--Ah! je vois que tu es une bonne campagnarde; comme moi, tu sais

distinguer les fleurs.

--Ah! oui, c'est vrai! mais je croyais que la saison des pommiers était

déjà passée, dit au hasard l'historien de la Fronde pour s'excuser.

--Mais non, au contraire, ils ne sont pas en fleurs, ils ne le seront

pas avant une quinzaine, peut-être trois semaines, dit l'archiviste qui,

gérant un peu les propriétés de Mme de Villeparisis, était plus au

courant des choses de la campagne.

--Oui, et encore dans les environs de Paris où ils sont très en avance.

En Normandie, par exemple, chez son père, dit-elle en désignant le duc

de Châtellerault, qui a de magnifiques pommiers au bord de la mer, comme

sur un paravent japonais, ils ne sont vraiment roses qu'après le 20 mai.

--Je ne les vois jamais, dit le jeune duc, parce que ça me donne la

fièvre des foins, c'est épatant.

--La fièvre des foins, je n'ai jamais entendu parler de cela, dit

l'historien.

--C'est la maladie à la mode, dit l'archiviste.

--Ça dépend, cela ne vous donnerait peut-être rien si c'est une année où

il y a des pommes. Vous savez le mot du Normand. Pour une année où il y

a des pommes ... dit M. d'Argencourt, qui n'étant pas tout à fait

français, cherchait à se donner l'air parisien.

--Tu as raison, répondit à sa nièce Mme de Villeparisis, ce sont des

pommiers du Midi. C'est une fleuriste qui m'a envoyé ces branches-là en

me demandant de les accepter. Cela vous étonne, monsieur Vallenères,

dit-elle en se tournant vers l'archiviste, qu'une fleuriste m'envoie des

branches de pommier? Mais j'ai beau être une vieille dame, je connais du

monde, j'ai quelques amis, ajouta-t-elle en souriant par simplicité,

crut-on généralement, plutôt, me sembla-t-il, parce qu'elle trouvait du

piquant à tirer vanité de l'amitié d'une fleuriste quand on avait

d'aussi grandes relations.

Bloch se leva pour venir à son tour admirer les fleurs que peignait Mme

de Villeparisis.

--N'importe, marquise, dit l'historien regagnant sa chaise, quand même

reviendrait une de ces révolutions qui ont si souvent ensanglanté

l'histoire de France--et, mon Dieu, par les temps où nous vivons on ne

peut savoir, ajouta-t-il en jetant un regard circulaire et circonspect

comme pour voir s'il ne se trouvait aucun «mal pensant» dans le salon,

encore qu'il n'en doutât pas,--avec un talent pareil et vos cinq

langues, vous seriez toujours sûre de vous tirer d'affaire. L'historien

de la Fronde goûtait quelque repos, car il avait oublié ses insomnies.

Mais il se rappela soudain qu'il n'avait pas dormi depuis six jours,

alors une dure fatigue, née de son esprit, s'empara de ses jambes, lui

fit courber les épaules, et son visage désolé pendait, pareil à celui

d'un vieillard.

Bloch voulut faire un geste pour exprimer son admiration, mais d'un coup

de coude il renversa le vase où était la branche et toute l'eau se

répandit sur le tapis.

--Vous avez vraiment des doigts de fée, dit à la marquise l'historien

qui, me tournant le dos à ce moment-là, ne s'était pas aperçu de la

maladresse de Bloch.

Mais celui-ci crut que ces mots s'appliquaient à lui, et pour cacher

sous une insolence la honte de sa gaucherie:

--Cela ne présente aucune importance, dit-il, car je ne suis pas

mouillé.

Mme de Villeparisis sonna et un valet de pied vint essuyer le tapis et

ramasser les morceaux de verre. Elle invita les deux jeunes gens à sa

matinée ainsi que la duchesse de Guermantes à qui elle recommanda:

--Pense à dire à Gisèle et à Berthe (les duchesses d'Auberjon et de

Portefin) d'être là un peu avant deux heures pour m'aider, comme elle

aurait dit à des maîtres d'hôtel extras d'arriver d'avance pour faire

les compotiers.

