temps, sans trop savoir ce qu'elle avait, elle se plaignait de sa santé.
C'est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons
pas seuls, mais enchaînés à un être d'un règne différent, dont des
abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est
impossible de nous faire comprendre: notre corps. Quelque brigand que
nous rencontrions sur une route, peut-être pourrons-nous arriver à le
rendre sensible à son intérêt personnel sinon à notre malheur. Mais
demander pitié à notre corps, c'est discourir devant une pieuvre, pour
qui nos paroles ne peuvent pas avoir plus de sens que le bruit de l'eau,
et avec laquelle nous serions épouvantés d'être condamnés à vivre. Les
malaises de ma grand'mère passaient souvent inaperçus à son attention
toujours détournée vers nous. Quand elle en souffrait trop, pour arriver
à les guérir, elle s'efforçait en vain de les comprendre. Si les
phénomènes morbides dont son corps était le théâtre restaient obscurs et
insaisissables à la pensée de ma grand'mère, ils étaient clairs et
intelligibles pour des êtres appartenant au même règne physique qu'eux,
de ceux à qui l'esprit humain a fini par s'adresser pour comprendre ce
que lui dit son corps, comme devant les réponses d'un étranger on va
chercher quelqu'un du même pays qui servira d'interprète. Eux peuvent
causer avec notre corps, nous dire si sa colère est grave ou s'apaisera
bientôt. Cottard, qu'on avait appelé auprès de ma grand'mère et qui nous
avait agacés en nous demandant avec un sourire fin, dès la première
minute où nous lui avions dit que ma grand'mère était malade: «Malade?
Ce n'est pas au moins une maladie diplomatique?», Cottard essaya, pour
calmer l'agitation de sa malade, le régime lacté. Mais les perpétuelles
soupes au lait ne firent pas d'effet parce que ma grand'mère y mettait
beaucoup de sel (Widal n'ayant pas encore fait ses découvertes), dont on
ignorait l'inconvénient en ce temps-là. Car la médecine étant un
compendium des erreurs successives et contradictoires des médecins, en
appelant à soi les meilleurs d'entre eux on a grande chance d'implorer
une vérité qui sera reconnue fausse quelques années plus tard. De sorte
que croire à la médecine serait la suprême folie, si n'y pas croire n'en
était pas une plus grande, car de cet amoncellement d'erreurs se sont
dégagées à la longue quelques vérités. Cottard avait recommandé qu'on
prît sa température. On alla chercher un thermomètre. Dans presque toute
sa hauteur le tube était vide de mercure. A peine si l'on distinguait,
tapie au fond dans sa petite cuve, la salamandre d'argent. Elle semblait
morte. On plaça le chalumeau de verre dans la bouche de ma grand'mère.
Nous n'eûmes pas besoin de l'y laisser longtemps; la petite sorcière
n'avait pas été longue à tirer son horoscope. Nous la trouvâmes
immobile, perchée à mi-hauteur de sa tour et n'en bougeant plus, nous
montrant avec exactitude le chiffre que nous lui avions demandé et que
toutes les réflexions qu'ait pu faire sur soi-même l'âme de ma
grand'mère eussent été bien incapables de lui fournir: 38°3. Pour la
première fois nous ressentîmes quelque inquiétude. Nous secouâmes bien
fort le thermomètre pour effacer le signe fatidique, comme si nous
avions pu par là abaisser la fièvre en même temps que la température
marquée. Hélas! il fut bien clair que la petite sibylle dépourvue de
raison n'avait pas donné arbitrairement cette réponse, car le lendemain,
à peine le thermomètre fut-il replacé entre les lèvres de ma grand'mère
que presque aussitôt, comme d'un seul bond, belle de certitude et de
l'intuition d'un fait pour nous invisible, la petite prophétesse était
venue s'arrêter au même point, en une immobilité implacable, et nous
montrait encore ce chiffre 38°3, de sa verge étincelante. Elle ne disait
rien d'autre, mais nous avions eu beau désirer, vouloir, prier, sourde,
il semblait que ce fût son dernier mot avertisseur et menaçant. Alors,
pour tâcher de la contraindre à modifier sa réponse, nous nous
adressâmes à une autre créature du même règne, mais plus puissante, qui
ne se contente pas d'interroger le corps mais peut lui commander, un
fébrifuge du même ordre que l'aspirine, non encore employée alors. Nous
n'avions pas fait baisser le thermomètre au delà de 37°1/2 dans l'espoir
qu'il n'aurait pas ainsi à remonter. Nous fîmes prendre ce fébrifuge à
ma grand'mère et remîmes alors le thermomètre. Comme un gardien
implacable à qui on montre l'ordre d'une autorité supérieure auprès de
laquelle on a fait jouer une protection, et qui le trouvant en règle
répond: «C'est bien, je n'ai rien à dire, du moment que c'est comme ça,
passez», la vigilante tourière ne bougea pas cette fois. Mais, morose,
elle semblait dire: «A quoi cela vous servira-t-il? Puisque vous
connaissez la quinine, elle me donnera l'ordre de ne pas bouger, une
fois, dix fois, vingt fois. Et puis elle se lassera, je la connais,
allez. Cela ne durera pas toujours. Alors vous serez bien avancés.»
