À Voiron, par exemple, chez mon cousin Allard du Plantier[17]
(descendant de l'historien et antiquaire Allard), ces cadres étaient
admirés comme des médailles antiques; je ne sais pas même si le cousin,
qui n'était pas fort, ne les prenait pas pour des médailles antiques.
(C'était un fils étiolé par un père homme d'esprit, comme Monseigneur
par Louis XIV.)
Un jour, le Père Ducros me dit:
«Veux-tu que je t'apprenne à faire des médailles?»
Ce fut pour moi les cieux ouverts.
J'allai dans son appartement, vraiment délicieux pour un homme qui aime
à penser, tel que je voudrais bien en avoir un pareil pour y finir mes
jours.
Quatre petites chambres de dix pieds de haut, exposées au midi et au
couchant, avec très jolie vue sur Saint-Joseph, les coteaux d'Eybens,
le pont de Claix et les montagnes à l'infini vers Gap.
Ces chambres étaient remplies de bas-reliefs et de médailles moulées
sur l'antique ou sur du moderne passable.
Les médailles étaient, la plupart, en soufre rouge (rougi par un
mélange de cinabre), ce qui est beau et sérieux; enfin, il n'y avait
pas un pied carré de la surface de cet appartement qui ne donnât une
idée. Il y avait aussi des tableaux. «Mais je ne suis pas assez riche,
disait le Père Ducros, pour acheter ceux qui me plairaient.» Le
principal tableau représentait une neige, ce n'était pas absolument mal.
Mon grand-père m'avait mené plusieurs fois dans cet appartement
charmant. Dès que j'étais seul avec mon grand-père, hors de la maison,
loin de la portée de mon père et de Séraphie, j'étais d'une gaieté
parfaite. Je marchais fort lentement, car mon bon grand-père avait
des rhumatismes, que je suppose goutteux (car moi, son véritable
petit-fils et qui ai le même corps, j'ai eu la goutte en mai 1835 à
Cività-Vecchia).
Le Père Ducros, qui avait de l'aisance, car il a fait son héritier M.
Navizet, de Saint-Laurent, ancien entrepreneur de chamoiserie, était
fort bien servi par un grand et gros valet, bonhomme qui était garçon
de bibliothèque, et une excellente servante. Je donnais l'étrenne à
tout cela, par avis de ma tante Elisabeth.
J'étais neuf autant que possible par le miracle de cette abominable
éducation solitaire et de toute une famille s'acharnant sur un pauvre
enfant pour l'endoctriner, dont le système avait été fort bien suivi
parce que la douleur de la famille mettait ce système dans ses goûts.
Cette inexpérience des choses les plus simples me fit faire bien des
gaucheries chez M. Daru le père, de novembre 1799 à mai 1800.
Revenons aux médailles. Le Père Ducros s'était procuré, je ne sais
comment, une quantité de médailles en plâtre. Il les imbibait d'huile
et sur cette huile coulait du soufre mêlé avec de l'ardoise bien sèche
et pulvérisée.
Quand ce moule ôtait bien froid[18], il y mettait un peu d'huile,
l'entourait d'un papier huilé, haut, de A en B, de trois lignes, le
moule au fond.
Sur le moule il versait du plâtre liquide fait à l'instant, et
sur-le-champ du plâtre moins fin et plus fort, de façon à donner quatre
lignes d'épaisseur à la médaille en plâtre. Voilà ce que je ne parvins
jamais à bien faire. Je ne gâchais pas mon plâtre assez vite, ou plutôt
je le laissais s'éventer. C'est en vain que Saint-...[19], le vieux
domestique, m'apportait du plâtre en poudre. Je retrouvais mon plâtre
en gelée, cinq ou six heures après l'avoir placé sur le moule en soufre.
Mais ces moules-là étant les plus difficiles, je les fis sur-le-champ,
et fort bien, seulement trop épais. Je n'épargnais pas la matière.
J'établis mon atelier de plâtrerie dans le cabinet de toilette de ma
pauvre mère, pénétrais dans cette chambre où personne n'entrait depuis
cinq ans qu'avec un sentiment religieux; j'évitais de regarder vers le
lit. Je n'aurais jamais ri dans cette chambre, tapissée de papier de
Lyon imitant bien le damas rouge.
Quoique je ne parvinsse jamais à faire un cadre de médailler comme le
Père Ducros, je me préparais éternellement à ce grand renom en faisant
une quantité de moules en soufre (en B, dans la cuisine)[20].
J'achetai une grande armoire renfermant douze ou quinze tiroirs de
trois pouces de haut, où j'emmagasinais mes richesses.
Je laissai tout cela à Grenoble en 1799. Dès 1796 je n'en faisais plus
de cas; on aura fait des allumettes de ces précieux moules (ou creux)
en soufre de couleur d'ardoise.
