--Aristote nous a dit dans le chapitre II..., hasarda M. Pie

MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

VII

LE CÔTÉ DE GUERMANTES

(_DEUXIÈME PARTIE_)

_nrf_

GALLIMARD

OEUVRES DE MARCEL PROUST

_nrf_

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN _(2 vol.)._

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS _(3 vol_.).

LE CÔTÉ DE GUERMANTES _(3 vol.)._

SODOME ET GOMORRHE _(2 vol.)_.

LA PRISONNIÈRE _(2 vol_.).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUVÉ _(2 vol_.).

PASTICHES ET MÉLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N.R.F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN _(édition illustrée par Laprade_).

* * * * *

_Collection in-8 «A la Gerbe_»

OEUVRES COMPLÈTES _(18 vol.)._

Comme je l'avais supposé avant de faire la connaissance de Mme de

Villeparisis à Balbec, il y avait une grande différence entre le milieu

où elle vivait et celui de Mme de Guermantes. Mme de Villeparisis était

une de ces femmes qui, nées dans une maison glorieuse, entrées par leur

mariage dans une autre qui ne l'était pas moins, ne jouissent pas

cependant d'une grande situation mondaine, et, en dehors de quelques

duchesses qui sont leurs nièces ou leurs belles-soeurs, et même d'une ou

deux têtes couronnées, vieilles relations de famille, n'ont dans leur

salon qu'un public de troisième ordre, bourgeoisie, noblesse de province

ou tarée, dont la présence a depuis longtemps éloigné les gens élégants

et snobs qui ne sont pas obligés d'y venir par devoirs de parenté ou

d'intimité trop ancienne. Certes je n'eus au bout de quelques instants

aucune peine à comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s'était trouvée,

à Balbec, si bien informée, et mieux que nous-mêmes, des moindres

détails du voyage que mon père faisait alors en Espagne avec M. de

Norpois. Mais il n'était pas possible malgré cela de s'arrêter à l'idée

que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec

l'Ambassadeur pût être la cause du déclassement de la marquise dans un

monde où les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins

respectables que celui-ci, lequel d'ailleurs n'était probablement plus

depuis longtemps pour la marquise autre chose qu'un vieil ami. Mme de

Villeparisis avait-elle eu jadis d'autres aventures? étant alors d'un

caractère plus passionné que maintenant, dans une vieillesse apaisée et

pieuse qui devait peut-être pourtant un peu de sa couleur à ces années

ardentes et consumées, n'avait-elle pas su, en province où elle avait

vécu longtemps, éviter certains scandales, inconnus des nouvelles

générations, lesquelles en constataient seulement l'effet dans la

composition mêlée et défectueuse d'un salon fait, sans cela, pour être

un des plus purs de tout médiocre alliage? Cette «mauvaise langue» que

son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-là, fait des

ennemis? l'avait-elle poussée à profiter de certains succès auprès des

hommes pour exercer des vengeances contre des femmes? Tout cela était

possible; et ce n'est pas la façon exquise, sensible--nuançant si

délicatement non seulement les expressions mais les intonations--avec

laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonté, qui

pouvait infirmer cette supposition; car ceux qui non seulement parlent

bien de certaines vertus, mais même en ressentent le charme et les

comprennent à merveille (qui sauront en peindre dans leurs Mémoires une

digne image), sont souvent issus, mais ne font pas eux-mêmes partie, de

la génération muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se

reflète en eux, mais ne s'y continue pas. A la place du caractère

qu'elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne

servent pas à l'action. Et qu'il y eût ou non dans la vie de Mme de

Villeparisis de ces scandales qu'eût effacés l'éclat de son nom, c'est

cette intelligence, une intelligence presque d'écrivain de second ordre

bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa

déchéance mondaine.

Sans doute c'étaient des qualités assez peu exaltantes, comme la

pondération et la mesure, que prônait surtout Mme de Villeparisis; mais

pour parler de la mesure d'une façon entièrement adéquate, la mesure ne

suffit pas et il faut certains mérites d'écrivains qui supposent une

exaltation peu mesurée; j'avais remarqué à Balbec que le génie de

certains grands artistes restait incompris de Mme de Villeparisis; et

qu'elle ne savait que les railler finement, et donner à son

incompréhension une forme spirituelle et gracieuse. Mais cet esprit et

cette grâce, au degré où ils étaient poussés chez elle, devenaient

eux-mêmes--dans un autre plan, et fussent-ils déployés pour méconnaître

les plus hautes oeuvres--de véritables qualités artistiques. Or, de

telles qualités exercent sur toute situation mondaine une action morbide

élective, comme disent les médecins, et si désagrégeante que les plus

solidement assises ont peine à y résister quelques années. Ce que les

artistes appellent intelligence semble prétention pure à la société

élégante qui, incapable de se placer au seul point de vue d'où ils

jugent tout, ne comprenant jamais l'attrait particulier auquel ils

cèdent en choisissant une expression ou en faisant un rapprochement,

éprouve auprès d'eux une fatigue, une irritation d'où naît très vite

l'antipathie. Pourtant dans sa conversation, et il en est de même des

Mémoires d'elle qu'on a publiés depuis, Mme de Villeparisis ne montrait

qu'une sorte de grâce tout à fait mondaine. Ayant passé à côté de

grandes choses sans les approfondir, quelquefois sans les distinguer,

elle n'avait guère retenu des années où elle avait vécu, et qu'elle

dépeignait d'ailleurs avec beaucoup de justesse et de charme, que ce

qu'elles avaient offert de plus frivole. Mais un ouvrage, même s'il

s'applique seulement à des sujets qui ne sont pas intellectuels, est

encore une oeuvre de l'intelligence, et pour donner dans un livre, ou

dans une causerie qui en diffère peu, l'impression achevée de la

frivolité, il faut une dose de sérieux dont une personne purement

frivole serait incapable. Dans certains Mémoires écrits par une femme et

considérés comme un chef-d'oeuvre, telle phrase qu'on cite comme un

modèle de grâce légère m'a toujours fait supposer que pour arriver à une

telle légèreté l'auteur avait dû posséder autrefois une science un peu

lourde, une culture rébarbative, et que, jeune fille, elle semblait

probablement à ses amies un insupportable bas bleu. Et entre certaines

qualités littéraires et l'insuccès mondain, la connexité est si

nécessaire, qu'en lisant aujourd'hui les Mémoires de Mme de

Villeparisis, telle épithète juste, telles métaphores qui se suivent,

suffiront au lecteur pour qu'à leur aide il reconstitue le salut

profond, mais glacial, que devait adresser à la vieille marquise, dans

l'escalier d'une ambassade, telle snob comme Mme Leroi, qui lui cornait

peut-être un carton en allant chez les Guermantes mais ne mettait jamais

les pieds dans son salon de peur de s'y déclasser parmi toutes ces

femmes de médecins ou de notaires. Un bas bleu, Mme de Villeparisis en

avait peut-être été un dans sa prime jeunesse, et, ivre alors de son

savoir, n'avait peut-être pas su retenir contre des gens du monde moins

intelligents et moins instruits qu'elle, des traits acérés que le blessé

n'oublie pas.

