--Qu'est-ce qu'il vous prend de nous parler de Gilbert et de Jérusalem?

dit-il enfin. Il ne s'agit pas de cela. Mais, ajouta-t-il d'un ton

radouci, vous m'avouerez que si un des nôtres était refusé au Jockey, et

surtout Robert dont le père y a été pendant dix ans président, ce serait

un comble. Que voulez-vous, ma chère, ça les a fait tiquer, ces gens,

ils ont ouvert de gros yeux. Je ne peux pas leur donner tort;

personnellement vous savez que je n'ai aucun préjugé de races, je trouve

que ce n'est pas de notre époque et j'ai la prétention de marcher avec

mon temps, mais enfin, que diable! quand on s'appelle le marquis de

Saint-Loup, on n'est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise!

M. de Guermantes prononça ces mots: «quand on s'appelle le marquis de

Saint-Loup» avec emphase. Il savait pourtant bien que c'était une plus

grande chose de s'appeler «le duc de Guermantes». Mais si son

amour-propre avait des tendances à s'exagérer plutôt la supériorité du

titre de duc de Guermantes, ce n'était peut-être pas tant les règles du

bon goût que les lois de l'imagination qui le poussaient à le diminuer.

Chacun voit en plus beau ce qu'il voit à distance, ce qu'il voit chez

les autres. Car les lois générales qui règlent la perspective dans

l'imagination s'appliquent aussi bien aux ducs qu'aux autres hommes. Non

seulement les lois de l'imagination, mais celles du langage. Or, l'une

ou l'autre de deux lois du langage pouvaient s'appliquer ici, l'une veut

qu'on s'exprime comme les gens de sa classe mentale et non de sa caste

d'origine. Par là M. de Guermantes pouvait être dans ses expressions,

même quand il voulait parler de la noblesse, tributaire de très petits

bourgeois qui auraient dit: «Quand on s'appelle le duc de Guermantes»,

tandis qu'un homme lettré, un Swann, un Legrandin, ne l'eussent pas dit.

Un duc peut écrire des romans d'épicier, même sur les moeurs du grand

monde, les parchemins n'étant là de nul secours, et l'épithète

d'aristocratique être méritée par les écrits d'un plébéien. Quel était

dans ce cas le bourgeois à qui M. de Guermantes avait entendu dire:

«Quand on s'appelle», il n'en savait sans doute rien. Mais une autre loi

du langage est que de temps en temps, comme font leur apparition et

s'éloignent certaines maladies dont on n'entend plus parler ensuite, il

naît on ne sait trop comment, soit spontanément, soit par un hasard

comparable à celui qui fit germer en France une mauvaise herbe

d'Amérique dont la graine prise après la peluche d'une couverture de

voyage était tombée sur un talus de chemin de fer, des modes

d'expressions qu'on entend dans la même décade dites par des gens qui ne

se sont pas concertés pour cela. Or, de même qu'une certaine année

j'entendis Bloch dire en parlant de lui-même: «Comme les gens les plus

charmants, les plus brillants, les mieux posés, les plus difficiles, se

sont aperçus qu'il n'y avait qu'un seul être qu'ils trouvaient

intelligent, agréable, dont ils ne pouvaient se passer, c'était Bloch»

et la même phrase dans la bouche de bien d'autres jeunes gens qui ne la

connaissaient pas et qui remplaçaient seulement Bloch par leur propre

nom, de même je devais entendre souvent le «quand on s'appelle».

--Que voulez-vous, continua le duc, avec l'esprit qui règne là, c'est

assez compréhensible.

--C'est surtout comique, répondit la duchesse, étant donné les idées de

sa mère qui nous rase avec la Patrie française du matin au soir.

--Oui, mais il n'y a pas que sa mère, il ne faut pas nous raconter de

craques. Il y a une donzelle, une cascadeuse de la pire espèce, qui a

plus d'influence sur lui et qui est précisément compatriote du sieur

Dreyfus. Elle a passé à Robert son état d'esprit.

--Vous ne saviez peut-être pas, monsieur le duc, qu'il y a un mot

nouveau pour exprimer un tel genre d'esprit, dit l'archiviste qui était

secrétaire des comités antirevisionnistes. On dit «mentalité». Cela

signifie exactement la même chose, mais au moins personne ne sait ce

qu'on veut dire. C'est le fin du fin et, comme on dit, le «dernier cri».

