M. de Norpois posait ces questions à Bloch avec une véhémence qui, tout

en intimidant mon camarade, le flattait aussi; car l'Ambassadeur avait

l'air de s'adresser en lui à tout un parti, d'interroger Bloch comme

s'il avait reçu les confidences de ce parti et pouvait assumer la

responsabilité des décisions qui seraient prises. «Si vous ne désarmiez

pas, continua M. de Norpois sans attendre la réponse collective de

Bloch, si, avant même que fût séchée l'encre du décret qui instituerait

la procédure de révision, obéissant à je ne sais quel insidieux mot

d'ordre vous ne désarmiez pas, mais vous confiniez dans une opposition

stérile qui semble pour certains _l'ultima ratio_ de la politique, si

vous vous retiriez sous votre tente et brûliez vos vaisseaux, ce serait

à votre grand dam. Êtes-vous prisonniers des fauteurs de désordre? Leur

avez-vous donné des gages?» Bloch était embarrassé pour répondre. M. de

Norpois ne lui en laissa pas le temps. «Si la négative est vraie, comme

je veux le croire, et si vous avez un peu de ce qui me semble

malheureusement manquer à certains de vos chefs et de vos amis, quelque

esprit politique, le jour même où la Chambre criminelle sera saisie, si

vous ne vous laissez pas embrigader par les pêcheurs en eau trouble,

vous aurez ville gagnée. Je ne réponds pas que tout l'état-major puisse

tirer son épingle du jeu, mais c'est déjà bien beau si une partie tout

au moins peut sauver la face sans mettre le feu aux poudres et amener du

grabuge. Il va de soi d'ailleurs que c'est au gouvernement qu'il

appartient de dire le droit et de clore la liste trop longue des crimes

impunis, non, certes, en obéissant aux excitations socialistes ni de je

ne sais quelle soldatesque, ajouta-t-il, en regardant Bloch dans les

yeux et peut-être avec l'instinct qu'ont tous les conservateurs de se

ménager des appuis dans le camp adverse. L'action gouvernementale doit

s'exercer sans souci des surenchères, d'où qu'elles viennent. Le

gouvernement n'est, Dieu merci, aux ordres ni du colonel Driant, ni, à

l'autre pôle, de M. Clemenceau. Il faut mater les agitateurs de

profession et les empêcher de relever la tête. La France dans son

immense majorité désire le travail, dans l'ordre! Là-dessus ma religion

est faite. Mais il ne faut pas craindre d'éclairer l'opinion; et si

quelques moutons, de ceux qu'a si bien connus notre Rabelais, se

jetaient à l'eau tête baissée, il conviendrait de leur montrer que cette

eau est trouble, qu'elle a été troublée à dessein par une engeance qui

n'est pas de chez nous, pour en dissimuler les dessous dangereux. Et il

ne doit pas se donner l'air de sortir de sa passivité à son corps

défendant quand il exercera le droit qui est essentiellement le sien,

j'entends de mettre en mouvement Dame Justice. Le gouvernement acceptera

toutes vos suggestions. S'il est avéré qu'il y ait eu erreur judiciaire,

il sera assuré d'une majorité écrasante qui lui permettrait de se donner

du champ.

--Vous, monsieur, dit Bloch, en se tournant vers M. d'Argencourt à qui

on l'avait nommé en même temps que les autres personnes, vous êtes

certainement dreyfusard: à l'étranger tout le monde l'est.

--C'est une affaire qui ne regarde que les Français entre eux, n'est-ce

pas? répondit M. d'Argencourt avec cette insolence particulière qui

consiste à prêter à l'interlocuteur une opinion qu'on sait manifestement

qu'il ne partage pas, puisqu'il vient d'en émettre une opposée.