Puis le talent n'est pas un appendice postiche qu'on ajoute

artificiellement à ces qualités différentes qui font réussir dans la

société, afin de faire, avec le tout, ce que les gens du monde appellent

une «femme complète». Il est le produit vivant d'une certaine complexion

morale où généralement beaucoup de qualités font défaut et où prédomine

une sensibilité dont d'autres manifestations que nous ne percevons pas

dans un livre peuvent se faire sentir assez vivement au cours de

l'existence, par exemple telles curiosités, telles fantaisies, le désir

d'aller ici ou là pour son propre plaisir, et non en vue de

l'accroissement, du maintien, ou pour le simple fonctionnement des

relations mondaines. J'avais vu à Balbec Mme de Villeparisis enfermée

entre ses gens et ne jetant pas un coup d'oeil sur les personnes assises

dans le hall de l'hôtel. Mais j'avais eu le pressentiment que cette

abstention n'était pas de l'indifférence, et il paraît qu'elle ne s'y

était pas toujours cantonnée. Elle se toquait de connaître tel ou tel

individu qui n'avait aucun titre à être reçu chez elle, parfois parce

qu'elle l'avait trouvé beau, ou seulement parce qu'on lui avait dit

qu'il était amusant, ou qu'il lui avait semblé différent des gens

qu'elle connaissait, lesquels, à cette époque où elle ne les appréciait

pas encore parce qu'elle croyait qu'ils ne la lâcheraient jamais,

appartenaient tous au plus pur faubourg Saint-Germain. Ce bohème, ce

petit bourgeois qu'elle avait distingué, elle était obligée de lui

adresser ses invitations, dont il ne pouvait pas apprécier la valeur,

avec une insistance qui la dépréciait peu à peu aux yeux des snobs

habitués à coter un salon d'après les gens que la maîtresse de maison

exclut plutôt que d'après ceux qu'elle reçoit. Certes, si à un moment

donné de sa jeunesse, Mme de Villeparisis, blasée sur la satisfaction

d'appartenir à la fine fleur de l'aristocratie, s'était en quelque sorte

amusée à scandaliser les gens parmi lesquels elle vivait, à défaire

délibérément sa situation, elle s'était mise à attacher de l'importance

à cette situation après qu'elle l'eut perdue. Elle avait voulu montrer

aux duchesses qu'elle était plus qu'elles, en disant, en faisant tout ce

que celles-ci n'osaient pas dire, n'osaient pas faire. Mais maintenant

que celles-ci, sauf celles de sa proche parenté, ne venaient plus chez

elle, elle se sentait amoindrie et souhaitait encore de régner, mais

d'une autre manière que par l'esprit. Elle eût voulu attirer toutes

celles qu'elle avait pris tant de soin d'écarter. Combien de vies de

femmes, vies peu connues d'ailleurs (car chacun, selon son âge, a comme

un monde différent, et la discrétion des vieillards empêche les jeunes

gens de se faire une idée du passé et d'embrasser tout le cycle), ont

été divisées ainsi en périodes contrastées, la dernière toute employée à

reconquérir ce qui dans la deuxième avait été si gaiement jeté au vent.

Jeté au vent de quelle manière? Les jeunes gens se le figurent d'autant

moins qu'ils ont sous les yeux une vieille et respectable marquise de

Villeparisis et n'ont pas l'idée que la grave mémorialiste

d'aujourd'hui, si digne sous sa perruque blanche, ait pu être jadis une

gaie soupeuse qui fit peut-être alors les délices, mangea peut-être la

fortune d'hommes couchés depuis dans la tombe; qu'elle se fût employée

aussi à défaire, avec une industrie persévérante et naturelle, la

situation qu'elle tenait de sa grande naissance ne signifie d'ailleurs

nullement que, même à cette époque reculée, Mme de Villeparisis

n'attachât pas un grand prix à sa situation. De même l'isolement,

l'inaction où vit un neurasthénique peuvent être ourdis par lui du matin

au soir sans lui paraître pour cela supportables, et tandis qu'il se

dépêche d'ajouter une nouvelle maille au filet qui le retient

prisonnier, il est possible qu'il ne rêve que bals, chasses et voyages.

Nous travaillons à tout moment à donner sa forme à notre vie, mais en

copiant malgré nous comme un dessin les traits de la personne que nous

sommes et non de celle qu'il nous serait agréable d'être. Les saluts

dédaigneux de Mme Leroi pouvaient exprimer en quelques manière la nature

véritable de Mme de Villeparisis, ils ne répondaient aucunement à son

désir.

Sans doute, au même moment où Mme Leroi, selon une expression chère à

Mme Swann, «coupait» la marquise, celle-ci pouvait chercher à se

consoler en se rappelant qu'un jour la reine Marie-Amélie lui avait dit:

«Je vous aime comme une fille.» Mais de telles amabilités royales,

secrètes et ignorées, n'existaient que pour la marquise, poudreuses

comme le diplôme d'un ancien premier prix du Conservatoire. Les seuls

vrais avantages mondains sont ceux qui créent de la vie, ceux qui

peuvent disparaître sans que celui qui en a bénéficié ait à chercher à

les retenir ou à les divulguer, parce que dans la même journée cent

autres leur succèdent. Se rappelant de telles paroles de la reine, Mme

de Villeparisis les eût pourtant volontiers troquées contre le pouvoir

permanent d'être invitée que possédait Mme Leroi, comme, dans un

restaurant, un grand artiste inconnu, et de qui le génie n'est écrit ni

dans les traits de son visage timide, ni dans la coupe désuète de son

veston râpé, voudrait bien être même le jeune coulissier du dernier rang

de la société mais qui déjeune à une table voisine avec deux actrices,

et vers qui, dans une course obséquieuse et incessante, s'empressent

patron, maître d'hôtel, garçons, chasseurs et jusqu'aux marmitons qui

sortent de la cuisine en défilés pour le saluer comme dans les féeries,

tandis que s'avance le sommelier, aussi poussiéreux que ses bouteilles,

bancroche et ébloui comme si, venant de la cave, il s'était tordu le

pied avant de remonter au jour.

