--Vous êtes assez intelligent, je suppose, pour ne pas croire que c'est

par «manque de relations», par crainte de la solitude et de l'ennui, que

je m'adresse à vous. Je n'aime pas beaucoup à parler de moi, Monsieur,

mais enfin, vous l'avez peut-être appris, un article assez retentissant

du _Times_ y a fait allusion, l'empereur d'Autriche, qui m'a toujours

honoré de sa bienveillance et veut bien entretenir avec moi des

relations de cousinage, a déclaré naguère dans un entretien rendu public

que, si M. le comte de Chambord avait eu auprès de lui un homme

possédant aussi à fond que moi les dessous de la politique européenne,

il serait aujourd'hui roi de France. J'ai souvent pensé, Monsieur, qu'il

y avait en moi, du fait non de mes faibles dons mais de circonstances

que vous apprendrez peut-être un jour, un trésor d'expérience, une sorte

de dossier secret et inestimable, que je n'ai pas cru devoir utiliser

personnellement, mais qui serait sans prix pour un jeune homme à qui je

livrerais en quelques mois ce que j'ai mis plus de trente ans à acquérir

et que je suis peut-être seul à posséder. Je ne parle pas des

jouissances intellectuelles que vous auriez à apprendre certains secrets

qu'un Michelet de nos jours donnerait des années de sa vie pour

connaître et grâce auxquels certains événements prendraient à ses yeux

un aspect entièrement différent. Et je ne parle pas seulement des

événements accomplis, mais de l'enchaînement de circonstances (c'était

une des expressions favorites de M. de Charlus et souvent, quand il la

prononçait, il conjoignait ses deux mains comme quand on veut prier,

mais les doigts raides et comme pour faire comprendre par ce complexus

ces circonstances qu'il ne spécifiait pas et leur enchaînement). Je vous

donnerais une explication inconnue non seulement du passé, mais de

l'avenir. M. de Charlus s'interrompit pour me poser des questions sur

Bloch dont on avait parlé sans qu'il eût l'air d'entendre, chez Mme de

Villeparisis. Et de cet accent dont il savait si bien détacher ce qu'il

disait qu'il avait l'air de penser à toute autre chose et de parler

machinalement par simple politesse; il me demanda si mon camarade était

jeune, était beau, etc. Bloch, s'il l'eût entendu, eût été plus en peine

encore que pour M. de Norpois, mais à cause de raisons bien différentes,

de savoir si M. de Charlus était pour ou contre Dreyfus. «Vous n'avez

pas tort, si vous voulez vous instruire, me dit M. de Charlus après

m'avoir posé ces questions sur Bloch, d'avoir parmi vos amis quelques

étrangers.» Je répondis que Bloch était Français. «Ah! dit M. de

Charlus, j'avais cru qu'il était Juif.» La déclaration de cette

incompatibilité me fit croire que M. de Charlus était plus

antidreyfusard qu'aucune des personnes que j'avais rencontrées; Il

protesta au contraire contre l'accusation de trahison portée contre

Dreyfus. Mais ce fut sous cette forme: «Je crois que les journaux disent

que Dreyfus a commis un crime contre sa patrie, je crois qu'on le dit,

je ne fais pas attention aux journaux, je les lis comme je me lave les

mains, sans trouver que cela vaille la peine de m'intéresser. En tout

cas le crime est inexistant, le compatriote de votre ami aurait commis

un crime contre sa patrie s'il avait trahi la Judée, mais qu'est-ce

qu'il a à voir avec la France?» J'objectai que, s'il y avait jamais une

guerre, les Juifs seraient aussi bien mobilisés que les autres.

«Peut-être et il n'est pas certain que ce ne soit pas une imprudence.

Mais si on fait venir des Sénégalais et des Malgaches, je ne pense pas

qu'ils mettront grand coeur à défendre la France, et c'est bien naturel.