Je lus le dictionnaire des médailles de l'Encyclopédie méthodique
[21].
Un maître adroit qui eût su profiter de ce goût m'eût fait étudier avec
passion toute l'histoire ancienne; il fallait me faire lire Suétone,
puis Denis d'Halicarnasse, à mesure que ma jeune tête eût pu recevoir
les idées sérieuses.
Mais le goût régnant alors à Grenoble portait à lire et à citer les
épîtres d'un M. de Bonnard, c'est, je pense, du petit Dorât (comme on
dit: du petit Mâcon). Mon grand-père nommait avec respect la _Grandeur
des Romains_ de Montesquieu, mais je n'y comprenais rien; chose peu
difficile à croire, j'ignorais les événements sur lesquels Montesquieu
a dressé ses magnifiques considérations.
Il fallait au moins me faire lire Tite-Live. Au lieu de cela, on
me faisait lire et admirer les hymnes de Santeuil: «_Ecce sede
louantes... _» On peut se figurer la façon dont j'accueillais cette
religion[22] de mes tyrans.
Les prêtres qui dînaient à la maison cherchaient à reconnaître
l'hospitalité de mes parents en me faisant du pathos sur la Bible de
Royaumont, dont le ton patelin et mielleux m'inspirait le plus profond
dégoût. J'aimais cent fois mieux le Nouveau Testament eu latin, que
j'avais appris par cœur tout entier dans un exemplaire in-18. Mes
parents, comme les rois d'aujourd'hui, voulaient que la religion me
maintint en soumission[23], et moi je ne respirais que révolte.
Je voyais défiler la légion Allobroge (celle, je crois, qui fut
commandée par M. Caffe, mort aux Invalides, à 85 ans, en novembre ou
décembre 1835), ma grande pensée était à l'armée. Ne ferais-je pas bien
de m'engager?
Je sortais souvent seul, j'allais au Jardin[24], mais je trouvais
les autres enfants trop familiers, de loin je brûlais de jouer avec
eux, de près je les trouvais grossiers.
Je commençais même, je crois, à aller au spectacle, que je quittais
[25] au moment le plus intéressant, à neuf heures en été, quand
j'entendais sonner le sing (ou saint)[26].
Tout ce qui était tyrannie me révoltait, et je n'aimais pas le pouvoir.
Je _faisais mes devoirs_ (thèmes, traductions, vers sur la mouche noyée
dans une jatte de lait[27]) sur une jolie petite table de noyer,
dans l'antichambre du grand salon à l'italienne, excepté le dimanche
pour notre messe; la porte sur le grand escalier était toujours fermée.
Je m'avisai d écrire sur le bois de cette table les noms de tous les
assassins de princes, par exemple: Poltrot, duc de Guise, en 1562. Mon
grand-père, en m'aidant à faire mes vers, ou plutôt en les faisant
lui-même, vit cette liste; son âme assez tranquille, ennemie de toute
violence, en fut navrée, d en conclut presque que Séraphie avait raison
quand elle me représentait comme pourvu d'une âme atroce. Peut-être
avais-je été conduit à faire ma liste d'assassins par l'action de
Charlotte Corday--11 ou 12 juillet 1793--dont j'étais fou. J'étais
dans ce temps-là grand enthousiaste de Caton d'Utique, les réflexions
doucereuses et chrétiennes du _bon Rollin_, comme l'appelait mon
grand-père, me semblaient le comble de la niaiserie.
Et en même temps j'étais si enfant qu'ayant trouvé dans l'_Histoire
ancienne_ de Rollin, je crois, un personnage qui s'appelait
Aristocrate, je fus émerveillé de cette circonstance et fis partager
mon enthousiasme à ma sœur Pauline, qui était libérale et de mon parti
contre Zénaïde-Caroline, attachée au parti de Séraphie et appelée
espionne par nous.
* * * * *
Avant ou après, j'avais eu un goût violent pour l'optique, qui me
porta à lire l'_Optique_ de Smith à la bibliothèque publique. Je
faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l'air de regarder
devant moi[28]. On pouvait encore, avec un peu d'adresse, par ce
moyen-là, facilement me lancer dans la science de l'optique et me faire
_emporter_ un bon morceau de mathématiques. De là à l'astronomie, il n
y avait qu'un pas.
[Footnote 1: Le _chapitre XX_ est le chapitre XVII du manuscrit (fol. 280 à
298).--Écrit à Rome, les 26, 27 et 29 décembre 1835.]
[Footnote 2: ... un _vrai jésuite ..._--Ms.: «_Tejê._»]
[Footnote 3: ... _j'avaie pour les ..._--Suivent quelques mots anglais
illisibles.]