Alors ma grand'mère éprouva la présence, en elle, d'une créature qui
connaissait mieux le corps humain que ma grand'mère, la présence d'une
contemporaine des races disparues, la présence du premier occupant--bien
antérieur à la création de l'homme qui pense;--elle sentit cet allié
millénaire qui la tâtait, un peu durement même, à la tête, au coeur, au
coude; il reconnaissait les lieux, organisait tout pour le combat
préhistorique qui eut lieu aussitôt après. En un moment, Python écrasé,
la fièvre fut vaincue par le puissant élément chimique, que ma
grand'mère, à travers les règnes, passant par-dessus tous les animaux et
les végétaux, aurait voulu pouvoir remercier. Et elle restait émue de
cette entrevue qu'elle venait d'avoir, à travers tant de siècles, avec
un climat antérieur à la création même des plantes. De son côté le
thermomètre, comme une Parque momentanément vaincue par un dieu plus
ancien, tenait immobile son fuseau d'argent. Hélas! d'autres créatures
inférieures, que l'homme a dressées à la chasse de ces gibiers
mystérieux qu'il ne peut pas poursuivre au fond de lui-même, nous
apportaient cruellement tous les jours un chiffre d'albumine faible,
mais assez fixe pour que lui aussi parût en rapport avec quelque état
persistant que nous n'apercevions pas. Bergotte avait choqué en moi
l'instinct scrupuleux qui me faisait subordonner mon intelligence, quand
il m'avait parlé du docteur du Boulbon comme d'un médecin qui ne
m'ennuierait pas, qui trouverait des traitements, fussent-ils en
apparence bizarres, mais s'adapteraient à la singularité de mon
intelligence. Mais les idées se transforment en nous, elles triomphent
des résistances que nous leur opposions d'abord et se nourrissent de
riches réserves intellectuelles toutes prêtes, que nous ne savions pas
faites pour elles. Maintenant, comme il arrive chaque fois que les
propos entendus au sujet de quelqu'un que nous ne connaissons pas ont eu
la vertu d'éveiller en nous l'idée d'un grand talent, d'une sorte de
génie, au fond de mon esprit je faisais bénéficier le docteur du Boulbon
de cette confiance sans limites que nous inspire celui qui d'un oeil
plus profond qu'un autre perçoit la vérité. Je savais certes qu'il était
plutôt un spécialiste des maladies nerveuses, celui à qui Charcot avant
de mourir avait prédit qu'il régnerait sur la neurologie et la
psychiatrie. «Ah! je ne sais pas, c'est très possible», dit Françoise
qui était là et qui entendait pour la première fois le nom de Charcot
comme celui de du Boulbon. Mais cela ne l'empêchait nullement de dire:
«C'est possible.» Ses «c'est possible», ses «peut-être», ses «je ne sais
pas» étaient exaspérants en pareil cas. On avait envie de lui répondre:
«Bien entendu que vous ne le saviez pas puisque vous ne connaissez rien
à la chose dont il s'agit, comment pouvez-vous même dire que c'est
possible ou pas, vous n'en savez rien? En tout cas maintenant vous ne
pouvez pas dire que vous ne savez pas ce que Charcot a dit à du Boulbon,
etc., vous le savez puisque nous vous l'avons dit, et vos «peut-être»,
vos «c'est possible» ne sont pas de mise puisque c'est certain.»