Votre Dreyfus pourrait plutôt être condamné pour infraction aux règles

de l'hospitalité. Mais laissons cela. Peut-être pourriez-vous demander à

votre ami de me faire assister à quelque belle fête au temple, à une

circoncision, à des chants juifs. Il pourrait peut-être louer une salle

et me donner quelque divertissement biblique, comme les filles de

Saint-Cyr jouèrent des scènes tirées des _Psaumes_ par Racine pour

distraire Louis XIV. Vous pourriez peut-être arranger même des parties

pour faire rire. Par exemple une lutte entre votre ami et son père où

il le blesserait comme David Goliath. Cela composerait une farce assez

plaisante. Il pourrait même, pendant qu'il y est, frapper à coups

redoublés sur sa charogne, ou, comme dirait ma vieille bonne, sur sa

carogne de mère. Voilà qui serait fort bien fait et ne serait pas pour

nous déplaire, hein! petit ami, puisque nous aimons les spectacles

exotiques et que frapper cette créature extra-européenne, ce serait

donner une correction méritée à un vieux chameau.» En disant ces mots

affreux et presque fous, M. de Charlus me serrait le bras à me faire

mal. Je me souvenais de la famille de M. de Charlus citant tant de

traits de bonté admirables, de la part du baron, à l'égard, de cette

vieille bonne dont il venait de rappeler le patois moliéresque, et je me

disais que les rapports, peu étudiés jusqu'ici, me semblait-il, entre la

bonté et la méchanceté dans un même coeur, pour divers qu'ils puissent

être, seraient intéressants à établir.

Je l'avertis qu'en tout cas Mme Bloch n'existait plus, et que quant à M.

Bloch je me demandais jusqu'à quel point il se plairait à un jeu qui

pourrait parfaitement lui crever les yeux. M. de Charlus sembla fâché.

«Voilà, dit-il, une femme qui a eu grand tort de mourir. Quant aux yeux

crevés, justement la Synagogue est aveugle, elle ne voit pas les vérités

de l'Évangile. En tout cas, pensez, en ce moment où tous ces malheureux

Juifs tremblent devant la fureur stupide des chrétiens, quel honneur

pour eux de voir un homme comme moi condescendre à s'amuser de leurs

jeux.» A ce moment j'aperçus M. Bloch père qui passait, allant sans

doute au-devant de son fils. Il ne nous voyait pas mais j'offris à M. de

Charlus de le lui présenter. Je ne me doutais pas de la colère que;

j'allais déchaîner chez mon compagnon: «Me le présenter! Mais il faut

que vous ayez bien peu le sentiment des valeurs! On ne me connaît pas si

facilement que ça. Dans le cas actuel l'inconvenance serait double à

cause de la juvénilité du présentateur et de l'indignité du présenté.

Tout au plus, si on me donne un jour le spectacle asiatique que

j'esquissais, pourrai-je adresser à cet affreux bonhomme quelques

paroles empreintes de bonhomie. Mais à condition qu'il se soit laissé

copieusement rosser par son fils. Je pourrais aller jusqu'à exprimer ma

satisfaction.» D'ailleurs M. Bloch ne faisait nulle attention à nous. Il

était en train d'adresser à Mme Sazerat de grands saluts fort bien

accueillis d'elle. J'en étais surpris, car jadis, à Combray, elle avait

été indignée que mes parents eussent reçu le jeune Bloch, tant elle

était antisémite. Mais le dreyfusisme, comme une chasse d'air, avait

fait il y a quelques jours voler jusqu'à elle M. Bloch. Le père de mon

ami avait trouvé Mme Sazerat charmante et était particulièrement flatté

de l'antisémitisme de cette dame qu'il trouvait une preuve de la

sincérité de sa foi et de la vérité de ses opinions dreyfusardes, et qui

donnait aussi du prix à la visite qu'elle l'avait autorisée à lui

faire. Il n'avait même pas été blessé qu'elle eût dit étourdiment

devant lui: «M. Drumont a la prétention de mettre les révisionnistes

dans le même sac que les protestants et les juifs. C'est charmant cette

promiscuité!» «Bernard, avait-il dit avec orgueil, en rentrant, à M.

Nissim Bernard, tu sais, elle a le préjugé!» Mais M. Nissim Bernard

n'avait rien répondu et avait levé au ciel un regard d'ange.

