Je fus frappé comme elle était congestionnée et compris que, s'étant

mise en retard, elle avait dû beaucoup se dépêcher. Comme nous venions

de quitter le fiacre à l'entrée de l'avenue Gabriel, dans les

Champs-Élysées, je vis ma grand'mère qui, sans me parler, s'était

détournée et se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillagé de

vert, où un jour j'avais attendu Françoise. Le même garde forestier qui

s'y trouvait alors y était encore auprès de la «marquise», quand,

suivant ma grand'mère qui, parce qu'elle avait sans doute une nausée,

tenait sa main devant sa bouche, je montai les degrés du petit théâtre

rustique édifié au milieu des jardins. Au contrôle, comme dans ces

cirques forains où le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné,

reçoit lui-même à la porte le prix des places, la «marquise», percevant

les entrées, était toujours là avec son museau énorme et irrégulier

enduit de plâtre grossier, et son petit bonnet de fleurs rouges et de

dentelle noire surmontant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas

qu'elle me reconnut. Le garde, délaissant la surveillance des verdures,

à la couleur desquelles était assorti son uniforme, causait, assis à

côté d'elle.

--Alors, disait-il, vous êtes toujours là. Vous ne pensez pas à vous

retirer.

--Et pourquoi que je me retirerais, Monsieur? Voulez-vous me dire où je

serais mieux qu'ici, où j'aurais plus mes aises et tout le confortable?

Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction; c'est ce que

j'appelle mon petit Paris: mes clients me tiennent au courant de ce qui

se passe. Tenez, Monsieur, il y en a un qui est sorti il n'y a pas plus

de cinq minutes, c'est un magistrat tout ce qu'il y a de plus haut

placé. Eh bien! Monsieur, s'écria-t-elle avec ardeur comme prête à

soutenir cette assertion par la violence--si l'agent de l'autorité avait

fait mine d'en contester l'exactitude,--depuis huit ans, vous m'entendez

bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est

ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l'autre, ne salissant

jamais rien, il reste plus d'une demi-heure pour lire ses journaux en

faisant ses petits besoins. Un seul jour il n'est pas venu. Sur le

moment je ne m'en suis pas aperçue, mais le soir tout d'un coup je me

suis dit: «Tiens, mais ce monsieur n'est pas venu, il est peut-être

mort.» Ça m'a fait quelque chose parce que je m'attache quand le monde

est bien. Aussi j'ai été bien contente quand je l'ai revu le lendemain,

je lui ai dit: «Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier?» Alors il

m'a dit comme ça qu'il ne lui était rien arrivé à lui, que c'était sa

femme qui était morte, et qu'il avait été si retourné qu'il n'avait pas

pu venir. Il avait l'air triste assurément, vous comprenez, des gens qui

étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l'air content tout

de même de revenir. On sentait qu'il avait été tout dérangé dans ses

petites habitudes. J'ai tâché de le remonter, je lui ai dit: «Il ne faut

pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera

une petite distraction.»

La «marquise» reprit un ton plus doux, car elle avait constaté que le

protecteur des massifs et des pelouses l'écoutait avec bonhomie sans

songer à la contredire, gardant inoffensive au fourreau une épée qui

avait plutôt l'air de quelque instrument de jardinage ou de quelque

attribut horticole.

--Et puis, dit-elle, je choisis mes clients, je ne reçois pas tout le

monde dans ce que j'appelle mes salons. Est-ce que ça n'a pas l'air d'un

salon, avec mes fleurs? Comme j'ai des clients très aimables, toujours

l'un ou l'autre veut m'apporter une petite branche de beau lilas, de

jasmin, ou des roses, ma fleur préférée.

L'idée que nous étions peut-être mal jugés par cette dame en ne lui

apportant jamais ni lilas, ni belles roses me fit rougir, et pour tâcher

d'échapper physiquement--ou de n'être jugé par elle que par contumace--à

un mauvais jugement, je m'avançai vers la porte de sortie. Mais ce ne

sont pas toujours dans la vie les personnes qui apportent les belles

roses pour qui on est le plus aimable, car la «marquise», croyant que je

m'ennuyais, s'adressa à moi:

--Vous ne voulez pas que je vous ouvre une petite cabine?

Et comme je refusais:

--Non, vous ne voulez pas? ajouta-t-elle avec un sourire; c'était de

bon coeur, mais je sais bien que ce sont des besoins qu'il ne suffit pas

de ne pas payer pour les avoir.

