'à ce

qu'on lui eût pris la main pour lui dire bonjour, sourire qui

commençait trop tôt et restait stéréotypé sur ses lèvres, fixe, mais

toujours de face et tâchant à être vu de partout, parce qu'il n'y avait

plus l'aide du regard pour le régler, lui indiquer le moment, la

direction, le mettre au point, le faire varier au fur et à mesure du

changement de place ou d'expression de la personne qui venait d'entrer;

parce qu'il restait seul, sans sourire des yeux qui eût détourné un peu

de lui l'attention du visiteur, et prenait par là, dans sa gaucherie,

une importance excessive, donnant l'impression d'une amabilité exagérée.

Puis la vue revint complètement, des yeux le mal nomade passa aux

oreilles. Pendant quelques jours, ma grand'mère fut sourde. Et comme

elle avait peur d'être surprise par l'entrée soudaine de quelqu'un

qu'elle n'aurait pas entendu venir, à tout moment (bien que couchée du

côté du mur) elle détournait brusquement la tête vers la porte. Mais le

mouvement de son cou était maladroit, car on ne se fait pas en quelques

jours à cette transposition, sinon de regarder les bruits, du moins

d'écouter avec les yeux. Enfin les douleurs diminuèrent, mais l'embarras

de la parole augmenta. On était obligé de faire répéter à ma grand'mère

à peu près tout ce qu'elle disait.

Maintenant ma grand'mère, sentant qu'on ne la comprenait plus, renonçait

à prononcer un seul mot et restait immobile. Quand elle m'apercevait,

elle avait une sorte de sursaut comme ceux qui tout d'un coup manquent

d'air, elle voulait me parler, mais n'articulait que des sons

inintelligibles. Alors, domptée par son impuissance même, elle laissait

retomber sa tête, s'allongeait à plat sur le lit, le visage grave, de

marbre, les mains immobiles sur le drap, ou s'occupant d'une action

toute matérielle comme de s'essuyer les doigts avec son mouchoir. Elle

ne voulait pas penser. Puis elle commença à avoir une agitation

constante. Elle désirait sans cesse se lever. Mais on l'empêchait,

autant qu'on pouvait, de le faire, de peur qu'elle ne se rendît compte

de sa paralysie. Un jour qu'on l'avait laissée un instant seule, je la

trouvai, debout, en chemise de nuit, qui essayait d'ouvrir la fenêtre.

A Balbec, un jour où on avait sauvé malgré elle une veuve qui s'était

jetée à l'eau, elle m'avait dit (mue peut-être par un de ces

pressentiments que nous lisons parfois dans le mystère si obscur

pourtant de notre vie organique, mais où il semble que se reflète

l'avenir) qu'elle ne connaissait pas cruauté pareille à celle d'arracher

une désespérée à la mort qu'elle a voulue et de la rendre à son martyre.

Nous n'eûmes que le temps de saisir ma grand'mère, elle soutint contre

ma mère une lutte presque brutale, puis vaincue, rassise de force dans

un fauteuil, elle cessa de vouloir, de regretter, son visage redevint

impassible et elle se mit à enlever soigneusement les poils de fourrure

qu'avait laissés sur sa chemise de nuit un manteau qu'on avait jeté sur

elle.

Son regard changea tout à fait, souvent inquiet, plaintif, hagard, ce

n'était plus son regard d'autrefois, c'était le regard maussade d'une

vieille femme qui radote....

A force de lui demander si elle ne désirait pas être coiffée, Françoise

finit par se persuader que la demande venait de ma grand'mère. Elle

apporta des brosses, des peignes, de l'eau de Cologne, un peignoir. Elle

disait: «Cela ne peut pas fatiguer Madame Amédée, que je la peigne; si

faible qu'on soit on peut toujours être peignée.» C'est-à-dire, on n'est

jamais trop faible pour qu'une autre personne ne puisse, en ce qui la

concerne, vous peigner. Mais quand j'entrai dans la chambre, je vis

entre les mains cruelles de Françoise, ravie comme si elle était en

train de rendre la santé à ma grand'mère, sous l'éplorement d'une

vieille chevelure qui n'avait pas la force de supporter le contact du

peigne, une tête qui, incapable de garder la pose qu'on lui donnait,

s'écroulait dans un tourbillon incessant où l'épuisement des forces

alternait avec la douleur. Je sentis que le moment où Françoise allait

avoir terminé s'approchait et je n'osai pas la hâter en lui disant:

«C'est assez», de peur qu'elle ne me désobéît. Mais en revanche je me

précipitai quand, pour que ma grand'mère vît si elle se trouvait bien

coiffée, Françoise, innocemment féroce, approcha une glace. Je fus

d'abord heureux d'avoir pu l'arracher à temps de ses mains, avant que ma

grand'mère, de qui on avait soigneusement éloigné tout miroir, eût

aperçu par mégarde une image d'elle-même qu'elle ne pouvait se figurer.