[Footnote 4: _Peut-être s'était-il fait dévot ..._--Ms.: «_Votdé._»]
[Footnote 5: ... _plue tard rue du Département ..._--Plus tard encore, rue
Saint-André, aujourd'hui rue Diodore-Rahoult.]
[Footnote 6: ... _intolérants et absurdes ..._--Ms.: «_Surdesab._»]
[Footnote 7: ... _que mon grand-père travaillât en présence de ..._--Variante:
«_Devant._»]
[Footnote 8: ... _dans ce salon étaient cités par lui ..._--Variante:
«_Rappelés._»]
[Footnote 9: ... _mais il était apte ..._--Variante: «_Facile._»]
[Footnote 10: ... _à l'occasion de torts très minimes ..._--Variante: «_Pour
des torts très petits._»]
[Footnote 11: ... _chez M ... et sa famille, ... M. Bois, le beau-frère,
enrichi ..._--Trois mots illisibles.]
[Footnote 12: ... _M. le grand vicaire ..._--Ms.: «_Cairevi._»]
[Footnote 13: ... _en sa qualité de _prince_ de Grenoble ..._--L'évêque de
Grenoble avait le titre d'évêque-prince.]
[Footnote 14: ... _mon oncle m'apprit par ses plaisanteries qu'il avait un_
...--Un mot illisible.]
[Footnote 15: ... _forcer les amis à se retirer._--En face, au verso du fol.
285, on lit: «Réponse à un reproche: comment veut-on que j'écrive bien,
forcé d'écrire aussi vite pour ne pas perdre mes idées? 27 décembre
1835. Réponse à MM. Colomb, etc.»]
[Footnote 16: _Le Père Ducros écrivait dans le haut de la partie la plue
élevée de ces cartons._--Au verso du fol. 287, Stendhal a dessiné le
modèle de l'un de ces cadres, avec la légende suivante: «Cadre de
médailles en plâtre blanc par le Père Ducros, bibliothécaire de la
Ville de Grenoble (vers 1790), mort vers 1806 ou 1818.»]
[Footnote 17: ... _mon cousin Allard du Plantier ..._--Allard du Plantier
(1721-1801), avocat au Parlement de Grenoble, fut élu en 1788 député
du Tiers-Etat du Dauphiné aux États-Généraux. Il se retira à Voiron en
1790.]
[Footnote 18: _Quand ce moule était bien froid ..._--Dessin du moule. Le
papier huilé est plus haut (de A en B) que l'épaisseur du moule, de
manière à pouvoir recevoir le plâtre coulé.]
[Footnote 19: _C'est en vain que Saint-..._--Le reste du nom est en blanc.]
[Footnote 20: _( ...en B, dans la cuisine)._--Au verso du fol. 291 est un plan
d'une partie de l'appartement Beyle. Dans la «chambre de ma mère», en
«A, atelier de mon plâtre»; dans la cuisine, en «B, fourneau où je
faisais mes soufres». On lit au-dessous: «Maison paternelle, vendue en
1804. En 1816, nous logions au coin de la rue de Bonne et de la place
Grenette, où je fis l'amour à Sophie Vernier et à Mlle
Elise, en 1814 et 1816, mais pas assez, je me serais moins ennuyé.
De là j'entendis guillotiner David, qui fait la gloire de M. le duc
Decazes.»]
[Footnote 21: ..._l'Encyclopédie méthodique._--On lit au verso du fol. 293:
«27 décembre 1835. Fatigué après 13 pages. Froid aux jambes, surtout au
mollet; un peu de colique; envie de dormir. Le froid et le café du 24
décembre m'ont donné sur les nerfs. Il faudrait un bain, mais comment,
avec ce froid? Comment supporterai-je le froid de Paris?»]
[Footnote 22: ... _j'accueillais cette religion ..._--Ms.: «_Gionreli._»]
[Footnote 23: ... _me maintînt en soumission ..._--Variante: «_Abjection._»]
[Footnote 24: ... _j'allais au Jardin ..._--Il s'agit du Jardin-de-Ville.]
[Footnote 25: ... _à aller au spectacle que je quittais ..._--Variante: «_Dont
je sortais._»]
[Footnote 26: ... _quand j'entendais sonner le sing (ou saint)._--Sur le
_sing_. voyez plus haut, notes du chapitre XVI, p. 244.]
[Footnote 27: ... _vers sur la mouche noyée dans une jatte de lait
..._--Allusion à la pièce de vers latin déjà citée plus haut, chapitre
XII.]
[Footnote 28: _Je faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l'air
de regarder devant moi._--Suit un grossier croquis représentant une
lunette munie d'un miroir incliné.]