S'attristant du malheur des Juifs, se souvenant de ses amitiés

chrétiennes, devenant maniéré et précieux au fur et à mesure que les

années venaient, pour des raisons que l'on verra plus tard, il avait

maintenant l'air d'une larve préraphaélite où des poils se seraient

malproprement implantés, comme des cheveux noyés dans une opale. «Toute

cette affaire Dreyfus, reprit le baron qui tenait toujours mon bras, n'a

qu'un inconvénient: c'est qu'elle détruit la société (je ne dis pas la

bonne société, il y a longtemps que la société ne mérite plus cette

épithète louangeuse) par l'afflux de messieurs et de dames du Chameau,

de la Chamellerie, de la Chamellière, enfin de gens inconnus que je

trouve même chez mes cousines parce qu'ils font partie de la ligue de la

Patrie Française, antijuive, je ne sais quoi, comme si une opinion

politique donnait droit à une qualification sociale.» Cette frivolité de

M. de Charlus l'apparentait davantage à la duchesse de Guermantes. Je

lui soulignai le rapprochement. Comme il semblait croire que je ne la

connaissais pas, je lui rappelai la soirée de l'Opéra où il avait

semblé vouloir se cacher de moi. M. de Charlus me dit avec tant de force

ne m'avoir nullement vu que j'aurais fini par le croire si bientôt un

petit incident ne m'avait donné à penser que trop orgueilleux peut-être

il n'aimait pas à être vu avec moi.

--Revenons à vous, me dit M. de Charlus, et à mes projets sur vous. Il

existe entre certains hommes, Monsieur, une franc-maçonnerie dont je ne

puis vous parler, mais qui compte dans ses rangs en ce moment quatre

souverains de l'Europe. Or l'entourage de l'un d'eux veut le guérir de

sa chimère. Cela est une chose très grave et peut nous amener la guerre.

Oui, Monsieur, parfaitement. Vous connaissez l'histoire de cet homme qui

croyait tenir dans une bouteille la princesse de la Chine. C'était une

folie. On l'en guérit. Mais dès qu'il ne fut plus fou il devint bête. Il

y a des maux dont il ne faut pas chercher à guérir parce qu'ils nous

protègent seuls contre de plus graves. Un de mes cousins avait une

maladie de l'estomac, il ne pouvait rien digérer. Les plus savants

spécialistes de l'estomac le soignèrent sans résultat. Je l'amenai à un

certain médecin (encore un être bien curieux, entre parenthèses, et sur

lequel il y aurait beaucoup à dire). Celui-ci devina aussitôt que la

maladie était nerveuse, il persuada son malade, lui ordonna de manger

sans crainte ce qu'il voudrait et qui serait toujours bien toléré. Mais

mon cousin avait aussi de la néphrite. Ce que l'estomac digère

parfaitement, le rein finit par ne plus pouvoir l'éliminer, et mon

cousin, au lieu de vivre vieux avec une maladie d'estomac imaginaire qui

le forçait à suivre un régime, mourut à quarante ans, l'estomac guéri

mais le rein perdu. Ayant une formidable avance sur votre propre vie,

qui sait, vous serez peut-être ce qu'eut pu être un homme éminent du

passé si un génie bienfaisant lui avait dévoilé, au milieu d'une

humanité qui les ignorait, les lois de la vapeur et de l'électricité. Ne

soyez pas bête, ne refusez pas par discrétion. Comprenez que si je vous

rends un grand service, je n'estime pas que vous m'en rendiez un moins

grand. Il y a longtemps que les gens du monde ont cessé de m'intéresser,

je n'ai plus qu'une passion, chercher à racheter les fautes de ma vie en

faisant profiter de ce que je sais une âme encore vierge et capable

d'être enflammée par la vertu. J'ai eu de grands chagrins, Monsieur, et

que je vous dirai peut-être un jour, j'ai perdu ma femme qui était

l'être le plus beau, le plus noble, le plus parfait qu'on pût rêver.

J'ai de jeunes parents qui ne sont pas, je ne dirai pas dignes, mais

capables de recevoir l'héritage moral dont je vous parle. Qui sait si

vous n'êtes pas celui entre les mains de qui il peut aller, celui dont

je pourrai diriger et élever si haut la vie? La mienne y gagnerait par

surcroît. Peut-être en vous apprenant les grandes affaires diplomatiques

y reprendrais-je goût de moi-même et me mettrais-je enfin à faire des

choses intéressantes où vous seriez de moitié. Mais avant de le savoir,

il faudrait que je vous visse souvent, très souvent, chaque jour.

