«Vous pourriez avoir la politesse de commencer par me dire bonjour», me

répondit-il, sans me donner la main et d'une voix rageuse et vulgaire

que je ne lui soupçonnais pas et qui, nullement en rapport rationnel

avec ce qu'il disait d'habitude, en avait un autre plus immédiat et plus

saisissant avec quelque chose qu'il éprouvait. C'est que, ce que nous

éprouvons, comme nous sommes décidés à toujours le cacher, nous n'avons

jamais pensé à la façon dont nous l'exprimerions. Et tout d'un coup,

c'est en nous une bête immonde et inconnue qui se fait entendre et dont

l'accent parfois peut aller jusqu'à faire aussi peur à qui reçoit cette

confidence involontaire, elliptique et presque irrésistible de votre

défaut ou de votre vice, que ferait l'aveu soudain indirectement et

bizarrement proféré par un criminel ne pouvant s'empêcher de confesser

un meurtre dont vous ne le saviez pas coupable. Certes je savais bien

que l'idéalisme, même subjectif, n'empêche pas de grands philosophes de

rester gourmands ou de se présenter avec ténacité à l'Académie. Mais

vraiment Legrandin n'avait pas besoin de rappeler si souvent qu'il

appartenait à une autre planète quand tous ses mouvements convulsifs de

colère ou d'amabilité étaient gouvernés par le désir d'avoir une bonne

position dans celle-ci.

--Naturellement, quand on me persécute vingt fois de suite pour me faire

venir quelque part, continua-t-il à voix basse, quoique j'aie bien droit

à ma liberté, je ne peux pourtant pas agir comme un rustre.

