CHAPITRE XXVII[1]

J'avais, et j'ai encore, les goûts les plus aristocrates; je ferais

tout pour le bonheur du peuple, mais j'aimerais mieux, je crois, passer

quinze jours de chaque mois en prison que de vivre avec les habitants

des boutiques.

Vers ce temps-là, je me liai, je ne sais comment, avec François

Bigillion[2] (qui depuis s'est tué, je crois, par ennui de sa femme).

C'était un homme simple, naturel, de bonne foi, qui ne cherchait jamais

à faire entendre par une réponse ambitieuse qu'il connaissait le monde,

les femmes, etc. C'était là notre grande ambition et notre principale

fatuité au collège. Chacun de ces marmots voulait persuader à l'autre

qu'il avait eu des femmes et connaissait le monde; rien de pareil

chez le bon Bigillion. Nous faisions de longues promenades ensemble,

surtout vers la tour de Rabot et la Bastille. La vue magnifique dont on

jouit de là, surtout vers Eybens, derrière lequel apparaissent les plus

hautes Alpes, élevait notre âme. Rabot et la Bastille sont le premier

une vieille tour, la seconde une maisonnette, situées à deux hauteurs

bien différentes[3], sur la montagne qui enferme l'enceinte de la

ville, fort ridicule en 1795, mais que l'on rend bonne en 1836[4].

Dans ces promenades nous nous faisions part, avec toute franchise, de

ce qui nous semblait de cette foret terrible, sombre et délicieuse,

dans laquelle nous étions sur le point d'entrer. On voit qu'il s'agit

de la société et du monde.

Bigillion avait de grands avantages sur moi:

1° Il avait vécu libre depuis son enfance, fils d'un père qui ne

l'aimait point trop, et savait s'amuser autrement qu'en faisant de son

fils sa poupée.

2° Ce père, bourgeois de campagne fort aisé, habitait Saint-Ismier,

village situé à une porte de Grenoble, vers l'Est, dans une position

fort agréable dans la vallée de l'Isère. Ce bon campagnard, amateur

du vin, de la bonne chère et des Fauchons paysannes, avait loué un

petit appartement à Grenoble pour ses deux fils qui y faisaient leur

éducation. L'aîné se nommait Bigillion, suivant l'usage de notre

province, le cadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois,

mais généreux, un peu jaloux, même alors, de l'amitié que Bigillion et

moi avions l'un pour l'autre.

Fondée sur la plus parfaite bonne foi, cette amitié fut intime au bout

de quinze jours. Il avait pour oncle un moine savant et, ce me semble,

très peu moine, le bon Père Morlon, bénédictin peut-être, qui, dans mon

enfance, avait bien voulu, par amitié pour mon grand-père, me confesser

une ou deux fois. J'avais été bien surpris de son ton de douceur et de

politesse, bien différent de l'âpre pédantisme des cuistres morfondus,

auxquels mon père me livrait le plus souvent, tels que M. l'abbé

Rambault.

Ce bon Père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit; il

avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion

emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage

considérable[5] pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes.

Je crus renaître en le lisant. D'abord, il avait l'immense avantage

de n'avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine. Il

suffisait qu'ils louassent une chose _de plaisir_ pour me la faire

prendre en horreur.

Pour que rien ne manquât au pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je

crois même que mon père m'en dit du mal.

Je me méfiais de ma famille sur toutes choses[6]; mais en fait de

beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel

pour les plus belles choses. Mon cœur, bien plus avancé que l'esprit

[7], sentait vivement qu'elle les louait comme les _kings_ louent

aujourd'hui la religion[8], c'est-à-dire _avec une seconde foi_. Je

sentais bien confusément, mais bien vivement et avec un feu que _je

n'ai plus_, que tout beau moral, c'est-à-dire d'intérêt dans l'artiste,

tue tout ouvrage d'art. J'ai lu continuellement Shakespeare de 1796

à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l'effet

d'un plat hypocrite. Mon grand-père m'avait conté l'anecdote de sa

mort pour n'avoir plus été regardé par Louis XIV. D'ailleurs, les vers

m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa

netteté. J'abhorrais _coursier_ au lieu de cheval. J'appelais cela de

l'hypocrisie.