Malgré cette compétence plus particulière en matière cérébrale et
nerveuse, comme je savais que du Boulbon était un grand médecin, un
homme supérieur, d'une intelligence inventive et profonde, je suppliai
ma mère de le faire venir, et l'espoir que, par une vue juste du mal, il
le guérirait peut-être, finit par l'emporter sur la crainte que nous
avions, si nous appelions un consultant, d'effrayer ma grand'mère. Ce
qui décida ma mère fut que, inconsciemment encouragée par Cottard, ma
grand'mère ne sortait plus, ne se levait guère. Elle avait beau nous
répondre par la lettre de Mme de Sévigné sur Mme de la Fayette: «On
disait qu'elle était folle de ne vouloir point sortir. Je disais à ces
personnes si précipitées dans leur jugement: «Mme de la Fayette n'est
pas folle» et je m'en tenais là. Il a fallu qu'elle soit morte pour
faire voir qu'elle avait raison de ne pas sortir.» Du Boulbon appelé
donna tort, sinon à Mme de Sévigné qu'on ne lui cita pas, du moins à ma
grand'mère. Au lieu de l'ausculter, tout en posant sur elle ses
admirables regards où il y avait peut-être l'illusion de scruter
profondément la malade, ou le désir de lui donner cette illusion, qui
semblait spontanée mais devait être tenue machinale, ou de ne pas lui
laisser voir qu'il pensait à tout autre chose, ou de prendre de l'empire
sur elle,--il commença à parler de Bergotte.
--Ah! je crois bien, Madame, c'est admirable; comme vous avez raison de
l'aimer! Mais lequel de ses livres préférez-vous? Ah! vraiment! Mon
Dieu, c'est peut-être en effet le meilleur. C'est en tout cas son roman
le mieux composé: Claire y est bien charmante; comme personnage d'homme
lequel vous y est le plus sympathique?
Je crus d'abord qu'il la faisait ainsi parler littérature parce que,
lui, la médecine l'ennuyait, peut-être aussi pour faire montre de sa
largeur d'esprit, et même, dans un but plus thérapeutique, pour rendre
confiance à la malade, lui montrer qu'il n'était pas inquiet, la
distraire de son état. Mais, depuis, j'ai compris que, surtout
particulièrement remarquable comme aliéniste et pour ses études sur le
cerveau, il avait voulu se rendre compte par ses questions si la mémoire
de ma grand'mère était bien intacte. Comme à contre-coeur il
l'interrogea un peu sur sa vie, l'oeil sombre et fixe. Puis tout à coup,
comme apercevant la vérité et décidé à l'atteindre coûte que coûte, avec
un geste préalable qui semblait avoir peine à s'ébrouer, en les
écartant, du flot des dernières hésitations qu'il pouvait avoir et de
toutes les objections que nous aurions pu faire, regardant ma grand'mère
d'un oeil lucide, librement et comme enfin sur la terre ferme, ponctuant
les mots sur un ton doux et prenant, dont l'intelligence nuançait toutes
les inflexions (sa voix du reste, pendant toute la visite, resta ce
qu'elle était naturellement, caressante, et sous ses sourcils
embroussaillés, ses yeux ironiques étaient remplis de bonté):
--Vous irez bien, Madame, le jour lointain ou proche, et il dépend de
vous que ce soit aujourd'hui même, où vous comprendrez que vous n'avez
rien et où vous aurez repris la vie commune. Vous m'avez dit que vous ne
mangiez pas, que vous ne sortiez pas?
--Mais, Monsieur, j'ai un peu de fièvre.
Il toucha sa main.
