CHAPITRE XXII[1]

Le siège de Lyon agitait[2] tout le Midi: j'étais pour Kellermann et

les républicains, mes parents pour les émigrés et Précy (sans Monsieur,

comme ils disaient).

Le cousin Senterre, de la poste, dont le cousin ou neveu[3] se

battait dans Lyon[4], venait à la maison deux fois par jour; comme

c'était l'été, nous prenions le café au lait du matin dans le cabinet

d'histoire naturelle sur la terrasse.

C'est au point H[5] que j'ai peut-être éprouvé les plus vifs

transports d'amour de la patrie et de haine pour les _aristocrates_

(légitimistes de 1835) et les prêtres[6], ses ennemis.

M. Senterre, employé à la poste aux lettres[7], nous apportait

constamment six ou sept journaux dérobés aux abonnés, qui ne les

recevaient que deux heures plus tard à cause de notre curiosité. Il

avait son doigt de vin et son pain et écoutait les journaux. Souvent,

il avait des nouvelles de Lyon.

Je venais le soir, seul, sur la terrasse, pour tâcher d'entendre le

canon de Lyon. Je vois dans la _Table chronologique_, le seul livre que

j'aie à Rome[8], que Lyon fut pris le 9 octobre 1793. Ce fut donc

pendant l'été de 1793, à dix[9] ans, que je venais écouter le canon

de Lyon; je ne l'entendis jamais. Je regardais avec envie la montagne

de Méaudre (prononcez Mioudre)[10], de laquelle on l'entendait.

Notre brave cousin Romagnier (cousin pour avoir épousé une demoiselle

Blanchet, parente de la femme de mon grand-père), je crois, était de

Méaudre[11], où il allait tous les deux mois voir son père. Au

retour, il faisait palpiter mon cœur en me disant: «Nous entendons

fort bien le canon de Lyon, surtout le soir, au coucher du soleil, et

quand le vent est au nord-ouest (nordoua).»

Je contemplais avec le plus vif désir d'y aller le point B, mais

c'était un désir qu'il fallait bien se garder d'énoncer.

J'aurais peut-être dû placer ce détail bien plus haut, mais je répète

que pour mon enfance je n'ai que des images fort nettes, sans _date_

comme sans _physionomie._

Je les écris un peu comme cela me vient.

Je n'ai aucun livre et je ne veux lire aucun livre, je m'aide à peine

de la stupide _Chronologie_ qui porte le nom de cet homme fin et sec,

M. Loïs Weymar. Je ferai de même pour la campagne de Marengo (1800),

pour celle de 1809, pour la campagne de Moscou, pour celle de 1813,

où je fus intendant à Sagan (Silésie, sur la Bober); je ne prétends

nullement écrire une histoire, mais tout simplement noter mes souvenirs

afin de deviner quel homme j'ai été: bête ou spirituel, peureux ou

courageux, etc., etc. C'est la réponse au grand mot:

Γνωτι σεαυτον

Durant cet été de 1793, le siège de Toulon m'agitait beaucoup; il va

sans dire que mes parents approuvaient les traîtres qui le rendirent,

cependant ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit ...

[12].

* * * * *

Je vis partir le général Carteau ou Cartaud, qui parada sur la place

Grenette. Je vois encore son nom sur les fourgons[13] défilant

lentement et à grand bruit par la rue Montorge pour aller à Toulon.

* * * * *

Un grand événement se préparait pour moi, j'y fus fort sensible dans

le moment, mais il était trop tard, tout lien d'amitié était à jamais

rompu entre mon père et moi, et mon horreur pour les détails bourgeois

et pour Grenoble était désormais invincible.

Ma tante Séraphie était malade depuis longtemps. Enfin, on parla

de danger; ce fut la bonne Marion (Marie Thomasset), mon amie,

qui prononça ce grand mot. Le danger devint pressant, les prêtres

affluèrent.

Un soir d'hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine, vers les sept

heures du soir[14], au point H, vis-à-vis l'armoire de Marion.

Quelqu'un vint dire: «Elle est passée.» Je me jetai à genoux au point

H pour remercier Dieu de cette grande délivrance.

Si les Parisiens sont aussi niais en 1880 qu'en 1835, cette façon de

prendre la mort de la sœur de ma mère me fera passer pour barbare,

cruel, atroce.

Quoi qu'il en soit, telle est la vérité. Après la première semaine de

messes des morts et de prières, tout le monde se trouva grandement

soulagé[15] dans la maison. Je crois que mon père même fut bien aise

d'être délivré de cette maîtresse diabolique, si toutefois elle a été

sa maîtresse, ou de cette amie intime diabolique.

Une de ses dernières actions avait été, un soir que je lisais sur la

commode de ma tante Elisabeth[16], au point H, la _Henriade_ ou

_Bélisaire_, que mon grand-père venait de me prêter, de s'écrier: «

Comment peut-on donner de tels livres à cet enfant! Qui lui a donné ce

livre?»

Mon excellent grand-père, sur ma demande importune, venait d'avoir la

complaisance, malgré le froid, d'aller avec moi jusque dans son cabinet

de travail, touchant la terrasse, à l'autre bout de la maison, pour me

donner ce livre dont j'avais soif ce soir-là.

Toute la famille était en rang d'oignons devant le feu, au point D

[17]. On répétait souvent, à Grenoble, ce mot: rang d'oignons[18].

Mon grand-père, au reproche insolent de sa fille, ne répondit, en

haussant les épaules, que: «Elle est malade.»