Mais, hélas! quand, un instant après, je me penchai vers elle pour

baiser ce beau front qu'on avait tant fatigué, elle me regarda d'un air

étonné, méfiant, scandalisé: elle ne m'avait pas reconnu.

Selon notre médecin c'était un symptôme que la congestion du cerveau

augmentait. Il fallait le dégager.

Cottard hésitait. Françoise espéra un instant qu'on mettrait des

ventouses «clarifiées». Elle en chercha les effets dans mon dictionnaire

mais ne put les trouver. Eût-elle bien dit scarifiées au lieu de

clarifiées qu'elle n'eût pas trouvé davantage cet adjectif, car elle ne

le cherchait pas plus à la lettre _s_ qu'à la lettre _c_; elle disait en

effet clarifiées mais écrivait (et par conséquent croyait que c'était

écrit) «esclarifiées». Cottard, ce qui la déçut, donna, sans beaucoup

d'espoir, la préférence aux sangsues. Quand, quelques heures après,

j'entrai chez ma grand'mère, attachés à sa nuque, à ses tempes, à ses

oreilles, les petits serpents noirs se tordaient dans sa chevelure

ensanglantée, comme dans celle de Méduse. Mais dans son visage pâle et

pacifié, entièrement immobile, je vis grands ouverts, lumineux et

calmes, ses beaux yeux d'autrefois (peut-être encore plus surchargés

d'intelligence qu'ils n'étaient avant sa maladie, parce que, comme elle

ne pouvait pas parler, ne devait pas bouger, c'est à ses yeux seuls

qu'elle confiait sa pensée, la pensée qui tantôt tient en nous une place

immense, nous offrant des trésors insoupçonnés, tantôt semble réduite à

rien, puis peut renaître comme par génération spontanée par quelques

gouttes de sang qu'on tire), ses yeux, doux et liquides comme de

l'huile, sur lesquels le feu rallumé qui brûlait éclairait devant la

malade l'univers reconquis. Son calme n'était plus la sagesse du

désespoir mais de l'espérance. Elle comprenait qu'elle allait mieux,

voulait être prudente, ne pas remuer, et me fit seulement le don d'un

beau sourire pour que je susse qu'elle se sentait mieux, et me pressa

légèrement la main.

Je savais quel dégoût ma grand'mère avait de voir certaines bêtes, à

plus forte raison d'être touchée par elles. Je savais que c'était en

considération d'une utilité supérieure qu'elle supportait les sangsues.

Aussi Françoise m'exaspérait-elle en lui répétant avec ces petits rires

qu'on a avec un enfant qu'on veut faire jouer: «Oh! les petites bébêtes

qui courent sur Madame.» C'était, de plus, traiter notre malade sans

respect, comme si elle était tombée en enfance. Mais ma grand'mère, dont

la figure avait pris la calme bravoure d'un stoïcien, n'avait même pas

l'air d'entendre.

Hélas! aussitôt les sangsues retirées, la congestion reprit de plus en

plus grave. Je fus surpris qu'à ce moment où ma grand'mère était si mal,

Françoise disparût à tout moment. C'est qu'elle s'était commandé une

toilette de deuil et ne voulait pas faire attendre la couturière. Dans

la vie de la plupart des femmes, tout, même le plus grand chagrin,

aboutit à une question d'essayage.

Quelques jours plus tard, comme je dormais, ma mère vint m'appeler au

milieu de la nuit. Avec les douces attentions que, dans les grandes

circonstances, les gens qu'une profonde douleur accable témoignent

fût-ce aux petits ennuis des autres:

--Pardonne-moi de venir troubler ton sommeil, me dit-elle.

--Je ne dormais pas, répondis-je en m'éveillant.