--Pas en ce moment en tout cas. Et puis la belle excuse! Ne savez-vous
pas que nous laissons au grand air, que nous suralimentons, des
tuberculeux qui ont jusqu'à 39°?
--Mais j'ai aussi un peu d'albumine.
--Vous ne devriez pas le savoir. Vous avez ce que j'ai décrit sous le
nom d'albumine mentale. Nous avons tous eu, au cours d'une
indisposition, notre petite crise d'albumine que notre médecin s'est
empressé de rendre durable en nous la signalant. Pour une affection que
les médecins guérissent avec des médicaments (on assure, du moins, que
cela est arrivé quelquefois), ils en produisent dix chez des sujets bien
portants, en leur inoculant cet agent pathogène, plus virulent mille
fois que tous les microbes, l'idée qu'on est malade. Une telle croyance,
puissante sur le tempérament de tous, agit avec une efficacité
particulière chez les nerveux. Dites-leur qu'une fenêtre fermée est
ouverte dans leur dos, ils commencent à éternuer; faites-leur croire que
vous avez mis de la magnésie dans leur potage, ils seront pris de
coliques; que leur café était plus fort que d'habitude, ils ne fermeront
pas l'oeil de la nuit. Croyez-vous, Madame, qu'il ne m'a pas suffi de
voir vos yeux, d'entendre seulement la façon dont vous vous exprimez,
que dis-je? de voir Madame votre fille et votre petit-fils qui vous
ressemblent tant, pour connaître à qui j'avais affaire? «Ta grand'mère
pourrait peut-être aller s'asseoir, si le docteur le lui permet, dans
une allée calme des Champs-Élysées, près de ce massif de lauriers devant
lequel tu jouais autrefois», me dit ma mère consultant ainsi
indirectement du Boulbon et de laquelle la voix prenait, à cause de
cela, quelque chose de timide et de déférent qu'elle n'aurait pas eu si
elle s'était adressée à moi seul. Le docteur se tourna vers ma
grand'mère et, comme il n'était pas moins lettré que savant: «Allez aux
Champs-Élysées, Madame, près du massif de lauriers qu'aime votre
petit-fils. Le laurier vous sera salutaire. Il purifie. Après avoir
exterminé le serpent Python, c'est une branche de laurier à la main
qu'Apollon fit son entrée dans Delphes. Il voulait ainsi se préserver
des germes mortels de la bête venimeuse. Vous voyez que le laurier est
le plus ancien, le plus vénérable, et j'ajouterai--ce qui a sa valeur en
thérapeutique, comme en prophylaxie--le plus beau des antiseptiques.»
Comme une grande partie de ce que savent les médecins leur est enseignée
par les malades, ils sont facilement portés à croire que ce savoir des
«patients» est le même chez tous, et ils se flattent d'étonner celui
auprès de qui ils se trouvent avec quelque remarque apprise de ceux
qu'ils ont auparavant soignés. Aussi fut-ce avec le fin sourire d'un
Parisien qui, causant avec un paysan, espérerait l'étonner en se servant
d'un mot de patois, que le docteur du Boulbon dit à ma grand'mère:
«Probablement les temps de vent réussissent à vous faire dormir là où
échoueraient les, plus puissants hypnotiques.--Au contraire, Monsieur,
le vent m'empêche absolument de dormir.» Mais les médecins sont
susceptibles. «Ach!» murmura du Boulbon en fronçant les sourcils, comme
si on lui avait marché sur le pied et si les insomnies de ma grand'mère
par les nuits de tempête étaient pour lui une injure personnelle. Il
n'avait pas tout de même trop d'amour-propre, et comme, en tant
qu'«esprit supérieur», il croyait de son devoir de ne pas ajouter foi à
la médecine, il reprit vite sa sérénité philosophique.
Ma mère, par désir passionné d'être rassurée par l'ami de Bergotte,
ajouta à l'appui de son dire qu'une cousine germaine de ma grand'mère,
en proie à une affection nerveuse, était restée sept ans cloîtrée dans
sa chambre à coucher de Combray, sans se lever qu'une fois ou deux par
semaine.
