CHAPITRE XXI[1]

Quand je demandais de l'argent à mon père par justice, par exemple

parce qu'il me l'avait promis, il murmurait, se fâchait, et au lieu de

six francs promis m'en donnait trois. Cela m'outrait; comment? n'être

pas fidèle à sa promesse?

Les sentiments espagnols communiqués par ma tante Elisabeth me

mettaient dans les nues, je ne songeais qu'à l'honneur, qu'à

l'héroïsme. Je n'avais pas la moindre adresse, pas le plus petit art de

me retourner, pas la moindre hypocrisie doucereuse (ou jésuite[2]).

Ce défaut a résisté à l'expérience, au raisonnement, au remords d'une

infinité de duperies où, par _espagnolisme_, j'étais tombé.

J'ai encore ce manque d'adresse: tous les jours, par espagnolisme, je

suis trompé d'un paul ou deux en achetant la moindre chose. Le remords

que j'en ai, une heure après, a fini par me donner l'habitude de peu

acheter. Je me laisse manquer une année de suite d'un petit meuble

qui me coûtera douze francs par la certitude d'être trompé, ce qui me

donnera de l'humeur, et cette humeur est supérieure au plaisir d'avoir

le petit meuble.

J'écris ceci debout, sur un bureau à la Tronchin fait par un menuisier

qui n'avait jamais vu telle chose, il y a un an que je m'en prive

par l'ennui d'être trompé. Enfin, j'ai pris la précaution de n'aller

pas parler au menuisier en revenant du café, à onze heures du matin,

alors mon caractère est dans sa fougue (exactement comme en 1803 quand

je prenais du café _enflammé_ rue Saint-Honoré, au coin de la rue de

Grenelle ou d'Orléans), mais dans les moments de fatigue, et mon bureau

à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et demi (ou 4 X 5,45 = 24

fr. 52[3]).

Ce caractère faisait que mes conférences d'argent, chose si épineuse

entre un père de cinquante-et-un[4] ans et un fils de quinze,

finissaient ordinairement de ma part par un accès de mépris profond et

d'indignation concentrée.

Quelquefois, non par adresse mais par pur hasard, je parlais avec

éloquence à mon père de la chose que je voulais acheter, sans m'en

douter je _l'enfiévrais_ (je lui donnais un peu de ma passion), et

alors sans difficulté, même avec plaisir, il me donnait tout ce qu'il

me fallait. Un jour de foire place Grenette, pendant qu'il se cachait,

je lui parlai de mon désir d'avoir de ces caractères mobiles percés

dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer[5]; il me

donna six ou sept assignats de quinze sous, au retour j'avais tout

dépensé.

«Tu dépenses toujours tout l'argent que je te donne.»

Comme il avait mis à me donner ces assignats de quinze sous ce que

dans un caractère aussi disgracieux on pouvait appeler de la grâce, je

trouvai son reproche fort juste. Si mes parents avaient su me mener,

ils auraient fait de moi un niais comme j'en vois tant en province.

L'indignation que j'ai ressentie dès mon enfance et au plus haut point,

à cause de mes sentiments espagnols, m'a créé, en dépit d'eux, le

caractère que j'ai. Mais quel est ce caractère? Je serais bien en peine

de le dire. Peut-être verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y

arrive[6].

Un pauvre qui m'adresse la parole en _style tragique_, comme à Rome, ou

en _style de comédie_, comme en France, m'indigne: 1° je déteste être

troublé dans ma rêverie;--2° je ne crois pas un mot de ce qu'il me dit.

Hier, en passant dans la rue, une femme du peuple de quarante ans,

mais assez bien, disait à un homme qui marchait avec elle: _Bisogna

camprar_ (il faut vivre toutefois). Ce mot, exempt de comédie, m'a

touché jusqu'aux larmes. Je ne donne jamais aux pauvres qui me

demandent, je pense que ce n'est pas par avarice. Le gros garde de

santé (le 11 décembre) à Cività-Vecchia, me parlant d'un pauvre

Portugais au lazaret qui ne demande que six ...[7] par jour,

sur-le-champ je lui ai donné six ou huit pauls en monnaie. Comme il les

refusait, de peur de se compromettre avec son chef (un paysan grossier,

venant de Finevista, nommé Manelli), j'ai pensé qu'il serait plus digne

d'un consul de donner un écu, ce que j'ai fait; ainsi, six pauls par

véritable humanité, et quatre à cause de la broderie de l'habit.