A ce moment une femme mal vêtue entra précipitamment qui semblait

précisément les éprouver. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la

«marquise», car celle-ci, avec une férocité de snob, lui dit sèchement:

--Il n'y a rien de libre, Madame.

--Est-ce que ce sera long? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs

jaunes.

--Ah! Madame, je vous conseille d'aller ailleurs, car, vous voyez, il y

a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi

et le garde, et je n'ai qu'un cabinet, les autres sont en réparation.

«Ça a une tête de mauvais payeur, dit la «marquise». Ce n'est pas le

genre d'ici, ça n'a pas de propreté, pas de respect, il aurait fallu que

ce soit moi qui passe une heure à nettoyer pour madame. Je ne regrette

pas ses deux sous.»

Enfin ma grand'mère sortit, et songeant qu'elle ne chercherait pas à

effacer par un pourboire l'indiscrétion qu'elle avait montrée en restant

un temps pareil, je battis en retraite pour ne pas avoir une part du

dédain que lui témoignerait sans doute la «marquise», et je m'engageai

dans une allée, mais lentement, pour que ma grand'mère pût facilement me

rejoindre et continuer avec moi. C'est ce qui arriva bientôt. Je pensais

que ma grand'mère allait me dire: «Je t'ai fait bien attendre, j'espère

que tu ne manqueras tout de même pas tes amis», mais elle ne prononça

pas une seule parole, si bien qu'un peu déçu, je ne voulus pas lui

parler le premier; enfin levant les yeux vers elle, je vis que, tout en

marchant auprès de moi, elle tenait la tête tournée de l'autre côté. Je

craignais qu'elle n'eût encore mal au coeur. Je la regardai mieux et

fus frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de travers, son

manteau sale, elle avait l'aspect désordonné et mécontent, la figure

rouge et préoccupée d'une personne qui vient d'être bousculée par une

voiture ou qu'on a retirée d'un fossé.

--J'ai eu peur que tu n'aies eu une nausée, grand'mère; te sens-tu

mieux? lui dis-je.

Sans doute pensa-t-elle qu'il lui était impossible, sans m'inquiéter, de

ne pas me répondre.

--J'ai entendu toute la conversation entre la «marquise» et le garde, me

dit-elle. C'était on ne peut plus Guermantes et petit noyau Verdurin.

Dieu! qu'en termes galants ces choses-là étaient mises. Et elle ajouta

encore, avec application, ceci de sa marquise à elle, Mme de Sévigné:

«En les écoutant je pensais qu'ils me préparaient les délices d'un

adieu.»

Voilà le propos qu'elle me tint et où elle avait mis toute sa finesse,

son goût des citations, sa mémoire des classiques, un peu plus même

qu'elle n'eût fait d'habitude et comme pour montrer qu'elle gardait bien

tout cela en sa possession. Mais ces phrases, je les devinai plutôt que

je ne les entendis, tant elle les prononça d'une voix ronchonnante et en

serrant les dents plus que ne pouvait l'expliquer la peur de vomir.

--Allons, lui dis-je assez légèrement pour n'avoir pas l'air de prendre

trop au sérieux son malaise, puisque tu as un peu mal au coeur, si tu

veux bien nous allons rentrer, je ne veux pas promener aux

Champs-Élysées une grand'mère qui a une indigestion.

--Je n'osais pas te le proposer à cause de tes amis, me répondit-elle.

Pauvre petit! Mais puisque tu le veux bien, c'est plus sage.

J'eus peur qu'elle ne remarquât la façon dont elle prononçait ces mots.

--Voyons, lui dis-je brusquement, ne te fatigue donc pas à parler,

puisque tu as mal au coeur; c'est absurde, attends au moins que nous

soyons rentrés.

Elle me sourit tristement et me serra la main. Elle avait compris qu'il

n'y avait pas à me cacher ce que j'avais deviné tout de suite: qu'elle

venait d'avoir une petite attaque.

CHAPITRE PREMIER

MALADIE DE MA GRAND'MÈRE. MALADIE DE BERGOTTE. LE DUC ET LE MÉDECIN.

DÉCLIN DE MA GRAND'MÈRE. SA MORT.