Comment, vivant solitaire dans le sein d'une famille parlant fort bien,

aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble? Où aurais-je pris

le langage non élégant?

Corneille me déplaisait moins. Les auteurs qui me plaisaient alors à

la folie furent Cervantès, Don Quichotte, et l'Arioste (tous les trois

traduits), dans des traductions. Immédiatement après venait Rousseau,

qui avait le double défaut (_drawback_) de louer les prêtres et d'être

loué par mon père. Je lisais avec délices les _Contes_ de La Fontaine

et _Félicia._ Mais ce n'étaient pas des _plaisirs littéraires_.

Ce sont de ces livres qu'on ne lit que d'une main, comme disait

Mme * * *[9].

Quand, en 1824, au moment de tomber amoureux de Clémentine, je

m'efforçais de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de

ses grâces (je me souviens d'un grand combat, un soir, au concert de M.

du Bignon, où j'étais à côté du célèbre général Foy; Clémentine, ultra,

n'allait pas dans cette maison), quand, dis-je, j'écrivis _Racine

et Shakespeare_, on m'accusa de jouer la comédie et de renier mes

premières sensations d'enfance, on voit combien était vrai, ce que je

me gardai de dire (comme incroyable), que mon premier amour avait été

pour Shakespeare, et entre autres pour _Hamlet_ et _Roméo et Juliette._

* * * * *

Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom

[10]), cette rue qui débouchait entre la voûte de Notre-Dame et une

petite rivière sur laquelle était bâti le couvent des Augustins. Là

était un fameux bouquiniste que je visitais souvent. Au-delà était

l'oratoire où mon père avait été en prison[11] quelques jours avec

M. Colomb[12], père de Romain Colomb, le plus ancien de mes amis (en

1836)[13].

Dans cet appartement, situé au troisième étage, vivait avec les

Bigillion leur sœur, Mlle Victorine Bigillion, fort simple,

fort jolie, mais nullement d'une beauté grecque; au contraire, c'était

une figure profondément allobroge[14]. Il me semble qu'on appelle

cela aujourd'hui la race Galle. (Voir le Dr Edwards et M.

Antoine de Jussieu; c'est du moins ce dernier qui m'a fait croire à

cette classification.)

* * * * *

Mademoiselle Victorine avait de l'esprit et réfléchissait beaucoup;

elle était la fraîcheur même. Sa figure était parfaitement d'accord

avec les fenêtres à croisillons de l'appartement qu'elle occupait avec

ses deux frères, sombre quoique au midi et au troisième étage; mais

la maison vis-à-vis était énorme. Cet accord parfait me frappait, ou

plutôt j'en sentais l'effet, mais je n'y comprenais rien.

Là, souvent j'assistais au souper des deux frères et de la sœur.

Une servante de leur pays, simple comme eux, le leur préparait, ils

mangeaient du pain bis, ce qui me semblait incompréhensible, à moi qui

n'avais jamais mangé que du pain blanc.

Là était tout mon avantage à leur égard; à leurs yeux, j'étais d'une

classe supérieure: le petit-fils[15] de M. Gagnon, membre du jury de

l'École centrale, était _noble_ et eux, bourgeois tendant au paysan. Ce

n'est pas qu'il y eut chez eux regret ni sotte admiration; par exemple,

ils aimaient mieux le pain bis que le pain blanc, et il ne dépendait

que d'eux de faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc[16].

Nous vivions là en toute innocence, autour de cette table de noyer

couverte d'une nappe de toile écrue, Bigillion, le frère aîné, 14 ou 15

ans, Rémy 12, Mlle Victorine 13, moi 13, la servante 17.