Il faut dire pourtant que, dans le salon de Mme de Villeparisis,

l'absence de Mme Leroi, si elle désolait la maîtresse de maison, passait

inaperçue aux yeux d'un grand nombre de ses invités. Ils ignoraient

totalement la situation particulière de Mme Leroi, connue seulement du

monde élégant, et ne doutaient pas que les réceptions de Mme de

Villeparisis ne fussent, comme en sont persuadés aujourd'hui les

lecteurs de ses Mémoires, les plus brillantes de Paris.

A cette première visite qu'en quittant Saint-Loup j'allai faire à Mme

de Villeparisis, suivant le conseil que M. de Norpois avait donné à mon

père, je la trouvai dans son salon tendu de soie jaune sur laquelle les

canapés et les admirables fauteuils en tapisseries de Beauvais se

détachaient en une couleur rose, presque violette, de framboises mûres.

A côté des portraits des Guermantes, des Villeparisis, on en

voyait--offerts par le modèle lui-même--de la reine Marie-Amélie, de la

reine des Belges, du prince de Joinville, de l'impératrice d'Autriche.

Mme de Villeparisis, coiffée d'un bonnet de dentelles noires de l'ancien

temps (qu'elle conservait avec le même instinct avisé de la couleur

locale ou historique qu'un hôtelier breton qui, si parisienne que soit

devenue sa clientèle, croit plus habile de faire garder à ses servantes

la coiffe et les grandes manches), était assise à un petit bureau, où

devant elle, à côté de ses pinceaux, de sa palette et d'une aquarelle de

fleurs commencée, il y avait dans des verres, dans des soucoupes, dans

des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des cheveux de Vénus,

qu'à cause de l'affluence à ce moment-là des visites elle s'était

arrêtée de peindre, et qui avaient l'air d'achalander le comptoir d'une

fleuriste dans quelque estampe du XVIIIe siècle. Dans ce salon

légèrement chauffé à dessein, parce que la marquise s'était enrhumée en

revenant de son château, il y avait, parmi les personnes présentes quand

j'arrivai, un archiviste avec qui Mme de Villeparisis avait classé le

matin les lettres autographes de personnages historiques à elle

adressées et qui étaient destinées à figurer en _fac-similés_ comme

pièces justificatives dans les Mémoires qu'elle était en train de

rédiger, et un historien solennel et intimidé qui, ayant appris qu'elle

possédait par héritage un portrait de la duchesse de Montmorency, était

venu lui demander la permission de reproduire ce portrait dans une

planche de son ouvrage sur la Fronde, visiteurs auxquels vint se

joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique,

sur qui elle comptait pour lui procurer à l'oeil des artistes qui

joueraient à ses prochaines matinées. Il est vrai que le kaléidoscope

social était en train de tourner et que l'affaire Dreyfus allait

précipiter les Juifs au dernier rang de l'échelle sociale. Mais, d'une

part, le cyclone dreyfusiste avait beau faire rage, ce n'est pas au

début d'une tempête que les vagues atteignent leur plus grand courroux.