Je voulais profiter de ces bonnes dispositions inespérées de M. de

Charlus pour lui demander s'il ne pourrait pas me faire rencontrer sa

belle-soeur, mais, à ce moment, j'eus le bras vivement déplacé par une

secousse comme électrique. C'était M. de Charlus qui venait de retirer

précipitamment son bras de dessous le mien. Bien que, tout en parlant,

il promenât ses regards dans toutes les directions, il venait seulement

d'apercevoir M. d'Argencourt qui débouchait d'une rue transversale. En

nous voyant, M. d'Argencourt parut contrarié, jeta sur moi un regard de

méfiance, presque ce regard destiné à un être d'une autre race que Mme

de Guermantes avait eu pour Bloch, et tâcha de nous éviter. Mais on eût

dit que M. de Charlus tenait à lui montrer qu'il ne cherchait nullement

à ne pas être vu de lui, car il l'appela et pour lui dire une chose fort

insignifiante. Et craignant peut-être que M. d'Argencourt ne me reconnût

pas, M. de Charlus lui dit que j'étais un grand ami de Mme de

Villeparisis, de la duchesse de Guermantes, de Robert de Saint-Loup; que

lui-même, Charlus, était un vieil ami de ma grand'mère, heureux de

reporter sur le petit-fils un peu de la sympathie qu'il avait pour elle.

Néanmoins je remarquai que M. d'Argencourt, à qui pourtant j'avais été à

peine nommé chez Mme de Villeparisis et à qui M. de Charlus venait de

parler longuement de ma famille, fut plus froid avec moi qu'il n'avait

été il y a une heure; pendant fort longtemps il en fut ainsi chaque fois

qu'il me rencontrait. Il m'observait avec une curiosité qui n'avait rien

de sympathique et sembla même avoir à vaincre une résistance quand, en

nous quittant, après une hésitation, il me tendit une main qu'il retira

aussitôt.

--Je regrette cette rencontre, me dit M. de Charlus. Cet Argencourt,

bien né mais mal élevé, diplomate plus que médiocre, mari détestable et

coureur, fourbe comme dans les pièces, est un de ces hommes incapables

de comprendre, mais très capables de détruire les choses vraiment

grandes. J'espère que notre amitié le sera, si elle doit se fonder un

jour, et j'espère que vous me ferez l'honneur de la tenir autant que moi

à l'abri des coups de pied d'un de ces ânes qui, par désoeuvrement, par

maladresse, par méchanceté, écrasent ce qui semblait fait pour durer.

C'est malheureusement sur ce moule que sont faits la plupart des gens du

monde.

--La duchesse de Guermantes semble très intelligente. Nous parlions tout

à l'heure d'une guerre possible. Il paraît qu'elle a là-dessus des

lumières spéciales.

--Elle n'en a aucune, me répondit sèchement M. de Charlus. Les femmes,

et beaucoup d'hommes d'ailleurs, n'entendent rien aux choses dont je

voulais parler. Ma belle-soeur est une femme charmante qui s'imagine

être encore au temps des romans de Balzac où les femmes influaient sur

la politique. Sa fréquentation ne pourrait actuellement exercer sur vous

qu'une action fâcheuse, comme d'ailleurs toute fréquentation mondaine.

Et c'est justement une des premières choses que j'allais vous dire quand

ce sot m'a interrompu. Le premier sacrifice qu'il faut me faire--j'en

exigerai autant que je vous ferai de dons--c'est de ne pas aller dans le

monde. J'ai souffert tantôt de vous voir à cette réunion ridicule. Vous

me direz que j'y étais bien, mais pour moi ce n'est pas une réunion

mondaine, c'est une visite de famille. Plus tard, quand vous serez un

homme arrivé, si cela vous amuse de descendre un moment dans le monde,

ce sera peut-être sans inconvénients. Alors je n'ai pas besoin de vous

dire de quelle utilité je pourrai vous être. Le «Sésame» de l'hôtel

Guermantes et de tous ceux qui valent la peine que la porte s'ouvre

grande devant vous, c'est moi qui le détiens. Je serai juge et entends

rester maître de l'heure.

Je voulus profiter de ce que M. de Charlus parlait de cette visite chez

Mme de Villeparisis pour tâcher de savoir quelle était exactement

celle-ci, mais la question se posa sur mes lèvres autrement que je

n'aurais voulu et je demandai ce que c'était que la famille

Villeparisis.