Bloch rougit; M. d'Argencourt sourit, en regardant autour de lui, et si

ce sourire, pendant qu'il l'adressa aux autres visiteurs, fut

malveillant pour Bloch, il se tempéra de cordialité en l'arrêtant

finalement sur mon ami afin d'ôter à celui-ci le prétexte de se fâcher

des mots qu'il venait d'entendre et qui n'en restaient pas moins cruels.

Mme de Guermantes dit à l'oreille de M. d'Argencourt quelque chose que

je n'entendis pas mais qui devait avoir trait à la religion de Bloch,

car il passa à ce moment dans la figure de la duchesse cette expression

à laquelle la peur qu'on a d'être remarqué par la personne dont on parle

donne quelque chose d'hésitant et de faux et où se mêle la gaîté

curieuse et malveillante qu'inspire un groupement humain auquel nous

nous sentons radicalement étrangers. Pour se rattraper Bloch se tourna

vers le duc de Châtellerault: «Vous, monsieur, qui êtes français, vous

savez certainement qu'on est dreyfusard à l'étranger, quoiqu'on prétende

qu'en France on ne sait jamais ce qui se passe à l'étranger. Du reste je

sais qu'on peut causer avec vous, Saint-Loup me l'a dit.» Mais le jeune

duc, qui sentait que tout le monde se mettait contre Bloch et qui était

lâche comme on l'est souvent dans le monde, usant d'ailleurs d'un esprit

précieux et mordant que, par atavisme, il semblait tenir de M. de

Charlus: «Excusez-moi, Monsieur, de ne pas discuter de Dreyfus avec

vous, mais c'est une affaire dont j'ai pour principe de ne parler

qu'entre Japhétiques.» Tout le monde sourit, excepté Bloch, non qu'il

n'eût l'habitude de prononcer des phrases ironiques sur ses origines

juives, sur son côté qui tenait un peu au Sinaï. Mais au lieu d'une de

ces phrases, lesquelles sans doute n'étaient pas prêtes, le déclic de la

machine intérieure en fit monter une autre à la bouche de Bloch. Et on

ne put recueillir que ceci: «Mais comment avez-vous pu savoir? Qui vous

a dit?» comme s'il avait été le fils d'un forçat. D'autre part, étant

donné son nom qui ne passe pas précisément pour chrétien, et son visage,

son étonnement montrait quelque naïveté.

Ce que lui avait dit M. de Norpois ne l'ayant pas complètement

satisfait, il s'approcha de l'archiviste et lui demanda si on ne voyait

pas quelquefois, chez Mme de Villeparisis M. du Paty de Clam ou M.