Cependant, ayant entendu le nom de Bloch, il le voyait poser des

questions à M. de Norpois avec une inquiétude qui en éveilla une

différente mais aussi forte chez la marquise. Tremblant devant

l'archiviste et faisant l'antidreyfusarde avec lui, elle craignait ses

reproches s'il se rendait compte qu'elle avait reçu un Juif plus ou

moins affilié au «syndicat».

--Ah! mentalité, j'en prends note, je le resservirai, dit le duc. (Ce

n'était pas une figure, le duc avait un petit carnet rempli de

«citations» et qu'il relisait avant les grands dîners.) Mentalité me

plaît. Il y a comme cela des mots nouveaux qu'on lance, mais ils ne

durent pas. Dernièrement, j'ai lu comme cela qu'un écrivain était

«talentueux». Comprenne qui pourra. Puis je ne l'ai plus jamais revu.

--Mais mentalité est plus employé que talentueux, dit l'historien de la

Fronde pour se mêler à la conversation. Je suis membre d'une commission

au ministère de l'Instruction publique où je l'ai entendu employer

plusieurs fois, et aussi à mon cercle, le cercle Volney, et même à dîner

chez M. Émile Ollivier.

--Moi qui n'ai pas l'honneur, de faire partie du ministère de

l'Instruction publique, répondit le duc avec une feinte humilité, mais

avec une vanité si profonde que sa bouche ne pouvait s'empêcher de

sourire et ses yeux de jeter à l'assistance des regards pétillants de

joie sous l'ironie desquels rougit le pauvre historien, moi qui n'ai pas

l'honneur de faire partie du ministère de l'Instruction publique,

reprit-il, s'écoutant parler, ni du cercle Volney (je ne suis que de

l'Union et du Jockey) ... vous n'êtes pas du Jockey, monsieur?

demanda-t-il à l'historien qui, rougissant encore davantage, flairant

une insolence et ne la comprenant pas, se mit à trembler de tous ses

membres, moi qui ne dîne même pas chez M. Émile Ollivier, j'avoue que je

ne connaissais pas mentalité. Je suis sûr que vous êtes dans mon cas,

Argencourt.

--Vous savez pourquoi on ne peut pas montrer les preuves de la trahison

de Dreyfus. Il paraît que c'est parce qu'il est l'amant de la femme du

ministre de la Guerre, cela se dit sous le manteau.

--Ah! je croyais de la femme du président du Conseil, dit M.

d'Argencourt.

--Je vous trouve tous aussi assommants, les uns que les autres avec

cette affaire, dit la duchesse de Guermantes qui, au point de vue

mondain, tenait toujours à montrer qu'elle ne se laissait mener par

personne. Elle ne peut pas avoir de conséquence pour moi au point de vue

des Juifs pour la bonne raison que je n'en ai pas dans mes relations et

compte toujours rester dans cette bienheureuse ignorance. Mais, d'autre

part, je trouve insupportable que, sous prétexte qu'elles sont bien

pensantes, qu'elles n'achètent rien aux marchands juifs ou qu'elles ont

«Mort aux Juifs» écrit sur leur ombrelle, une quantité de dames Durand

ou Dubois, que nous n'aurions jamais connues, nous soient imposées par

Marie-Aynard ou par Victurnienne. Je suis allée chez Marie-Aynard

avant-hier. C'était charmant autrefois. Maintenant on y trouve toutes

les personnes qu'on a passé sa vie à éviter, sous prétexte qu'elles sont

contre Dreyfus, et d'autres dont on n'a pas idée qui c'est.

--Non, c'est la femme du ministre de la Guerre. C'est du moins un bruit

qui court les ruelles, reprit le duc qui employait ainsi dans la

conversation certaines expressions qu'il croyait ancien régime. Enfin en

tout cas, personnellement, on sait que je pense tout le contraire de mon

cousin Gilbert. Je ne suis pas un féodal comme lui, je me promènerais

avec un nègre s'il était de mes amis, et je me soucierais de l'opinion

du tiers et du quart comme de l'an quarante, mais enfin tout de même

vous m'avouerez que, quand on s'appelle Saint-Loup, on ne s'amuse pas à

prendre le contrepied des idées de tout le monde qui a plus d'esprit que

Voltaire et même que mon neveu. Et surtout on ne se livre pas à ce que

j'appellerai ces acrobaties de sensibilité, huit jours avant de se

présenter au Cercle! Elle est un peu roide! Non, c'est probablement sa

petite grue qui lui aura monté le bourrichon. Elle lui aura persuadé

qu'il se classerait parmi les «intellectuels». Les intellectuels, c'est

le «tarte à la crème» de ces messieurs. Du reste cela a fait faire un

assez joli jeu de mots, mais très méchant.