Mme de Guermantes s'était assise. Son nom, comme il était accompagné de

son titre, ajoutait à sa personne physique son duché qui se projetait

autour d'elle et faisait régner la fraîcheur ombreuse et dorée des bois

des Guermantes au milieu du salon, à l'entour du pouf où elle était. Je

me sentais seulement étonné que leur ressemblance ne fût pas plus

lisible sur le visage de la duchesse, lequel n'avait rien de végétal et

où tout au plus le couperosé des joues--qui auraient dû, semblait-il,

être blasonnées par le nom de Guermantes--était l'effet, mais non

l'image, de longues chevauchées au grand air. Plus tard, quand elle me

fut devenue indifférente, je connus bien des particularités de la

duchesse, et notamment (afin de m'en tenir pour le moment à ce dont je

subissais déjà le charme alors sans savoir le distinguer) ses yeux, où

était captif comme dans un tableau le ciel bleu d'une après-midi de

France, largement découvert, baigné de lumière même quand elle ne

brillait pas; et une voix qu'on eût crue, aux premiers sons enroués,

presque canaille, où traînait, comme sur les marches de l'église de

Combray ou la pâtisserie de la place, l'or paresseux et gras d'un soleil

de province. Mais ce premier jour je ne discernais rien, mon ardente

attention volatilisait immédiatement le peu que j'eusse pu recueillir et

où j'aurais pu retrouver quelque chose du nom de Guermantes. En tout cas

je me disais que c'était bien elle que désignait pour tout le monde le

nom de duchesse de Guermantes: la vie inconcevable que ce nom

signifiait, ce corps la contenait bien; il venait de l'introduire au

milieu d'êtres différents, dans ce salon qui la circonvenait de toutes

parts et sur lequel elle exerçait une réaction si vive que je croyais

voir, là où cette vie cessait de s'étendre, une frange d'effervescence

en délimiter les frontières: dans la circonférence que découpait sur le

tapis le ballon de la jupe de pékin bleu, et, dans les prunelles claires

de la duchesse, à l'intersection des préoccupations, des souvenirs, de

la pensée incompréhensible, méprisante, amusée et curieuse qui les

remplissaient, et des images étrangères qui s'y reflétaient. Peut-être

eussé-je été un peu moins ému si je l'eusse rencontrée chez Mme de

Villeparisis à une soirée, au lieu de la voir ainsi à un des «jours» de

la marquise, à un de ces thés qui ne sont pour les femmes qu'une courte

halte au milieu de leur sortie et où, gardant le chapeau avec lequel

elles viennent de faire leurs courses, elles apportent dans l'enfilade

des salons la qualité de l'air du dehors et donnent plus jour sur Paris

à la fin de l'après-midi que ne font les hautes fenêtres ouvertes dans

lesquelles on entend les roulements des victorias: Mme de Guermantes

était coiffée d'un canotier fleuri de bleuets; et ce qu'ils

m'évoquaient, ce n'était pas, sur les sillons de Combray où si souvent

j'en avais cueilli, sur le talus contigu à la haie de Tansonville, les

soleils des lointaines années, c'était l'odeur et la poussière du

crépuscule, telles qu'elles étaient tout à l'heure, au moment où Mme de

Guermantes venait de les traverser, rue de la Paix. D'un air souriant,

dédaigneux et vague, tout en faisant la moue avec ses lèvres serrées, de

la pointe de son ombrelle, comme de l'extrême antenne de sa vie

mystérieuse, elle dessinait des ronds sur le tapis, puis, avec cette

attention indifférente qui commence par ôter tout point de contact avec

ce que l'on considère soi-même, son regard fixait tour à tour chacun de

nous, puis inspectait les canapés et les fauteuils mais en s'adoucissant

alors de cette sympathie humaine qu'éveille la présence même

insignifiante d'une chose que l'on connaît, d'une chose qui est presque

une personne; ces meubles n'étaient pas comme nous, ils étaient

vaguement de son monde, ils étaient liés à la vie de sa tante; puis du

meuble de Beauvais ce regard était ramené à la personne qui y était

assise et reprenait alors le même air de perspicacité et de cette même

désapprobation que le respect de Mme de Guermantes pour sa tante l'eût

empêchée d'exprimer, mais enfin qu'elle eût éprouvée si elle eût

constaté sur les fauteuils au lieu de notre présence celle d'une tache

de graisse ou d'une couche de poussière.

L'excellent écrivain G---- entra; il venait faire à Mme de Villeparisis

une visite qu'il considérait comme une corvée. La duchesse, qui fut

enchantée de le retrouver, ne lui fit pourtant pas signe, mais tout

naturellement il vint près d'elle, le charme qu'elle avait, son tact, sa

simplicité la lui faisant considérer comme une femme d'esprit.

D'ailleurs la politesse lui faisait un devoir d'aller auprès d'elle,

car, comme il était agréable et célèbre, Mme de Guermantes l'invitait

souvent à déjeuner même en tête à tête avec elle et son mari, ou

l'automne, à Guermantes, profitait de cette intimité pour le convier

certains soirs à dîner avec des altesses curieuses de le rencontrer. Car

la duchesse aimait à recevoir certains hommes d'élite, à la condition

toutefois qu'ils fussent garçons, condition que, même mariés, ils

remplissaient toujours pour elle, car comme leurs femmes, toujours plus

ou moins vulgaires, eussent fait tache dans un salon où il n'y avait que

les plus élégantes beautés de Paris, c'est toujours sans elles qu'ils

étaient invités; et le duc, pour prévenir toute susceptibilité,

expliquait à ces veufs malgré eux que la duchesse ne recevait pas de

femmes, ne supportait pas la société des femmes, presque comme si

c'était par ordonnance du médecin et comme il eût dit qu'elle ne pouvait

rester dans une chambre où il y avait des odeurs, manger trop salé,

voyager en arrière ou porter un corset. Il est vrai que ces grands

hommes voyaient chez les Guermantes la princesse de Parme, la princesse

de Sagan (que Françoise, entendant toujours parler d'elle, finit par

appeler, croyant ce féminin exigé par la grammaire, la Sagante), et bien

d'autres, mais on justifiait leur présence en disant que c'était la

famille, ou des amies d'enfance qu'on ne pouvait éliminer. Persuadés ou

non par les explications que le duc de Guermantes leur avait données sur

la singulière maladie de la duchesse de ne pouvoir fréquenter des

femmes, les grands hommes les transmettaient à leurs épouses.