--Vous voyez, Madame, je ne le savais pas, et j'aurais pu vous le dire.
--Mais, Monsieur, je ne suis nullement comme elle, au contraire; mon
médecin ne peut pas me faire rester couchée, dit ma grand'mère, soit
qu'elle fût un peu agacée par les théories du docteur ou désireuse de
lui soumettre les objections qu'on y pouvait faire, dans l'espoir qu'il
les réfuterait, et que, une fois qu'il serait parti, elle n'aurait plus
en elle-même aucun doute à élever sur son heureux diagnostic.
--Mais naturellement, Madame, on ne peut pas avoir, pardonnez-moi le
mot, toutes les vésanies; vous en avez d'autres, vous n'avez pas
celle-là. Hier, j'ai visité une maison de santé pour neurasthéniques.
Dans le jardin, un homme était debout sur un banc, immobile comme un
fakir, le cou incliné dans une position qui devait être fort pénible.
Comme je lui demandais ce qu'il faisait là, il me répondit sans faire un
mouvement ni tourner la tête: «Docteur, je suis extrêmement rhumatisant
et enrhumable, je viens de prendre trop d'exercice, et pendant que je me
donnais bêtement chaud ainsi, mon cou était appuyé contre mes flanelles.
Si maintenant je l'éloignais de ces flanelles avant d'avoir laissé
tomber ma chaleur, je suis sûr de prendre un torticolis et peut-être une
bronchite.» Et il l'aurait pris, en effet. «Vous êtes un joli
neurasthénique, voilà ce que vous êtes», lui dis-je. Savez-vous la
raison qu'il me donna pour me prouver que non? C'est que, tandis que
tous les malades de l'établissement avaient la manie de prendre leur
poids, au point qu'on avait dû mettre un cadenas à la balance pour
qu'ils ne passassent pas toute la journée à se peser, lui on était
obligé de le forcer à monter sur la bascule, tant il en avait peu envie.
Il triomphait de n'avoir pas la manie des autres, sans penser qu'il
avait aussi la sienne et que c'était elle qui le préservait d'une autre.
Ne soyez pas blessée de la comparaison, Madame, car cet homme qui
n'osait pas tourner le cou de peur de s'enrhumer est le plus grand poète
de notre temps. Ce pauvre maniaque est la plus haute intelligence que je
connaisse. Supportez d'être appelée une nerveuse. Vous appartenez à
cette famille magnifique et lamentable qui est le sel de la terre. Tout
ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. Ce sont eux et
non pas d'autres qui ont fondé les religions et composé les
chefs-d'oeuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu'il leur doit et
surtout ce qu'eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les
fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne
savons pas ce qu'elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent,
d'insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d'urticaires, d'asthmes,
d'épilepsies, d'une angoisse de mourir qui est pire que tout cela, et
que vous connaissez peut-être, Madame, ajouta-t-il en souriant à ma
grand'mère, car, avouez-le, quand je suis venu, vous n'étiez pas très
rassurée. Vous vous croyiez malade, dangereusement malade peut-être.
Dieu sait de quelle affection vous croyiez découvrir en vous les
symptômes. Et vous ne vous trompiez pas, vous les aviez. Le nervosisme
est un pasticheur de génie. Il n'y a pas de maladie qu'il ne contrefasse
à merveille. Il imite à s'y méprendre la dilatation des dyspeptiques,
les nausées de la grossesse, l'arythmie du cardiaque, la fébricité du
tuberculeux. Capable de tromper le médecin, comment ne tromperait-il pas
le malade? Ah! ne croyez pas que je raille vos maux, je n'entreprendrais
pas de les soigner si je ne savais pas les comprendre. Et, tenez, il n'y
a de bonne confession que réciproque. Je vous ai dit que sans maladie
nerveuse il n'est pas de grand artiste, qui plus est, ajouta-t-il en
élevant gravement l'index, il n'y a pas de grand savant. J'ajouterai
que, sans qu'il soit atteint lui-même de maladie nerveuse, il n'est pas,
ne me faites pas dire de bon médecin, mais seulement de médecin correct
des maladies nerveuses. Dans la pathologie nerveuse, un médecin qui ne
dit pas trop de bêtises, c'est un malade à demi guéri, comme un critique
est un poète qui ne fait plus de vers, un policier un voleur qui
n'exerce plus. Moi, Madame, je ne me crois pas comme vous albuminurique,
je n'ai pas la peur nerveuse de la nourriture, du grand air, mais je ne
peux pas m'endormir sans m'être relevé plus de vingt fois pour voir si
ma porte est fermée. Et cette maison de santé où j'ai trouvé hier un
poète qui ne tournait pas le cou, j'y allais retenir une chambre, car,
ceci entre nous, j'y passe mes vacances à me soigner quand j'ai augmenté
mes maux en me fatiguant trop à guérir ceux des autres.