Elle n'avait avec ses parents princiers, pas plus qu'avec M. de Norpois,

aucune de ces amabilités qu'elle avait avec l'historien, avec Cottard,

avec Bloch, avec moi, et ils semblaient n'avoir pour elle d'autre

intérêt que de les offrir en pâture à notre curiosité. C'est qu'elle

savait qu'elle n'avait pas à se gêner avec des gens pour qui elle

n'était pas une femme plus ou moins brillante, mais la soeur

susceptible, et ménagée, de leur père ou de leur oncle. Il ne lui eût

servi à rien de chercher à briller vis-à-vis d'eux, à qui cela ne

pouvait donner le change sur le fort ou le faible de sa situation, et

qui mieux que personne connaissaient son histoire et respectaient la

race illustre dont elle était issue. Mais surtout ils n'étaient plus

pour elle qu'un résidu mort qui ne fructifierait plus; ils ne lui

feraient pas connaître leurs nouveaux amis, partager leurs plaisirs.

Elle ne pouvait obtenir que leur présence ou la possibilité de parler

d'eux à sa réception de cinq heures, comme plus tard dans ses Mémoires

dont celle-ci n'était qu'une sorte de répétition, de première lecture à

haute voix devant un petit cercle. Et la compagnie que tous ces nobles

parents lui servaient à intéresser, à éblouir, à enchaîner, la compagnie

des Cottard, des Bloch, des auteurs dramatiques notoires, historiens de

la Fronde de tout genre, c'était dans celle-là que, pour Mme de

Villeparisis--à défaut de la partie du monde élégant qui n'allait pas

chez elle--étaient le mouvement, la nouveauté, les divertissements et la

vie; c'étaient ces gens-là dont elle pouvait tirer des avantages sociaux

(qui valaient bien qu'elle leur fît rencontrer quelquefois, sans qu'ils

la connussent jamais, la duchesse de Guermantes): des dîners avec des

hommes remarquables dont les travaux l'avaient intéressée, un

opéra-comique ou une pantomime toute montée que l'auteur faisait

représenter chez elle, des loges pour, des spectacles curieux. Bloch se

leva pour partir. Il avait dit tout haut que l'incident du vase de

fleurs renversé n'avait aucune importance, mais ce qu'il disait tout bas

était différent, plus différent encore ce qu'il pensait: «Quand on n'a

pas des domestiques assez bien stylés pour savoir placer un vase sans

risquer de tremper et même de blesser les visiteurs on ne se mêle pas

d'avoir de ces luxes-là», grommelait-il tout bas. Il était de ces gens

susceptibles et «nerveux» qui ne peuvent supporter d'avoir commis une

maladresse qu'ils ne s'avouent pourtant pas, pour qui elle gâte toute la

journée. Furieux, il se sentait des idées noires, ne voulait plus

retourner dans le monde. C'était le moment où un peu de distraction est

nécessaire. Heureusement, dans une seconde, Mme de Villeparisis allait

le retenir. Soit parce qu'elle connaissait les opinions de ses amis et

le flot d'antisémitisme qui commençait à monter, soit par distraction,

elle ne l'avait pas présenté aux personnes qui se trouvaient là. Lui,

cependant, qui avait peu l'usage du monde, crut qu'en s'en allant il

devait les saluer, par savoir-vivre, mais sans amabilité; il inclina

plusieurs fois le front, enfonça son menton barbu dans son faux-col,

regardant successivement chacun à travers son lorgnon, d'un air froid et

mécontent. Mais Mme de Villeparisis l'arrêta; elle avait encore à lui

parler du petit acte qui devait être donné chez elle, et d'autre part

elle n'aurait pas voulu qu'il partît sans avoir eu la satisfaction de

connaître M. de Norpois (qu'elle s'étonnait de ne pas voir entrer), et

bien que cette présentation fût superflue, car Bloch était déjà résolu à

persuader aux deux artistes dont il avait parlé de venir chanter à

l'oeil chez la marquise, dans l'intérêt de leur gloire, à une de ces

réceptions où fréquentait l'élite de l'Europe. Il avait même proposé en

plus une tragédienne «aux yeux purs, belle comme Héra», qui dirait des

proses lyriques avec le sens de la beauté plastique. Mais à son nom Mme

de Villeparisis avait refusé, car c'était l'amie de Saint-Loup.

--J'ai de meilleures nouvelles, me dit-elle à l'oreille, je crois que

cela ne bat plus que d'une aile et qu'ils ne tarderont pas à être

séparés, malgré un officier qui a joué un rôle abominable dans tout

cela, ajouta-t-elle. (Car la famille de Robert commençait à en vouloir à

mort à M. de Borodino qui avait donné la permission pour Bruges, sur les

instances du coiffeur, et l'accusait de favoriser une liaison infâme.)

