J'avais, et j'ai encore, les goûts les plus aristocrates; je ferais
tout pour le bonheur du peuple, mais j'aimerais mieux, je crois, passer
quinze jours de chaque mois en prison que de vivre avec les habitants
des boutiques.
Vers ce temps-là, je me liai, je ne sais comment, avec François
Bigillion[2] (qui depuis s'est tué, je crois, par ennui de sa femme).
C'était un homme simple, naturel, de bonne foi, qui ne cherchait jamais
à faire entendre par une réponse ambitieuse qu'il connaissait le monde,
les femmes, etc. C'était là notre grande ambition et notre principale
fatuité au collège. Chacun de ces marmots voulait persuader à l'autre
qu'il avait eu des femmes et connaissait le monde; rien de pareil
chez le bon Bigillion. Nous faisions de longues promenades ensemble,
surtout vers la tour de Rabot et la Bastille. La vue magnifique dont on
jouit de là, surtout vers Eybens, derrière lequel apparaissent les plus
hautes Alpes, élevait notre âme. Rabot et la Bastille sont le premier
une vieille tour, la seconde une maisonnette, situées à deux hauteurs
bien différentes[3], sur la montagne qui enferme l'enceinte de la
ville, fort ridicule en 1795, mais que l'on rend bonne en 1836[4].
Dans ces promenades nous nous faisions part, avec toute franchise, de
ce qui nous semblait de cette foret terrible, sombre et délicieuse,
dans laquelle nous étions sur le point d'entrer. On voit qu'il s'agit
de la société et du monde.
Bigillion avait de grands avantages sur moi:
1° Il avait vécu libre depuis son enfance, fils d'un père qui ne
l'aimait point trop, et savait s'amuser autrement qu'en faisant de son
fils sa poupée.
2° Ce père, bourgeois de campagne fort aisé, habitait Saint-Ismier,
village situé à une porte de Grenoble, vers l'Est, dans une position
fort agréable dans la vallée de l'Isère. Ce bon campagnard, amateur
du vin, de la bonne chère et des Fauchons paysannes, avait loué un
petit appartement à Grenoble pour ses deux fils qui y faisaient leur
éducation. L'aîné se nommait Bigillion, suivant l'usage de notre
province, le cadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois,
mais généreux, un peu jaloux, même alors, de l'amitié que Bigillion et
moi avions l'un pour l'autre.
Fondée sur la plus parfaite bonne foi, cette amitié fut intime au bout
de quinze jours. Il avait pour oncle un moine savant et, ce me semble,
très peu moine, le bon Père Morlon, bénédictin peut-être, qui, dans mon
enfance, avait bien voulu, par amitié pour mon grand-père, me confesser
une ou deux fois. J'avais été bien surpris de son ton de douceur et de
politesse, bien différent de l'âpre pédantisme des cuistres morfondus,
auxquels mon père me livrait le plus souvent, tels que M. l'abbé
Rambault.
Ce bon Père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit; il
avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion
emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage
considérable[5] pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes.
Je crus renaître en le lisant. D'abord, il avait l'immense avantage
de n'avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine. Il
suffisait qu'ils louassent une chose _de plaisir_ pour me la faire
prendre en horreur.
Pour que rien ne manquât au pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je
crois même que mon père m'en dit du mal.
Je me méfiais de ma famille sur toutes choses[6]; mais en fait de
beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel
pour les plus belles choses. Mon cœur, bien plus avancé que l'esprit
[7], sentait vivement qu'elle les louait comme les _kings_ louent
aujourd'hui la religion[8], c'est-à-dire _avec une seconde foi_. Je
sentais bien confusément, mais bien vivement et avec un feu que _je
n'ai plus_, que tout beau moral, c'est-à-dire d'intérêt dans l'artiste,
tue tout ouvrage d'art. J'ai lu continuellement Shakespeare de 1796
à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l'effet
d'un plat hypocrite. Mon grand-père m'avait conté l'anecdote de sa
mort pour n'avoir plus été regardé par Louis XIV. D'ailleurs, les vers
m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa
netteté. J'abhorrais _coursier_ au lieu de cheval. J'appelais cela de
l'hypocrisie.
