Quand je demandais de l'argent à mon père par justice, par exemple
parce qu'il me l'avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de
six francs promis m'en donnait trois. Cela m'outrait; comment? n'être
pas fidèle à sa promesse?
Les sentiments espagnols communiqués par ma tante Elisabeth me
mettaient dans les nues, je ne songeais qu'à l'honneur, qu'à
l'héroïsme. Je n'avais pas la moindre adresse, pas le plus petit art de
me retourner, pas la moindre hypocrisie doucereuse (ou jésuite[2]).
Ce défaut a résisté à l'expérience, au raisonnement, au remords d'une
infinité de duperies où, par _espagnolisme_, j'étais tombé.
J'ai encore ce manque d'adresse: tous les jours, par espagnolisme, je
suis trompé d'un paul ou deux en achetant la moindre chose. Le remords
que j'en ai, une heure après, a fini par me donner l'habitude de peu
acheter. Je me laisse manquer une année de suite d'un petit meuble
qui me coûtera douze francs par la certitude d'être trompé, ce qui me
donnera de l'humeur, et cette humeur est supérieure au plaisir d'avoir
le petit meuble.
J'écris ceci debout, sur un bureau à la Tronchin fait par un menuisier
qui n'avait jamais vu telle chose, il y a un an que je m'en prive
par l'ennui d'être trompé. Enfin, j'ai pris la précaution de n'aller
pas parler au menuisier en revenant du café, à onze heures du matin,
alors mon caractère est dans sa fougue (exactement comme en 1803 quand
je prenais du café _enflammé_ rue Saint-Honoré, au coin de la rue de
Grenelle ou d'Orléans), mais dans les moments de fatigue, et mon bureau
à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et demi (ou 4 X 5,45 = 24
fr. 52[3]).
Ce caractère faisait que mes conférences d'argent, chose si épineuse
entre un père de cinquante-et-un[4] ans et un fils de quinze,
finissaient ordinairement de ma part par un accès de mépris profond et
d'indignation concentrée.
Quelquefois, non par adresse mais par pur hasard, je parlais avec
éloquence à mon père de la chose que je voulais acheter, sans m'en
douter je _l'enfiévrais_ (je lui donnais un peu de ma passion), et
alors sans difficulté, même avec plaisir, il me donnait tout ce qu'il
me fallait. Un jour de foire place Grenette, pendant qu'il se cachait,
je lui parlai de mon désir d'avoir de ces caractères mobiles percés
dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer[5]; il me
donna six ou sept assignats de quinze sous, au retour j'avais tout
dépensé.
«Tu dépenses toujours tout l'argent que je te donne.»
Comme il avait mis à me donner ces assignats de quinze sous ce que
dans un caractère aussi disgracieux on pouvait appeler de la grâce, je
trouvai son reproche fort juste. Si mes parents avaient su me mener,
ils auraient fait de moi un niais comme j'en vois tant en province.
L'indignation que j'ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point,
à cause de mes sentiments espagnols, m'a créé, en dépit d'eux, le
caractère que j'ai. Mais quel est ce caractère? Je serais bien en peine
de le dire. Peut-être verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y
arrive[6].
Un pauvre qui m'adresse la parole en _style tragique_, comme à Rome, ou
en _style de comédie_, comme en France, m'indigne: 1° je déteste être
troublé dans ma rêverie;--2° je ne crois pas un mot de ce qu'il me dit.
Hier, en passant dans la rue, une femme du peuple de quarante ans,
mais assez bien, disait à un homme qui marchait avec elle: _Bisogna
camprar_ (il faut vivre toutefois). Ce mot, exempt de comédie, m'a
touché jusqu'aux larmes. Je ne donne jamais aux pauvres qui me
demandent, je pense que ce n'est pas par avarice. Le gros garde de
santé (le 11 décembre) à Cività-Vecchia, me parlant d'un pauvre
Portugais au lazaret qui ne demande que six ...[7] par jour,
sur-le-champ je lui ai donné six ou huit pauls en monnaie. Comme il les
refusait, de peur de se compromettre avec son chef (un paysan grossier,
venant de Finevista, nommé Manelli), j'ai pensé qu'il serait plus digne
d'un consul de donner un écu, ce que j'ai fait; ainsi, six pauls par
véritable humanité, et quatre à cause de la broderie de l'habit.