Puis Mme de Villeparisis, laissant toute une partie de sa famille tonner

contre les Juifs, était jusqu'ici restée entièrement étrangère à

l'Affaire et ne s'en souciait pas. Enfin un jeune homme comme Bloch, que

personne ne connaissait, pouvait passer inaperçu, alors que de grands

Juifs représentatifs de leur parti étaient déjà menacés. Il avait

maintenant le menton ponctué d'un «bouc», il portait un binocle, une

longue redingote, un gant, comme un rouleau de papyrus à la main. Les

Roumains, les Égyptiens et les Turcs peuvent détester les Juifs. Mais

dans un salon français les différences entre ces peuples ne sont pas si

perceptibles, et un Israélite faisant son entrée comme s'il sortait du

fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement

inclinée et se répandant en grands «salams», contente parfaitement un

goût d'orientalisme. Seulement il faut pour cela que le Juif

n'appartienne pas au «monde», sans quoi il prend facilement l'aspect

d'un lord, et ses façons sont tellement francisées que chez lui un nez

rebelle, poussant, comme les capucines, dans des directions imprévues,

fait penser au nez de Mascarille plutôt qu'à celui de Salomon. Mais

Bloch n'ayant pas été assoupli par la gymnastique du «Faubourg», ni

ennobli par un croisement avec l'Angleterre ou l'Espagne, restait, pour

un amateur d'exotisme, aussi étrange et savoureux à regarder, malgré son

costume européen, qu'un Juif de Decamps. Admirable puissance de la race

qui du fond des siècles pousse en avant jusque dans le Paris moderne,

dans les couloirs de nos théâtres, derrière les guichets de nos bureaux,

à un enterrement, dans la rue, une phalange intacte stylisant la

coiffure moderne, absorbant, faisant oublier, disciplinant la redingote,

demeurant, en somme, toute pareille à celle des scribes assyriens peints

en costume de cérémonie à la frise d'un monument de Suse qui défend les

portes du palais de Darius. (Une heure plus tard, Bloch allait se

figurer que c'était par malveillance antisémitique que M. de Charlus

s'informait s'il portait un prénom juif, alors que c'était simplement

par curiosité esthétique et amour de la couleur locale.) Mais, au reste,

parler de permanence de races rend inexactement l'impression que nous

recevons des Juifs, des Grecs, des Persans, de tous ces peuples auxquels

il vaut mieux laisser leur variété. Nous connaissons, par les peintures

antiques, le visage des anciens Grecs, nous avons vu des Assyriens au

fronton d'un palais de Suse. Or il nous semble, quand nous rencontrons

dans le monde des Orientaux appartenant à tel ou tel groupe, être en

présence de créatures que la puissance du spiritisme aurait fait

apparaître. Nous ne connaissions qu'une image superficielle; voici

qu'elle a pris de la profondeur, qu'elle s'étend dans les trois

dimensions, qu'elle bouge. La jeune dame grecque, fille d'un riche

banquier, et à la mode en ce moment, a l'air d'une de ces figurantes

qui, dans un ballet historique et esthétique à la fois, symbolisent, en

chair et en os, l'art hellénique; encore, au théâtre, la mise en scène

banalise-t-elle ces images; au contraire, le spectacle auquel l'entrée

dans un salon d'une Turque, d'un Juif, nous fait assister, en animant

les figures, les rend plus étranges, comme s'il s'agissait en effet

d'être évoqués par un effort médiumnique. C'est l'âme (ou plutôt le peu

de chose auquel se réduit, jusqu'ici du moins, l'âme, dans ces sortes

de matérialisations), c'est l'âme entrevue auparavant par nous dans les

seuls musées, l'âme des Grecs anciens, des anciens Juifs, arrachée à une

vie tout à la fois insignifiante et transcendentale, qui semble exécuter

devant nous cette mimique déconcertante. Dans la jeune dame grecque qui

se dérobe, ce que nous voudrions vainement étreindre, c'est une figure

jadis admirée aux flancs d'un vase. Il me semblait que si j'avais dans

la lumière du salon de Mme de Villeparisis pris des clichés d'après

Bloch, ils eussent donné d'Israël cette même image, si troublante parce

qu'elle ne paraît pas émaner de l'humanité, si décevante parce que tout

de même elle ressemble trop à l'humanité, et que nous montrent les

photographies spirites. Il n'est pas, d'une façon plus générale, jusqu'à

la nullité des propos tenus par les personnes au milieu desquelles nous

vivons qui ne nous donne l'impression du surnaturel, dans notre pauvre

monde de tous les jours où même un homme de génie de qui nous attendons,

rassemblés comme autour d'une table tournante, le secret de l'infini,

prononce seulement ces paroles, les mêmes qui venaient de sortir des

lèvres de Bloch: «Qu'on fasse attention à mon chapeau haut de forme.»

--Mon Dieu, les ministres, mon cher monsieur, était en train de dire Mme

de Villeparisis s'adressant plus particulièrement à mon ancien camarade,

et renouant le fil d'une conversation que mon entrée avait interrompue,

personne ne voulait les voir. Si petite que je fusse, je me rappelle

encore le roi priant mon grand-père d'inviter M. Decazes à une redoute

où mon père devait danser avec la duchesse de Berry. «Vous me ferez

plaisir, Florimond», disait le roi. Mon grand-père, qui était un peu

sourd, ayant entendu M. de Castries, trouvait la demande toute

naturelle. Quand il comprit qu'il s'agissait de M. Decazes, il eut un

moment de révolte, mais s'inclina et écrivit le soir même à M. Decazes

en le suppliant de lui faire la grâce et l'honneur d'assister à son bal

qui avait lieu la semaine suivante. Car on était poli, monsieur, dans ce

temps-là, et une maîtresse de maison n'aurait pas su se contenter

d'envoyer sa carte en ajoutant à la main: «une tasse de thé», ou «thé

dansant», ou «thé musical». Mais si on savait la politesse on n'ignorait

pas non plus l'impertinence. M. Decazes accepta, mais la veille du bal

on apprenait que mon grand-père se sentant souffrant avait décommandé la

redoute. Il avait obéi au roi, mais il n'avait pas eu M. Decazes à son

bal....--Oui, monsieur, je me souviens très bien de M. Molé, c'était un

homme d'esprit, il l'a prouvé quand il a reçu M. de Vigny à l'Académie,

mais il était très solennel et je le vois encore descendant dîner chez

lui son chapeau haut de forme à la main.

--Ah! c'est bien évocateur d'un temps assez pernicieusement philistin,

car c'était sans doute une habitude universelle d'avoir son chapeau à la

main chez soi, dit Bloch, désireux de profiter de cette occasion si rare

de s'instruire, auprès d'un témoin oculaire, des particularités de la

vie aristocratique d'autrefois, tandis que l'archiviste, sorte de

secrétaire intermittent de la marquise, jetait sur elle des regards

attendris et semblait nous dire: «Voilà comme elle est, elle sait tout,

elle a connu tout le monde, vous pouvez l'interroger sur ce que vous

voudrez, elle est extraordinaire.»

--Mais non, répondit Mme de Villeparisis tout en disposant plus près

d'elle le verre où trempaient les cheveux de Vénus que tout à l'heure

elle recommencerait à peindre, c'était une habitude à M. Molé, tout

simplement. Je n'ai jamais vu mon père avoir son chapeau chez lui,

excepté, bien entendu, quand le roi venait, puisque le roi étant partout

chez lui, le maître de la maison n'est plus qu'un visiteur dans son

propre salon.

--Aristote nous a dit dans le chapitre II..., hasarda M. Pierre,

l'historien de la Fronde, mais si timidement que personne n'y fit

attention. Atteint depuis quelques semaines d'insomnie nerveuse qui

résistait à tous les traitements, il ne se couchait plus et, brisé de

fatigue, ne sortait que quand ses travaux rendaient nécessaire qu'il se

déplaçât. Incapable de recommencer souvent ces expéditions si simples

pour d'autres mais qui lui coûtaient autant que si pour les faire il

descendait de la lune, il était surpris de trouver souvent que la vie de

chacun n'était pas organisée d'une façon permanente pour donner leur

maximum d'utilité aux brusques élans de la sienne. Il trouvait parfois

fermée une bibliothèque qu'il n'était allé voir qu'en se campant

artificiellement debout et dans une redingote comme un homme de Wells.

Par bonheur il avait rencontré Mme de Villeparisis chez elle et allait

voir le portrait.

Bloch lui coupa la parole.

--Vraiment, dit-il en répondant à ce que venait de dire Mme de

Villeparisis au sujet du protocole réglant les visites royales, je ne

savais absolument pas cela--comme s'il était étrange qu'il ne le sût

pas.

--A propos de ce genre de visites, vous savez la plaisanterie stupide

que m'a faite hier matin mon neveu Basin? demanda Mme de Villeparisis à

l'archiviste. Il m'a fait dire, au lieu de s'annoncer, que c'était la

reine de Suède qui demandait à me voir.

--Ah! il vous a fait dire cela froidement comme cela! Il en a de bonnes!

s'écria Bloch en s'esclaffant, tandis que l'historien souriait avec une

timidité majestueuse.