Comment, vivant solitaire dans le sein d'une famille parlant fort bien,
aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble? Où aurais-je pris
le langage non élégant?
Corneille me déplaisait moins. Les auteurs qui me plaisaient alors à
la folie furent Cervantès, Don Quichotte, et l'Arioste (tous les trois
traduits), dans des traductions. Immédiatement après venait Rousseau,
qui avait le double défaut (_drawback_) de louer les prêtres et d'être
loué par mon père. Je lisais avec délices les _Contes_ de La Fontaine
et _Félicia._ Mais ce n'étaient pas des _plaisirs littéraires_.
Ce sont de ces livres qu'on ne lit que d'une main, comme disait
Mme * * *[9].
Quand, en 1824, au moment de tomber amoureux de Clémentine, je
m'efforçais de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de
ses grâces (je me souviens d'un grand combat, un soir, au concert de M.
du Bignon, où j'étais à côté du célèbre général Foy; Clémentine, ultra,
n'allait pas dans cette maison), quand, dis-je, j'écrivis _Racine
et Shakespeare_, on m'accusa de jouer la comédie et de renier mes
premières sensations d'enfance, on voit combien était vrai, ce que je
me gardai de dire (comme incroyable), que mon premier amour avait été
pour Shakespeare, et entre autres pour _Hamlet_ et _Roméo et Juliette._
* * * * *
Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom
[10]), cette rue qui débouchait entre la voûte de Notre-Dame et une
petite rivière sur laquelle était bâti le couvent des Augustins. Là
était un fameux bouquiniste que je visitais souvent. Au-delà était
l'oratoire où mon père avait été en prison[11] quelques jours avec
M. Colomb[12], père de Romain Colomb, le plus ancien de mes amis (en
1836)[13].
Dans cet appartement, situé au troisième étage, vivait avec les
Bigillion leur sœur, Mlle Victorine Bigillion, fort simple,
fort jolie, mais nullement d'une beauté grecque; au contraire, c'était
une figure profondément allobroge[14]. Il me semble qu'on appelle
cela aujourd'hui la race Galle. (Voir le Dr Edwards et M.
Antoine de Jussieu; c'est du moins ce dernier qui m'a fait croire à
cette classification.)
* * * * *
Mademoiselle Victorine avait de l'esprit et réfléchissait beaucoup;
elle était la fraîcheur même. Sa figure était parfaitement d'accord
avec les fenêtres à croisillons de l'appartement qu'elle occupait avec
ses deux frères, sombre quoique au midi et au troisième étage; mais
la maison vis-à-vis était énorme. Cet accord parfait me frappait, ou
plutôt j'en sentais l'effet, mais je n'y comprenais rien.
Là, souvent j'assistais au souper des deux frères et de la sœur.
Une servante de leur pays, simple comme eux, le leur préparait, ils
mangeaient du pain bis, ce qui me semblait incompréhensible, à moi qui
n'avais jamais mangé que du pain blanc.
Là était tout mon avantage à leur égard; à leurs yeux, j'étais d'une
classe supérieure: le petit-fils[15] de M. Gagnon, membre du jury de
l'École centrale, était _noble_ et eux, bourgeois tendant au paysan. Ce
n'est pas qu'il y eut chez eux regret ni sotte admiration; par exemple,
ils aimaient mieux le pain bis que le pain blanc, et il ne dépendait
que d'eux de faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc[16].
Nous vivions là en toute innocence, autour de cette table de noyer
couverte d'une nappe de toile écrue, Bigillion, le frère aîné, 14 ou 15
ans, Rémy 12, Mlle Victorine 13, moi 13, la servante 17.