Et le duc cita tout bas pour la duchesse et M. d'Argencourt: «Mater

Semita» qui en effet se disait déjà au Jockey, car de toutes les graines

voyageuses, celle à qui sont attachées les ailes les plus solides qui

lui permettent d'être disséminée à une plus grande distance de son lieu

d'éclosion, c'est encore une plaisanterie.

--Nous pourrions demander des explications à monsieur, qui a l'air

_d'une_ érudit, dit-il en montrant l'historien. Mais il est préférable

de n'en pas parler, d'autant plus que le fait est parfaitement faux. Je

ne suis pas si ambitieux que ma cousine Mirepoix qui prétend qu'elle

peut suivre la filiation de sa maison avant Jésus-Christ jusqu'à la

tribu de Lévi, et je me fais fort de démontrer qu'il n'y a jamais eu une

goutte de sang juif dans notre famille. Mais enfin il ne faut tout de

même pas nous la faire à l'oseille, il est bien certain que les

charmantes opinions de monsieur mon neveu peuvent faire assez de bruit

dans Landerneau. D'autant plus que Fezensac est malade, ce sera Duras

qui mènera tout, et vous savez s'il aime à faire des embarras, dit le

duc qui n'était jamais arrivé à connaître le sens précis de certains

mots et qui croyait que faire des embarras voulait dire faire non pas de

l'esbroufe, mais des complications.

Bloch cherchait à pousser M. de Norpois sur le colonel Picquart.

--Il est hors de conteste, répondit M. de Norpois, que sa déposition

était nécessaire. Je sais qu'en soutenant cette opinion j'ai fait

pousser à plus d'un de mes collègues des cris d'orfraie, mais, à mon

sens, le gouvernement avait le devoir de laisser parler le colonel. On

ne sort pas d'une pareille impasse par une simple pirouette, ou alors on

risque de tomber dans un bourbier. Pour l'officier lui-même, cette

déposition produisit à la première audience une impression des plus

favorables. Quand on l'a vu, bien pris dans le joli uniforme des

chasseurs, venir sur un ton parfaitement simple et franc raconter ce

qu'il avait vu, ce qu'il avait cru, dire: «Sur mon honneur de soldat (et

ici la voix de M. de Norpois vibra d'un léger trémolo patriotique) telle

est ma conviction», il n'y a pas à nier que l'impression a été profonde.

«Voilà, il est dreyfusard, il n'y a plus l'ombre d'un doute», pensa

Bloch.

--Mais ce qui lui a aliéné entièrement les sympathies qu'il avait pu

rallier d'abord, cela a été sa confrontation avec l'archiviste Gribelin,

quand on entendit ce vieux serviteur, cet homme qui n'a qu'une parole

(et M. de Norpois accentua avec l'énergie des convictions sincères les

mots qui suivirent), quand on l'entendit, quand on le vit regarder dans

les yeux son supérieur, ne pas craindre de lui tenir la dragée haute et

lui dire d'un ton qui n'admettait pas de réplique: «Voyons, mon colonel,

vous savez bien que je n'ai jamais menti, vous savez bien qu'en ce

moment, comme toujours, je dis la vérité», le vent tourna, M. Picquart

eut beau remuer ciel et terre dans les audiences suivantes, il fit bel

et bien fiasco.

«Non, décidément il est antidreyfusard, c'est couru, se dit Bloch. Mais

s'il croit Picquart un traître qui ment, comment peut-il tenir compte de

ses révélations et les évoquer comme s'il y trouvait du charme et les

croyait sincères? Et si au contraire il voit en lui un juste qui délivre

sa conscience, comment peut-il le supposer mentant dans sa confrontation

avec Gribelin?»

--En tout cas, si ce Dreyfus est innocent, interrompit la duchesse, il

ne le prouve guère. Quelles lettres idiotes, emphatiques, il écrit de

son île! Je ne sais pas si M. Esterhazy vaut mieux que lui, mais il a un

autre chic dans la façon de tourner les phrases, une autre couleur. Cela

ne doit pas faire plaisir aux partisans de M. Dreyfus. Quel malheur pour

eux qu'ils ne puissent pas changer d'innocent.

