Avant que M. de Norpois, contraint et forcé, n'emmenât Bloch dans la

petite baie où ils pourraient causer ensemble, je revins un instant vers

le vieux diplomate et lui glissai un mot d'un fauteuil académique pour

mon père. Il voulut d'abord remettre la conversation à plus tard. Mais

j'objectai que j'allais partir pour Balbec. «Comment! vous allez de

nouveau à Balbec? Mais vous êtes un véritable globe-trotter!» Puis il

m'écouta. Au nom de Leroy-Beaulieu, M. de Norpois me regarda d'un air

soupçonneux. Je me figurai qu'il avait peut-être tenu à M.

Leroy-Beaulieu des propos désobligeants pour mon père, et qu'il

craignait que l'économiste ne les lui eût répétés. Aussitôt, il parut

animé d'une véritable affection pour mon père. Et après un de ces

ralentissements du débit où tout d'un coup une parole éclate, comme

malgré celui qui parle, et chez qui l'irrésistible conviction emporte

les efforts bégayants qu'il faisait pour se taire: «Non, non, me dit-il

avec émotion, il ne _faut pas_ que votre père se présente. Il ne le faut

pas dans son intérêt, pour lui-même, par respect pour sa valeur qui est

grande et qu'il compromettrait dans une pareilles aventure. Il vaut mieux

que cela. Fût-il nommé, il aurait tout à perdre et rien à gagner. Dieu

merci, il n'est pas orateur. Et c'est la seule chose qui compte auprès

de mes chers collègues, quand même ce qu'on dit ne serait que

turlutaines. Votre père a un but important dans la vie; il doit y

marcher droit, sans se laisser détourner à battre les buissons, fût-ce

les buissons, d'ailleurs plus épineux que fleuris, du jardin d'Academus.

D'ailleurs il ne réunirait que quelques voix. L'Académie aime à faire

faire un stage au postulant avant de l'admettre dans son giron.

Actuellement, il n'y a rien à faire. Plus tard je ne dis pas. Mais il

faut que ce soit la Compagnie elle-même qui vienne le chercher. Elle

pratique avec plus de fétichisme que de bonheur le «_Farà da se_» de nos

voisins d'au delà des Alpes. Leroy-Beaulieu m'a parlé de tout cela d'une

manière qui ne m'a pas plu. Il m'a du reste semblé à vue de nez avoir

partie liée avec votre père. Je lui ai peut-être fait sentir un peu

vivement qu'habitué à s'occuper de cotons et de métaux, il

méconnaissait le rôle des impondérables, comme disait Bismarck. Ce qu'il

faut éviter avant tout, c'est que votre père se présente: _Principiis

obsta_. Ses amis se trouveraient dans une position délicate s'il les

mettait en présence du fait accompli. Tenez, dit-il brusquement d'un air

de franchise, en fixant ses yeux bleus sur moi, je vais vous dire une

chose qui va vous étonner de ma part à moi qui aime tant votre père. Eh

bien, justement parce que je l'aime, justement (nous sommes les deux

inséparables, _Arcades ambo_) parce que je sais les services qu'il peut

rendre à son pays, les écueils qu'il peut lui éviter s'il reste à la

barre, par affection, par haute estime, par patriotisme, je ne voterais

pas pour lui. Du reste, je crois l'avoir laissé entendre. (Et je crus

apercevoir dans ses yeux le profil assyrien et sévère de

Leroy-Beaulieu.) Donc lui donner ma voix serait de ma part une sorte de

palinodie. A plusieurs reprises, M. de Norpois traita ses collègues de

fossiles. En dehors des autres raisons, tout membre d'un club ou d'une

Académie aime à investir ses collègues du genre de caractère le plus

contraire au sien, moins pour l'utilité de pouvoir dire: «Ah! si cela ne

dépendait que de moi!» que pour la satisfaction de présenter le titre

qu'il a obtenu comme plus difficile et plus flatteur. «Je vous dirai,

conclut-il, que, dans votre intérêt à tous, j'aime mieux pour votre père

une élection triomphale dans dix ou quinze ans.» Paroles qui furent

jugées par moi comme dictées, sinon par la jalousie, au moins par un

manque absolu de serviabilité et qui se trouvèrent recevoir plus tard,

de l'événement même, un sens différent.