Quelques-unes pensaient que la maladie n'était qu'un prétexte pour

cacher sa jalousie, parce que la duchesse voulait être seule à régner

sur une cour d'adorateurs. De plus naïves encore pensaient que peut-être

la duchesse avait un genre singulier, voire un passé scandaleux, que les

femmes ne voulaient pas aller chez elle, et qu'elle donnait le nom de sa

fantaisie à la nécessité. Les meilleures, entendant leur mari dire monts

et merveilles de l'esprit de la duchesse, estimaient que celle-ci était

si supérieure au reste des femmes qu'elle s'ennuyait dans leur société

car elles ne savent parler de rien. Et il est vrai que la duchesse

s'ennuyait auprès des femmes, si leur qualité princière ne leur donnait

pas un intérêt particulier. Mais les épouses éliminées se trompaient

quand elles s'imaginaient qu'elle ne voulait recevoir que des hommes

pour pouvoir parler littérature, science et philosophie. Car elle n'en

parlait jamais, du moins avec les grands intellectuels. Si, en vertu de

la même tradition de famille qui fait que les filles de grands

militaires gardent au milieu de leurs préoccupations les plus vaniteuses

le respect des choses de l'armée, petite-fille de femmes qui avaient été

liées avec Thiers, Mérimée et Augier, elle pensait qu'avant tout il faut

garder dans son salon une place aux gens d'esprit, mais avait d'autre

part retenu de la façon à la fois condescendante et intime dont ces

hommes célèbres étaient reçus à Guermantes le pli de considérer les gens

de talent comme des relations familières dont le talent ne vous éblouit

pas, à qui on ne parle pas de leurs oeuvres, ce qui ne les intéresserait

d'ailleurs pas. Puis le genre d'esprit Mérimée et Meilhac et Halévy, qui

était le sien, la portait, par contraste avec le sentimentalisme verbal

d'une époque antérieure, à un genre de conversation qui rejette tout ce

qui est grandes phrases et expression de sentiments élevés, et faisait

qu'elle mettait une sorte d'élégance quand elle était avec un poète ou

un musicien à ne parler que des plats qu'on mangeait ou de la partie de

cartes qu'on allait faire. Cette abstention avait, pour un tiers peu au

courant, quelque chose de troublant qui allait jusqu'au mystère. Si Mme

de Guermantes lui demandait s'il lui ferait plaisir d'être invité avec

tel poète célèbre, dévoré de curiosité il arrivait à l'heure dite. La

duchesse parlait au poète du temps qu'il faisait. On passait à table.

«Aimez-vous cette façon de faire les oeufs?» demandait-elle au poète.

Devant son assentiment, qu'elle partageait, car tout ce qui était chez

elle lui paraissait exquis, jusqu'à un cidre affreux qu'elle faisait

venir de Guermantes: «Redonnez des oeufs à monsieur», ordonnait-elle au

maître d'hôtel, cependant que le tiers, anxieux, attendait toujours ce

qu'avaient sûrement eu l'intention de se dire, puisqu'ils avaient

arrangé de se voir malgré mille difficultés avant son départ, le poète

et la duchesse. Mais le repas continuait, les plats étaient enlevés les

uns après les autres, non sans fournir à Mme de Guermantes l'occasion de

spirituelles plaisanteries ou de fines historiettes. Cependant le poète

mangeait toujours sans que duc ou duchesse eussent eu l'air de se

rappeler qu'il était poète. Et bientôt le déjeuner était fini et on se

disait adieu, sans avoir dit un mot de la poésie, que tout le monde

pourtant aimait, mais dont, par une réserve analogue à celle dont Swann

m'avait donné l'avant-goût, personne ne parlait. Cette réserve était

simplement de bon ton. Mais pour le tiers, s'il y réfléchissait un peu,

elle avait quelque chose de fort mélancolique, et les repas du milieu

Guermantes faisaient alors penser à ces heures que des amoureux timides

passent souvent ensemble à parler de banalités jusqu'au moment de se

quitter, et sans que, soit timidité, pudeur, ou maladresse, le grand

secret qu'ils seraient plus heureux d'avouer ait pu jamais passer de

leur coeur à leurs lèvres. D'ailleurs il faut ajouter que ce silence

gardé sur les choses profondes qu'on attendait toujours en vain le

moment de voir aborder, s'il pouvait passer pour caractéristique de la

duchesse, n'était pas chez elle absolu. Mme de Guermantes avait passé sa

jeunesse dans un milieu un peu différent, aussi aristocratique, mais

moins brillant et surtout moins futile que celui où elle vivait

aujourd'hui, et de grande culture. Il avait laissé à sa frivolité

actuelle une sorte de tuf plus solide, invisiblement nourricier et où

même la duchesse allait chercher (fort rarement car elle détestait le

pédantisme) quelque citation de Victor Hugo ou de Lamartine qui, fort

bien appropriée, dite avec un regard senti de ses beaux yeux, ne

manquait pas de surprendre et de charmer. Parfois même, sans

prétentions, avec pertinence et simplicité, elle donnait à un auteur

dramatique académicien quelque conseil sagace, lui faisait atténuer une

situation ou changer un dénouement.