Tout le monde éclata de rire. «Vous avez entendu le mot d'Oriane?

demanda vivement le duc de Guermantes à Mme de Villeparisis.--Oui, je le

trouve très drôle.» Cela ne suffisait pas au duc: «Eh bien, moi, je ne

le trouve pas drôle; ou plutôt cela m'est tout à fait égal qu'il soit

drôle ou non. Je ne fais aucun cas de l'esprit.» M. d'Argencourt

protestait. «Il ne pense pas un mot de ce qu'il dit», murmura la

duchesse. «C'est sans doute parce que j'ai fait partie des Chambres où

j'ai entendu des discours brillants qui ne signifiaient rien. J'ai

appris à y apprécier surtout la logique. C'est sans doute à cela que je

dois de n'avoir pas été réélu. Les choses drôles me sont

indifférentes.--Basin, ne faites pas le Joseph Prudhomme, mon petit,

vous savez bien que personne n'aime plus l'esprit que vous.--Laissez-moi

finir. C'est justement parce que je suis insensible à un certain genre

de facéties, que je prise souvent l'esprit de ma femme. Car il part

généralement d'une observation juste. Elle raisonne comme un homme, elle

formule comme un écrivain.»

Peut-être la raison pour laquelle M. de Norpois parlait ainsi à Bloch

comme s'ils eussent été d'accord venait-elle de ce qu'il était tellement

antidreyfusard que, trouvant que le gouvernement ne l'était pas assez,

il en était l'ennemi tout autant qu'étaient les dreyfusards. Peut-être

parce que l'objet auquel il s'attachait en politique était quelque chose

de plus profond, situé dans un autre plan, et d'où le dreyfusisme

apparaissait comme une modalité sans importance et qui ne mérite pas de

retenir un patriote soucieux des grandes questions extérieures.

Peut-être, plutôt, parce que les maximes de sa sagesse politique ne

s'appliquant qu'à des questions de forme, de procédé, d'opportunité,

elles étaient aussi impuissantes à résoudre les questions de fond qu'en

philosophie la pure logique l'est à trancher les questions d'existence,

ou que cette sagesse même lui fît trouver dangereux de traiter de ces

sujets et que, par prudence, il ne voulût parler que de circonstances

secondaires. Mais où Bloch se trompait, c'est quand il croyait que M. de

Norpois, même moins prudent de caractère et d'esprit moins exclusivement

formel, eût pu, s'il l'avait voulu, lui dire la vérité sur le rôle

d'Henry, de Picquart, de du Paty de Clam, sur tous les points de

l'affaire. La vérité, en effet, sur toutes ces choses, Bloch ne pouvait

douter que M. de Norpois la connût. Comment l'aurait-il ignorée

puisqu'il connaissait les ministres? Certes, Bloch pensait que la vérité

politique peut être approximativement reconstituée par les cerveaux les

plus lucides, mais il s'imaginait, tout comme le gros du public, qu'elle

habite toujours, indiscutable et matérielle, le dossier secret du

président de la République et du président du Conseil, lesquels en

donnent connaissance aux ministres. Or, même quand la vérité politique

comporte des documents, il est rare que ceux-ci aient plus que la valeur

d'un cliché radioscopique où le vulgaire croit, que la maladie du

patient s'inscrit en toutes lettres, tandis qu'en fait, ce cliché

fournit un simple élément d'appréciation qui se joindra à beaucoup

d'autres sur lesquels s'appliquera le raisonnement du médecin et d'où il

tirera son diagnostic. Aussi la vérité politique, quand on se rapproche

des hommes renseignés et qu'on croit l'atteindre, se dérobe. Même plus

tard, et pour en rester à l'affaire Dreyfus, quand se produisit un fait

aussi éclatant que l'aveu d'Henry, suivi de son suicide, ce fait fut

aussitôt interprété de façon opposée par des ministres dreyfusards et

par Cavaignac et Cuignet qui avaient eux-mêmes fait la découverte du

faux et conduit l'interrogatoire; bien plus, parmi les ministres

dreyfusards eux-mêmes, et de même nuance, jugeant non seulement sur les

mêmes pièces mais dans le même esprit, le rôle d'Henry fut expliqué de

façon entièrement opposée, les uns voyant en lui un complice

d'Esterhazy, les autres assignant au contraire ce rôle à du Paty de

Clam, se ralliant ainsi à une thèse de leur adversaire Cuignet et étant

en complète opposition avec leur partisan Reinach. Tout ce que Bloch put

tirer de M. de Norpois c'est que, s'il était vrai que le chef

d'état-major, M. de Boisdeffre, eût fait faire une communication secrète

à M. Rochefort, il y avait évidemment là quelque chose de singulièrement

regrettable.