--C'est absolument comme si vous me demandiez ce que c'est que la

famille: «rien» me répondit M. de Charlus. Ma tante a épousé par amour

un M. Thirion, d'ailleurs excessivement riche, et dont les soeurs

étaient très bien mariées et qui, à partir de ce moment-là, s'est appelé

le marquis de Villeparisis. Cela n'a fait de mal à personne, tout au

plus un peu à lui, et bien peu! Quant à la raison, je ne sais pas; je

suppose que c'était, en effet, un monsieur de Villeparisis, un monsieur

né à Villeparisis, vous savez que c'est une petite localité près de

Paris. Ma tante a prétendu qu'il y avait ce marquisat dans la famille,

elle a voulu faire les choses régulièrement, je ne sais pas pourquoi. Du

moment qu'on prend un nom auquel on n'a pas droit, le mieux est de ne

pas simuler des formes régulières.

«Mme de Villeparisis, n'étant que Mme Thirion, acheva la chute qu'elle

avait commencée dans mon esprit quand j'avais vu la composition mêlée

de son salon. Je trouvais injuste qu'une femme dont même le titre et le

nom étaient presque tout récents pût faire illusion aux contemporains et

dût faire illusion à la postérité grâce à des amitiés royales. Mme de

Villeparisis redevenant ce qu'elle m'avait paru être dans mon enfance,

une personne qui n'avait rien d'aristocratique, ces grandes parentés qui

l'entouraient me semblèrent lui rester étrangères. Elle ne cessa dans la

suite d'être charmante pour nous. J'allais quelquefois la voir et elle

m'envoyait de temps en temps un souvenir. Mais je n'avais nullement

l'impression qu'elle fût du faubourg Saint-Germain, et si j'avais eu

quelque renseignement à demander sur lui, elle eût été une des dernières

personnes à qui je me fusse adressé.

«Actuellement, continua M. de Charlus, en allant dans le monde, vous ne

feriez que nuire à votre situation, déformer votre intelligence et votre

caractère. Du reste il faudrait surveiller, même et surtout, vos

camaraderies. Ayez des maîtresses si votre famille n'y voit pas

d'inconvénient, cela ne me regarde pas et même je ne peux que vous y

encourager, jeune polisson, jeune polisson qui allez avoir bientôt

besoin de vous faire raser, me dit-il en me touchant le menton. Mais le

choix des amis hommes a une autre importance. Sur dix jeunes gens, huit

sont de petites fripouilles, de petits misérables capables de vous faire

un tort que vous ne réparerez jamais. Tenez, mon neveu Saint-Loup est à

la rigueur un bon camarade pour vous. Au point de vue de votre avenir,

il ne pourra vous être utile en rien; mais pour cela, moi je suffis. Et,

somme toute, pour sortir avec vous, aux moments où vous aurez assez de

moi, il me semble ne pas présenter d'inconvénient sérieux, à ce que je

crois. Du moins, lui c'est un homme, ce n'est pas un de ces efféminés

comme on en rencontre tant aujourd'hui qui ont l'air de petits truqueurs

et qui mèneront peut-être demain à l'échafaud leurs innocentes

victimes. (Je ne savais pas le sens de cette expression d'argot:

«truqueur». Quiconque l'eût connue eût été aussi surpris que moi. Les

gens du monde aiment volontiers à parler argot, et les gens à qui on

peut reprocher certaines choses à montrer qu'ils ne craignent nullement

de parler d'elles. Preuve d'innocence à leurs yeux. Mais ils ont perdu

l'échelle, ne se rendent plus compte du degré à partir duquel une

certaine plaisanterie deviendra trop spéciale, trop choquante, sera

plutôt une preuve de corruption que de naïveté.) Il n'est pas comme les

autres, il est très gentil, très sérieux.

Je ne pus m'empêcher de sourire de cette épithète de «sérieux» à

laquelle l'intonation que lui prêta M. de Charlus semblait donner le

sens de «vertueux», de «rangé», comme on dit d'une petite ouvrière

qu'elle est «sérieuse». A ce moment un fiacre passa qui allait tout de

travers; un jeune cocher, ayant déserté son siège, le conduisait du fond

de la voiture où il était assis sur les coussins, l'air à moitié gris.

M. de Charlus l'arrêta vivement. Le cocher parlementa un moment.

--De quel côté allez-vous?

--Du vôtre (cela m'étonnait, car M. de Charlus avait déjà refusé

plusieurs fiacres ayant des lanternes de la même couleur).

--Mais je ne veux pas remonter sur le siège. Ça vous est égal que je

reste dans la voiture?