Nous formions une société bien jeune[17], comme on voit, et aucun
grand parent pour nous gêner. Quand M. Bigillion, le père, venait à la
ville pour un jour ou deux, nous n'osions pas désirer son absence, mais
il nous gênait.
Peut-être bien avions-nous tous un an de plus, mais c'est tout au plus,
mes deux dernières années 1799 et 1798 furent entièrement absorbées par
les mathématiques et Paris au bout; c'était donc 1797 ou plutôt 1796,
or en 1796 j'avais treize ans[18].
Nous vivions alors comme de jeunes lapins jouant dans un bois tout en
broutant le serpolet. Mlle Victorine était la ménagère; elle
avait des grappes de raisin séché dans une feuille de vigne serrée
par un fil, qu'elle me donnait et que j'aimais presque autant que sa
charmante figure. Quelquefois, je lui demandais une seconde grappe, et
souvent elle me refusait, disant: «Nous n'en avons plus que huit, et
il faut finir la semaine.»
Chaque semaine, une ou deux fois, les provisions venaient de
Saint-Ismier. C'est l'usage à Grenoble. La passion de chaque bourgeois
est son _domaine_, et il préfère une salade qui vient de son domaine
à Montbonnot, Saint-Ismier, Corenc, Voreppe, Saint-Vincent ou Claix,
Echirolles, Eybens, Domène, etc., et qui lui revient[19] à quatre
sous, à la même salade achetée deux sous à la place aux Herbes. Ce
bourgeois avait 10.000 francs placés au 5% chez les Périer (père et
cousin de Casimir, ministre en 1832), il les place en un domaine qui
lui rend le 2 ou le 2 1/2, et il est ravi. Je pense qu'il est payé
en vanité et par le plaisir de dire d'un air important: _Il faut que
j'aille à Montbonnot_, ou: _Je viens de Montbonnot._
Je n'avais pas d'amour pour Victorine, mon cœur était encore tout
meurtri du départ de Mlle Kably et mon amitié pour Bigillion
était si intime qu'il me semble que, d'une façon abrégée, de peur du
rire, j'avais osé lui confier ma folie.
Il ne s'en était point effarouché, c'était l'être le meilleur et le
plus simple, qualités précieuses qui allaient[20] réunies avec le
bon sens le plus fin, bon sens caractéristique de cette famille et qui
était fortifié chez lui par la conversation de Rémy, son frère et son
ami intime, peu sensible, mais d'un bon sens bien autrement inexorable.
Rémy passait souvent des après-midi entières sans desserrer les dents.
Dans ce troisième étage passèrent les moments les plus heureux de
ma vie. Peu après, les Bigillion quittèrent cette maison pour aller
habiter à la Montée du Pont-de-Bois; ou plutôt c'est tout le contraire,
du Pont-de-Bois ils vinrent dans la rue Chenoise, ce me semble,
certainement celle à laquelle aboutit la rue du Pont-Saint-Jaime. Je
suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B[21], et de leur
position à l'égard de la rue du Pont-Saint-Jaime. Plus que jamais je
fais des découvertes en écrivant ceci (à Rome, en janvier 1836). J'ai
oublié aux trois-quarts ces choses, auxquelles je n'ai pas pensé six
fois par an depuis vingt ans.
J'étais fort timide envers Victorine, dont j'admirais la gorge
naissante, mais je lui faisais confidence de tout, par exemple les
persécutions de Séraphie, dont j'échappais à peine, et je me souviens
qu'elle refusait de me croire, ce qui me faisait une peine mortelle.
Elle me faisait entendre que j'avais un mauvais caractère.
[Footnote 1: Le _chapitre XXVII_ est le chapitre XXIII du manuscrit (fol. 387
à 398).--Écrit à Rome, les 6 et 10 janvier 1836.]