Joseph Reinach. L'archiviste ne répondit rien; il était nationaliste et

ne cessait de prêcher à la marquise qu'il y aurait bientôt une guerre

sociale et qu'elle devrait être plus prudente dans le choix de ses

relations. Il se demanda si Bloch n'était pas un émissaire secret du

syndicat venu pour le renseigner et alla immédiatement répéter à Mme de

Villeparisis ces questions que Bloch venait de lui poser. Elle jugea

qu'il était au moins mal élevé, peut-être dangereux pour la situation

de M. de Norpois. Enfin elle voulait donner satisfaction à l'archiviste,

la seule personne qui lui inspirât quelque crainte et par lequel elle

était endoctrinée, sans grand succès (chaque matin il lui lisait

l'article de M. Judet dans le _Petit Journal_). Elle voulut donc

signifier à Bloch qu'il eût à ne pas revenir et elle trouva tout

naturellement dans son répertoire mondain la scène par laquelle une

grande dame met quelqu'un à la porte de chez elle, scène qui ne comporte

nullement le doigt levé et les yeux flambants que l'on se figure. Comme

Bloch s'approchait d'elle pour lui dire au revoir, enfoncée dans son

grand fauteuil, elle parut à demi tirée d'une vague somnolence. Ses

regards noyés n'eurent que la lueur faible et charmante d'une perle. Les

adieux de Bloch, déplissant à peine dans la figure de la marquise un

languissant sourire, ne lui arrachèrent pas une parole, et elle ne lui

tendit pas la main. Cette scène mit Bloch au comble de l'étonnement,

mais comme un cercle de personnes en était témoin alentour, il ne pensa

pas qu'elle pût se prolonger sans inconvénient pour lui et, pour forcer

la marquise, la main qu'on ne venait pas lui prendre, de lui-même il la

tendit. Mme de Villeparisis fut choquée. Mais sans doute, tout en tenant

à donner une satisfaction immédiate à l'archiviste et au clan

antidreyfusard, voulait-elle pourtant ménager l'avenir, elle se contenta

d'abaisser les paupières et de fermer à demi les yeux.

--Je crois qu'elle dort, dit Bloch à l'archiviste qui, se sentant

soutenu par la marquise, prit un air indigné. Adieu, madame, cria-t-il.

La marquise fit le léger mouvement de lèvres d'une mourante qui voudrait

ouvrir la bouche, mais dont le regard ne reconnaît plus. Puis elle se

tourna, débordante d'une vie retrouvée, vers le marquis d'Argencourt

tandis que Bloch s'éloignait persuadé qu'elle était «ramollie». Plein

de curiosité et du dessein d'éclairer un incident si étrange, il revint

la voir quelques jours après. Elle le reçut très bien parce qu'elle

était bonne femme, que l'archiviste n'était pas là, qu'elle tenait à la

saynète que Bloch devait faire jouer chez elle, et qu'enfin elle avait

fait le jeu de grande dame qu'elle désirait, lequel fut universellement

admiré et commenté le soir même dans divers salons, mais d'après une

version qui n'avait déjà plus aucun rapport avec la vérité.

--Vous parliez des _Sept Princesses_, duchesse, vous savez (je n'en suis

pas plus fier pour ça) que l'auteur de ce ... comment dirai-je, de ce

factum, est un de mes compatriotes, dit M. d'Argencourt avec une ironie

mêlée de la satisfaction de connaître mieux que les autres l'auteur

d'une oeuvre dont on venait de parler. Oui, il est belge de son état,

ajouta-t-il.

--Vraiment? Non, nous ne vous accusons pas d'être pour quoi que ce soit

dans les _Sept Princesses._ Heureusement pour vous et pour vos

compatriotes, vous ne ressemblez pas à l'auteur de cette ineptie. Je

connais des Belges très aimables, vous, votre Roi qui est un peu timide

mais plein d'esprit, mes cousins Ligne et bien d'autres, mais

heureusement vous ne parlez pas le même langage que l'auteur des _Sept

Princesses._ Du reste, si vous voulez que je vous dise, c'est trop d'en

parler parce que surtout ce n'est rien. Ce sont des gens qui cherchent à

avoir l'air obscur et au besoin qui s'arrangent d'être ridicules pour

cacher qu'ils n'ont pas d'idées. S'il y avait quelque chose dessous, je

vous dirais que je ne crains pas certaines audaces, ajouta-t-elle d'un

ton sérieux, du moment qu'il y a de la pensée. Je ne sais pas si vous

avez vu la pièce de Borelli. Il y a des gens que cela a choqués; moi,

quand je devrais me faire lapider, ajouta-t-elle sans se rendre compte

qu'elle ne courait pas de grands risques, j'avoue que j'ai trouvé cela

infiniment curieux. Mais les _Sept Princesses_! L'une d'elle a beau

avoir des bontés pour son neveu, je ne peux pas pousser les sentiments

de famille....