Nous formions une société bien jeune[17], comme on voit, et aucun

grand parent pour nous gêner. Quand M. Bigillion, le père, venait à la

ville pour un jour ou deux, nous n'osions pas désirer son absence, mais

il nous gênait.

Peut-être bien avions-nous tous un an de plus, mais c'est tout au plus,

mes deux dernières années 1799 et 1798 furent entièrement absorbées par

les mathématiques et Paris au bout; c'était donc 1797 ou plutôt 1796,

or en 1796 j'avais treize ans[18].

Nous vivions alors comme de jeunes lapins jouant dans un bois tout en

broutant le serpolet. Mlle Victorine était la ménagère; elle

avait des grappes de raisin séché dans une feuille de vigne serrée

par un fil, qu'elle me donnait et que j'aimais presque autant que sa

charmante figure. Quelquefois, je lui demandais une seconde grappe, et

souvent elle me refusait, disant: «Nous n'en avons plus que huit, et

il faut finir la semaine.»

Chaque semaine, une ou deux fois, les provisions venaient de

Saint-Ismier. C'est l'usage à Grenoble. La passion de chaque bourgeois

est son _domaine_, et il préfère une salade qui vient de son domaine

à Montbonnot, Saint-Ismier, Corenc, Voreppe, Saint-Vincent ou Claix,

Echirolles, Eybens, Domène, etc., et qui lui revient[19] à quatre

sous, à la même salade achetée deux sous à la place aux Herbes. Ce

bourgeois avait 10.000 francs placés au 5% chez les Périer (père et

cousin de Casimir, ministre en 1832), il les place en un domaine qui

lui rend le 2 ou le 2 1/2, et il est ravi. Je pense qu'il est payé

en vanité et par le plaisir de dire d'un air important: _Il faut que

j'aille à Montbonnot_, ou: _Je viens de Montbonnot._

Je n'avais pas d'amour pour Victorine, mon cœur était encore tout

meurtri du départ de Mlle Kably et mon amitié pour Bigillion

était si intime qu'il me semble que, d'une façon abrégée, de peur du

rire, j'avais osé lui confier ma folie.

Il ne s'en était point effarouché, c'était l'être le meilleur et le

plus simple, qualités précieuses qui allaient[20] réunies avec le

bon sens le plus fin, bon sens caractéristique de cette famille et qui

était fortifié chez lui par la conversation de Rémy, son frère et son

ami intime, peu sensible, mais d'un bon sens bien autrement inexorable.

Rémy passait souvent des après-midi entières sans desserrer les dents.

Dans ce troisième étage passèrent les moments les plus heureux de

ma vie. Peu après, les Bigillion quittèrent cette maison pour aller

habiter à la Montée du Pont-de-Bois; ou plutôt c'est tout le contraire,

du Pont-de-Bois ils vinrent dans la rue Chenoise, ce me semble,

certainement celle à laquelle aboutit la rue du Pont-Saint-Jaime. Je

suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B[21], et de leur

position à l'égard de la rue du Pont-Saint-Jaime. Plus que jamais je

fais des découvertes en écrivant ceci (à Rome, en janvier 1836). J'ai

oublié aux trois-quarts ces choses, auxquelles je n'ai pas pensé six

fois par an depuis vingt ans.

J'étais fort timide envers Victorine, dont j'admirais la gorge

naissante, mais je lui faisais confidence de tout, par exemple les

persécutions de Séraphie, dont j'échappais à peine, et je me souviens

qu'elle refusait de me croire, ce qui me faisait une peine mortelle.

Elle me faisait entendre que j'avais un mauvais caractère.

[Footnote 1: Le _chapitre XXVII_ est le chapitre XXIII du manuscrit (fol. 387

à 398).--Écrit à Rome, les 6 et 10 janvier 1836.]