--Mais, Monsieur, devrais-je faire une cure semblable? dit avec effroi
ma grand'mère.
--C'est inutile, Madame. Les manifestations que vous accusez céderont
devant ma parole. Et puis vous avez près de vous quelqu'un de très
puissant que je constitue désormais votre médecin. C'est votre mal,
votre suractivité nerveuse. Je saurais la manière de vous en guérir, je
me garderais bien de le faire. Il me suffit de lui commander. Je vois
sur votre table un ouvrage de Bergotte. Guérie de votre nervosisme, vous
ne l'aimeriez plus. Or, me sentirais-je le droit d'échanger les joies
qu'il procure contre une intégrité nerveuse qui serait bien incapable de
vous les donner? Mais ces joies mêmes, c'est un puissant remède, le plus
puissant de tous peut-être. Non, je n'en veux pas à votre énergie
nerveuse. Je lui demande seulement de m'écouter; je vous confie à elle.
Qu'elle fasse machine en arrière. La force qu'elle mettait pour vous
empêcher de vous promener, de prendre assez de nourriture, qu'elle
l'emploie à vous faire manger, à vous faire lire, à vous faire sortir, à
vous distraire de toutes façons. Ne me dites pas que vous êtes fatiguée.
La fatigue est la réalisation organique d'une idée préconçue. Commencez
par ne pas la penser. Et si jamais vous avez une petite indisposition,
ce qui peut arriver à tout le monde, ce sera comme si vous ne l'aviez
pas, car elle aura fait de vous, selon un mot profond de M. de
Talleyrand, un bien portant imaginaire. Tenez, elle a commencé à vous
guérir, vous m'écoutez toute droite, sans vous être appuyée une fois,
l'oeil vif, la mine bonne, et il y a de cela une demi-heure d'horloge et
vous ne vous en êtes pas aperçue. Madame, j'ai bien l'honneur de vous
saluer.
Quand, après avoir reconduit le docteur du Boulbon, je rentrai dans la
chambre où ma mère était seule, le chagrin qui m'oppressait depuis
plusieurs semaines s'envola, je sentis que ma mère allait laisser
éclater sa joie et qu'elle allait voir la mienne, j'éprouvai cette
impossibilité de supporter l'attente de l'instant prochain où, près de
nous, une personne va être émue qui, dans un autre ordre, est un peu
comme la peur qu'on éprouve quand on sait que quelqu'un va entrer pour
vous effrayer par une porte qui est encore fermée; je voulus dire un mot
à maman, mais ma voix se brisa, et fondant en larmes, je restai
longtemps, la tête sur son épaule, à pleurer, à goûter, à accepter, à
chérir la douleur, maintenant que je savais qu'elle était sortie de ma
vie, comme nous aimons à nous exalter de vertueux projets que les
circonstances ne nous permettent pas de mettre à exécution. Françoise
m'exaspéra en ne prenant pas part à notre joie. Elle était tout émue
parce qu'une scène terrible avait éclaté entre le valet de pied et le
concierge rapporteur. Il avait fallu que la duchesse, dans sa bonté,
intervînt, rétablît un semblant de paix et pardonnât au valet de pied.
Car elle était bonne, et ç'aurait été la place idéale si elle n'avait
pas écouté les «racontages».