Nous retraversâmes l'avenue Gabriel, au milieu de la foule des

promeneurs. Je fis asseoir ma grand'mère sur un banc et j'allai chercher

un fiacre. Elle, au coeur de qui je me plaçais toujours pour juger la

personne la plus insignifiante, elle m'était maintenant fermée, elle

était devenue une partie du monde extérieur, et plus qu'à de simples

passants, j'étais forcé de lui taire ce que je pensais de son état, de

lui taire mon inquiétude. Je n'aurais pu lui en parler avec plus de

confiance qu'à une étrangère. Elle venait de me restituer les pensées,

les chagrins que depuis mon enfance je lui avais confiés pour toujours.

Elle n'était pas morte encore. J'étais déjà seul. Et même ces allusions

qu'elle avait faites aux Guermantes, à Molière, à nos conversations sur

le petit noyau, prenaient un air sans appui, sans cause, fantastique,

parce qu'elles sortaient du néant de ce même être qui, demain

peut-être, n'existerait plus, pour lequel elles n'auraient plus aucun

sens, de ce néant--incapable de les concevoir--que ma grand'mère serait

bientôt.

--Monsieur, je ne dis pas, mais vous n'avez pas pris de rendez-vous avec

moi, vous n'avez pas de numéro. D'ailleurs, ce n'est pas mon jour de

consultation. Vous devez avoir votre médecin. Je ne peux pas me

substituer, à moins qu'il ne me fasse appeler en consultation. C'est une

question de déontologie....

Au moment où je faisais signe à un fiacre, j'avais rencontré le fameux

professeur E..., presque ami de mon père et de mon grand-père, en tout

cas en relations avec eux, lequel demeurait avenue Gabriel, et, pris

d'une inspiration subite, je l'avais arrêté au moment où il rentrait,

pensant qu'il serait peut-être d'un excellent conseil pour ma

grand'mère. Mais, pressé, après avoir pris ses lettres, il voulait

m'éconduire, et je ne pus lui parler qu'en montant avec lui dans

l'ascenseur, dont il me pria de le laisser manoeuvrer les boutons,

c'était chez lui une manie.

--Mais, Monsieur, je ne demande pas que vous receviez ma grand'mère,

vous comprendrez après ce que je vais vous dire, qu'elle est peu en

état, je vous demande au contraire de passer d'ici une demi-heure chez

nous, où elle sera rentrée.

--Passer chez vous? mais, Monsieur, vous n'y pensez pas. Je dîne chez le

Ministre du Commerce, il faut que je fasse une visite avant, je vais

m'habiller tout de suite; pour comble de malheur mon habit a été déchiré

et l'autre n'a pas de boutonnière pour passer les décorations. Je vous

en prie, faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de

l'ascenseur, vous ne savez pas le manoeuvrer, il faut être prudent en

tout. Cette boutonnière va me retarder encore. Enfin, par amitié pour

les vôtres, si votre grand'mère vient tout de suite je la recevrai.

Mais je vous préviens que je n'aurai qu'un quart d'heure bien juste à

lui donner.

J'étais reparti aussitôt, n'étant même pas sorti de l'ascenseur que le

professeur E... avait mis lui-même en marche pour me faire descendre,

non sans me regarder avec méfiance.

Nous disons bien que l'heure de la mort est incertaine, mais quand nous

disons cela, nous nous représentons cette heure comme située dans un

espace vague et lointain, nous ne pensons pas qu'elle ait un rapport

quelconque avec la journée déjà commencée et puisse signifier que la

mort--ou sa première prise de possession partielle de nous, après

laquelle elle ne nous lâchera plus--pourra se produire dans cet

après-midi même, si peu incertain, cet après-midi où l'emploi de toutes

les heures est réglé d'avance. On tient à sa promenade pour avoir dans

un mois le total de bon air nécessaire, on a hésité sur le choix d'un

manteau à emporter, du cocher à appeler, on est en fiacre, la journée

est tout entière devant vous, courte, parce qu'on veut être rentré à

temps pour recevoir une amie; on voudrait qu'il fît aussi beau le

lendemain; et on ne se doute pas que la mort, qui cheminait en vous dans

un autre plan, au milieu d'une impénétrable obscurité, a choisi

précisément ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à

peu près à l'instant où la voiture atteindra les Champs-Élysées.