A propos de colloque financier d'un père avec son fils: le marquis

Torrigiani, de Florence (gros joueur dans sa jeunesse et fort accusé

de gagner comme il ne faut pas), voyant que ses trois fils perdaient

quelquefois dix ou quinze louis au jeu, pour leur éviter l'ennui de

lui en demander, a remis trois mille francs à un vieux portier fidèle,

avec, ordre de remettre cet argent à ses fils quand ils auraient perdu,

et de lui en demander d'autre quand les trois mille francs seraient

dépensés.

Cela est fort bien en soi, et d'ailleurs le procédé a touché les fils,

qui se sont modérés. Ce marquis, officier de la Légion d'honneur, est

père de madame Pozzi, dont les beaux yeux m'avaient inspiré une si vive

admiration en 1817. L'anecdote sur le jeu de son père m'aurait fait

une peine horrible en 1817 à cause de ce maudit espagnolisme de mon

caractère, dont je me plaignais naguère. Cet espagnolisme m'empêche

d'avoir le _génie comique_:

1° je détourne mes regards et ma mémoire de tout ce qui est bas;

2° je sympathise, comme à dix ans lorsque je lisais l'Arioste, avec

tout ce qui est contes d'amour, de forêts (les bois et leur vaste

silence), de générosité.

Le conte espagnol le plus commun, s'il y a de la générosité, me fait

venir les larmes aux yeux, tandis que je détourne les yeux du caractère

de Chrysale de Molière, et encore plus du fond méchant de Zadig,

Candide, le pauvre Diable et autres ouvrages de Voltaire, dont je

n'adore vraiment que:

Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence,

Simple avec attribut et de pure substance.

Barral (le comte Paul de Barral, né à Grenoble vers 1785) m'a

communiqué bien jeune son goût pour ces vers, que son père, le Premier

Président, lui avait appris.

Cet espagnolisme, communiqué par ma tante Elisabeth, me fait passer,

même à mon âge, pour un enfant privé d'expérience, pour un fou _de plus

en plus incapable d'aucune affaire sérieuse_, ainsi que dit mon cousin

Colomb (dont ce sont les propres termes), vrai bourgeois.

La conversation du vrai bourgeois sur les _hommes et la vie_, qui n'est

qu'une collection de ces détails laids, me jette dans un _spleen_

profond quand je suis forcé par quelque convenance de l'entendre un peu

longtemps.

Voilà le secret de mon horreur pour Grenoble vers 1816, qu'alors je ne

pouvais m'expliquer.

Je ne puis pas encore m'expliquer aujourd'hui, à cinquante-deux[8]

ans, la disposition au malheur que me donne le dimanche. Cela est

au point que je suis gai et content--au bout de deux cents pas dans

la rue, je m'aperçois que les boutiques sont fermées: _Ah! c'est

dimanche_, me dis-je.

A l'instant, toute disposition intérieure au bonheur s'envole.

Est-ce envie pour l'air content des ouvriers et bourgeois endimanchés?

J'ai beau me dire: Mais je perds ainsi cinquante-deux dimanches par an

et peut-être dix fêtes; la chose est plus forte que moi, je n'ai de

ressource qu'un travail obstiné.

Ce défaut--mon horreur pour Chrysale--m'a peut-être maintenu jeune. Ce

serait donc un heureux malheur, comme celui d'avoir eu peu de femmes

(des femmes comme Bianca Milai, que je manquai à Paris, un malin, vers

1829, uniquement, pour ne m'être aperçu de l'heure du berger--elle

avait une robe de velours noir ce jour-là, vers la rue du Helder ou du

Mont-Blanc).

Comme je n'ai presque pas eu de ces femmes-là (vraies bourgeoises),

je ne suis pas blasé le moins du monde à cinquante ans[9]. Je veux

dire blasé au moral, car le physique, comme de raison, est émoussé

considérablement, au point de passer très bien quinze jours ou trois

semaines sans femme; ce carême-là ne me gêne que la première semaine.