[Footnote 2: _Vers ce temps-là, je me liai ... avec François Bigillion

..._--C'est par l'intermédiaire de Romain Colomb, qui s'était lié avec

les deux frères, pour les avoir rencontrés dans la maison Faure, lors

de leur arrivée à Grenoble. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 3: _Rabot et la Bastille sont ... situes à des hauteurs bien

différentes ..._--Le fort Rabot est à l'altitude de 270 mètres environ,

et la plateforme de la Bastille à 470 mètres.]

[Footnote 4: ... _mais que l'on rend bonne en_ 1836.--On lit en tête du fol.

389: «10 janvier 1836. Le métier m'a occupé depuis huit jours. Froid du

diable, 6 degrés le lundi.»]

[Footnote 5: ... _cet ouvrage considérable ..._--Variante: «_Grand._»]

[Footnote 6: ... _sur toutes choses ..._--Variante: «_Sur tous) les objets._»]

[Footnote 7: ... _bien plus avancé que l'esprit ..._--Variante: «_Ma tête._»]

[Footnote 8: ... _louent aujourd'hui la religion ..._--Ms.: «_Gionreli._»]

[Footnote 9: ... _comme disait_ Mme ***.--Duclos.]

[Footnote 10: _Les Bigillion habitaient rue Chenoise (e ne suis pas sûr du

nom) ..._--Il s'agit, en effet, de la rue Chenoise.]

[Footnote 11: ... _l'oratoire où mon père avait été en prison ..._--Erreur;

son père a pu se cacher, mais n'a jamais été en prison, surtout à

l'Oratoire, où il n'y avait que des femmes et trois enfants: les deux

Monval et moi. Le guichetier, dur et renfrogné, s'appelait Pilon. (Note

au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 12: ... _avec M. Colomb ..._--M. Colomb père a fait toute sa prison

à la Conciergerie, place Saint-André; j'ai couché quelquefois avec lui,

dans cette prison. (Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 13: ... _Romain Colomb, le plus ancien de mes amis._--Stendhal écrit

ensuite: «Voici cette rue, dont le nom est à peu près effacé, mais non

l'aspect.» Et il dessine au-dessous un plan de la partie de la ville où

se trouvait la rue Chenoise.---La maison où logeaient les Bigillion se

trouvait entre la Montée du Pont de Bois (aujourd'hui rue de Lionne) et

la rue du Pont-Saint-Jaime.]

[Footnote 14: ... _c'était une figure profondément allobroge._--Elle était

plutôt laide que jolie, mais piquante et bonne fille; Victorine jouait

avec nous, sans se douter que nous appartenions à des sexes différents.

(Note au crayon de R. Colomb.)]

[Footnote 15: ... _le petit-fils de M. Gagnon ..._--Ms.: «_Le fils._»]

[Footnote 16: ... _faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc._--En

face, au verso du fol. 393, est un plan des environs de la maison

où logeaient les Bigillion, ainsi qu'un croquis représentant le

Pont-de-Bois, situé au bout de la Montée du Pont-de-Bois. Stendhal

note à ce sujet: «J'ai laissé à Grenoble une vue du pont de Bois,

achetée par moi à la veuve de M. Le Roy. Elle est à l'huile et

_sbiadita,_ doucereuse, à la Dorat, à la Florian, mais enfin c'est

ressemblant _quant aux lignes_; les couleurs seules sont _adoucies_ et

_florianisées_».]

[Footnote 17: _Nous formions une société bien jeune ..._--Variante: «_C'était

un ménage bien jeune._»]

[Footnote 18: ... _en_ 1796 _j'avais treize ans._--Ms.: «10 + 3.»]

[Footnote 19: ... _qui lui revient à quatre sous ..._--Variante: «_Qui lui

coûte._»]

[Footnote 20: ... _qualités précieuses qui allaient ..._--Un blanc d'une

demi-ligne.]

[Footnote 21: _Je suis sûr de ces trois fenêtres à croisillons, en B

..._--Cette référence se rapporte au plan cité plus haut.]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 65 / 82 题