Je le disais de bonne foi. La grande modification qu'amène en nous le

réveil est moins de nous introduire dans la vie claire de la conscience

que de nous faire perdre le souvenir de la lumière un peu plus tamisée

où reposait notre intelligence, comme au fond opalin des eaux. Les

pensées à demi voilées sur lesquelles nous voguions il y a un instant

encore entraînaient en nous un mouvement parfaitement suffisant pour que

nous ayons pu les désigner sous le nom de veille. Mais les réveils

trouvent alors une interférence de mémoire. Peu après, nous les

qualifions sommeil parce que nous ne nous les rappelons plus. Et quand

luit cette brillante étoile, qui, à l'instant du réveil, éclaire

derrière le dormeur son sommeil tout entier, elle lui fait croire

pendant quelques secondes que c'était non du sommeil, mais de la veille;

étoile filante à vrai dire, qui emporte avec sa lumière l'existence

mensongère, mais les aspects aussi du songe et permet seulement à celui

qui s'éveille de se dire: «J'ai dormi.»

D'une voix si douce qu'elle semblait craindre de me faire mal, ma mère

me demanda si cela ne me fatiguerait pas trop de me lever, et me

caressant les mains:

--Mon pauvre petit, ce n'est plus maintenant que sur ton papa et sur ta

maman que tu pourras compter.

Nous entrâmes dans la chambre. Courbée en demi-cercle sur le lit, un

autre être que ma grand'mère, une espèce de bête qui se serait affublée

de ses cheveux et couchée dans ses draps, haletait, geignait, de ses

convulsions secouait les couvertures. Les paupières étaient closes et

c'est parce qu'elles fermaient mal plutôt que parce qu'elles s'ouvraient

qu'elle laissaient voir un coin de prunelle, voilé, chassieux, reflétant

l'obscurité d'une vision organique et d'une souffrance interne. Toute

cette agitation ne s'adressait pas à nous qu'elle ne voyait pas, ni ne

connaissait. Mais si ce n'était plus qu'une bête qui remuait là, ma

grand'mère où était-elle? On reconnaissait pourtant la forme de son nez,

sans proportion maintenant avec le reste de la figure, mais au coin

duquel un grain de beauté restait attaché, sa main qui écartait les

couvertures d'un geste qui eût autrefois signifié que ces couvertures la

gênaient et qui maintenant ne signifiait rien.

Maman me demanda d'aller chercher un peu d'eau et de vinaigre pour

imbiber le front de grand'mère. C'était la seule chose qui la

rafraîchissait, croyait maman qui la voyait essayer d'écarter ses

cheveux. Mais on me fit signe par la porte de venir. La nouvelle que ma

grand'mère était à toute extrémité s'était immédiatement répandue dans

la maison. Un de ces «extras» qu'on fait venir dans les périodes

exceptionnelles pour soulager la fatigue des domestiques, ce qui fait

que les agonies ont quelque chose des fêtes, venait d'ouvrir au duc de

Guermantes, lequel, resté dans l'antichambre, me demandait; je ne pus

lui échapper.

--Je viens, mon cher monsieur, d'apprendre ces nouvelles macabres. Je

voudrais en signe de sympathie serrer la main à monsieur votre père.

Je m'excusai sur la difficulté de le déranger en ce moment. M. de

Guermantes tombait comme au moment où on part en voyage. Mais il sentait

tellement l'importance de la politesse qu'il nous faisait, que cela lui

cachait le reste et qu'il voulait absolument entrer au salon. En

général, il avait l'habitude de tenir à l'accomplissement entier des

formalités dont il avait décidé d'honorer quelqu'un et il s'occupait peu

que les malles fussent faites ou le cercueil prêt.

--Avez-vous fait venir Dieulafoy? Ah! c'est une grave erreur. Et si vous

me l'aviez demandé, il serait venu pour moi, il ne me refuse rien, bien

qu'il ait refusé à la duchesse de Chartres. Vous voyez, je me mets

carrément au-dessus d'une princesse du sang. D'ailleurs devant la mort

nous sommes tous égaux, ajouta-t-il, non pour me persuader que ma

grand'mère devenait son égale, mais ayant peut-être senti qu'une

conversation prolongée relativement à son pouvoir sur Dieulafoy et à sa

prééminence sur la duchesse de Chartres ne serait pas de très bon goût.