La duchesse s'arrêta net, car une dame entrait qui était la vicomtesse

de Marsantes, la mère de Robert. Mme de Marsantes était considérée dans

le faubourg Saint-Germain comme un être supérieur, d'une bonté, d'une

résignation angéliques. On me l'avait dit et je n'avais pas de raison

particulière pour en être surpris, ne sachant pas à ce moment-là qu'elle

était la propre soeur du duc de Guermantes. Plus tard j'ai toujours été

étonné chaque fois que j'appris, dans cette société, que des femmes

mélancoliques, pures, sacrifiées, vénérées comme d'idéales saintes de

vitrail, avaient fleuri sur la même souche généalogique que des frères

brutaux, débauchés et vils. Des frères et soeurs, quand ils sont tout à

fait pareils du visage comme étaient le duc de Guermantes et Mme de

Marsantes, me semblaient devoir avoir en commun une seule intelligence,

un même coeur, comme aurait une personne qui peut avoir de bons ou de

mauvais moments mais dont on ne peut attendre tout de même de vastes

vues si elle est d'esprit borné, et une abnégation sublime si elle est

de coeur dur.

Mme de Marsantes suivait les cours de Brunetière. Elle enthousiasmait le

faubourg Saint-Germain et, par sa vie de sainte, l'édifiait aussi. Mais

la connexité morphologique du joli nez et du regard pénétrant incitait

pourtant à classer Mme de Marsantes dans la même famille intellectuelle

et morale que son frère le duc. Je ne pouvais croire que le seul fait

d'être une femme, et peut-être d'avoir été malheureuse et d'avoir

l'opinion de tous pour soi, pouvait faire qu'on fût aussi différent des

siens, comme dans les chansons de geste où toutes les vertus et les

grâces sont réunies en la soeur de frères farouches. Il me semblait que

la nature, moins libre que les vieux poètes, devait se servir à peu

près exclusivement des éléments communs à la famille et je ne pouvais

lui attribuer tel pouvoir d'innovation qu'elle fît, avec des matériaux

analogues à ceux qui composaient un sot et un rustre, un grand esprit

sans aucune tare de sottise, une sainte sans aucune souillure de

brutalité. Mme de Marsantes avait une robe de surah blanc à grandes

palmes, sur lesquelles se détachaient des fleurs en étoffe lesquelles

étaient noires. C'est qu'elle avait perdu, il y a trois semaines, son

cousin M. de Montmorency, ce qui ne l'empêchait pas de faire des

visites, d'aller à de petits dîners, mais en deuil. C'était une grande

dame. Par atavisme son âme était remplie par la frivolité des existences

de cour, avec tout ce qu'elles ont de superficiel et de rigoureux. Mme

de Marsantes n'avait pas eu la force de regretter longtemps son père et

sa mère, mais pour rien au monde elle n'eût porté de couleurs dans le

mois qui suivait la mort d'un cousin. Elle fut plus qu'aimable avec moi

parce que j'étais l'ami de Robert et parce que je n'étais pas du même

monde que Robert. Cette bonté s'accompagnait d'une feinte timidité, de

l'espèce de mouvement de retrait intermittent de la voix, du regard, de

la pensée qu'on ramène à soi comme une jupe indiscrète, pour ne pas

prendre trop de place, pour rester bien droite, même dans la souplesse,

comme le veut la bonne éducation. Bonne éducation qu'il ne faut pas

prendre trop au pied de la lettre d'ailleurs, plusieurs de ces dames

versant très vite dans le dévergondage des moeurs sans perdre jamais la

correction presque enfantine des manières. Mme de Marsantes agaçait un

peu dans la conversation parce que, chaque fois qu'il s'agissait d'un

roturier, par exemple de Bergotte, d'Elstir, elle disait en détachant le

mot, en le faisant valoir, et en le psalmodiant sur deux tons différents

en une modulation qui était particulière aux Guermantes: «J'ai eu

_l'honneur_, le grand _hon_-neur de rencontrer Monsieur Bergotte, de

faire la connaissance de Monsieur Elstir», soit pour faire admirer son

humilité, soit par le même goût qu'avait M. de Guermantes de revenir aux