C'est quelqu'un de très mal, me dit Mme de Villeparisis, avec l'accent

vertueux des Guermantes même les plus dépravés. De très, très mal,

reprit-elle en mettant trois _t_ à très. On sentait qu'elle ne doutait

pas qu'il ne fût en tiers dans toutes les orgies. Mais comme l'amabilité

était chez la marquise l'habitude dominante, son expression de sévérité

froncée envers l'horrible capitaine, dont elle dit avec une emphase

ironique le nom: le Prince de Borodino, en femme pour qui l'Empire ne

compte pas, s'acheva en un tendre sourire à mon adresse avec un

clignement d'oeil mécanique de connivence vague avec moi.

--J'aime beaucoup de Saint-Loup-en-Bray, dit Bloch, quoiqu'il soit un

mauvais chien, parce qu'il est extrêmement bien élevé. J'aime beaucoup,

pas lui, mais les personnes extrêmement bien élevées, c'est si rare,

continua-t-il sans se rendre compte, parce qu'il était lui-même très mal

élevé, combien ses paroles déplaisaient. Je vais vous citer une preuve

que je trouve très frappante de sa parfaite éducation. Je l'ai rencontré

une fois avec un jeune homme, comme il allait monter sur son char aux

belles jantes, après avoir passé lui-même les courroies splendides à

deux chevaux nourris d'avoine et d'orge et qu'il n'est pas besoin

d'exciter avec le fouet étincelant. Il nous présenta, mais je n'entendis

pas le nom du jeune homme, car on n'entend jamais le nom des personnes

à qui on vous présente, ajouta-t-il en riant parce que c'était une

plaisanterie de son père. De Saint-Loup-en-Bray resta simple, ne fit pas

de frais exagérés pour le jeune homme, ne parut gêné en aucune façon.

Or, par hasard, j'ai appris quelques jours après que le jeune homme

était le fils de Sir Rufus Israël!

La fin de cette histoire parut moins choquante que son début, car elle

resta incompréhensible pour les personnes présentes. En effet, Sir Rufus

Israël, qui semblait à Bloch et à son père un personnage presque royal

devant lequel Saint-Loup devait trembler, était au contraire aux yeux du

milieu Guermantes un étranger parvenu, toléré par le monde, et de

l'amitié de qui on n'eût pas eu l'idée de s'enorgueillir, bien au

contraire!

--Je l'ai appris, dit Bloch, par le fondé de pouvoir de Sir Rufus

Israël, lequel est un ami de mon père et un homme tout à fait

extraordinaire. Ah! un individu absolument curieux, ajouta-t-il, avec

cette énergie affirmative, cet accent d'enthousiasme qu'on n'apporte

qu'aux convictions qu'on ne s'est pas formées soi-même.

Bloch s'était montré enchanté de l'idée de connaître M. de Norpois.

--Il eût aimé, disait-il, le faire parler sur l'affaire Dreyfus. Il y a

là une mentalité que je connais mal et ce serait assez piquant de

prendre une interview à ce diplomate considérable, dit-il d'un ton

sarcastique pour ne pas avoir l'air de se juger inférieur à

l'Ambassadeur.

--Dis-moi, reprit Bloch en me parlant tout bas, quelle fortune peut

avoir Saint-Loup? Tu comprends bien que, si je te demande cela, je m'en

moque comme de l'an quarante, mais c'est au point de vue balzacien, tu

comprends. Et tu ne sais même pas en quoi c'est placé, s'il a des

valeurs, françaises, étrangères, des terres?

Je ne pus le renseigner en rien. Cessant de parler à mi-voix, Bloch

demanda très haut la permission d'ouvrir les fenêtres et, sans attendre

la réponse, se dirigea vers celles-ci. Mme de Villeparisis dit qu'il

était impossible d'ouvrir, qu'elle était enrhumée. «Ah! si ça doit vous

faire du mal! répondit Bloch, déçu. Mais on peut dire qu'il fait chaud!»