--J'étais assez étonnée parce que je n'étais revenue de la campagne que

depuis quelques jours; j'avais demandé pour être un peu tranquille qu'on

ne dise à personne que j'étais à Paris, et je me demandais comment la

reine de Suède le savait déjà, reprit Mme de Villeparisis laissant ses

visiteurs étonnés qu'une visite de la reine de Suède ne fût en

elle-même rien d'anormal pour leur hôtesse.

Certes si le matin Mme de Villeparisis avait compulsé, avec l'archiviste

la documentation de ses Mémoires, en ce moment elle en essayait à son

insu le mécanisme et le sortilège sur un public moyen, représentatif de

celui où se recruteraient un jour ses lecteurs. Le salon de Mme de

Villeparisis pouvait se différencier d'un salon véritablement élégant

d'où auraient été absentes beaucoup de bourgeoises qu'elle recevait et

où on aurait vu en revanche telles des dames brillantes que Mme Leroi

avait fini par attirer, mais cette nuance n'est pas perceptible dans ses

Mémoires, où certaines relations médiocres qu'avait l'auteur

disparaissent, parce qu'elles n'ont pas l'occasion d'y être citées; et

des visiteuses qu'il n'avait pas n'y font pas faute, parce que dans

l'espace forcément restreint qu'offrent ces Mémoires, peu de personnes

peuvent figurer, et que si ces personnes sont des personnages princiers,

des personnalités historiques, l'impression maximum d'élégance que des

Mémoires puissent donner au public se trouve atteinte. Au jugement de

Mme Leroi, le salon de Mme de Villeparisis était un salon de troisième

ordre; et Mme de Villeparisis souffrait du jugement de Mme Leroi. Mais

personne ne sait plus guère aujourd'hui qui était Mme Leroi, son

jugement s'est évanoui, et c'est le salon de Mme de Villeparisis, où

fréquentait la reine de Suède, où avaient fréquenté le duc d'Aumale, le

duc de Broglie, Thiers, Montalembert, Mgr Dupanloup, qui sera considéré

comme un des plus brillants du XIXe siècle par cette postérité qui n'a

pas changé depuis les temps d'Homère et de Pindare, et pour qui le rang

enviable c'est la haute naissance, royale ou quasi royale, l'amitié des

rois, des chefs du peuple, des hommes illustres.

Or, de tout cela Mme de Villeparisis avait un peu dans son salon actuel

et dans les souvenirs, quelquefois retouchés légèrement, à l'aide

desquels elle le prolongeait dans le passé. Puis M. de Norpois, qui

n'était pas capable de refaire une vraie situation à son amie, lui

amenait en revanche les hommes d'État étrangers ou français qui avaient

besoin de lui et savaient que la seule manière efficace de lui faire

leur cour était de fréquenter chez Mme de Villeparisis. Peut-être Mme

Leroi connaissait-elle aussi ces éminentes personnalités européennes.

Mais en femme agréable et qui fuit le ton des bas bleus elle se gardait

de parler de la question d'Orient aux premiers ministres aussi bien que

de l'essence de l'amour aux romanciers et aux philosophes. «L'amour?

avait-elle répondu une fois à une dame prétentieuse qui lui avait

demandé: «Que pensez-vous de l'amour?» L'amour? je le fais souvent mais

je n'en parle jamais.» Quand elle avait chez elle de ces célébrités de

la littérature et de la politique elle se contentait, comme la duchesse

de Guermantes, de les faire jouer au poker. Ils aimaient souvent mieux

cela que les grandes conversations à idées générales où les contraignait

Mme de Villeparisis. Mais ces conversations, peut-être ridicules dans le

monde, ont fourni aux «Souvenirs» de Mme de Villeparisis de ces morceaux

excellents, de ces dissertations politiques qui font bien dans des

Mémoires comme dans les tragédies à la Corneille. D'ailleurs les salons

des Mme de Villeparisis peuvent seuls passer à la postérité parce que

les Mme Leroi ne savent pas écrire, et le sauraient-elles, n'en auraient

pas le temps. Et si les dispositions littéraires des Mme de Villeparisis

sont la cause du dédain des Mme Leroi, à son tour le dédain des Mme

Leroi sert singulièrement les dispositions littéraires des Mme de

Villeparisis en faisant aux dames bas bleus le loisir que réclame la

carrière des lettres. Dieu qui veut qu'il y ait quelques livres bien

écrits souffle pour cela ces dédains dans le coeur des Mme Leroi, car il

sait que si elles invitaient à dîner les Mme de Villeparisis, celles-ci

laisseraient immédiatement leur écritoire et feraient atteler pour huit

heures.

Au bout d'un instant entra d'un pas lent et solennel une vieille dame

d'une haute taille et qui, sous son chapeau de paille relevé, laissait

voir une monumentale coiffure blanche à la Marie-Antoinette. Je ne

savais pas alors qu'elle était une des trois femmes qu'on pouvait

observer encore dans la société parisienne et qui, comme Mme de

Villeparisis, tout en étant d'une grande naissance, avaient été

réduites, pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et

qu'aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne

recevoir qu'une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Chacune de

ces dames avait sa «duchesse de Guermantes», sa nièce brillante qui

venait lui rendre des devoirs, mais ne serait pas parvenue à attirer

chez elle la «duchesse de Guermantes» d'une des deux autres. Mme de

Villeparisis était fort liée avec ces trois dames, mais elle ne les

aimait pas. Peut-être leur situation assez analogue à la sienne lui en

présentait-elle une image qui ne lui était pas agréable. Puis aigries,

bas bleus, cherchant, par le nombre des saynètes qu'elles faisaient

jouer, à se donner l'illusion d'un salon, elles avaient entre elles des

rivalités qu'une fortune assez délabrée au cours d'une existence peu

tranquille forçait à compter, à profiter du concours gracieux d'un

artiste, en une sorte de lutte pour la vie. De plus la dame à la

coiffure de Marie-Antoinette, chaque fois qu'elle voyait Mme de

Villeparisis, ne pouvait s'empêcher de penser que la duchesse de

Guermantes n'allait pas à ses vendredis. Sa consolation était qu'à ces

mêmes vendredis ne manquait jamais, en bonne parente, la princesse de

Poix, laquelle était sa Guermantes à elle et qui n'allait jamais chez

Mme de Villeparisis quoique Mme de Poix fût amie intime de la duchesse.