formes désuètes pour protester contre les usages de mauvaise éducation

actuelle où on ne se dit pas assez «honoré». Quelle que fût celle de ces

deux raisons qui fût la vraie, de toutes façons on sentait que, quand

Mme de Marsantes disait: «J'ai eu _l'honneur,_ le grand _hon_-neur»,

elle croyait remplir un grand rôle, et montrer qu'elle savait accueillir

les noms des hommes de valeur comme elle les eût reçus eux-mêmes dans

son château, s'ils s'étaient trouvés dans le voisinage. D'autre part,

comme sa famille était nombreuse, qu'elle l'aimait beaucoup, que, lente

de débit et amie des explications, elle voulait faire comprendre les

parentés, elle se trouvait (sans aucun désir d'étonner et tout en

n'aimant sincèrement parler que de paysans touchants et de gardes-chasse

sublimes) citer à tout instant toutes les familles médiatisées d'Europe,

ce que les personnes moins brillantes ne lui pardonnaient pas et, si

elles étaient un peu intellectuelles, raillaient comme de la stupidité.

A la campagne, Mme de Marsantes était adorée pour le bien qu'elle

faisait, mais surtout parce que la pureté d'un sang où depuis plusieurs

générations on ne rencontrait que ce qu'il y a de plus grand dans

l'histoire de France avait ôté à sa manière d'être tout ce que les gens

du peuple appellent «des manières» et lui avait donné la parfaite

simplicité. Elle ne craignait pas d'embrasser une pauvre femme qui était

malheureuse et lui disait d'aller chercher un char de bois au château.

C'était, disait-on, la parfaite chrétienne. Elle tenait à faire faire un

mariage colossalement riche à Robert. Être grande dame, c'est jouer à la

grande dame, c'est-à-dire, pour une part, jouer la simplicité. C'est un

jeu qui coûte extrêmement cher, d'autant plus que la simplicité ne ravit

qu'à la condition que les autres sachent que vous pourriez ne pas être

simples, c'est-à-dire que vous êtes très riches. On me dit plus tard,

quand je racontai que je l'avais vue: «Vous avez dû vous rendre compte

qu'elle a été ravissante.» Mais la vraie beauté est si particulière, si

nouvelle, qu'on ne la reconnaît pas pour la beauté. Je me dis seulement

ce jour-là qu'elle avait un nez tout petit, des yeux très bleus, le cou

long et l'air triste.

--Écoute, dit Mme de Villeparisis à la duchesse de Guermantes, je crois

que j'aurai tout à l'heure la visite d'une femme que tu ne veux pas

connaître, j'aime mieux te prévenir pour que cela ne t'ennuie pas.

D'ailleurs, tu peux être tranquille, je ne l'aurai jamais chez moi plus

tard, mais elle doit venir pour une seule fois aujourd'hui. C'est la

femme de Swann.

Mme Swann, voyant les proportions que prenait l'affaire Dreyfus et

craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle,

l'avait supplié de ne plus jamais parler de l'innocence du condamné.

Quand il n'était pas là, elle allait plus loin et faisait profession du

nationalisme le plus ardent; elle ne faisait que suivre en cela

d'ailleurs Mme Verdurin chez qui un antisémitisme bourgeois et latent

s'était réveillé et avait atteint une véritable exaspération. Mme Swann

avait gagné à cette attitude d'entrer dans quelques-unes des ligues de

femmes du monde antisémite qui commençaient à se former et avait noué

des relations avec plusieurs personnes de l'aristocratie. Il peut

paraître étrange que, loin de les imiter, la duchesse de Guermantes, si

amie de Swann, eût, au contraire, toujours résisté au désir qu'il ne lui

avait pas caché de lui présenter sa femme. Mais on verra plus tard que

c'était un effet du caractère particulier de la duchesse qui jugeait

qu'elle «n'avait pas» à faire telle ou telle chose, et imposait avec

despotisme ce qu'avait décidé son «libre arbitre» mondain, fort

arbitraire.

--Je vous remercie de me prévenir, répondit la duchesse. Cela me serait

en effet très désagréable. Mais comme je la connais de vue je me lèverai

à temps.