--Vous n'avez pas l'intention d'entretenir l'Institut du prix du pain

pendant la Fronde? demanda timidement l'historien de la Fronde à M. de

Norpois. Vous pourriez trouver là un succès considérable (ce qui

voulait dire me faire une réclame monstre), ajouta-t-il en souriant à

l'Ambassadeur avec une pusillanimité mais aussi une tendresse qui lui

fit lever les paupières et découvrir ses yeux, grands comme un ciel. Il

me semblait avoir vu ce regard, pourtant je ne connaissais que

d'aujourd'hui l'historien. Tout d'un coup je me rappelai: ce même

regard, je l'avais vu dans les yeux d'un médecin brésilien qui

prétendait guérir les étouffements du genre de ceux que j'avais par

d'absurdes inhalations d'essences de plantes. Comme, pour qu'il prît

plus soin de moi, je lui avais dit que je connaissais le professeur

Cottard, il m'avait répondu, comme dans l'intérêt de Cottard: «Voilà un

traitement, si vous lui en parliez, qui lui fournirait la matière d'une

retentissante communication à l'Académie de médecine!» Il n'avait osé

insister mais m'avait regardé de ce même air d'interrogation timide,

intéressée et suppliante que je venais d'admirer chez l'historien de la

Fronde. Certes ces deux hommes ne se connaissaient pas et ne se

ressemblaient guère, mais les lois psychologiques ont comme les lois

physiques une certaine généralité. Et les conditions nécessaires sont

les mêmes, un même regard éclaire des animaux humains différents, comme

un même ciel matinal des lieux de la terre situés bien loin l'un de

l'autre et qui ne se sont jamais vus. Je n'entendis pas la réponse de

l'Ambassadeur, car tout le monde, avec un peu de brouhaha, s'était

approché de Mme de Villeparisis pour la voir peindre.

--Vous savez de qui nous parlons, Basin? dit la duchesse à son mari.

--Naturellement je devine, dit le duc.

--Ah! ce n'est pas ce que nous appelons une comédienne de la grande

lignée.

--Jamais, reprit Mme de Guermantes s'adressant à M. d'Argencourt, vous

n'avez imaginé quelque chose de plus risible.

--C'était même drolatique, interrompit M. de Guermantes dont le bizarre

vocabulaire permettait à la fois aux gens du monde de dire qu'il n'était

pas un sot et aux gens de lettres de le trouver le pire des imbéciles.

--Je ne peux pas comprendre, reprit la duchesse, comment Robert a jamais

pu l'aimer. Oh! je sais bien qu'il ne faut jamais discuter ces

choses-là, ajouta-t-elle avec une jolie moue de philosophe et de

sentimentale désenchantée. Je sais que n'importe qui peut aimer

n'importe quoi. Et, ajouta-t-elle--car si elle se moquait encore de la

littérature nouvelle, celle-ci, peut-être par la vulgarisation des

journaux ou à travers certaines conversations, s'était un peu infiltrée

en elle--c'est même ce qu'il y a de beau dans l'amour, parce que c'est

justement ce qui le rend «mystérieux».

--Mystérieux! Ah! j'avoue que c'est un peu fort pour moi, ma cousine,

dit le comte d'Argencourt.

--Mais si, c'est très mystérieux, l'amour, reprit la duchesse avec un

doux sourire de femme du monde aimable, mais aussi avec l'intransigeante

conviction d'une wagnérienne qui affirme à un homme du cercle qu'il n'y

a pas que du bruit dans la _Walkyrie_. Du reste, au fond, on ne sait pas

pourquoi une personne en aime une autre; ce n'est peut-être pas du tout

pour ce que nous croyons, ajouta-t-elle en souriant, repoussant ainsi

tout d'un coup par son interprétation l'idée qu'elle venait d'émettre.

Du reste, au fond on ne sait jamais rien, conclut-elle d'un air

sceptique et fatigué. Aussi, voyez-vous, c'est plus «intelligent»; il ne

faut jamais discuter le choix des amants.

Mais après avoir posé ce principe, elle y manqua immédiatement en

critiquant le choix de Saint-Loup.

--Voyez-vous, tout de même, je trouve étonnant qu'on puisse trouver de

la séduction à une personne ridicule.