Néanmoins de l'hôtel du quai Malaquais aux salons de la rue de Tournon,

de la rue de la Chaise et du faubourg Saint-Honoré, un lien aussi fort

que détesté unissait les trois divinités déchues, desquelles j'aurais

bien voulu apprendre, en feuilletant quelque dictionnaire mythologique

de la société, quelle aventure galante, quelle outrecuidance sacrilège,

avaient amené la punition. La même origine brillante, la même déchéance

actuelle entraient peut-être pour beaucoup dans telle nécessité qui les

poussait, en même temps qu'à se haïr, à se fréquenter. Puis chacune

d'elles trouvait dans les autres un moyen commode de faire des

politesses à leurs visiteurs. Comment ceux-ci n'eussent-ils pas cru

pénétrer dans le faubourg le plus fermé, quand on les présentait à une

dame fort titrée dont la soeur avait épousé un duc de Sagan ou un prince

de Ligne? D'autant plus qu'on parlait infiniment plus dans les journaux

de ces prétendus salons que des vrais. Même les neveux «gratins» à qui

un camarade demandait de les mener dans le monde (Saint-Loup tout le

premier) disaient: «Je vous conduirai chez ma tante Villeparisis, ou

chez ma tante X..., c'est un salon intéressant.» Ils savaient surtout

que cela leur donnerait moins de peine que de faire pénétrer lesdits

amis chez les nièces ou belles-soeurs élégantes de ces dames. Les hommes

très âgés, les jeunes femmes qui l'avaient appris d'eux, me dirent que

si ces vieilles dames n'étaient pas reçues, c'était à cause du

dérèglement extraordinaire de leur conduite, lequel, quand j'objectai

que ce n'est pas un empêchement à l'élégance, me fut représenté comme

ayant dépassé toutes les proportions aujourd'hui connues. L'inconduite

de ces dames solennelles qui se tenaient assises toutes droites prenait,

dans la bouche de ceux qui en parlaient, quelque chose que je ne pouvais

imaginer, proportionné à la grandeur des époques anté-historiques, à

l'âge du mammouth. Bref ces trois Parques à cheveux blancs, bleus ou

roses, avaient filé le mauvais coton d'un nombre incalculable de

messieurs. Je pensai que les hommes d'aujourd'hui exagéraient les vices

de ces temps fabuleux, comme les Grecs qui composèrent Icare, Thésée,

Hercule avec des hommes qui avaient été peu différents de ceux qui

longtemps après les divinisaient. Mais on ne fait la somme des vices

d'un être que quand il n'est plus guère en état de les exercer, et qu'à

la grandeur du châtiment social, qui commence à s'accomplir et qu'on

constate seul, on mesure, on imagine, on exagère celle du crime qui a

été commis. Dans cette galerie de figures symboliques qu'est le «monde»,

les femmes véritablement légères, les Messalines complètes, présentent

toujours l'aspect solennel d'une dame d'au moins soixante-dix ans,

hautaine, qui reçoit tant qu'elle peut, mais non qui elle veut, chez qui

ne consentent pas à aller les femmes dont la conduite prête un peu à

redire, à laquelle le pape donne toujours sa «rose d'or», et qui

quelquefois a écrit sur la jeunesse de Lamartine un ouvrage couronné par

l'Académie française. «Bonjour Alix», dit Mme de Villeparisis à la dame

à coiffure blanche de Marie-Antoinette, laquelle dame jetait un regard

perçant sur l'assemblée afin de dénicher s'il n'y avait pas dans ce

salon quelque morceau qui pût être utile pour le sien et que, dans ce

cas, elle devrait découvrir elle-même, car Mme de Villeparisis, elle

n'en doutait pas, serait assez maligne pour essayer de le lui cacher.

C'est ainsi que Mme de Villeparisis eut grand soin de ne pas présenter

Bloch à la vieille dame de peur qu'il ne fît jouer la même saynète que

chez elle dans l'hôtel du quai Malaquais. Ce n'était d'ailleurs qu'un

rendu. Car la vieille dame avait eu la veille Mme Ristori qui avait dit

des vers, et avait eu soin que Mme de Villeparisis à qui elle avait

chipé l'artiste italienne ignorât l'événement avant qu'il fût accompli.

Pour que celle-ci ne l'apprît pas par les journaux et ne s'en trouvât

pas froissée, elle venait le lui raconter, comme ne se sentant pas

coupable. Mme de Villeparisis, jugeant que ma présentation n'avait pas

les mêmes inconvénients que celle de Bloch, me nomma à la

Marie-Antoinette du quai. Celle-ci cherchant, en faisant le moins de

mouvements possible, à garder dans sa vieillesse cette ligne de déesse

de Coysevox qui avait, il y a bien des années, charmé la jeunesse

élégante, et que de faux hommes de lettres célébraient maintenant dans

des bouts rimés--ayant pris d'ailleurs l'habitude de la raideur hautaine

et compensatrice, commune à toutes les personnes qu'une disgrâce

particulière oblige à faire perpétuellement des avances--abaissa

légèrement la tête avec une majesté glaciale et la tournant d'un autre

côté ne s'occupa pas plus de moi que si je n'eusse pas existé. Son

attitude à double fin semblait dire à Mme de Villeparisis: «Vous voyez

que je n'en suis pas à une relation près et que les petits jeunes--à

aucun point de vue, mauvaise langue,--ne m'intéressent pas.» Mais quand,

un quart d'heure après, elle se retira, profitant du tohu-bohu elle me

glissa à l'oreille de venir le vendredi suivant dans sa loge, avec une

des trois dont le nom éclatant--elle était d'ailleurs née Choiseul--me

fit un prodigieux effet.

--Monsieur, j'crois que vous voulez écrire quelque chose sur Mme la

duchesse de Montmorency, dit Mme de Villeparisis à l'historien de la

Fronde, avec cet air bougon dont, à son insu, sa grande amabilité était

froncée par le recroquevillement boudeur, le dépit physiologique de la

vieillesse, ainsi que par l'affectation d'imiter le ton presque paysan

de l'ancienne aristocratie. J'vais vous montrer son portrait, l'original

de la copie qui est au Louvre.