--Je t'assure, Oriane, elle est très agréable, c'est une excellente

femme, dit Mme de Marsantes.

--Je n'en doute pas, mais je n'éprouve aucun besoin de m'en assurer par

moi-même.

--Est-ce que tu es invitée chez Lady Israël? demanda Mme de Villeparisis

à la duchesse, pour changer la conversation.

--Mais, Dieu merci, je ne la connais pas, répondit Mme de Guermantes.

C'est à Marie-Aynard qu'il faut demander cela. Elle la connaît et je me

suis toujours demandé pourquoi.

--Je l'ai en effet connue, répondit Mme de Marsantes, je confesse mes

erreurs. Mais je suis décidée à ne plus la connaître. Il paraît que

c'est une des pires et qu'elle ne s'en cache pas. Du reste, nous avons

tous été trop confiants, trop hospitaliers. Je ne fréquenterai plus

personne de cette nation. Pendant qu'on avait de vieux cousins de

province du même sang, à qui on fermait sa, porte, on l'ouvrait aux

Juifs. Nous voyons maintenant leur remerciement. Hélas! je n'ai rien à

dire, j'ai un fils adorable et qui débite, en jeune fou qu'il est,

toutes les insanités possibles, ajouta-t-elle en entendant que M.

d'Argencourt avait fait allusion à Robert. Mais, à propos de Robert,

est-ce que vous ne l'avez pas vu? demanda-t-elle à Mme de Villeparisis;

comme c'est samedi, je pensais qu'il aurait pu passer vingt-quatre

heures à Paris, et dans ce cas il serait sûrement venu vous voir.

En réalité Mme de Marsantes pensait que son fils n'aurait pas de

permission; mais comme, en tout cas, elle savait que s'il en avait eu

une il ne serait pas venu chez Mme de Villeparisis, elle espérait, en

ayant l'air de croire qu'elle l'eût trouvé ici, lui faire pardonner,

par sa tante susceptible, toutes les visites qu'il ne lui avait pas

faites.

--Robert ici! Mais je n'ai pas même eu un mot de lui; je crois que je ne

l'ai pas vu depuis Balbec.

--Il est si occupé, il a tant à faire, dit Mme de Marsantes.

Un imperceptible sourire fit onduler les cils de Mme de Guermantes qui

regarda le cercle qu'avec la pointe de son ombrelle elle traçait sur le

tapis. Chaque fois que le duc avait délaissé trop ouvertement sa femme,

Mme de Marsantes avait pris avec éclat contre son propre frère le parti

de sa belle-soeur. Celle-ci gardait de cette protection un souvenir

reconnaissant et rancunier, et elle n'était qu'à demi fâchée des

fredaines de Robert. A ce moment, la porte s'étant ouverte de nouveau,

celui-ci entra.

--Tiens, quand on parle du Saint-Loup ... dit Mme de Guermantes.

Mme de Marsantes, qui tournait le dos à la porte, n'avait pas vu entrer

son fils. Quand elle l'aperçut, en cette mère la joie battit

véritablement comme un coup d'aile, le corps de Mme de Marsantes se

souleva à demi, son visage palpita et elle attachait sur Robert des yeux

émerveillés:

--Comment, tu es venu! quel bonheur! quelle surprise!

--Ah! _quand on parle du Saint-Loup_ ... je comprends, dit le diplomate

belge riant aux éclats.

--C'est délicieux, répliqua sèchement Mme de Guermantes qui détestait

les calembours et n'avait hasardé celui-là qu'en ayant l'air de se

moquer d'elle-même.

--Bonjour, Robert, dit-elle; eh bien! voilà comme on oublie sa tante.

Ils causèrent un instant ensemble et sans doute de moi, car tandis que

Saint-Loup se rapprochait de sa mère, Mme de Guermantes se tourna vers

moi.

--Bonjour, comme allez-vous? me dit-elle.