A propos de colloque financier d'un père avec son fils: le marquis
Torrigiani, de Florence (gros joueur dans sa jeunesse et fort accusé
de gagner comme il ne faut pas), voyant que ses trois fils perdaient
quelquefois dix ou quinze louis au jeu, pour leur éviter l'ennui de
lui en demander, a remis trois mille francs à un vieux portier fidèle,
avec, ordre de remettre cet argent à ses fils quand ils auraient perdu,
et de lui en demander d'autre quand les trois mille francs seraient
dépensés.
Cela est fort bien en soi, et d'ailleurs le procédé a touché les fils,
qui se sont modérés. Ce marquis, officier de la Légion d'honneur, est
père de madame Pozzi, dont les beaux yeux m'avaient inspiré une si vive
admiration en 1817. L'anecdote sur le jeu de son père m'aurait fait
une peine horrible en 1817 à cause de ce maudit espagnolisme de mon
caractère, dont je me plaignais naguère. Cet espagnolisme m'empêche
d'avoir le _génie comique_:
1° je détourne mes regards et ma mémoire de tout ce qui est bas;
2° je sympathise, comme à dix ans lorsque je lisais l'Arioste, avec
tout ce qui est contes d'amour, de forêts (les bois et leur vaste
silence), de générosité.
Le conte espagnol le plus commun, s'il y a de la générosité, me fait
venir les larmes aux yeux, tandis que je détourne les yeux du caractère
de Chrysale de Molière, et encore plus du fond méchant de Zadig,
Candide, le pauvre Diable et autres ouvrages de Voltaire, dont je
n'adore vraiment que:
Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence,
Simple avec attribut et de pure substance.
Barral (le comte Paul de Barral, né à Grenoble vers 1785) m'a
communiqué bien jeune son goût pour ces vers, que son père, le Premier
Président, lui avait appris.
Cet espagnolisme, communiqué par ma tante Elisabeth, me fait passer,
même à mon âge, pour un enfant privé d'expérience, pour un fou _de plus
en plus incapable d'aucune affaire sérieuse_, ainsi que dit mon cousin
Colomb (dont ce sont les propres termes), vrai bourgeois.
La conversation du vrai bourgeois sur les _hommes et la vie_, qui n'est
qu'une collection de ces détails laids, me jette dans un _spleen_
profond quand je suis forcé par quelque convenance de l'entendre un peu
longtemps.
Voilà le secret de mon horreur pour Grenoble vers 1816, qu'alors je ne
pouvais m'expliquer.
Je ne puis pas encore m'expliquer aujourd'hui, à cinquante-deux[8]
ans, la disposition au malheur que me donne le dimanche. Cela est
au point que je suis gai et content--au bout de deux cents pas dans
la rue, je m'aperçois que les boutiques sont fermées: _Ah! c'est
dimanche_, me dis-je.
A l'instant, toute disposition intérieure au bonheur s'envole.
Est-ce envie pour l'air content des ouvriers et bourgeois endimanchés?
J'ai beau me dire: Mais je perds ainsi cinquante-deux dimanches par an
et peut-être dix fêtes; la chose est plus forte que moi, je n'ai de
ressource qu'un travail obstiné.
Ce défaut--mon horreur pour Chrysale--m'a peut-être maintenu jeune. Ce
serait donc un heureux malheur, comme celui d'avoir eu peu de femmes
(des femmes comme Bianca Milai, que je manquai à Paris, un malin, vers
1829, uniquement, pour ne m'être aperçu de l'heure du berger--elle
avait une robe de velours noir ce jour-là, vers la rue du Helder ou du
Mont-Blanc).
Comme je n'ai presque pas eu de ces femmes-là (vraies bourgeoises),
je ne suis pas blasé le moins du monde à cinquante ans[9]. Je veux
dire blasé au moral, car le physique, comme de raison, est émoussé
considérablement, au point de passer très bien quinze jours ou trois
semaines sans femme; ce carême-là ne me gêne que la première semaine.