Si, dans le salon de Mme de Villeparisis, tout autant que dans l'église

de Combray, au mariage de Mlle Percepied, j'avais peine à retrouver dans

le beau visage, trop humain, de Mme de Guermantes, l'inconnu de son nom,

je pensais du moins que, quand elle parlerait, sa causerie, profonde,

mystérieuse, aurait une étrangeté de tapisserie médiévale, de vitrail

gothique. Mais pour que je n'eusse pas été déçu par les paroles que

j'entendrais prononcer à une personne qui s'appelait Mme de Guermantes,

même si je ne l'eusse pas aimée, il n'eût pas suffi que les paroles

fussent fines, belles et profondes, il eût fallu qu'elles reflétassent

cette couleur amarante de la dernière syllabe de son nom, cette couleur

que je m'étais dès le premier jour étonné de ne pas trouver dans sa

personne et que j'avais fait se réfugier dans sa pensée. Sans doute

j'avais déjà entendu Mme de Villeparisis, Saint-Loup, des gens dont

l'intelligence n'avait rien d'extraordinaire prononcer sans précaution

ce nom de Guermantes, simplement comme étant celui d'une personne qui

allait venir en visite ou avec qui on devait dîner, en n'ayant pas l'air

de sentir, dans ce nom, des aspects de bois jaunissants et tout un

mystérieux coin de province. Mais ce devait être une affectation de leur

part comme quand les poètes classiques ne nous avertissent pas des

intentions profondes qu'ils ont cependant eues, affectation que moi

aussi je m'efforçais d'imiter en disant sur le ton le plus naturel: la

duchesse de Guermantes, comme un nom qui eût ressemblé à d'autres. Du

reste tout le monde assurait que c'était une femme très intelligente,

d'une conversation spirituelle, vivant dans une petite coterie des plus

intéressantes: paroles qui se faisaient complices de mon rêve. Car quand

ils disaient coterie intelligente, conversation spirituelle, ce n'est

nullement l'intelligence telle que je la connaissais que j'imaginais,

fût-ce celle des plus grands esprits, ce n'était nullement de gens comme

Bergotte que je composais cette coterie. Non, par intelligence,

j'entendais une faculté ineffable, dorée, imprégnée d'une fraîcheur

sylvestre. Même en tenant les propos les plus intelligents (dans le sens

où je prenais le mot «intelligent» quand il s'agissait d'un philosophe

ou d'un critique), Mme de Guermantes aurait peut-être déçu plus encore

mon attente d'une faculté si particulière, que si, dans une conversation

insignifiante, elle s'était contentée de parler de recettes de cuisine

ou de mobilier de château, de citer des noms de voisines ou de parents à

elle, qui m'eussent évoqué sa vie.

--Je croyais trouver Basin ici, il comptait venir vous voir, dit Mme de

Guermantes à sa tante.

--Je ne l'ai pas vu, ton mari, depuis plusieurs jours, répondit d'un

ton susceptible et fâché Mme de Villeparisis. Je ne l'ai pas vu, ou

enfin peut-être une fois, depuis cette charmante plaisanterie de se

faire annoncer comme la reine de Suède.

Pour sourire Mme de Guermantes pinça le coin de ses lèvres comme si elle

avait mordu sa voilette.

--Nous avons dîné avec elle hier chez Blanche Leroi, vous ne la

reconnaîtriez pas, elle est devenue énorme, je suis sûre qu'elle est

malade.

--Je disais justement à ces messieurs que tu lui trouvais l'air d'une

grenouille.

Mme de Guermantes fit entendre une espèce de bruit rauque qui signifiait

qu'elle ricanait par acquit de conscience.

--Je ne savais pas que j'avais fait cette jolie comparaison, mais, dans

ce cas, maintenant c'est la grenouille qui a réussi à devenir aussi

grosse que le boeuf. Ou plutôt ce n'est pas tout à fait cela, parce que

toute sa grosseur s'est amoncelée sur le ventre, c'est plutôt une

grenouille dans une position intéressante.

--Ah! je trouve ton image drôle, dit Mme de Villeparisis qui était au

fond assez fière, pour ses visiteurs, de l'esprit de sa nièce.