--Tenez pour assuré que le ministre de la Guerre a dû, _in petto_ du

moins, vouer son chef d'état-major aux dieux infernaux. Un désaveu

officiel n'eût pas été à mon sens une superfétation. Mais le ministre de

la Guerre s'exprime fort crûment là-dessus _inter pocula_. Il y a du

reste certains sujets sur lesquels il est fort imprudent de créer une

agitation dont on ne peut ensuite rester maître.

--Mais ces pièces sont manifestement fausses, dit Bloch.

M. de Norpois ne répondit pas, mais déclara qu'il n'approuvait pas les

manifestations du Prince Henri d'Orléans:

--D'ailleurs elles ne peuvent que troubler la sérénité du prétoire et

encourager des agitations qui dans un sens comme dans l'autre seraient à

déplorer. Certes il faut mettre le holà aux menées antimilitaristes,

mais nous n'avons non plus que faire d'un grabuge encouragé par ceux des

éléments de droite qui, au lieu de servir l'idée patriotique, songent à

s'en servir. La France, Dieu merci, n'est pas une république

sud-américaine et le besoin ne se fait pas sentir d'un général de

pronunciamento.

Bloch ne put arriver à le faire parler de la question de la culpabilité

de Dreyfus ni donner un pronostic sur le jugement qui interviendrait

dans l'affaire civile actuellement en cours. En revanche M. de Norpois

parut prendre plaisir à donner des détails sur les suites de ce

jugement.

--Si c'est une condamnation, dit-il, elle sera probablement cassée, car

il est rare que, dans un procès où les dépositions de témoins sont aussi

nombreuses, il n'y ait pas de vices de forme que les avocats puissent

invoquer. Pour en finir sur l'algarade du prince Henri d'Orléans, je

doute fort qu'elle ait été du goût de son père.

--Vous croyez que Chartres est pour Dreyfus? demanda la duchesse en

souriant, les yeux ronds, les joues roses, le nez dans son assiette de

petits fours, l'air scandalisé.

--Nullement, je voulais seulement dire qu'il y a dans toute la famille,

de ce côté-là, un sens politique dont on a pu voir, chez l'admirable

princesse Clémentine, le _nec plus ultra_, et que son fils le prince

Ferdinand a gardé comme un précieux héritage. Ce n'est pas le prince de

Bulgarie qui eût serré le commandant Esterhazy dans ses bras.

--Il aurait préféré un simple soldat, murmura Mme de Guermantes, qui

dînait souvent avec le Bulgare chez le prince de Joinville et qui lui

avait répondu une fois, comme il lui demandait si elle n'était pas

jalouse: «Si, Monseigneur, de vos bracelets.»

--Vous n'allez pas ce soir au bal de Mme de Sagan? dit M. de Norpois à

Mme de Villeparisis pour couper court à l'entretien avec Bloch.

Celui-ci ne déplaisait pas à l'Ambassadeur qui nous dit plus tard, non

sans naïveté et sans doute à cause des quelques traces qui subsistaient

dans le langage de Bloch de la mode néo-homérique qu'il avait pourtant

abandonnée: «Il est assez amusant, avec sa manière de parler un peu

vieux jeu, un peu solennelle. Pour un peu il dirait: «les Doctes Soeurs»

comme Lamartine ou Jean-Baptiste Rousseau. C'est devenu assez rare dans

la jeunesse actuelle et cela l'était même dans celle qui l'avait

précédée. Nous-mêmes nous étions un peu romantiques.» Mais si singulier

que lui parût l'interlocuteur, M. de Norpois trouvait que l'entretien

n'avait que trop duré.

--Non, monsieur, je ne vais plus au bal, répondit-elle avec un joli

sourire de vieille femme. Vous y allez, vous autres? C'est de votre âge,

ajouta-t-elle en englobant dans un même regard M. de Châtellerault, son

ami, et Bloch. Moi aussi j'ai été invitée, dit-elle en affectant par

plaisanterie d'en tirer vanité. On est même venu m'inviter. (On: c'était

la princesse de Sagan.)