Et se mettant à rire, il fit faire à ses regards qui tournèrent autour

de l'assistance une quête qui réclamait un appui contre Mme de

Villeparisis. Il ne le rencontra pas, parmi ces gens bien élevés. Ses

yeux allumés, qui n'avaient pu débaucher personne, reprirent avec

résignation leur sérieux; il déclara en matière de défaite: «Il fait au

moins 22 degrés 25! Cela ne m'étonne pas. Je suis presque en nage. Et je

n'ai pas, comme le sage Anténor, fils du fleuve Alpheios, la faculté de

me tremper dans l'onde paternelle, pour étancher ma sueur, avant de me

mettre dans une baignoire polie et de m'oindre d'une huile parfumée.» Et

avec ce besoin qu'on a d'esquisser à l'usage des autres des théories

médicales dont l'application serait favorable à notre propre bien-être:

«Puisque vous croyez que c'est bon pour vous! Moi je crois tout le

contraire. C'est justement ce qui vous enrhume.»

Mme de Villeparisis regretta qu'il eût dit cela aussi tout haut, mais

n'y attacha pas grande importance quand elle vit que l'archiviste, dont

les opinions nationalistes la tenaient pour ainsi dire à la chaîne, se

trouvait placé trop loin pour avoir pu entendre. Elle fut plus choquée

d'entendre que Bloch, entraîné par le démon de sa mauvaise éducation qui

l'avait préalablement rendu aveugle, lui demandait, en riant à la

plaisanterie paternelle: «N'ai-je pas lu de lui une savante étude où il

démontrait pour quelles raisons irréfutables la guerre russo-japonaise

devait se terminer par la victoire des Russes et la défaite des

Japonais? Et n'est-il pas un peu gâteux? Il me semble que c'est lui que

j'ai vu viser son siège, avant d'aller s'y asseoir, en glissant comme

sur des roulettes.»

--Jamais de la vie! Attendez un instant, ajouta la marquise, je ne sais

pas ce qu'il peut faire.

Elle sonna et quand le domestique fut entré, comme elle ne dissimulait

nullement et même aimait à montrer que son vieil ami passait la plus

grande partie de son temps chez elle:

--Allez donc dire à M. de Norpois de venir, il est en train de classer

des papiers dans mon bureau, il a dit qu'il viendrait dans vingt minutes

et voilà une heure trois quarts que je l'attends. Il vous parlera de

l'affaire Dreyfus, de tout ce que vous voudrez, dit-elle d'un ton

boudeur à Bloch, il n'approuve pas beaucoup ce qui se passe.

Car M. de Norpois était mal avec le ministère actuel et Mme de

Villeparisis, bien qu'il ne se fût pas permis de lui amener des

personnes du gouvernement (elle gardait tout de même sa hauteur de dame

de la grande aristocratie et restait en dehors et au-dessus des

relations qu'il était obligé de cultiver), était tenue par lui au

courant de ce qui se passait. De même ces nommes politiques du régime

n'auraient pas osé demander à M. de Norpois de les présenter à Mme de

Villeparisis. Mais plusieurs étaient aller le chercher chez elle à la

campagne, quand ils avaient eu besoin de son concours dans des

circonstances graves. On savait l'adresse. On allait au château. On ne

voyait pas la châtelaine. Mais au dîner elle disait: «Monsieur, je sais

qu'on est venu vous déranger. Les affaires vont-elles mieux?»

--Vous n'êtes pas trop pressé? demanda Mme de Villeparisis à Bloch?

--Non, non, je voulais partir parce que je ne suis pas très bien, il est

même question que je fasse une cure à Vichy pour ma vésicule biliaire,

dit-il en articulant ces mots avec une ironie satanique.

--Tiens, mais justement mon petit-neveu Châtellerault doit y aller, vous

devriez arranger cela ensemble. Est-ce qu'il est encore là? Il est

gentil, vous savez, dit Mme de Villeparisis de bonne foi peut-être, et

pensant que des gens qu'elle connaissait tous deux n'avaient aucune

raison de ne pas se lier.

--Oh! je ne sais si ça lui plairait, je ne le connais ... qu'à peine, il

est là-bas plus loin, dit Bloch confus et ravi.