Elle se leva en posant ses pinceaux près de ses fleurs, et le petit

tablier qui apparut alors à sa taille et qu'elle portait pour ne pas se

salir avec ses couleurs, ajoutait encore à l'impression presque d'une

campagnarde que donnaient son bonnet et ses grosses lunettes et

contrastait avec le luxe de sa domesticité, du maître d'hôtel qui avait

apporté le thé et les gâteaux, du valet de pied en livrée qu'elle sonna

pour éclairer le portrait de la duchesse de Montmorency, abbesse dans un

des plus célèbres chapitres de l'Est. Tout le monde s'était levé. «Ce

qui est assez amusant, dit-elle, c'est que dans ces chapitres où nos

grand'tantes étaient souvent abbesses, les filles du roi de France

n'eussent pas été admises. C'étaient des chapitres très fermés.--Pas

admises les filles du Roi, pourquoi cela? demanda Bloch stupéfait.--Mais

parce que la Maison de France n'avait plus assez de quartiers depuis

qu'elle s'était mésalliée.» L'étonnement de Bloch allait grandissant.

«Mésalliée, la Maison de France? Comment ça?--Mais en s'alliant aux

Médicis, répondit Mme de Villeparisis du ton le plus naturel. Le

portrait est beau, n'est-ce pas? et dans un état de conservation

parfaite», ajouta-t-elle.

--Ma chère amie, dit la dame coiffée à la Marie-Antoinette, vous vous

rappelez que quand je vous ai amené Liszt il vous a dit que c'était

celui-là qui était la copie.

--Je m'inclinerai devant une opinion de Liszt en musique, mais pas en

peinture! D'ailleurs, il était déjà gâteux et je ne me rappelle pas

qu'il ait jamais dit cela. Mais ce n'est pas vous qui me l'avez amené.

J'avais dîné vingt fois avec lui chez la princesse de Sayn-Wittgenstein.

Le coup d'Alix avait raté, elle se tut, resta debout et immobile. Des

couches de poudre plâtrant son visage, celui-ci avait l'air d'un visage

de pierre. Et comme le profil était noble, elle semblait, sur un socle

triangulaire et moussu caché par le mantelet, la déesse effritée d'un

parc.

--Ah! voilà encore un autre beau portrait, dit l'historien.

La porte s'ouvrit et la duchesse de Guermantes entra.

--Tiens, bonjour, lui dit sans un signe de tête Mme de Villeparisis en

tirant d'une poche de son tablier une main qu'elle tendit à la nouvelle

arrivante; et cessant aussitôt de s'occuper d'elle pour se retourner

vers l'historien: C'est le portrait de la duchesse de La

Rochefoucauld....

Un jeune domestique, à l'air hardi et à la figure charmante (mais rognée

si juste pour rester aussi parfaite que le nez un peu rouge et la peau

légèrement enflammée semblaient garder quelque trace de la récente et

sculpturale incision) entra portant une carte sur un plateau.

--C'est ce monsieur qui est déjà venu plusieurs fois pour voir Madame la

Marquise.

--Est-ce que vous lui avez dit que je recevais?

--Il a entendu causer.

--Eh bien! soit, faites-le entrer. C'est un monsieur qu'on m'a présenté,

dit Mme de Villeparisis. Il m'a dit qu'il désirait beaucoup être reçu

ici. Jamais je ne l'ai autorisé à venir. Mais enfin voilà cinq fois

qu'il se dérange, il ne faut pas froisser les gens. Monsieur, me

dit-elle, et vous, monsieur, ajouta-t-elle en désignant l'historien de

la Fronde, je vous présente ma nièce, la duchesse de Guermantes.

L'historien s'inclina profondément ainsi que moi et, semblant supposer

que quelque réflexion cordiale devait suivre ce salut, ses yeux

s'animèrent et il s'apprêtait à ouvrir la bouche quand il fut refroidi

par l'aspect de Mme de Guermantes qui avait profité de l'indépendance de

son torse pour le jeter en avant avec une politesse exagérée et le

ramener avec justesse sans que son visage et son regard eussent paru

avoir remarqué qu'il y avait quelqu'un devant eux; après avoir poussé un

léger soupir, elle se contenta de manifester de la nullité de

l'impression que lui produisaient la vue de l'historien et la mienne en

exécutant certains mouvements des ailes du nez avec une précision qui

attestait l'inertie absolue de son attention désoeuvrée.

Le visiteur importun entra, marchant droit vers Mme de Villeparisis,

d'un air ingénu et fervent, c'était Legrandin.

--Je vous remercie beaucoup de me recevoir, madame, dit-il en insistant

sur le mot «beaucoup»: c'est un plaisir d'une qualité tout à fait rare

et subtile que vous faites à un vieux solitaire, je vous assure que sa

répercussion....

Il s'arrêta net en m'apercevant.

--Je montrais à monsieur le beau portrait de la duchesse de La

Rochefoucauld, femme de l'auteur des _Maximes_, il me vient de famille.

Mme de Guermantes, elle, salua Alix, en s'excusant de n'avoir pu, cette

année comme les autres, aller la voir. «J'ai eu de vos nouvelles par

Madeleine», ajouta-t-elle.

--Elle a déjeuné chez moi ce matin, dit la marquise du quai Malaquais

avec la satisfaction de penser que Mme de Villeparisis n'en pourrait

jamais dire autant.

Cependant je causais avec Bloch, et craignant, d'après ce qu'on m'avait

dit du changement à son égard de son père, qu'il n'enviât ma vie, je lui

dis que la sienne devait être plus heureuse. Ces paroles étaient de ma

part un simple effet de l'amabilité. Mais elle persuade aisément de leur

bonne chance ceux qui ont beaucoup d'amour-propre, ou leur donne le

désir de persuader les autres. «Oui, j'ai en effet une vie délicieuse,

me dit Bloch d'un air de béatitude. J'ai trois grands amis, je n'en

voudrais pas un de plus, une maîtresse adorable, je suis infiniment

heureux. Rare est le mortel à qui le Père Zeus accorde tant de

félicités.» Je crois qu'il cherchait surtout à se louer et à me faire

envie. Peut-être aussi y avait-il quelque désir d'originalité dans son

optimisme. Il fut visible qu'il ne voulait pas répondre les mêmes

banalités que tout le monde: «Oh! ce n'était rien, etc.» quand, à ma

question: «Était-ce joli?» posée à propos d'une matinée dansante donnée

chez lui et à laquelle je n'avais pu aller, il me répondit d'un air uni,

indifférent comme s'il s'était agi d'un autre: «Mais oui, c'était très

joli, on ne peut plus réussi. C'était vraiment ravissant.»