Son conseil du reste ne m'étonnait pas. Je savais que, chez les

Guermantes, on citait toujours le nom de Dieulafoy (avec un peu plus de

respect seulement) comme celui d'un «fournisseur» sans rival. Et la

vieille duchesse de Mortemart, née Guermantes (il est impossible de

comprendre pourquoi dès qu'il s'agit d'une duchesse on dit presque

toujours: «la vieille duchesse de» ou tout au contraire, d'un air fin et

Watteau, si elle est jeune, la «petite duchesse de»), préconisait

presque mécaniquement, en clignant de l'oeil, dans les cas graves

«Dieulafoy, Dieulafoy», comme si on avait besoin d'un glacier «Poiré

Blanche» ou pour des petits fours «Rebattet, Rebattet». Mais j'ignorais

que mon père venait précisément de faire demander Dieulafoy.

A ce moment ma mère, qui attendait avec impatience des ballons d'oxygène

qui devaient rendre plus aisée la respiration de ma grand'mère, entra

elle-même dans l'antichambre où elle ne savait guère trouver M. de

Guermantes. J'aurais voulu le cacher n'importe où. Mais persuadé que

rien n'était plus essentiel, ne pouvait d'ailleurs la flatter davantage

et n'était plus indispensable à maintenir sa réputation de parfait

gentilhomme, il me prit violemment par le bras et malgré que je me

défendisse comme contre un viol par des: «Monsieur, monsieur, monsieur»

répétés, il m'entraîna vers maman en me disant: «Voulez-vous me faire le

grand honneur de me présenter à madame votre _mère_?» en déraillant un

peu sur le mot mère. Et il trouvait tellement que l'honneur était pour

elle qu'il ne pouvait s'empêcher de sourire tout en faisant une figure

de circonstance. Je ne pus faire autrement que de le nommer, ce qui

déclancha aussitôt de sa part des courbettes, des entrechats, et il

allait commencer toute la cérémonie complète du salut. Il pensait même

entrer en conversation, mais ma mère, noyée dans sa douleur, me dit de

venir vite, et ne répondit même pas aux phrases de M. de Guermantes qui,

s'attendant à être reçu en visite et se trouvant au contraire laissé

seul dans l'antichambre, eût fini par sortir si, au même moment, il

n'avait vu entrer Saint-Loup arrivé le matin même et accouru aux

nouvelles. «Ah! elle est bien bonne!» s'écria joyeusement le duc en

attrapant son neveu par sa manche qu'il faillit arracher, sans se

soucier de la présence de ma mère qui retraversait l'antichambre.

Saint-Loup n'était pas fâché, je crois, malgré son sincère chagrin,

d'éviter de me voir, étant donné ses dispositions pour moi. Il partit,

entraîné par son oncle qui, ayant quelque chose de très important à lui

dire et ayant failli pour cela partir à Doncières, ne pouvait pas en

croire sa joie d'avoir pu économiser un tel dérangement. «Ah! si on

m'avait dit que je n'avais qu'à traverser la cour et que je te

trouverais ici, j'aurais cru à une vaste blague; comme dirait ton

camarade M. Bloch, c'est assez farce.» Et tout en s'éloignant avec

Robert, qu'il tenait par l'épaule: «C'est égal, répétait-il, on voit

bien que je viens de toucher de la corde de pendu ou tout comme; j'ai

une sacrée veine.» Ce n'est pas que le duc de Guermantes fût mal élevé,

au contraire. Mais il était de ces hommes incapables de se mettre à la

place des autres, de ces hommes ressemblant en cela à la plupart des

médecins et aux croquemorts, et qui, après avoir pris une figure de

circonstance et dit: «ce sont des instants très pénibles», vous avoir au

besoin embrassé et conseillé le repos, ne considèrent plus une agonie

ou un enterrement que comme une réunion mondaine plus ou moins

restreinte où, avec une jovialité comprimée un moment, ils cherchent des

yeux la personne à qui ils peuvent parler de leurs petites affaires,

demander de les présenter à une autre ou «offrir une place» dans leur

voiture pour les «ramener». Le duc de Guermantes, tout en se félicitant

du «bon vent» qui l'avait poussé vers son neveu, resta si étonné de

l'accueil pourtant si naturel de ma mère, qu'il déclara plus tard

qu'elle était aussi désagréable que mon père était poli, qu'elle avait

des «absences» pendant lesquelles elle semblait même ne pas entendre les

choses qu'on lui disait et qu'à son avis elle n'était pas dans son

assiette et peut-être même n'avait pas toute sa tête à elle. Il voulut

bien cependant, à ce qu'on me dit, mettre cela en partie sur le compte

des circonstances et déclarer que ma mère lui avait paru très «affectée»