--Elle est surtout _arbitraire_, répondit Mme de Guermantes en détachant

ironiquement cette épithète choisie, comme eût fait Swann, car j'avoue

n'avoir jamais vu de grenouille en couches. En tout cas cette

grenouille, qui d'ailleurs ne demande pas de roi, car je ne l'ai jamais

vue plus folâtre que depuis la mort de son époux, doit venir dîner à la

maison un jour de la semaine prochaine. J'ai dit que je vous

préviendrais à tout hasard.

Mme de Villeparisis fit entendre une sorte de grommellement indistinct.

--Je sais qu'elle a dîné avant-hier chez Mme de Mecklembourg,

ajouta-t-elle. Il y avait Hannibal de Bréauté. Il est venu me le

raconter, assez drôlement je dois dire.

--Il y avait à ce dîner quelqu'un de bien plus spirituel encore que

Babal, dit Mme de Guermantes, qui, si intime qu'elle fût avec M. de

Bréauté-Consalvi, tenait à le montrer en l'appelant par ce diminutif.

C'est M. Bergotte.

Je n'avais pas songé que Bergotte pût être considéré comme spirituel; de

plus il m'apparaissait comme mêlé à l'humanité intelligente,

c'est-à-dire infiniment distant de ce royaume mystérieux que j'avais

aperçu sous les toiles de pourpre d'une baignoire et où M. de Bréauté,

faisant rire la duchesse, tenait avec elle, dans la langue des Dieux,

cette chose inimaginable: une conversation entre gens du faubourg

Saint-Germain. Je fus navré de voir l'équilibre se rompre et Bergotte

passer par-dessus M. de Bréauté. Mais, surtout, je fus désespéré d'avoir

évité Bergotte le soir de _Phèdre_, de ne pas être allé à lui, en

entendant Mme de Guermantes dire à Mme de Villeparisis:

--C'est la seule personne que j'aie envie de connaître, ajouta la

duchesse en qui on pouvait toujours, comme au moment d'une marée

spirituelle, voir le flux d'une curiosité à l'égard des intellectuels

célèbres croiser en route le reflux du snobisme aristocratique. Cela me

ferait un plaisir!

La présence de Bergotte à côté de moi, présence qu'il m'eût été si

facile d'obtenir, mais que j'aurais crue capable de donner une mauvaise

idée de moi à Mme de Guermantes, eût sans doute eu au contraire pour

résultat qu'elle m'eût fait signe de venir dans sa baignoire et m'eût

demandé d'amener un jour déjeuner le grand écrivain.

--Il paraît qu'il n'a pas été très aimable, on l'a présenté à M. de

Cobourg et il ne lui a pas dit un mot, ajouta Mme de Guermantes, en

signalant ce trait curieux comme elle aurait raconté qu'un Chinois se

serait mouché avec du papier. Il ne lui a pas dit une fois

«Monseigneur», ajouta-t-elle, d'un air amusé par ce détail aussi

important pour elle que le refus par un protestant, au cours d'une

audience du pape, de se mettre à genoux devant Sa Sainteté.

Intéressée par ces particularités de Bergotte, elle n'avait d'ailleurs

pas l'air de les trouver blâmables, et paraissait plutôt lui en faire un

mérite sans qu'elle sût elle-même exactement de quel genre. Malgré cette

façon étrange de comprendre l'originalité de Bergotte, il m'arriva plus

tard de ne pas trouver tout à fait négligeable que Mme de Guermantes, au

grand étonnement de beaucoup, trouvât Bergotte plus spirituel que M. de

Bréauté. Ces jugements subversifs, isolés et, malgré tout, justes, sont

ainsi portés dans le monde par de rares personnes supérieures aux

autres. Et ils y dessinent les premiers linéaments de la hiérarchie des

valeurs telle que l'établira la génération suivante au lieu de s'en

tenir éternellement à l'ancienne.

Le comte d'Argencourt, chargé d'affaires de Belgique et petit-cousin par

alliance de Mme de Villeparisis, entra en boitant, suivi bientôt de deux

jeunes gens, le baron de Guermantes et S.A. le duc de Châtellerault, à

qui Mme de Guermantes dit: «Bonjour, mon petit Châtellerault», d'un air

distrait et sans bouger de son pouf, car elle était une grande amie de

la mère du jeune duc, lequel avait, à cause de cela et depuis son

enfance, un extrême respect pour elle. Grands, minces, la peau et les

cheveux dorés, tout à fait de type Guermantes, ces deux jeunes gens

avaient l'air d'une condensation de la lumière printanière et vespérale

qui inondait le grand salon. Suivant une habitude qui était à la mode à

ce moment-là, ils posèrent leurs hauts de forme par terre, près d'eux.