Le maître d'hôtel n'avait pas dû exécuter d'une façon complète la

commission dont il venait d'être chargé pour M. de Norpois. Car

celui-ci, pour faire croire qu'il arrivait du dehors et n'avait pas

encore vu la maîtresse de la maison, prit au hasard un chapeau dans

l'antichambre et vint baiser cérémonieusement la main de Mme de

Villeparisis, en lui demandant de ses nouvelles avec le même intérêt

qu'on manifeste après une longue absence. Il ignorait que la marquise de

Villeparisis avait préalablement ôté toute vraisemblance à cette

comédie, à laquelle elle coupa court d'ailleurs en emmenant M. de

Norpois et Bloch dans un salon voisin. Bloch, qui avait vu toutes les

amabilités qu'on faisait à celui qu'il ne savait pas encore être M. de

Norpois, et les saluts compassés, gracieux et profonds par lesquels

l'Ambassadeur y répondait, Bloch se sentait inférieur à tout ce

cérémonial et, vexé de penser qu'il ne s'adresserait jamais à lui,

m'avait dit pour avoir l'air à l'aise: «Qu'est-ce que cette espèce

d'imbécile?» Peut-être du reste toutes les salutations de M. de Norpois

choquant ce qu'il y avait de meilleur en Bloch, la franchise plus

directe d'un milieu moderne, est-ce en partie sincèrement qu'il les

trouvait ridicules. En tout cas elles cessèrent de le lui paraître et

même l'enchantèrent dès la seconde où ce fut lui, Bloch, qui se trouva

en être l'objet.

--Monsieur l'Ambassadeur, dit Mme de Villeparisis, je voudrais vous

faire connaître Monsieur. Monsieur Bloch, Monsieur le marquis de

Norpois. Elle tenait, malgré la façon dont elle rudoyait M. de Norpois,

à lui dire: «Monsieur l'Ambassadeur» par savoir-vivre, par considération

exagérée du rang d'ambassadeur, considération que le marquis lui avait

inculquée, et enfin pour appliquer ces manières moins familières, plus

cérémonieuses à l'égard d'un certain homme, lesquelles dans le salon

d'une femme distinguée, tranchant avec la liberté dont elle use avec ses

autres habitués, désignent aussitôt son amant.

M. de Norpois noya son regard bleu dans sa barbe blanche, abaissa

profondément sa haute taille comme s'il l'inclinait devant tout ce que

lui représentait de notoire et d'imposant le nom de Bloch, murmura «je

suis enchanté», tandis que son jeune interlocuteur, ému mais trouvant

que le célèbre diplomate allait trop loin, rectifia avec empressement et

dit: «Mais pas du tout, au contraire, c'est moi qui suis enchanté!» Mais

cette cérémonie, que M. de Norpois par amitié pour Mme de Villeparisis

renouvelait avec chaque inconnu que sa vieille amie lui présentait, ne

parut pas à celle-ci une politesse suffisante pour Bloch à qui elle dit:

--Mais demandez-lui tout ce que vous voulez savoir, emmenez-le à côté si

cela est plus commode; il sera enchanté de causer avec vous. Je crois

que vous vouliez lui parler de l'affaire Dreyfus, ajouta-t-elle sans

plus se préoccuper si cela faisait plaisir à M. de Norpois qu'elle n'eût

pensé à demander leur agrément au portrait de la duchesse de Montmorency

avant de le faire éclairer pour l'historien, ou au thé avant d'en offrir

une tasse.

--Parlez-lui fort, dit-elle à Bloch, il est un peu sourd, mais il vous

dira tout ce que vous voudrez, il a très bien connu Bismarck, Cavour.

N'est-ce pas, Monsieur, dit-elle avec force, vous avez bien connu Bismarck?

--Avez-vous quelque chose sur le chantier? me demanda M. de Norpois avec

un signe d'intelligence en me serrant la main cordialement. J'en

profitai pour le débarrasser obligeamment du chapeau qu'il avait cru

devoir apporter en signe de cérémonie, car je venais de m'apercevoir que

c'était le mien qu'il avait pris par hasard. «Vous m'aviez montré une

oeuvrette un peu tarabiscotée où vous coupiez les cheveux en quatre. Je

vous ai donné franchement mon avis; ce que vous aviez fait ne valait pas

la peine que vous le couchiez sur le papier. Nous préparez-vous quelque

chose? Vous êtes très féru de Bergotte, si je me souviens bien.--Ah! ne

dites pas de mal de Bergotte, s'écria la duchesse.--Je ne conteste pas

son talent de peintre, nul ne s'en aviserait, duchesse. Il sait graver

au burin ou à l'eau-forte, sinon brosser, comme M. Cherbuliez, une

grande composition. Mais il me semble que notre temps fait une confusion

de genres et que le propre du romancier est plutôt de nouer une intrigue

et d'élever les coeurs que de fignoler à la pointe sèche un frontispice

ou un cul-de-lampe. Je verrai votre père dimanche chez ce brave A.J.,

ajouta-t-il en se tournant vers moi.