La plupart de mes folies apparentes, surtout la bêtise de ne pas avoir
saisi au passage l'occasion. _qui est chauve_, comme dit Don Japhet
d'Arménie, toutes mes duperies en achetant, etc., etc., viennent de
_l'espagnolisme_ communiqué par ma tante Elisabeth, pour laquelle j'eus
toujours le plus profond respect, un respect si profond qu'il empêchait
mon amitié d'être tendre, et, ce me semble, de la lecture de l'Arioste
faite si jeune et avec tant de plaisir. (Aujourd'hui, les héros de
l'Arioste me semblent des palefreniers dont la force fait l'unique
mérite, ce qui me met en dispute avec les gens d'esprit qui préfèrent
hautement l'Arioste au Tasse, tandis qu'à mes yeux, quand par bonheur
le Tasse oublie d'imiter Virgile ou Homère, il est le plus touchant des
poètes.)
* * * * *
En moins d'une heure, je viens d'écrire ces douze pages, et en
m'arrêtant de temps en temps pour tâcher de ne pas écrire des choses
peu nettes, que je serais obligé d'effacer.
Comment aurais-je pu écrire bien _physiquement_, M. Colomb?--Mon ami
Colomb, qui m'accable de ce reproche dans sa lettre d'hier et dans les
précédentes, braverait les supplices pour sa parole, et pour moi. (Il
est né à Lyon vers 1785, son père, ancien négociant fort loyal, se
retira à Grenoble vers 1788. M. Romain Colomb a 20 ou 25.000 francs de
revenu et trois filles, rue Godot-de-Mauroy, Paris[10].)
[Footnote 1: Le _chapitre XXI_ est le chapitre XVIII du manuscrit (fol. 299 à
311).--Écrit à Rome, le 30 décembre 1835.]
[Footnote 2: ... _hypocrisie doucereuse (ou jésuite)._--Ms.: «_Tejé._»]
[Footnote 3: ... _mon bureau à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et
demi_ (_ou_ 4 X 5.45 = 24 _fr._ 52).--Nous reproduisons sans le modifier,
le calcul de Stendhal.]
[Footnote 4: ... _un père de cinquante-et-un ans ..._--_Cinquante-et-un_ est
en blanc dans le manuscrit.]
[Footnote 5: ... _ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton
grande comme une carte à jouer ..._--Suit une figure représentant un B
en laiton.]
[Footnote 6: ... _verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive._--On
lit en face, au verso du fol. 302: «A placer. Touchant mon caractère.
On me dira: Mais êtes-vous un prince ou un Émile pour que quelque
Jean-Jacques Rousseau se donne la peine d'étudier et de guider votre
caractère? Je répondrai: Toute ma famille se mêlait de mon éducation.
Après la haute imprudence d'avoir tout quitté à la mort de ma mère,
j'étais pour eux le seul remède à l'ennui, et ils me donnaient tout
l'ennui que je leur ôtais. Ne jamais parler à aucun autre enfant de mon
âge!]
--Écriture: les idées me galopent, si je ne les note pas vite, je les
perds. Comment écrirais-je vite (_sic_)? Voila, M. Colomb, comment
je prends l'habitude de mal écrire. Omar, _thirthent december_ 1835,
revenant de San Gregorio et du Foro boario.»]
[Footnote 7: ... _qui ne demande que six ..._--Un mot illisible.]
[Footnote 8: ... _à cinquante-deux ans ..._--Ms.: «26 X 2.»]
[Footnote 9: ... _à cinquante ans._--Ms.: «25 X 2.»]
[Footnote 10: ... _rue Godot-de-Mauroy, Paris._--Justification de ma mauvaise
écriture: les idées me galopent et s'en vont si je ne les saisis pas.
Souvent, mouvement nerveux de la main. (Note de Stendhal.)
Au verso du fol. 311 est ce _testament_ de Stendhal: «J'exige (_sine
qua non conditio_) que tous les noms de femme soient changés avant
l'impression. Je compte que cette précaution et la distance des temps
empêcheront tout scandale. Cività-Vecchia, le 31 décembre 1835. H.
BEYLE.»]