Bloch entendant que nous parlions de Saint-Loup, et comprenant qu'il

était à Paris, se mit à en dire un mal si épouvantable que tout le monde

en fut révolté. Il commençait à avoir des haines, et on sentait que pour

les assouvir il ne reculerait devant rien. Ayant posé en principe qu'il

avait une haute valeur morale, et que l'espèce de gens qui fréquentait

la Boulie (cercle sportif qui lui semblait élégant) méritait le bagne,

tous les coups qu'il pouvait leur porter lui semblaient méritoires. Il

alla une fois jusqu'à parler d'un procès qu'il voulait intenter à un de

ses amis de la Boulie. Au cours de ce procès, il comptait déposer d'une

façon mensongère et dont l'inculpé ne pourrait pas cependant prouver la

fausseté. De cette façon, Bloch, qui ne mit du reste pas à exécution son

projet, pensait le désespérer et l'affoler davantage. Quel mal y

avait-il à cela, puisque celui qu'il voulait frapper ainsi était un

homme qui ne pensait qu'au chic, un homme de la Boulie, et que contre de

telles gens toutes les armes sont permises, surtout à un Saint, comme

lui, Bloch?

--Pourtant, voyez Swann, objecta M. d'Argencourt qui, venant enfin de

comprendre le sens des paroles qu'avait prononcées sa cousine, était

frappé de leur justesse et cherchait dans sa mémoire l'exemple de gens

ayant aimé des personnes qui à lui ne lui eussent pas plu.

--Ah! Swann ce n'est pas du tout le même cas, protesta la duchesse.

C'était très étonnant tout de même parce que c'était une brave idiote,

mais elle n'était pas ridicule et elle a été jolie.

--Hou, hou, grommela Mme de Villeparisis.

--Ah! vous ne la trouviez pas jolie? si, elle avait des choses

charmantes, de bien jolis yeux, de jolis cheveux, elle s'habillait et

elle s'habille encore merveilleusement. Maintenant, je reconnais qu'elle

est immonde, mais elle a été une ravissante personne. Ça ne m'a fait

pas moins de chagrin que Charles l'ait épousée, parce que c'était

tellement inutile.

La duchesse ne croyait pas dire quelque chose de remarquable, mais,

comme M. d'Argencourt se mit à rire, elle répéta la phrase, soit qu'elle

la trouvât drôle, ou seulement qu'elle trouvât gentil le rieur qu'elle

se mit à regarder d'un air câlin, pour ajouter l'enchantement de la

douceur à celui de l'esprit. Elle continua:

--Oui, n'est-ce pas, ce n'était pas la peine, mais enfin elle n'était

pas sans charme et je comprends parfaitement qu'on l'aimât, tandis que

la demoiselle de Robert, je vous assure qu'elle est à mourir de rire. Je

sais bien qu'on m'objectera cette vieille rengaine d'Augier: «Qu'importe

le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse!» Eh bien, Robert a peut-être

l'ivresse, mais il n'a vraiment pas fait preuve de goût dans le choix du

flacon! D'abord, imaginez-vous qu'elle avait la prétention que je fisse

dresser un escalier au beau milieu de mon salon. C'est un rien, n'est-ce

pas, et elle m'avait annoncé qu'elle resterait couchée à plat ventre sur

les marches. D'ailleurs, si vous aviez entendu ce qu'elle disait! je ne

connais qu'une scène, mais je ne crois pas qu'on puisse imaginer quelque

chose de pareil: cela s'appelle les _Sept Princesses_.

--Les _Sept Princesses_, oh! oïl, oïl, quel snobisme! s'écria M.

d'Argencourt. Ah! mais attendez, je connais toute la pièce. C'est d'un

de mes compatriotes. Il l'a envoyée au Roi qui n'y a rien compris et m'a

demandé de lui expliquer.

--Ce n'est pas par hasard du Sar Peladan? demanda l'historien de la

Fronde avec une intention de finesse et d'actualité, mais si bas que sa

question passa inaperçue.

--Ah! vous connaissez les _Sept Princesses_? répondit la duchesse à M.

d'Argencourt. Tous mes compliments! Moi je n'en connais qu'une, mais

cela m'a ôté la curiosité de faire la connaissance des six autres. Si

elles sont toutes pareilles à celle que j'ai vue!

«Quelle buse!» pensais-je, irrité de l'accueil glacial qu'elle m'avait

fait. Je trouvais une sorte d'âpre satisfaction à constater sa complète

incompréhension de Maeterlinck. «C'est pour une pareille femme que tous

les matins je fais tant de kilomètres, vraiment j'ai de la bonté.

Maintenant c'est moi qui ne voudrais pas d'elle.» Tels étaient les mots

que je me disais; ils étaient le contraire de ma pensée; c'étaient de

purs mots de conversation, comme nous nous en disons dans ces moments

où, trop agités pour rester seuls avec nous-même, nous éprouvons le

besoin, à défaut d'autre interlocuteur, de causer avec nous, sans

sincérité, comme avec un étranger.