--Oui, seulement baissez la capote. Enfin pensez à ma proposition, me

dit M. de Charlus avant de me quitter, je vous donne quelques jours pour

y réfléchir, écrivez-moi. Je vous le répète, il faudra que je vous voie

chaque jour et que je reçoive de vous des garanties de loyauté, de

discrétion que d'ailleurs, je dois le dire, vous semblez offrir. Mais,

au cours de ma vie, j'ai été si souvent trompé par les apparences que je

ne veux plus m'y fier. Sapristi! c'est bien le moins qu'avant

d'abandonner un trésor je sache en quelles mains je le remets. Enfin,

rappelez-vous bien ce que je vous offre, vous êtes comme Hercule dont,

malheureusement pour vous, vous ne me semblez pas avoir la forte

musculature, au carrefour de deux routes. Tâchez de ne pas avoir à

regretter toute votre vie de n'avoir pas choisi celle qui conduisait à

la vertu. Comment, dit-il au cocher, vous n'avez pas encore, baissé la

capote? je vais plier les ressorts moi-même Je crois du reste qu'il

faudra aussi que je conduise, étant donné l'état où vous semblez être.

Et il sauta à côté du cocher, au fond du fiacre qui partit au grand

trot.

Pour ma part, à peine rentré à la maison, j'y retrouvai le pendant de la

conversation qu'avaient échangée un peu auparavant Bloch et M. de

Norpois, mais sous une forme brève, invertie et cruelle: c'était une

dispute entre notre maître d'hôtel, qui était dreyfusard, et celui des

Guermantes, qui était antidreyfusard. Les vérités et contre-vérités qui

s'opposaient en haut chez les intellectuels de la Ligue de la Patrie

française et celle des Droits de l'homme se propageaient en effet jusque

dans les profondeurs du peuple. M. Reinach manoeuvrait par le sentiment

des gens qui ne l'avaient jamais vu, alors que pour lui l'affaire

Dreyfus se posait seulement devant sa raison comme un théorème

irréfutable et qu'il démontra, en effet, par la plus étonnante réussite

de politique rationnelle (réussite contre la France, dirent certains)

qu'on ait jamais vue. En deux ans il remplaça un ministère Billot par un

ministère Clemenceau, changea de fond en comble l'opinion publique, tira

de sa prison Picquart pour le mettre, ingrat, au Ministère de la Guerre.

Peut-être ce rationaliste manoeuvreur de foules était-il lui-même

manoeuvré par son ascendance. Quand les systèmes philosophiques qui

contiennent le plus de vérités sont dictés à leurs auteurs, en dernière

analyse, par une raison de sentiment, comment supposer que, dans une

simple affaire politique comme l'affaire Dreyfus, des raisons de ce

genre ne puissent, à l'insu du raisonneur, gouverner sa raison? Bloch

croyait avoir logiquement choisi son dreyfusisme, et savait pourtant que

son nez, sa peau et ses cheveux lui avaient été imposés par sa race.

Sans doute la raison est plus libre; elle obéit pourtant à certaines

lois qu'elle ne s'est pas données. Le cas du maître d'hôtel des

Guermantes et du nôtre était particulier. Les vagues des deux courants

de dreyfusisme et d'antidreyfusisme, qui de haut en bas divisaient la

France, étaient assez silencieuses, mais les rares échos qu'elles

émettaient étaient sincères. En entendant quelqu'un, au milieu d'une

causerie qui s'écartait volontairement de l'Affaire, annoncer

furtivement une nouvelle politique, généralement fausse mais toujours

souhaitée, on pouvait induire de l'objet de ses prédictions

l'orientation de ses désirs. Ainsi s'affrontaient sur quelques points,

d'un côté un timide apostolat, de l'autre, une sainte indignation. Les

deux maîtres d'hôtel que j'entendis en rentrant faisaient exception à la

règle. Le nôtre laissa entendre que Dreyfus était coupable, celui des

Guermantes qu'il était innocent. Ce n'était pas pour dissimuler leurs

convictions, mais par méchanceté et âpreté au jeu. Notre maître d'hôtel,

incertain si la révision se ferait, voulait d'avance, pour le cas d'un

échec, ôter au maître d'hôtel des Guermantes la joie de croire une juste

cause battue. Le maître d'hôtel des Guermantes pensait qu'en cas de

refus de révision, le nôtre serait plus ennuyé de voir maintenir à l'île

du Diable un innocent.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 10 / 19 段