Elle laissa pleuvoir sur moi la lumière de son regard bleu, hésita un

instant, déplia et tendit la tige de son bras, pencha en avant son

corps, qui se redressa rapidement en arrière comme un arbuste qu'on a

couché et qui, laissé libre, revient à sa position naturelle. Ainsi

agissait-elle sous le feu des regards de Saint-Loup qui l'observait et

faisait à distance des efforts désespérés pour obtenir un peu plus

encore de sa tante. Craignant que la conversation ne tombât, il vint

l'alimenter et répondit pour moi:

--Il ne va pas très bien, il est un peu fatigué; du reste, il irait

peut-être mieux s'il te voyait plus souvent, car je ne te cache pas

qu'il aime beaucoup te voir.

--Ah! mais, c'est très aimable, dit Mme de Guermantes d'un ton

volontairement banal, comme si je lui eusse apporté son manteau. Je suis

très flattée.

--Tiens, je vais un peu près de ma mère, je te donne ma chaise, me dit

Saint-Loup en me forçant ainsi à m'asseoir à côté de sa tante.

Nous nous tûmes tous deux.

--Je vous aperçois quelquefois le matin, me dit-elle comme si ce fût une

nouvelle qu'elle m'eût apprise, et comme si moi je ne la voyais pas. Ça

fait beaucoup de bien à la santé.

--Oriane, dit à mi-voix Mme de Marsantes, vous disiez que vous alliez

voir Mme de Saint-Ferréol, est-ce que vous auriez été assez gentille

pour lui dire qu'elle ne m'attende pas à dîner? Je resterai chez moi

puisque j'ai Robert. Si même j'avais osé vous demander de dire en

passant qu'on achète tout de suite de ces cigares que Robert aime, ça

s'appelle des «Corona», il n'y en a plus.

Robert se rapprocha; il avait seulement entendu le nom de Mme de

Saint-Ferréol.

--Qu'est-ce que c'est encore que ça, Mme de Saint-Ferréol? demanda-t-il

sur un ton d'étonnement et de décision, car il affectait d'ignorer tout

ce qui concernait le monde.

--Mais voyons, mon chéri, tu sais bien, dit sa mère, c'est la soeur de

Vermandois; c'est elle qui t'avait donné ce beau jeu de billard que tu

aimais tant.

--Comment, c'est la soeur de Vermandois, je n'en avais pas la moindre

idée. Ah! ma famille est épatante, dit-il en se tournant à demi vers moi

et en prenant sans s'en rendre compte les intonations de Bloch comme il

empruntait ses idées, elle connaît des gens inouïs, des gens qui

s'appellent plus ou moins Saint-Ferréol (et détachant la dernière

consonne de chaque mot), elle va au bal, elle se promène en Victoria,

elle mène une existence fabuleuse. C'est prodigieux.

Mme de Guermantes fit avec la gorge ce bruit léger, bref et fort comme

d'un sourire forcé qu'on ravale, et qui était destiné à montrer qu'elle

prenait part, dans la mesure où la parenté l'y obligeait, à l'esprit de

son neveu. On vint annoncer que le prince de

Faffenheim-Munsterburg-Weinigen faisait dire à M. de Norpois qu'il était

là.

--Allez le chercher, monsieur, dit Mme de Villeparisis à l'ancien

ambassadeur qui se porta au-devant du premier ministre allemand.

Mais la marquise le rappela:

--Attendez, monsieur; faudra-t-il que je lui montre la miniature de

l'Impératrice Charlotte?

--Ah! je crois qu'il sera ravi, dit l'Ambassadeur d'un ton pénétré et

comme s'il enviait ce fortuné ministre de la faveur qui l'attendait.

--Ah! je sais qu'il est très _bien pensant_, dit Mme de Marsantes, et

c'est si rare parmi les étrangers. Mais je suis renseignée. C'est

l'antisémitisme en personne.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 6 / 19 段