J'ignore absolument la date de cette mort; je pourrai la faire prendre

sur les registres de l'état-civil à Grenoble[19].

* * * * *

Il me semble que bientôt après j'allai à l'École centrale, chose que

Séraphie n'eût jamais souffert. Je crois que ce fut vers 1797 et que je

ne fus que trois ans à l'École centrale.

[Footnote 1: _Chapitre XXII._--Ce chapitre, non numéroté par Stendhal, va du

fol. 311 _ter_ au fol. 315 _bis._--Le chapitre commence ainsi: «Le

fameux siège de Lyon (dont plus tard j'ai tant connu le chef, M. de

Précy, à Brunswick, 1806-1809, mon premier modèle d'homme de bonne

compagnie, après M. de Tressan, dans ma première enfance).»

--Le fol. 311 _bis_ porte simplement ces deux mentions: «Tome second»,

et: «Siège de Lyon, été de 1793.»]

[Footnote 2: _Le siège de Lyon agitait ..._--Variante: «_Agita._»]

[Footnote 3: ... _dont le cousin ou neveu ..._--Les deux mots: _cousin ou_,

ont été rayés au crayon par R. Colomb.]

[Footnote 4: ... _se battait dans Lyon ..._--Il ne se battait pas; sa

condamnation à mort fut motivée sur une lettre écrite à une dame de

ses amies et interceptée par Dubois de Crancé. (Note au crayon de R.

Colomb.)]

[Footnote 5: _C'est au point H que j'ai peut-être éprouvé ..._--En face,

au verso du fol. 311 _ter_, se trouve un plan de la scène: dans le

«cabinet d'histoire naturelle», garni sur ses deux plus grands murs

d' «armoires fermées contenant minéraux, coquillages», est la «table

de déjeuner avec café au lait excellent et fort bons petits pains

très cuits, _griches_ perfectionnées»; autour de la table, en «S, M.

Senterre avec son chapeau à larges bords, à cause de ses yeux faibles

et bordés de rouge»; en «H, moi, dévorant ses nouvelles». La terrasse

est voisine; au bout se trouve en «J, mon jardin particulier, à côté de

la pierre à eau».]

[Footnote 6: _ ... et les prêtres ..._--Ms.: «_Tresp._»]

[Footnote 7: _M. Senterre, employé à la poste aux lettres ..._--Stendhal a

déjà parlé de son cousin Senterre et de la scène des journaux. Voir

plus haut, chapitre XII.]

[Footnote 8: ... _le seul livre que j'ai à Rome ..._--Ms.: «_Mero._»]

[Footnote 9: ... _à dix ans ..._--Ms.: «_Ten._»]

[Footnote 10: ... _la montagne de Méandre (prononcez Mioudre)..._--En face, au

verso du fol 312, est un dessin représentant la silhouette des plateaux

de Saint-Nizier (A) et de Sornin (B) jusqu'à la vallée de l'Isère (V).

«Méaudre ou Mioudre en M, dans la vallée entre les deux montagnes A

et B»; «V, vallée de Voreppe, adorée par moi comme étant le chemin de

Paris».]

[Footnote 11: ... _Méaudre ..._--Ms.: «_Mioudre._»--Méaudre est un village de

784 habitants situé à 1.012 m. d'altitude, dans la vallée de la Bourne.]

[Footnote 12: ... _ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit

..._--Le reste de la page a été laissé en blanc par Stendhal.

Cet alinéa et le suivant, accompagnés d'un grand blanc, étaient

certainement destinés à être développés.]

[Footnote 13: ... _sur les fourgons ..._--Variante: «_Ses fourgons._»]

[Footnote 14: ... _j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir

..._--Suit un plan de la cuisine. Sur la «grande table» de milieu, en

«O, boîte à poudre qui éclata». En H, le jeune Henri devant l'armoire.

(Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]

[Footnote 15: ... _se trouva grandement soulagé ..._--Variante: «_Délivré._»]

[Footnote 16: ... _un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth

..._--En face, au verso du fol. 313 _quater_, est un plan de la partie

de l'appartement Gagnon occupé par les chambres d'Elisabeth et Séraphie

Gagnon. Dans la chambre d'Elisabeth, en «H, moi lisant la _Henriade_

ou _Bélisaire_, dont mon grand-père admirait beaucoup le quinzième

chapitre ou le commencement: _Justinien vieillissait ..._ Quel tableau

de la vieillesse de Louis XV, disait-il!»--Dans un angle de la place

Grenette est figuré l'«escalier et perron de la maison Périer-Lagrange.

François, le fils aîné, bon et bête, grand homme de cheval, épousa ma

sœur Pauline pendant les campagnes d'Allemagne».]

[Footnote 17: _Toute la famille était en rang d'oignons devant le jeu au point

D._--Plan de la chambre d'Elisabeth Gagnon en haut du fol. 314; autour

de la cheminée, en D, la famille en _rang d'oignons_; en face de la

cheminée, le jeune Beyle lisant sur la commode.]

[Footnote 18: ... _rang d'oignons._--On lit en haut du fol. 315 _bis_: «30

décembre 1835. Omar.»--Le fol. 315 porte simplement: «Chapitre XIX.»

Ce chapitre commence au milieu de la page 315 _bis_, suivant une

indication de Stendhal lui-même.]

[Footnote 19: ... _sur les registres de l'état civil à Grenoble._--Séraphie

Gagnon est morte le 9 janvier 1797, à dix heures du soir.]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 58 / 82 题