--Je n'ai pas de carte d'invitation, dit Bloch, pensant que Mme de

Villeparisis allait lui en offrir une, et que Mme de Sagan serait

heureuse de recevoir l'ami d'une femme qu'elle était venue inviter en

personne.

La marquise ne répondit rien, et Bloch n'insista pas, car il avait une

affaire plus sérieuse à traiter avec elle et pour laquelle il venait de

lui demander un rendez-vous pour le surlendemain. Ayant entendu les deux

jeunes gens dire qu'ils avaient donné leur démission du cercle de la rue

Royale où on entrait comme dans un moulin, il voulait demander à Mme de

Villeparisis de l'y faire recevoir.

--Est-ce que ce n'est pas assez faux chic, assez snob à côté, ces

Sagan? dit-il d'un air sarcastique.

--Mais pas du tout, c'est ce que nous faisons de mieux dans le genre,

répondit M. d'Argencourt qui avait adopté toutes les plaisanteries

parisiennes.

--Alors, dit Bloch à demi ironiquement, c'est ce qu'on appelle une des

_solennités_, des grandes _assises mondaines_ de la saison!

Mme de Villeparisis dit gaiement à Mme de Guermantes:

--Voyons, est-ce une grande solennité mondaine, le bal de Mme de Sagan?

--Ce n'est pas à moi qu'il faut demander cela, lui répondit ironiquement

la duchesse, je ne suis pas encore arrivée à savoir ce que c'était

qu'une solennité mondaine. Du reste, les choses mondaines ne sont pas

mon fort.

--Ah! je croyais le contraire, dit Bloch qui se figurait que Mme de

Guermantes avait parlé sincèrement.

Il continua, au grand désespoir de M. de Norpois, à lui poser nombre de

questions sur les officiers dont le nom revenait le plus souvent à

propos de l'affaire Dreyfus; celui-ci déclara qu'à «vue de nez» le

colonel du Paty de Clam lui faisait l'effet d'un cerveau un peu fumeux

et qui n'avait peut-être pas été très heureusement choisi pour conduire

cette chose délicate, qui exige tant de sang-froid et de discernement,

une instruction.

--Je sais que le parti socialiste réclame sa tête à cor et à cri, ainsi

que l'élargissement immédiat du prisonnier de l'île du Diable. Mais je

pense que nous n'en sommes pas encore réduits à passer ainsi sous les

fourches caudines de MM. Gérault-Richard et consorts. Cette affaire-là,

jusqu'ici, c'est la bouteille à l'encre. Je ne dis pas que d'un côté

comme de l'autre il n'y ait à cacher d'assez vilaines turpitudes. Que

même certains protecteurs plus ou moins désintéressés de votre client

puissent avoir de bonnes intentions, je ne prétends pas le contraire,

mais vous savez que l'enfer en est pavé, ajouta-t-il avec un regard fin.

Il est essentiel que le gouvernement donne l'impression qu'il n'est pas

aux mains des factions de gauche et qu'il n'a pas à se rendre pieds et

poings liés aux sommations de je ne sais quelle armée prétorienne qui,

croyez-moi, n'est pas l'armée. Il va de soi que si un fait nouveau se

produisait, une procédure de révision serait entamée. La conséquence

saute aux yeux. Réclamer cela, c'est enfoncer une porte ouverte. Ce

jour-là le gouvernement saura parler haut et clair ou il laisserait

tomber en quenouille ce qui est sa prérogative essentielle. Les

coqs-à-l'âne ne suffiront plus. Il faudra donner des juges à Dreyfus. Et

ce sera chose facile car, quoique l'on ait pris l'habitude dans notre

douce France, où l'on aime à se calomnier soi-même, de croire ou de

laisser croire que pour faire entendre les mots de vérité et de justice

il est indispensable de traverser la Manche, ce qui n'est bien souvent

qu'un moyen détourné de rejoindre la Sprée, il n'y à pas de juges qu'à

Berlin. Mais une fois l'action gouvernementale mise en mouvement, le

gouvernement saurez-vous l'écouter? Quand il vous conviera à remplir

votre devoir civique, saurez-vous l'écouter, vous rangerez-vous autour

de lui? à son patriotique appel saurez-vous ne pas rester sourds et

répondre: «Présent!»?

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 5 / 19 段