--Je ne peux pas vous donner une idée, continua la duchesse, c'était à

se tordre de rire. On ne s'en est pas fait faute, trop même, car la

petite personne n'a pas aimé cela, et dans le fond Robert m'en a

toujours voulu. Ce que je ne regrette pas du reste, car si cela avait

bien tourné, la demoiselle serait peut-être revenue et je me demande

jusqu'à quel point cela aurait charmé Marie-Aynard.

On appelait ainsi dans la famille la mère de Robert, Mme de Marsantes,

veuve d'Aynard de Saint-Loup, pour la distinguer de sa cousine la

princesse de Guermantes-Bavière, autre Marie, au prénom de qui ses

neveux, cousins et beaux-frères ajoutaient, pour éviter la confusion,

soit le prénom de son mari, soit un autre de ses prénoms à elle, ce qui

donnait soit Marie-Gilbert, soit Marie-Hedwige.

--D'abord la veille il y eut une espèce de répétition qui était une bien

belle chose! poursuivit ironiquement Mme de Guermantes. Imaginez qu'elle

disait une phrase, pas même, un quart de phrase, et puis elle

s'arrêtait; elle ne disait plus rien, mais je n'exagère pas, pendant

cinq minutes.

--Oïl, oïl, oïl! s'écria M. d'Argencourt.

--Avec toute la politesse du monde je me suis permis d'insinuer que cela

étonnerait peut-être un peu. Et elle m'a répondu textuellement: «Il faut

toujours dire une chose comme si on était en train de la composer

soi-même.» Si vous y réfléchissez c'est monumental, cette réponse!

--Mais je croyais qu'elle ne disait pas mal les vers, dit un des deux

jeunes gens.

--Elle ne se doute pas de ce que c'est, répondit Mme de Guermantes. Du

reste je n'ai pas eu besoin de l'entendre. Il m'a suffi de la voir

arriver avec des lis! J'ai tout de suite compris qu'elle n'avait pas de

talent quand j'ai vu les lis!

Tout le monde rit.

--Ma tante, vous ne m'en avez pas voulu de ma plaisanterie de l'autre

jour au sujet de la reine de Suède? je viens vous demander l'aman.

--Non, je ne t'en veux pas; je te donne même le droit de goûter si tu as

faim.

--Allons, Monsieur Vallenères, faites la jeune fille, dit Mme de

Villeparisis à l'archiviste, selon une plaisanterie consacrée.

M. de Guermantes se redressa dans le fauteuil où il s'était affalé, son

chapeau à côté de lui sur le tapis, examina d'un air de satisfaction les

assiettes de petits fours qui lui étaient présentées.

--Mais volontiers, maintenant que je commence à être familiarisé avec

cette noble assistance, j'accepterai un baba, ils semblent excellents.

--Monsieur remplit à merveille son rôle de jeune fille, dit M.

d'Argencourt qui, par esprit d'imitation, reprit la plaisanterie de Mme

de Villeparisis.

L'archiviste présenta l'assiette de petits fours à l'historien de la

Fronde.

--Vous vous acquittez à merveille de vos fonctions, dit celui-ci par

timidité et pour tâcher de conquérir la sympathie générale.

Aussi jeta-t-il à la dérobée un regard de connivence sur ceux qui

avaient déjà fait comme lui.

--Dites-moi, ma bonne tante, demanda M. de Guermantes à Mme de

Villeparisis, qu'est-ce que ce monsieur assez bien de sa personne qui

sortait comme j'entrais? Je dois le connaître parce qu'il m'a fait un

grand salut, mais je ne l'ai pas remis; vous savez, je suis brouillé

avec les noms, ce qui est bien désagréable, dit-il d'un air de

satisfaction.

--M. Legrandin.

--Ah! mais Oriane a une cousine dont la mère, sauf erreur, est née

Grandin. Je sais très bien, ce sont des Grandin de l'Éprevier.

--Non, répondit Mme de Villeparisis, cela n'a aucun rapport. Ceux-ci

Grandin tout simplement, Grandin de rien du tout. Mais ils ne demandent

qu'à l'être de tout ce que tu voudras. La soeur de celui-ci s'appelle

Mme de Cambremer.