On commençait déjà depuis plusieurs jours à savoir ma grand'mère
souffrante et à prendre de ses nouvelles. Saint-Loup m'avait écrit: «Je
ne veux pas profiter de ces heures où ta chère grand'mère n'est pas bien
pour te faire ce qui est beaucoup plus que des reproches et où elle
n'est pour rien. Mais je mentirais en te disant, fût-ce par
prétérition, que je n'oublierai jamais la perfidie de ta conduite et
qu'il n'y aura jamais un pardon pour ta fourberie et ta trahison.» Mais
des amis, jugeant ma grand'mère peu souffrante (on ignorait même qu'elle
le fût du tout), m'avaient demandé de les prendre le lendemain aux
Champs-Élysées pour aller de là faire une visite et assister, à la
campagne, à un dîner qui m'amusait. Je n'avais plus aucune raison de
renoncer à ces deux plaisirs. Quand on avait dit à ma grand'mère qu'il
faudrait maintenant, pour obéir au docteur du Boulbon, qu'elle se
promenât beaucoup, on a vu qu'elle avait tout de suite parlé des
Champs-Élysées. Il me serait aisé de l'y conduire; pendant qu'elle
serait assise à lire, de m'entendre avec mes amis sur le lieu où nous
retrouver, et j'aurais encore le temps, en me dépêchant, de prendre avec
eux le train pour Ville-d'Avray. Au moment convenu, ma grand'mère ne
voulut pas sortir, se trouvant fatiguée. Mais ma mère, instruite par du
Boulbon, eut l'énergie de se fâcher et de se faire obéir. Elle pleurait
presque à la pensée que ma grand'mère allait retomber dans sa faiblesse
nerveuse, et ne s'en relèverait plus. Jamais un temps aussi beau et
chaud ne se prêterait si bien à sa sortie. Le soleil changeant de place
intercalait ça et là dans la solidité rompue du balcon ses
inconsistantes mousselines et donnait à la pierre de taille un tiède
épiderme, un halo d'or imprécis. Comme Françoise n'avait pas eu le temps
d'envoyer un «tube» à sa fille, elle nous quitta dès après le déjeuner.
Ce fut déjà bien beau qu'avant elle entrât chez Jupien pour faire faire
un point au mantelet que ma grand'mère mettrait pour sortir. Rentrant
moi-même à ce moment-là de ma promenade matinale, j'allai avec elle chez
le giletier. «Est-ce votre jeune maître qui vous amène ici, dit Jupien à
Françoise, est-ce vous qui me l'amenez, ou bien est-ce quelque bon vent
et la fortune qui vous amènent tous les deux?» Bien qu'il n'eût pas
fait ses classes, Jupien respectait aussi naturellement la syntaxe que
M. de Guermantes, malgré bien des efforts, la violait. Une fois
Françoise partie et le mantelet réparé, il fallut que ma grand-mère
s'habillât; Ayant refusé obstinément que maman restât avec elle, elle
mit, toute seule, un temps infini à sa toilette, et maintenant que je
savais qu'elle était bien portante, et avec cette étrange indifférence
que nous avons pour nos parents tant qu'ils vivent, qui fait que nous
les faisons passer après tout le monde, je la trouvais bien égoïste
d'être si longue, de risquer de me mettre en retard quand elle savait
que j'avais rendez-vous avec des amis et devais dîner à Ville-d'Avray.
D'impatience, je finis par descendre d'avance, après qu'on m'eut dit
deux fois qu'elle allait être prête. Enfin elle me rejoignit, sans me
demander pardon de son retard comme elle faisait d'habitude dans ces
cas-là, rouge et distraite comme une personne qui est pressée et qui a
oublié la moitié de ses affaires, comme j'arrivais près de la porte
vitrée entr'ouverte qui, sans les en réchauffer le moins du monde,
laissait entrer l'air liquide, gazouillant et tiède du dehors, comme si
on avait ouvert un réservoir, entre les glaciales parois de l'hôtel.
--Mon Dieu, puisque tu vas voir des amis, j'aurais pu mettre un autre
mantelet. J'ai l'air un peu malheureux avec cela.