[Footnote 2: _Vers ce temps-là, je me liai ... avec François Bigillion
..._--C'est par l'intermédiaire de Romain Colomb, qui s'était lié avec
les deux frères, pour les avoir rencontrés dans la maison Faure, lors
de leur arrivée à Grenoble. (Note au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 3: _Rabot et la Bastille sont ... situes à des hauteurs bien
différentes ..._--Le fort Rabot est à l'altitude de 270 mètres environ,
et la plateforme de la Bastille à 470 mètres.]
[Footnote 4: ... _mais que l'on rend bonne en_ 1836.--On lit en tête du fol.
389: «10 janvier 1836. Le métier m'a occupé depuis huit jours. Froid du
diable, 6 degrés le lundi.»]
[Footnote 5: ... _cet ouvrage considérable ..._--Variante: «_Grand._»]
[Footnote 6: ... _sur toutes choses ..._--Variante: «_Sur tous) les objets._»]
[Footnote 7: ... _bien plus avancé que l'esprit ..._--Variante: «_Ma tête._»]
[Footnote 8: ... _louent aujourd'hui la religion ..._--Ms.: «_Gionreli._»]
[Footnote 9: ... _comme disait_ Mme ***.--Duclos.]
[Footnote 10: _Les Bigillion habitaient rue Chenoise (e ne suis pas sûr du
nom) ..._--Il s'agit, en effet, de la rue Chenoise.]
[Footnote 11: ... _l'oratoire où mon père avait été en prison ..._--Erreur;
son père a pu se cacher, mais n'a jamais été en prison, surtout à
l'Oratoire, où il n'y avait que des femmes et trois enfants: les deux
Monval et moi. Le guichetier, dur et renfrogné, s'appelait Pilon. (Note
au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 12: ... _avec M. Colomb ..._--M. Colomb père a fait toute sa prison
à la Conciergerie, place Saint-André; j'ai couché quelquefois avec lui,
dans cette prison. (Note au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 13: ... _Romain Colomb, le plus ancien de mes amis._--Stendhal écrit
ensuite: «Voici cette rue, dont le nom est à peu près effacé, mais non
l'aspect.» Et il dessine au-dessous un plan de la partie de la ville où
se trouvait la rue Chenoise.---La maison où logeaient les Bigillion se
trouvait entre la Montée du Pont de Bois (aujourd'hui rue de Lionne) et
la rue du Pont-Saint-Jaime.]
[Footnote 14: ... _c'était une figure profondément allobroge._--Elle était
plutôt laide que jolie, mais piquante et bonne fille; Victorine jouait
avec nous, sans se douter que nous appartenions à des sexes différents.
(Note au crayon de R. Colomb.)]
[Footnote 15: ... _le petit-fils de M. Gagnon ..._--Ms.: «_Le fils._»]
[Footnote 16: ... _faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc._--En
face, au verso du fol. 393, est un plan des environs de la maison
où logeaient les Bigillion, ainsi qu'un croquis représentant le
Pont-de-Bois, situé au bout de la Montée du Pont-de-Bois. Stendhal
note à ce sujet: «J'ai laissé à Grenoble une vue du pont de Bois,
achetée par moi à la veuve de M. Le Roy. Elle est à l'huile et
_sbiadita,_ doucereuse, à la Dorat, à la Florian, mais enfin c'est
ressemblant _quant aux lignes_; les couleurs seules sont _adoucies_ et
_florianisées_».]
[Footnote 17: _Nous formions une société bien jeune ..._--Variante: «_C'était
un ménage bien jeune._»]
[Footnote 18: ... _en_ 1796 _j'avais treize ans._--Ms.: «10 + 3.»]
[Footnote 19: ... _qui lui revient à quatre sous ..._--Variante: «_Qui lui
coûte._»]
[Footnote 20: ... _qualités précieuses qui allaient ..._--Un blanc d'une
demi-ligne.]
[Footnote 21: _Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B
..._--Cette référence se rapporte au plan cité plus haut.]