--Mais voyons, Basin, vous savez bien de qui ma tante veut parler,

s'écria la duchesse avec indignation, c'est le frère de cette énorme

herbivore que vous avez eu l'étrange idée d'envoyer venir me voir

l'autre jour. Elle est restée une heure, j'ai pensé que je deviendrais

folle. Mais j'ai commencé par croire que c'était elle qui l'était en

voyant entrer chez moi une personne que je ne connaissais pas et qui

avait l'air d'une vache.

--Écoutez, Oriane, elle m'avait demandé votre jour; je ne pouvais

pourtant pas lui faire une grossièreté, et puis, voyons, vous exagérez,

elle n'a pas l'air d'une vache, ajouta-t-il d'un air plaintif, mais non

sans jeter à la dérobée un regard souriant sur l'assistance.

Il savait que la verve de sa femme avait besoin d'être stimulée par la

contradiction, la contradiction du bon sens qui proteste que, par

exemple, on ne peut pas prendre une femme pour une vache (c'est ainsi

que Mme de Guermantes, enchérissant sur une première image, était

souvent arrivée à produire ses plus jolis mots). Et le duc se présentait

naïvement pour l'aider, sans en avoir l'air, à réussir son tour, comme,

dans un wagon, le compère inavoué d'un joueur de bonneteau.

--Je reconnais qu'elle n'a pas l'air d'une vache, car elle a l'air de

plusieurs, s'écria Mme de Guermantes. Je vous jure que j'étais bien

embarrassée voyant ce troupeau de vaches qui entrait en chapeau dans mon

salon et qui me demandait comment j'allais. D'un côté j'avais envie de

lui répondre: «Mais, troupeau de vaches, tu confonds, tu ne peux pas

être en relations avec moi puisque tu es un troupeau de vaches», et

d'autre part, ayant cherché dans ma mémoire, j'ai fini par croire que

votre Cambremer était l'infante Dorothée qui avait dit qu'elle viendrait

une fois et qui est assez _bovine_ aussi, de sorte que j'ai failli dire

Votre Altesse royale et parler à la troisième personne à un troupeau de

vaches. Elle a aussi le genre de gésier de la reine de Suède. Du reste

cette attaque de vive force avait été préparée par un tir à distance,

selon toutes les règles de l'art. Depuis je ne sais combien de temps

j'étais bombardée de ses cartes, j'en trouvais partout, sur tous les

meubles, comme des prospectus. J'ignorais le but de cette réclame. On ne

voyait chez moi que «Marquis et Marquise de Cambremer» avec une adresse

que je ne me rappelle pas et dont je suis d'ailleurs résolue à ne jamais

me servir.

--Mais c'est très flatteur de ressembler à une reine, dit l'historien de

la Fronde.

--Oh! mon Dieu, monsieur, les rois et les reines, à notre époque ce

n'est pas grand'chose! dit M. de Guermantes parce qu'il avait la

prétention d'être un esprit et moderne, et aussi pour n'avoir pas l'air

de faire cas des relations royales, auxquelles il tenait beaucoup.

Bloch et M. de Norpois, qui s'étaient levés, se trouvèrent plus près de

nous.

--Monsieur, dit Mme de Villeparisis, lui avez-vous parlé de l'affaire

Dreyfus?

M. de Norpois leva les yeux au ciel, mais en souriant, comme pour

attester l'énormité des caprices auxquels sa Dulcinée lui imposait le

devoir d'obéir. Néanmoins il parla à Bloch, avec beaucoup d'affabilité,

des années affreuses, peut-être mortelles, que traversait la France.

Comme cela signifiait probablement que M. de Norpois (à qui Bloch

cependant avait dit croire à l'innocence de Dreyfus) était ardemment

antidreyfusard, l'amabilité de l'Ambassadeur, l'air qu'il avait de

donner raison à son interlocuteur, de ne pas douter qu'ils fussent du

même avis, de se liguer en complicité avec lui pour accabler le

gouvernement, flattaient la vanité de Bloch et excitaient sa curiosité.

Quels étaient les points importants que M. de Norpois ne spécifiait

point, mais sur lesquels il semblait implicitement admettre que Bloch et

lui étaient d'accord, quelle opinion avait-il donc de l'affaire, qui pût

les réunir? Bloch était d'autant plus étonné de l'accord mystérieux qui

semblait exister entre lui et M. de Norpois que cet accord ne portait

pas que sur la politique, Mme de Villeparisis ayant assez longuement

parlé à M. de Norpois des travaux littéraires de Bloch.