L'historien de la Fronde pensa qu'ils étaient gênés comme un paysan

entrant à la mairie et ne sachant que faire de son chapeau. Croyant

devoir venir charitablement en aide à la gaucherie et à la timidité

qu'il leur supposait:

--Non, non, leur dit-il, ne les posez pas par terre, vous allez les

abîmer.

Un regard du baron de Guermantes, en rendant oblique le plan de ses

prunelles, y roula tout à coup une couleur d'un bleu cru et tranchant

qui glaça le bienveillant historien.

--Comment s'appelle ce monsieur, me demanda le baron, qui venait de

m'être présenté par Mme de Villeparisis?

--M. Pierre, répondis-je à mi-voix.

--Pierre de quoi?

--Pierre, c'est son nom, c'est un historien de grande valeur.

--Ah!... vous m'en direz tant.

--Non, c'est une nouvelle habitude qu'ont ces messieurs de poser leurs

chapeaux à terre, expliqua Mme de Villeparisis, je suis comme vous, je

ne m'y habitue pas. Mais j'aime mieux cela que mon neveu Robert qui

laisse toujours le sien dans l'antichambre. Je lui dis, quand je le vois

entrer ainsi, qu'il a l'air de l'horloger et je lui demande s'il vient

remonter les pendules.

--Vous parliez tout à l'heure, madame la marquise, du chapeau de M.

Molé, nous allons bientôt arriver à faire, comme Aristote, un chapitre

des chapeaux, dit l'historien de la Fronde, un peu rassuré par

l'intervention de Mme de Villeparisis, mais pourtant d'une voix encore

si faible que, sauf moi, personne ne l'entendit.

--Elle est vraiment étonnante la petite duchesse, dit M. d'Argencourt en

montrant Mme de Guermantes qui causait avec G... Dès qu'il y a un homme

en vue dans un salon, il est toujours à côté d'elle. Évidemment cela ne

peut être que le grand pontife qui se trouve là. Cela ne peut pas être

tous les jours M. de Borelli, Schlumberger ou d'Avenel. Mais alors ce

sera M. Pierre Loti ou Edmond Rostand. Hier soir, chez les Doudeauville,

où, entre parenthèses, elle était splendide sous son diadème

d'émeraudes, dans une grande robe rose à queue, elle avait d'un côté

d'elle M. Deschanel, de l'autre l'ambassadeur d'Allemagne: elle leur

tenait tête sur la Chine; le gros public, à distance respectueuse, et

qui n'entendait pas ce qu'ils disaient, se demandait s'il n'y allait pas

y avoir la guerre. Vraiment on aurait dit une reine qui tenait le

cercle.

Chacun s'était rapproché de Mme de Villeparisis pour la voir peindre.

--Ces fleurs sont d'un rose vraiment céleste, dit Legrandin, je veux

dire couleur de ciel rose. Car il y a un rose ciel comme il y a un bleu

ciel. Mais, murmura-t-il pour tâcher de n'être entendu que de la

marquise, je crois que je penche encore pour le soyeux, pour l'incarnat

vivant de la copie que vous en faites. Ah! vous laissez bien loin

derrière vous Pisanello et Van Huysun, leur herbier minutieux et mort.

Un artiste, si modeste qu'il soit, accepte toujours d'être préféré à ses

rivaux et tâche seulement de leur rendre justice.

--Ce qui vous fait cet effet-là, c'est qu'ils peignaient des fleurs de

ce temps-là que nous ne connaissons plus, mais ils avaient une bien

grande science.

--Ah! des fleurs de ce temps-là, comme c'est ingénieux, s'écria

Legrandin.

--Vous peignez en effet de belles fleurs de cerisier ... ou de roses de

mai, dit l'historien de la Fronde non sans hésitation quant à la fleur,

mais avec de l'assurance dans la voix, car il commençait à oublier

l'incident des chapeaux.

--Non, ce sont des fleurs de pommier, dit la duchesse de Guermantes en

s'adressant à sa tante.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 2 / 19 段