Peut-être ceux que hante d'habitude l'effroi de la singularité

particulière à la mort, trouveront-ils quelque chose de rassurant à ce

genre de mort-là--à ce genre de premier contact avec la mort--parce

qu'elle y revêt une apparence connue, familière, quotidienne. Un bon

déjeuner l'a précédée et la même sortie que font des gens bien portants.

Un retour en voiture découverte se superpose à sa première atteinte; si

malade que fût ma grand'mère, en somme plusieurs personnes auraient pu

dire qu'à six heures, quand nous revînmes des Champs-Élysées, elles

l'avaient saluée, passant en voiture découverte, par un temps superbe.

Legrandin, qui se dirigeait vers la place de la Concorde, nous donna un

coup de chapeau, en s'arrêtant, l'air étonné. Moi qui n'étais pas encore

détaché de la vie, je demandai à ma grand'mère si elle lui avait

répondu, lui rappelant qu'il était susceptible. Ma grand'mère, me

trouvant sans doute bien léger, leva sa main en l'air comme pour dire:

«Qu'est-ce que cela fait? cela n'a aucune importance.»

Oui, on aurait pu dire tout à l'heure, pendant que je cherchais un

fiacre, que ma grand'mère était assise sur un banc, avenue Gabriel,

qu'un peu après elle avait passé en voiture découverte. Mais eût-ce été

bien vrai? Le banc, lui, pour qu'il se tienne dans une avenue--bien

qu'il soit soumis aussi à certaines conditions d'équilibre--n'a pas

besoin d'énergie. Mais pour qu'un être vivant soit stable, même appuyé

sur un banc ou dans une voiture, il faut une tension de forces que nous

ne percevons pas, d'habitude, plus que nous ne percevons (parce qu'elle

s'exerce dans tous les sens) la pression atmosphérique. Peut-être si on

faisait le vide en nous et qu'on nous laissât supporter la pression de

l'air, sentirions-nous, pendant l'instant qui précéderait notre

destruction, le poids terrible que rien ne neutraliserait plus. De même,

quand les abîmes de la maladie et de la mort s'ouvrent en nous et que

nous n'avons plus rien à opposer au tumulte avec lequel le monde et

notre propre corps se ruent sur nous, alors soutenir même la pesée de

nos muscles, même le frisson qui dévaste nos moelles, alors, même nous

tenir immobiles dans ce que nous croyons d'habitude n'être rien que la

simple position négative d'une chose, exige, si l'on veut que la tête

reste droite et le regard calme, de l'énergie vitale, et devient l'objet

d'une lutte épuisante.