par cet événement. Mais il avait encore dans les jambes tout le reste

des saluts et révérences à reculons qu'on l'avait empêché de mener à

leur fin et se rendait d'ailleurs si peu compte de ce que c'était que le

chagrin de maman, qu'il demanda, la veille de l'enterrement, si je

n'essayais pas de la distraire.

Un beau-frère de ma grand'mère, qui était religieux, et que je ne

connaissais pas, télégraphia en Autriche où était le chef de son ordre,

et ayant par faveur exceptionnelle obtenu l'autorisation, vint ce

jour-là. Accablé de tristesse, il lisait à côté du lit des textes de

prières et de méditations sans cependant détacher ses yeux en vrille de

la malade. A un moment où ma grand'mère était sans connaissance, la vue

de la tristesse de ce prêtre me fit mal, et je le regardai. Il parut

surpris de ma pitié et il se produisit alors quelque chose de singulier.

Il joignit ses mains sur sa figure comme un homme absorbé dans une

méditation douloureuse, mais, comprenant que j'allais détourner de lui

les yeux, je vis qu'il avait laissé un petit écart entre ses doigts. Et,

au moment où mes regards le quittaient, j'aperçus son oeil aigu qui

avait profité de cet abri de ses mains pour observer si ma douleur était

sincère. Il était embusqué là comme dans l'ombre d'un confessionnal. Il

s'aperçut que je le voyais et aussitôt clôtura hermétiquement le

grillage qu'il avait laissé entr'ouvert. Je l'ai revu plus tard, et

jamais entre nous il ne fut question de cette minute. Il fut tacitement

convenu que je n'avais pas remarqué qu'il m'épiait. Chez le prêtre comme

chez l'aliéniste, il y a toujours quelque chose du juge d'instruction.

D'ailleurs quel est l'ami, si cher soit-il, dans le passé, commun avec

le nôtre, de qui il n'y ait pas de ces minutes dont nous ne trouvions

plus commode de nous persuader qu'il a dû les oublier?

Le médecin fit une piqûre de morphine et pour rendre la respiration

moins pénible demanda des ballons d'oxygène. Ma mère, le docteur, la

soeur les tenaient dans leurs mains; dès que l'un était fini, on leur en

passait un autre. J'étais sorti un moment de la chambre. Quand je

rentrai je me trouvai comme devant un miracle. Accompagnée en sourdine

par un murmure incessant, ma grand'mère semblait nous adresser un long

chant heureux qui remplissait la chambre, rapide et musical. Je compris

bientôt qu'il n'était guère moins inconscient, qu'il était aussi

purement mécanique, que le râle de tout à l'heure. Peut-être

reflétait-il dans une faible mesure quelque bien-être apporté par la

morphine. Il résultait surtout, l'air ne passant plus tout à fait de la

même façon dans les bronches, d'un changement de registre de la

respiration. Dégagé par la double action de l'oxygène et de la morphine,

le souffle de ma grand'mère ne peinait plus, ne geignait plus, mais vif,

léger, glissait, patineur, vers le fluide délicieux. Peut-être à

l'haleine, insensible comme celle du vent dans la flûte d'un roseau, se

mêlait-il, dans ce chant, quelques-uns de ces soupirs plus humains qui,

libérés à l'approche de la mort, font croire à des impressions de

souffrance ou de bonheur chez ceux qui déjà ne sentent plus, et venaient

ajouter un accent plus mélodieux, mais sans changer son rythme, à cette

longue phrase qui s'élevait, montait encore, puis retombait pour

s'élancer de nouveau de la poitrine allégée, à la poursuite de

l'oxygène. Puis, parvenu si haut, prolongé avec tant de force, le chant,

mêlé d'un murmure de supplication dans la volupté, semblait à certains

moments s'arrêter tout à fait comme une source s'épuise.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 14 / 19 段