J'espérai un instant, en le voyant parler à Mme de Guermantes, qu'il me

prêterait peut-être pour aller chez elle l'aide qu'il m'avait refusée

pour aller chez M. Swann. «Une autre de mes grandes admirations, lui

dis-je, c'est Elstir. Il paraît que la duchesse de Guermantes en a de

merveilleux, notamment cette admirable botte de radis que j'ai aperçue à

l'Exposition et que j'aimerais tant revoir; quel chef-d'oeuvre que ce

tableau!» Et en effet, si j'avais été un homme en vue, et qu'on m'eût

demandé le morceau de peinture que je préférais, j'aurais cité cette

botte de radis.

--Un chef-d'oeuvre? s'écria M. de Norpois avec un air d'étonnement et

de blâme. Ce n'a même pas la prétention d'être un tableau, mais une

simple esquisse (il avait raison). Si vous appelez chef-d'oeuvre cette

vive pochade, que direz-vous de la «Vierge» d'Hébert ou de

Dagnan-Bouveret?

--J'ai entendu que vous refusiez l'amie de Robert, dit Mme de Guermantes

à sa tante après que Bloch eût pris à part l'Ambassadeur, je crois que

vous n'avez rien à regretter, vous savez que c'est une horreur, elle n'a

pas l'ombre de talent, et en plus elle est grotesque.

--Mais comment la connaissez-vous, duchesse? dit M. d'Argencourt.

--Mais comment, vous ne savez pas qu'elle a joué chez moi avant tout le

monde? je n'en suis pas plus fière pour cela, dit en riant Mme de

Guermantes, heureuse pourtant, puisqu'on parlait de cette actrice, de

faire savoir qu'elle avait eu la primeur de ses ridicules. Allons, je

n'ai plus qu'à partir, ajouta-t-elle sans bouger.

Elle venait de voir entrer son mari, et par les mots qu'elle prononçait,

faisait allusion au comique d'avoir l'air de faire ensemble une visite

de noces, nullement aux rapports souvent difficiles qui existaient entre

elle et cet énorme gaillard vieillissant, mais qui menait toujours une

vie de jeune homme. Promenant sur le grand nombre de personnes qui

entouraient la table à thé les regards affables, malicieux et un peu

éblouis par les rayons du soleil couchant, de ses petites prunelles

rondes et exactement logées dans l'oeil comme les «mouches» que savait

viser et atteindre si parfaitement l'excellent tireur qu'il était, le

duc s'avançait avec une lenteur émerveillée et prudente comme si,

intimidé par une si brillante assemblée, il eût craint de marcher sur

les robes et de déranger les conversations. Un sourire permanent de bon

roi d'Yvetot légèrement pompette, une main à demi dépliée flottant,

comme l'aileron d'un requin, à côté de sa poitrine, et qu'il laissait

presser indistinctement par ses vieux amis et par les inconnus qu'on lui

présentait, lui permettaient, sans avoir à faire un seul geste ni à

interrompre sa tournée débonnaire, fainéante et royale, de satisfaire à

l'empressement de tous, en murmurant seulement: «Bonsoir, mon bon»,

«bonsoir mon cher ami», «charmé monsieur Bloch», «bonsoir Argencourt»,

et près de moi, qui fus le plus favorisé quand il eut entendu mon nom:

«Bonsoir, mon petit voisin, comment va votre père? Quel brave homme!» Il

ne fit de grandes démonstrations que pour Mme de Villeparisis, qui lui

dit bonjour d'un signe de tête en sortant une main de son petit tablier.

Formidablement riche dans un monde où on l'est de moins en moins, ayant

assimilé à sa personne, d'une façon permanente, la notion de cette

énorme fortune, en lui la vanité du grand seigneur était doublée de

celle de l'homme d'argent, l'éducation raffinée du premier arrivant tout

juste à contenir la suffisance du second. On comprenait d'ailleurs que

ses succès de femmes, qui faisaient le malheur de la sienne, ne fussent

pas dus qu'à son nom et à sa fortune, car il était encore d'une grande

beauté, avec, dans le profil, la pureté, la décision de contour de

quelque dieu grec.

--Vraiment, elle a joué chez vous? demanda M. d'Argencourt à la

duchesse.

--Mais voyons, elle est venue réciter, avec un bouquet de lis dans la

main et d'autres lis «su» sa robe. (Mme de Guermantes mettait, comme Mme

de Villeparisis, de l'affectation à prononcer certains mots d'une façon

très paysanne, quoiqu'elle ne roulât nullement les _r_ comme faisait sa

tante.)

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 3 / 19 段