Et si Legrandin nous avait regardés de cet air étonné, c'est qu'à lui

comme à ceux qui passaient alors, dans le fiacre où ma grand'mère

semblait assise sur la banquette, elle était apparue sombrant, glissant

à l'abîme, se retenant désespérément aux coussins qui pouvaient à peine

retenir son corps précipité, les cheveux en désordre, l'oeil égaré,

incapable de plus faire face à l'assaut des images que ne réussissait

plus à porter sa prunelle. Elle était apparue, bien qu'à côté de moi,

plongée dans ce monde inconnu au sein duquel elle avait déjà reçu les

coups dont elle portait les traces quand je l'avais vue tout à l'heure

aux Champs-Élysées, son chapeau, son visage, son manteau dérangés par la

main de l'ange invisible avec lequel elle avait lutté. J'ai pensé,

depuis, que ce moment de son attaque n'avait pas dû surprendre

entièrement ma grand'mère, que peut-être même elle l'avait prévu

longtemps d'avance, avait vécu dans son attente. Sans doute, elle

n'avait pas su quand ce moment fatal viendrait, incertaine, pareille aux

amants qu'un doute du même genre porte tour à tour à fonder des espoirs

déraisonnables et des soupçons injustifiés sur la fidélité de leur

maîtresse. Mais il est rare que ces grandes maladies, telles que celle

qui venait enfin de la frapper en plein visage, n'élisent pas pendant

longtemps domicile chez le malade avant de le tuer, et durant cette

période ne se fassent pas assez vite, comme un voisin ou un locataire

«liant», connaître de lui. C'est une terrible connaissance, moins par

les souffrances qu'elle cause que par l'étrange nouveauté des

restrictions définitives qu'elle impose à la vie. On se voit mourir,

dans ce cas, non pas à l'instant même de la mort, mais des mois,

quelquefois des années auparavant, depuis qu'elle est hideusement venue

habiter chez nous. La malade fait la connaissance de l'étranger qu'elle

entend aller et venir dans son cerveau. Certes elle ne le connaît pas de

vue, mais des bruits qu'elle l'entend régulièrement faire elle déduit

ses habitudes. Est-ce un malfaiteur? Un matin, elle ne l'entend plus. Il

est parti. Ah! si c'était pour toujours! Le soir, il est revenu. Quels

sont ses desseins? Le médecin consultant, soumis à la question, comme

une maîtresse adorée, répond par des serments tel jour crus, tel jour

mis en doute. Au reste, plutôt que celui de la maîtresse, le médecin

joue le rôle des serviteurs interrogés. Ils ne sont que des tiers. Celle

que nous pressons, dont nous soupçonnons qu'elle est sur le point de

nous trahir, c'est la vie elle-même, et malgré que nous ne la sentions

plus la même, nous croyons encore en elle, nous demeurons en tout cas

dans le doute jusqu'au jour qu'elle nous a enfin abandonnés.

Je mis ma grand'mère dans l'ascenseur du professeur E..., et au bout

d'un instant il vint à nous et nous fit passer dans son cabinet. Mais

là, si pressé qu'il fût, son air rogue changea, tant les habitudes sont

fortes, et il avait celle d'être aimable, voire enjoué, avec ses

malades. Comme il savait ma grand'mère très lettrée et qu'il l'était

aussi, il se mit à lui citer pendant deux ou trois minutes de beaux vers

sur l'Été radieux qu'il faisait. Il l'avait assise dans un fauteuil, lui

à contre-jour, de manière à bien la voir. Son examen fut minutieux,

nécessita même que je sortisse un instant. Il le continua encore, puis

ayant fini, se mit, bien que le quart d'heure touchât à sa fin, à

refaire quelques citations à ma grand'mère. Il lui adressa même quelques

plaisanteries assez fines, que j'eusse préféré entendre un autre jour,

mais qui me rassurèrent complètement par le ton amusé du docteur. Je me

rappelai alors que M. Fallières, président du Sénat, avait eu, il y

avait nombre d'années, une fausse attaque, et qu'au désespoir de ses

concurrents, il s'était mis trois jours après à reprendre ses fonctions

et préparait, disait-on, une candidature plus ou moins lointaine à la

présidence de la République. Ma confiance en un prompt rétablissement de

ma grand'mère fut d'autant plus complète, que, au moment où je me

rappelais l'exemple de M. Fallières, je fus tiré de la pensée de ce

rapprochement par un franc éclat de rire qui termina une plaisanterie du

professeur E.... Sur quoi il tira sa montre, fronça fiévreusement le

sourcil en voyant qu'il était en retard de cinq minutes, et tout en nous

disant adieu sonna pour qu'on apportât immédiatement son habit. Je

laissai ma grand'mère passer devant, refermai la porte et demandai la

vérité au savant.

--Votre grand'mère est perdue, me dit-il. C'est une attaque provoquée

par l'urémie. En soi, l'urémie n'est pas fatalement un mal mortel, mais

le cas me paraît désespéré. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'espère

me tromper. Du reste, avec Cottard, vous êtes en excellentes mains.

Excusez-moi, me dit-il en voyant entrer une femme de chambre qui portait

sur le bras l'habit noir du professeur. Vous savez que je dîne chez le

Ministre du Commerce, j'ai une visite à faire avant. Ah! la vie n'est

pas que roses, comme on le croit à votre âge.

Et il me tendit gracieusement la main. J'avais refermé la porte et un

valet nous guidait dans l'antichambre, ma grand'mère et moi, quand nous

entendîmes de grands cris de colère. La femme de chambre avait oublié de

percer la boutonnière pour les décorations. Cela allait demander encore

dix minutes. Le professeur tempêtait toujours pendant que je regardais

sur le palier ma grand'mère qui était perdue. Chaque personne est bien

seule. Nous repartîmes vers la maison.