--Vous n'êtes pas de votre temps, dit à celui-ci l'ancien ambassadeur,

et je vous en félicite, vous n'êtes pas de ce temps où les études

désintéressées n'existent plus, où on ne vend plus au public que des

obscénités ou des inepties. Des efforts tels que les vôtres devraient

être encouragés si nous avions un gouvernement.

Bloch était flatté de surnager seul dans le naufrage universel. Mais là

encore il aurait voulu des précisions, savoir de quelles inepties

voulait parler M. de Norpois. Bloch avait le sentiment de travailler

dans la même voie que beaucoup, il ne s'était pas cru si exceptionnel.

Il revint à l'affaire Dreyfus, mais ne put arriver à démêler l'opinion

de M. de Norpois. Il tâcha de le faire parler des officiers dont le nom

revenait souvent dans les journaux à ce moment-là; ils excitaient plus

la curiosité que les hommes politiques mêlés à la même affaire, parce

qu'ils n'étaient pas déjà connus comme ceux-ci et, dans un costume

spécial, du fond d'une vie différente et d'un silence religieusement

gardé, venaient seulement de surgir et de parler, comme Lohengrin

descendant d'une nacelle conduite par un cygne. Bloch avait pu, grâce à

un avocat nationaliste qu'il connaissait, entrer à plusieurs audiences

du procès Zola. Il arrivait là le matin, pour n'en sortir que le soir,

avec une provision de sandwiches et une bouteille de café, comme au

concours général ou aux compositions de baccalauréat, et ce changement

d'habitudes réveillant l'éréthisme nerveux que le café et les émotions

du procès portaient à son comble, il sortait de là tellement amoureux de

tout ce qui s'y était passé que, le soir, rentré chez lui, il voulait se

replonger dans le beau songe et courait retrouver dans un restaurant

fréquenté par les deux partis des camarades avec qui il reparlait sans

fin de ce qui s'était passé dans la journée et réparait par un souper

commandé sur un ton impérieux qui lui donnait l'illusion du pouvoir le

jeûne et les fatigues d'une journée commencée si tôt et où on n'avait

pas déjeuné. L'homme, jouant perpétuellement entre les deux plans de

l'expérience et de l'imagination, voudrait approfondir la vie idéale des

gens qu'il connaît et connaître les êtres dont il a eu à imaginer la

vie. Aux questions de Bloch, M. de Norpois répondit:

--Il y a deux officiers mêlés à l'affaire en cours et dont j'ai entendu

parler autrefois par un homme dont le jugement m'inspirait grande

confiance et qui faisait d'eux le plus grand cas (M. de Miribel), c'est

le lieutenant-colonel Henry et le lieutenant-colonel Picquart.

--Mais, s'écria Bloch, la divine Athèna, fille de Zeus, a mis dans

l'esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l'esprit de l'autre.

Et ils luttent l'un contre l'autre, tels deux lions. Le colonel Picquart

avait une grande situation dans l'armée, mais sa Moire l'a conduit du

côté qui n'était pas le sien. L'épée des nationalistes tranchera son

corps délicat et il servira de pâture aux animaux carnassiers et aux

oiseaux qui se nourrissent de la graisse de morts.

M. de Norpois ne répondit pas.

--De quoi palabrent-ils là-bas dans un coin, demanda M. de Guermantes à

Mme de Villeparisis en montrant M. de Norpois et Bloch.

--De l'affaire Dreyfus.

--Ah! diable! A propos, saviez-vous qui est partisan enragé de Dreyfus?

Je vous le donne en mille. Mon neveu Robert! Je vous dirai même qu'au

Jockey, quand on a appris ces prouesses, cela a été une levée de

boucliers, un véritable tollé. Comme on le présente dans huit jours....

--Évidemment, interrompit la duchesse, s'ils sont tous comme Gilbert qui

a toujours soutenu qu'il fallait renvoyer tous les Juifs à Jérusalem....

--Ah! alors, le prince de Guermantes est tout à fait dans mes idées,

interrompit M. d'Argencourt.

Le duc se parait de sa femme mais ne l'aimait pas. Très «suffisant», il

détestait d'être interrompu, puis il avait dans son ménage l'habitude

d'être brutal avec elle. Frémissant d'une double colère de mauvais mari

à qui on parle et de beau parleur qu'on n'écoute pas, il s'arrêta net et

lança sur la duchesse un regard qui embarrassa tout le monde.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 4 / 19 段