La plupart de mes folies apparentes, surtout la bêtise de ne pas avoir

saisi au passage l'occasion. _qui est chauve_, comme dit Don Japhet

d'Arménie, toutes mes duperies en achetant, etc., etc., viennent de

_l'espagnolisme_ communiqué par ma tante Elisabeth, pour laquelle j'eus

toujours le plus profond respect, un respect si profond qu'il empêchait

mon amitié d'être tendre, et, ce me semble, de la lecture de l'Arioste

faite si jeune et avec tant de plaisir. (Aujourd'hui, les héros de

l'Arioste me semblent des palefreniers dont la force fait l'unique

mérite, ce qui me met en dispute avec les gens d'esprit qui préfèrent

hautement l'Arioste au Tasse, tandis qu'à mes yeux, quand par bonheur

le Tasse oublie d'imiter Virgile ou Homère, il est le plus touchant des

poètes.)

* * * * *

En moins d'une heure, je viens d'écrire ces douze pages, et en

m'arrêtant de temps en temps pour tâcher de ne pas écrire des choses

peu nettes, que je serais obligé d'effacer.

Comment aurais-je pu écrire bien _physiquement_, M. Colomb?--Mon ami

Colomb, qui m'accable de ce reproche dans sa lettre d'hier et dans les

précédentes, braverait les supplices pour sa parole, et pour moi. (Il

est né à Lyon vers 1785, son père, ancien négociant fort loyal, se

retira à Grenoble vers 1788. M. Romain Colomb a 20 ou 25.000 francs de

revenu et trois filles, rue Godot-de-Mauroy, Paris[10].)

[Footnote 1: Le _chapitre XXI_ est le chapitre XVIII du manuscrit (fol. 299 à

311).--Écrit à Rome, le 30 décembre 1835.]

[Footnote 2: ... _hypocrisie doucereuse (ou jésuite)._--Ms.: «_Tejé._»]

[Footnote 3: ... _mon bureau à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et

demi_ (_ou_ 4 X 5.45 = 24 _fr._ 52).--Nous reproduisons sans le modifier,

le calcul de Stendhal.]

[Footnote 4: ... _un père de cinquante-et-un ans ..._--_Cinquante-et-un_ est

en blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 5: ... _ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton

grande comme une carte à jouer ..._--Suit une figure représentant un B

en laiton.]

[Footnote 6: ... _verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive._--On

lit en face, au verso du fol. 302: «A placer. Touchant mon caractère.

On me dira: Mais êtes-vous un prince ou un Émile pour que quelque

Jean-Jacques Rousseau se donne la peine d'étudier et de guider votre

caractère? Je répondrai: Toute ma famille se mêlait de mon éducation.

Après la haute imprudence d'avoir tout quitté à la mort de ma mère,

j'étais pour eux le seul remède à l'ennui, et ils me donnaient tout

l'ennui que je leur ôtais. Ne jamais parler à aucun autre enfant de mon

âge!]

--Écriture: les idées me galopent, si je ne les note pas vite, je les

perds. Comment écrirais-je vite (_sic_)? Voila, M. Colomb, comment

je prends l'habitude de mal écrire. Omar, _thirthent december_ 1835,

revenant de San Gregorio et du Foro boario.»]

[Footnote 7: ... _qui ne demande que six ..._--Un mot illisible.]

[Footnote 8: ... _à cinquante-deux ans ..._--Ms.: «26 X 2.»]

[Footnote 9: ... _à cinquante ans._--Ms.: «25 X 2.»]

[Footnote 10: ... _rue Godot-de-Mauroy, Paris._--Justification de ma mauvaise

écriture: les idées me galopent et s'en vont si je ne les saisis pas.

Souvent, mouvement nerveux de la main. (Note de Stendhal.)

Au verso du fol. 311 est ce _testament_ de Stendhal: «J'exige (_sine

qua non conditio_) que tous les noms de femme soient changés avant

l'impression. Je compte que cette précaution et la distance des temps

empêcheront tout scandale. Cività-Vecchia, le 31 décembre 1835. H.

BEYLE.»]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 57 / 82 题