Le soleil déclinait; il enflammait un interminable mur que notre fiacre

avait à longer avant d'arriver à la rue que nous habitions, mur sur

lequel l'ombre, projetée par le couchant, du cheval et de la voiture,

se détachait en noir sur le fond rougeâtre, comme un char funèbre dans

une terre cuite de Pompéi. Enfin nous arrivâmes. Je fis asseoir la

malade en bas de l'escalier dans le vestibule, et je montai prévenir ma

mère. Je lui dis que ma grand'mère rentrait un peu souffrante, ayant eu

un étourdissement. Dès mes premiers mots, le visage de ma mère atteignit

au paroxysme d'un désespoir pourtant déjà si résigné, que je compris que

depuis bien des années elle le tenait tout prêt en elle pour un jour

incertain et fatal. Elle ne me demanda rien; il semblait, de même que la

méchanceté aime à exagérer les souffrances des autres, que par tendresse

elle ne voulût pas admettre que sa mère fût très atteinte, surtout d'une

maladie qui peut toucher l'intelligence. Maman frissonnait, son visage

pleurait sans larmes, elle courut dire qu'on allât chercher le médecin,

mais comme Françoise demandait qui était malade, elle ne put répondre,

sa voix s'arrêta dans sa gorge. Elle descendit en courant avec moi,

effaçant de sa figure le sanglot qui la plissait. Ma grand'mère

attendait en bas sur le canapé du vestibule, mais dès qu'elle nous

entendit, se redressa, se tint debout, fit à maman des signes gais de la

main. Je lui avais enveloppé à demi la tête avec une mantille en

dentelle blanche, lui disant que c'était pour qu'elle n'eût pas froid

dans l'escalier. Je ne voulais pas que ma mère remarquât trop

l'altération du visage, la déviation de la bouche; ma précaution était

inutile: ma mère s'approcha de grand'mère, embrassa sa main comme celle

de son Dieu, la soutint, la souleva jusqu'à l'ascenseur, avec des

précautions infinies où il y avait, avec la peur d'être maladroite et de

lui faire mal, l'humilité de qui se sent indigne de toucher ce qu'il

connaît de plus précieux, mais pas une fois elle ne leva les yeux et ne

regarda le visage de la malade. Peut-être fut-ce pour que celle-ci ne

s'attristât pas en pensant que sa vue avait pu inquiéter sa fille.

Peut-être par crainte d'une douleur trop forte qu'elle n'osa pas

affronter. Peut-être par respect, parce qu'elle ne croyait pas qu'il lui

fût permis sans impiété de constater la trace de quelque affaiblissement

intellectuel dans le visage vénéré. Peut-être pour mieux garder plus

tard intacte l'image du vrai visage de sa mère, rayonnant d'esprit et de

bonté. Ainsi montèrent-elles l'une à côté de l'autre, ma grand'mère à

demi cachée dans sa mantille, ma mère détournant les yeux.

Pendant ce temps il y avait une personne qui ne quittait pas des siens

ce qui pouvait se deviner des traits modifiés de ma grand'mère que sa

fille n'osait pas voir, une personne qui attachait sur eux un regard

ébahi, indiscret et de mauvais augure: c'était Françoise. Non qu'elle

n'aimât sincèrement ma grand'mère (même elle avait déçue et presque

scandalisée par la froideur de maman qu'elle aurait voulu voir se jeter

en pleurant dans les bras de sa mère), mais elle avait un certain

penchant à envisager toujours le pire, elle avait gardé de son enfance

deux particularités qui sembleraient devoir s'exclure, mais qui, quand

elles sont assemblées, se fortifient: le manque d'éducation des gens du

peuple qui ne cherchent pas à dissimuler l'impression, voire l'effroi

douloureux causé en eux par la vue d'un changement physique qu'il serait

plus délicat de ne pas paraître remarquer, et la rudesse insensible de

la paysanne qui arrache les ailes des libellules avant qu'elle ait

l'occasion de tordre le cou aux poulets et manque de la pudeur qui lui

ferait cacher l'intérêt qu'elle éprouve à voir la chair qui souffre.

Quand, grâce aux soins parfaits de Françoise, ma grand'mère fut couchée,

elle se rendit compte qu'elle parlait beaucoup plus facilement, le petit

déchirement ou encombrement d'un vaisseau qu'avait produit l'urémie

avait sans doute été très léger. Alors elle voulut ne pas faire faute à

maman, l'assister dans les instants les plus cruels que celle-ci eût

encore traversés.

--Eh bien! ma fille, lui dit-elle, en lui prenant la main, et en gardant

l'autre devant sa bouche pour donner cette cause apparente à la légère

difficulté qu'elle avait encore à prononcer certains mots, voilà comme

tu plains ta mère! tu as l'air de croire que ce n'est pas désagréable

une indigestion!

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 12 / 19 段