--Ce que vous nous apprenez là m'intéresse infiniment, dit Legrandin à

Mme de Villeparisis, car je me disais justement l'autre jour que vous

teniez beaucoup de lui par la netteté alerte du tour, par quelque chose

que j'appellerai de deux termes contradictoires, la rapidité lapidaire

et l'instantané immortel. J'aurais voulu ce soir prendre en note toutes

les choses que vous dites; mais je les retiendrai. Elles sont, d'un mot

qui est, je crois, de Joubert, amies de la mémoire. Vous n'avez jamais

lu Joubert? Oh! vous lui auriez tellement plu! Je me permettrai dès ce

soir de vous envoyer ses oeuvres, très fier de vous présenter son

esprit. Il n'avait pas votre force. Mais il avait aussi bien de la

grâce.

J'avais voulu tout de suite aller dire bonjour à Legrandin, mais il se

tenait constamment le plus éloigné de moi qu'il pouvait, sans doute dans

l'espoir que je n'entendisse pas les flatteries qu'avec un grand

raffinement d'expression, il ne cessait à tout propos de prodiguer à Mme

de Villeparisis.

Elle haussa les épaules en souriant comme s'il avait voulu se moquer et

se tourna vers l'historien.

--Et celle-ci, c'est la fameuse Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse,

qui avait épousé en premières noces M. de Luynes.

--Ma chère, Mme de Luynes me fait penser à Yolande; elle est venue hier

chez moi; si j'avais su que vous n'aviez votre soirée prise par

personne, je vous aurais envoyé chercher; Mme Ristori, qui est venue à

l'improviste, a dit devant l'auteur des vers de la reine Carmen Sylva,

c'était d'une beauté!

«Quelle perfidie! pensa Mme de Villeparisis. C'est sûrement de cela

qu'elle parlait tout bas, l'autre jour, à Mme de Beaulaincourt et à Mme

de Chaponay.»--J'étais libre, mais je ne serais pas venue,

répondit-elle. J'ai entendu Mme Ristori dans son beau temps, ce n'est

plus qu'une ruine. Et puis je déteste les vers de Carmen Sylva. La

Ristori est venue ici une fois, amenée par la duchesse d'Aoste, dire un

chant de _l'Enfer,_ de Dante. Voilà où elle est incomparable.

Alix supporta le coup sans faiblir. Elle restait de marbre. Son regard

était perçant et vide, son nez noblement arqué. Mais une joue

s'écaillait. Des végétations légères, étranges, vertes et roses,

envahissaient le menton. Peut-être un hiver de plus la jetterait bas.

--Tenez, monsieur, si vous aimez la peinture, regardez le portrait de

Mme de Montmorency, dit Mme de Villeparisis à Legrandin pour interrompre

les compliments qui recommençaient.

Profitant de ce qu'il s'était éloigné, Mme de Guermantes le désigna à sa

tante d'un regard ironique et interrogateur.

--C'est M. Legrandin, dit à mi-voix Mme de Villeparisis; il a une soeur

qui s'appelle Mme de Cambremer, ce qui ne doit pas, du reste, te dire

plus qu'à moi.

--Comment, mais je la connais parfaitement, s'écria en mettant sa main

devant sa bouche Mme de Guermantes. Ou plutôt je ne la connais pas, mais

je ne sais pas ce qui a pris à Basin, qui rencontre Dieu sait où le

mari, de dire à cette grosse femme de venir me voir. Je ne peux pas vous

dire ce que ç'a été que sa visite. Elle m'a raconté qu'elle était allée

à Londres, elle m'a énuméré tous les tableaux du British. Telle que vous

me voyez, en sortant de chez vous je vais fourrer un carton chez ce

monstre. Et ne croyez pas que ce soit des plus faciles, car sous

prétexte qu'elle est mourante elle est toujours chez elle et, qu'on y

aille à sept heures du soir ou à neuf heures du matin, elle est prête à

vous offrir des tartes aux fraises.

--Mais bien entendu, voyons, c'est un monstre, dit Mme de Guermantes à

un regard interrogatif de sa tante. C'est une personne impossible: elle

dit «plumitif», enfin des choses comme ça.--Qu'est-ce que ça veut dire

«plumitif»? demanda Mme de Villeparisis à sa nièce?--Mais je n'en sais

rien! s'écria la duchesse avec une indignation feinte. Je ne veux pas le

savoir. Je ne parle pas ce français-là. Et voyant que sa tante ne savait

vraiment pas ce que voulait dire plumitif, pour avoir la satisfaction de

montrer qu'elle était savante autant que puriste et pour se moquer de sa

tante après s'être moquée de Mme de Cambremer:--Mais si, dit-elle avec

un demi-rire, que les restes de la mauvaise humeur jouée réprimaient,

tout le monde sait ça, un plumitif c'est un écrivain, c'est quelqu'un

qui tient une plume. Mais c'est une horreur de mot. C'est à vous faire

tomber vos dents de sagesse. Jamais on ne me ferait dire ça.

--Comment, c'est le frère! je n'ai pas encore réalisé. Mais au fond ce

n'est pas incompréhensible. Elle a la même humilité de descente de lit

et les mêmes ressources de bibliothèque tournante. Elle est aussi

flagorneuse que lui et aussi embêtante. Je commence à me faire assez

bien à l'idée de cette parenté.

--Assieds-toi, on va prendre un peu de thé, dit Mme de Villeparisis à

Mme de Guermantes, sers-toi toi-même, toi tu n'as pas besoin de voir les

portraits de tes arrière-grand'mères, tu les connais aussi bien que moi.

Mme de Villeparisis revint bientôt s'asseoir et se mit à peindre. Tout

le monde se rapprocha, j'en profitai pour aller vers Legrandin et, ne

trouvant rien de coupable à sa présence chez Mme de Villeparisis, je lui

dis sans songer combien j'allais à la fois le blesser et lui faire

croire à l'intention de le blesser: «Eh bien, monsieur, je suis presque

excusé d'être dans un salon puisque je vous y trouve.» M. Legrandin

conclut de ces paroles (ce fut du moins le jugement qu'il porta sur moi

quelques jours plus tard) que j'étais un petit être foncièrement méchant

qui ne se plaisait qu'au mal.

Le Côté de Guermantes - Deuxième partie · 第 1 / 19 段